Mai 31, 2021
Par Contretemps
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À l’occasion des 150 ans de la Commune de Paris, Contretemps publie du 18 mars au 4 juin une lettre quotidienne rĂ©digĂ©e par Patrick Le Moal, donnant Ă  voir ce que fut la Commune au jour le jour

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L’essentiel de la journĂ©e

Les justes

Mais tout-es ne sont pas massacrĂ©-es ni arrĂȘtĂ©-es. Les un-es se cachent chez des amis, dans une « chambre de bonne Â», un grenier, une cave en attendant de trouver le moyen de quitter Paris en toute sĂ©curitĂ©, d’autres sont accueilli-es par des inconnus qui les aident. Car il reste des personnes qui risquent leur vie, leur libertĂ© pour sauver la vie de communeux et communeuses en danger.

Maxime Vuillaume trouve ainsi un refuge temporaire dans une chambre de bonne vide chez un quincaillier, parent lointain. Victorine Brocher est cachĂ©e par un ancien martin Ă  la retraite qu’elle ne connaissait pas. Vermorel est accueilli par la femme d’un concierge qui le fait passer pour son fils. La mĂšre d’un soldat versaillais donne l’asile Ă  plusieurs membres de la Commune, etc.

TĂ©moignage – Martial Senisse, 20 ans, maçon limousin

J’ai passĂ© la nuit derniĂšre dans les greniers du lycĂ©e Corneille [
]  ce matin le docteur s’occupa de me procurer les moyens de quitter Paris sans trop de risques [
] m’a fait passer un paletot d’infirmier et il m’a fait monter dans un fourgon qui part Ă  l’hĂŽpital pour transporter des mĂ©dicaments Ă  Versailles ou Ă  ce qu’il paraĂźt, une Ă©pidĂ©mie menace.[
] Sur la route de Versailles j’ai croisĂ© de nombreux convois de fĂ©dĂ©rĂ©s encadrĂ©s par les gendarmes. Dans la traversĂ©e de SĂšvres quelques femmes ont voulu apporter des seaux d’eau aux prisonniers mais les gendarmes ont cognĂ© pour obliger les hommes assoiffĂ©s Ă  rentrer dans le rang.

Ce matin sur la place d’Armes, je me suis mĂȘlĂ© Ă  la foule, j’ai vu mes camarades enchaĂźnĂ©s qui restaient debout sous le soleil. Les cavaliers qui les gardaient avaient pu se mettre Ă  l’abri sous les ombrages et les prisonniers restaient exposĂ©s aux injures de la foule avant d’ĂȘtre poussĂ©s vers l’Orangerie ils sont parquĂ©s. [
]

Je me suis attablĂ© et le soir dans une auberge. J’y ai fait la connaissance d’un cocher et nous avons vidĂ© quelques flacons ensemble je lui ai dit que j’avais de la famille du cĂŽtĂ© de Chartres et que je voudrais bien aller la voir. Lui il est au service d’un dĂ©putĂ©, le duc de La Rochefoucauld Bisaccia et il doit demain se rendre au chĂąteau de son maĂźtre. Il m’a donnĂ© rendez-vous et doit me conduire jusqu’à Ablis.

La chasse aux membres de la Commune

BenoĂźt Malon, 30 ans, ouvrier teinturier, journaliste

Toujours les obscurs portent le plus grand poids et reçoivent le moins d’aide. Il a Ă©tĂ© plus facile aux personnalitĂ©s de la Commune d’échapper au fureurs versaillaises. C’est surtout Ă  leur profit, Ă  eux les plus connus, que fonctionnait le dĂ©vouement admirable qui a soustrait tant de victimes aux argousins de Versailles. Au milieu de l’aplatissement universel, on apprenait Ă  aimer encore l’humanitĂ© en voyant avec quel courage de modestes sauveteurs arrachaient les hommes Ă  la mort les cachant chez eux, Ă  leur grand pĂ©ril, car la peine encourue Ă©tait l’arrestation, c’est-Ă -dire l’envoi sur les pontons, et quelquefois, dans les premiers jours, les exĂ©cutions sommaires. Que de transes il fallait braver, que de prĂ©cautions il fallait prendre, que de subterfuges il fallait inventer ! [
]

Les Versaillais cherchent avec acharnement les « responsables Â», principalement les Ă©lus Ă  la Commune.

Ils Ă©taient 85, deux n’ont jamais siĂ©gĂ©, Blanqui et Garibaldi, deux ont Ă©tĂ© assassinĂ©s les 3 et 4 avril, Duval et Flourens. Quatre ont Ă©tĂ© tuĂ©s ces derniers jours, Delescluze, Durand, Rigault et Varlin, et un cinquiĂšme, Vermorel, est trĂšs griĂšvement blessĂ©, mis Ă  l’abri chez un ami, mais ses jours sont comptĂ©s.

D’ores et dĂ©jĂ  ont Ă©tĂ© arrĂȘtĂ©s :Allix, Amouroux, Arnold, Fenouillas, Gerardin, Geresme, Jourde, Rastoul, Urbain et Verdure.

Par exemple, c’est aujourd’hui, rue du bac, que Jourde a Ă©tĂ© arrĂȘtĂ©. Il avait essayĂ© de trouver un hĂ©bergement chez un vieil ami de son pĂšre qui a refusĂ© de l’accueillir, il Ă©tait dans la rue, ne sachant oĂč aller.

Prosper Olivier Lissagaray, 33 ans, journaliste

Jourde, arrĂȘtĂ©, nia son identitĂ©, dĂ©clara s’appeler Roux et ĂȘtre connu dans le VIIĂšme arrondissement. « Menez-moi, dit-il, chez l’adjoint, M. Hortus ; il a Ă©tĂ© mon maĂźtre de pension et il me reconnaĂźtra bien Â».

Conduit chez M. Hortus, il lui dit en entrant :

« Bonjour, Monsieur Hortus, me reconnaissez-vous ? Je suis Roux, votre ancien Ă©lĂšve Â»

Hortus s’écria immĂ©diatement : « Vous ĂȘtes Jourde, et vous n’avez jamais Ă©tĂ© chez moi Â».

Les autres ont plus de chance, plus de connaissances, plus l’habitude de l’exil, des prĂ©cautions Ă  prendre, des filiĂšres Ă  emprunter, des possibilitĂ©s de faux papiers.

Ils sont cachĂ©s chez des amis, des connaissances, mais aussi chez un prĂȘtre inconnu (Arnould), soignĂ© et cachĂ© par un inconnu (Protot). Ils obtiennent le soutien de rĂ©seaux protestants ( Malon), de sƓurs du couvent de Picpus (Chalain), de personnes Ă©pargnĂ©es durant la commune, comme cet ancien policer qui cache Gambon, de personnalitĂ©s ( Nadar qui aide Bergeret), dans un fiacre qui parcourt Paris(Frankel, blessĂ©).

Ils trouvent les moyens de sortir de Paris avec des appuis comme les cheminots qui permettent Ă  Avrial de conduire une locomotive Ă  la place de l’un d’entre eux, ou en suivant la voie ferrĂ©s vers le pont de Bercy (Meillet), ou en se dĂ©guisant en prĂȘtre (Parisel). Il se prennent la route de l’exil Ă  l’étranger, notamment en Belgique, en Suisse, en Grande Bretagne.

Paris en ruines

MinistĂšre des finances

Depuis que les combats sont terminĂ©s, qu’il est possible pour les « honnĂȘtes gens Â» de recommencer Ă  circuler un peu, on constate l’ampleur des dĂ©gĂąts causĂ©s par la bataille qui a fait rage dans Paris pendant deux mois Ă  l’ouest et une semaine Ă  l’est de Paris.

Un mois de bombardements laissent AsniĂšres, Neuilly en ruines.

Les incendies ont concernĂ© prĂšs du tiers de la ville. Des rues entiĂšres sont en dĂ©combres. Les communeux et communeuses ( les « pĂ©troleuses Â») sont accusĂ©-es de ces incendies, pour monter Ă  quel point iels sont des barbares.

Carrefour de la croix rouge, rive gauche

On compte plus de 200 bùtiments incendiés durant la derniÚre semaine de combats. Des quartiers sont particuliÚrement touchés, la rue de Rivoli, le Palais Royal, le Palais du Justice, la Préfecture de Police, la cour des comptes, tous les alentours de la place de la Bastille.

Deux incendies ont Ă©tĂ© dĂ©cidĂ©s et organisĂ©s par les responsables de la Commune. Celui du repaire des rois, le Palais des Tuileries, et celui de l’HĂŽtel de ville, dĂ©cidĂ© par Pindy. Si le premier  irrite particuliĂšrement les monarchistes, le second indigne les rĂ©publicains hostiles Ă  la Commune.

Les autres sont dus aux bombardements versaillais et aux combats.

L’armĂ©e de Thiers a attaquĂ© les barricades en les encerclant, soit en passant par les rues adjacentes, soit en traçant un passage Ă  travers les immeubles, perçant les murs pour tirer de cotĂ© et en surplomb sur les fĂ©dĂ©rĂ©s. Les maisons proches de barricades sur lesquelles la rĂ©sistance a Ă©tĂ© la plus acharnĂ©e sont dĂ©vastĂ©es, le feu Ă©tant soit provoquĂ© par les explosions, soit pour retarder l’avance Â».

En débat

Tribune – Karl Marx, La guerre civile en France

Aujourd’hui Karl Marx a lu au Conseil GĂ©nĂ©ral Ă  Londres le texte de l’Adresse du Conseil GĂ©nĂ©ral de l’Association Internationale des Travailleurs Ă  tous les membres de l’Association eu Europe et aux États Unis, intitulĂ© « La Guerre Civile en France Â».

Alors que les actrices et acteurs de la RĂ©volution sont en butte Ă  la rĂ©pression versaillaise, c’est Ă  Londres qu’est Ă©crit Ă  chaud cette remarquable analyse. Karl Marx suit de trĂšs prĂšs la rĂ©volution en cours. Il lit la presse trĂšs attentivement, la presse parisienne qui soutient la RĂ©volution bien sĂ»r, qui arrive assez vite Ă  Londres, et aussi les journaux anglais et allemands.

Il est Ă©galement en contact avec certains militants de l’Internationale qui sont Ă  Paris. Le membre du Conseil GĂ©nĂ©ral dĂ©pĂȘchĂ© Ă  Paris, Auguste Serrailler qui est arrivĂ© Ă  Paris dĂšs le 6 septembre 1870. Il est revenu Ă  Londres le 28    fĂ©vrier 1871 pour prĂ©senter au Conseil un rapport sur la situation en France. DĂšs l’insurrection, il reçoit un mandat    de reprĂ©sentant du Conseil GĂ©nĂ©ral et repart Ă  Paris, ou il     arrive le 29 mars. Il y retrouve Elisabeth Dmitrieff, arrivĂ©e la veille, envoyĂ©e en mission d’information  par le Conseil gĂ©nĂ©ral. Marx a aussi des Ă©changes avec LĂ©o Frankel et EugĂšne Varlin, et Paul Lafargue qui lui est entre Bordeaux et Paris.

Avant d’arriver Ă  cette version Marx a travaillĂ© depuis la fin du mois d’avril. Il avait d’abord proposĂ© une adresse aux travailleurs parisiens, puis, estimant que l’évolution de la situation nĂ©cessitait un texte Ă  la classe ouvriĂšre   mondiale, et, il a fait lors de la rencontre du 18 avril du Conseil gĂ©nĂ©ral une proposition de texte sur la « tendance gĂ©nĂ©rale de la lutte Â». Il y a plusieurs brouillons      prĂ©paratoires au texte Ă©crit en anglais au cours du mois de mai[1].

C’est un pamphlet, un texte polĂ©mique et en mĂȘme temps extrĂȘmement riche.

La premiĂšre partie dĂ©crit les objectifs des usurpateurs de l’instauration de la rĂ©publique du 4 septembre : « La capitulation de Paris, en livrant Ă  la Prusse non seulement   Paris, mais la France entiĂšre, a clos la longue sĂ©rie   d’intrigues et de trahisons avec l’ennemi que les usurpateurs du 4 septembre avaient inaugurĂ©e, comme Trochu en personne l’avait dit le soir mĂȘme. D’autre part, elle ouvrait la   guerre civile qu’ils allaient maintenant engager avec l’aide de la Prusse contre la rĂ©publique et Paris.»

La deuxiĂšme partie explicite pourquoi Thiers a attaquĂ© d’abord le 18 mars puis au dĂ©but du mois d’avril : Paris en    armes Ă©tait le seul obstacle sĂ©rieux sur la route du complot    contre-rĂ©volutionnaire. Il fallait donc le dĂ©sarmer.

La troisiĂšme partie dont voici de larges extraits  analyse ce qu’est la Commune, « ce sphinx qui met l’entendement bourgeois Ă  si dure Ă©preuve Â».

*

Les prolĂ©taires de la capitale, disait le ComitĂ© central dans son manifeste du 18 mars, au milieu des dĂ©faillances et des trahisons des classes gouvernantes, ont compris que l’heure Ă©tait arrivĂ©e pour eux de sauver la situation en prenant en main la direction des affaires publiques
 Le prolĂ©tariat
  a compris qu’il Ă©tait de son devoir impĂ©rieux et de son droit absolu de prendre en main ses destinĂ©es, et d’en assurer le triomphe en s’emparant du pouvoir.

Mais la classe ouvriùre ne peut pas se contenter de prendre tel quel l’appareil d’État et de le faire fonctionner pour son propre compte.

Le pouvoir centralisĂ© de l’État, avec ses organes, partout prĂ©sents : armĂ©e permanente, police, bureaucratie, clergĂ© et magistrature, organes façonnĂ©s selon un plan de division systĂ©matique et hiĂ©rarchique du travail, date de l’époque de la monarchie absolue, oĂč il servait Ă  la sociĂ©tĂ© bourgeoise naissante d’arme puissante dans ses luttes contre le fĂ©odalisme[2]. Cependant, son dĂ©veloppement restait entravĂ© par toutes sortes de dĂ©combres moyenĂągeux, prĂ©rogatives des seigneurs et des nobles, privilĂšges locaux, monopoles municipaux et corporatifs et Constitutions provinciales. Le gigantesque coup de balai de la RĂ©volution française du XVIIIe siĂšcle emporta tous ces restes des temps rĂ©volus, dĂ©barrassant ainsi, du mĂȘme coup, le substrat social des derniers obstacles s’opposant Ă  la superstructure de l’édifice de l’État moderne. Celui-ci fut Ă©difiĂ© sous le premier Empire, qui Ă©tait lui-mĂȘme le fruit des guerres de coalition de la vieille Europe semi-fĂ©odale contre la France moderne. Sous les rĂ©gimes qui suivirent, le gouvernement, placĂ© sous contrĂŽle parlementaire, c’est-Ă -dire sous le contrĂŽle direct des classes possĂ©dantes, ne devint pas seulement la pĂ©piniĂšre d’énormes dettes nationales et d’impĂŽts Ă©crasants; avec ses irrĂ©sistibles attraits, autoritĂ©, profits, places, d’une part il devint la pomme de discorde entre les factions rivales et les aventuriers des classes dirigeantes, et d’autre part son caractĂšre politique changea conjointement aux changements Ă©conomiques de la sociĂ©tĂ©. Au fur et Ă  mesure que le progrĂšs de l’industrie moderne dĂ©veloppait, Ă©largissait, intensifiait l’antagonisme de classe entre le capital et le travail, le pouvoir d’État prenait de plus en plus le caractĂšre d’un pouvoir public organisĂ© aux fins d’asservissement social, d’un appareil de domination d’une classe. AprĂšs chaque rĂ©volution, qui marque un progrĂšs de la lutte des classes, le caractĂšre purement rĂ©pressif du pouvoir d’État apparaĂźt façon de plus en plus ouverte. [
]

Sous l’empire, la sociĂ©tĂ© bourgeoise libĂ©rĂ©e de tous soucis politiques atteignit un dĂ©veloppement dont elle n’avait elle-mĂȘme jamais eu idĂ©e[3]. Son industrie et son commerce atteignirent des proportions colossales; la spĂ©culation financiĂšre cĂ©lĂ©bra des orgies cosmopolites; la misĂšre des masses faisait un contraste criant avec l’étalage Ă©hontĂ© d’un luxe somptueux, factice et crapuleux. Le pouvoir d’État, qui semblait planer bien haut au-dessus de la sociĂ©tĂ©, Ă©tait cependant lui-mĂȘme le plus grand scandale de cette sociĂ©tĂ© et en mĂȘme temps le foyer de toutes ses corruptions. Sa propre pourriture et celle de la sociĂ©tĂ© qu’il avait sauvĂ©e furent mises Ă  nu par la baĂŻonnette de la Prusse, elle-mĂȘme avide de transfĂ©rer le centre de gravitĂ© de ce rĂ©gime de Paris Ă  Berlin. Le rĂ©gime impĂ©rial est la forme la plus prostituĂ©e et en mĂȘme temps la forme ultime de ce pouvoir d’État, que la sociĂ©tĂ© bourgeoise naissante a fait naĂźtre, comme l’outil de sa propre Ă©mancipation du fĂ©odalisme, et que la sociĂ©tĂ© bourgeoise parvenue Ă  son plein Ă©panouissement avait finalement transformĂ© en un moyen d’asservir le travail au capital.

L’antithĂšse directe de l’Empire fut la Commune. Si le prolĂ©tariat de Paris avait fait la rĂ©volution de FĂ©vrier au cri de « Vive la RĂ©publique sociale », ce cri n’exprimait guĂšre qu’une vague aspiration Ă  une rĂ©publique qui ne devait pas seulement abolir la forme monarchique de la domination de classe, mais la domination de classe elle-mĂȘme. La Commune fut la forme positive de cette rĂ©publique.

Paris, siĂšge central de l’ancien pouvoir gouvernemental, et, en mĂȘme temps, forteresse sociale de la classe ouvriĂšre française, avait pris les armes contre la tentative faite par Thiers et ses ruraux pour restaurer et perpĂ©tuer cet ancien pouvoir gouvernemental que leur avait lĂ©guĂ© l’empire. Paris pouvait seulement rĂ©sister parce que, du fait du siĂšge, il s’était dĂ©barrassĂ© de l’armĂ©e et l’avait remplacĂ©e par une garde nationale, dont la masse Ă©tait constituĂ©e par des ouvriers. C’est cet Ă©tat de fait qu’il s’agissait maintenant de transformer en une institution durable. Le premier dĂ©cret de la Commune fut donc la suppression de l’armĂ©e permanente, et son remplacement par le peuple en armes.

La Commune fut composĂ©e des conseillers municipaux, Ă©lus au suffrage universel dans les divers arrondissements de la ville. Ils Ă©taient responsables et rĂ©vocables Ă  tout moment. La majoritĂ© de ses membres Ă©tait naturellement des ouvriers ou des reprĂ©sentants reconnus de la classe ouvriĂšre. La Commune devait ĂȘtre non pas un organisme parlementaire, mais un corps agissant, exĂ©cutif et lĂ©gislatif Ă  la fois. Au lieu de continuer d’ĂȘtre l’instrument du gouvernement central, la police fut immĂ©diatement dĂ©pouillĂ©e de ses attributs politiques et transformĂ©e en un instrument de la Commune, responsable et Ă  tout instant rĂ©vocable. Il en fut de mĂȘme pour les fonctionnaires de toutes les autres branches de l’administration. Depuis les membres de la Commune jusqu’au bas de l’échelle, la fonction publique devait ĂȘtre assurĂ©e pour un salaire d’ouvrier. Les bĂ©nĂ©fices d’usage et les indemnitĂ©s de reprĂ©sentation des hauts dignitaires de l’État disparurent avec ces hauts dignitaires eux-mĂȘmes. Les services publics cessĂšrent d’ĂȘtre la propriĂ©tĂ© privĂ©e des crĂ©atures du gouvernement central. Non seulement l’administration municipale, mais toute l’initiative jusqu’alors exercĂ©e par l’État fut remise aux mains de la Commune.

Une fois abolies l’armĂ©e permanente et la police, instruments du pouvoir matĂ©riel de l’ancien gouvernement, la Commune se donna pour tĂąche de briser l’outil spirituel de l’oppression, le pouvoir des prĂȘtres; elle dĂ©crĂ©ta la dissolution et l’expropriation de toutes les Églises dans la mesure oĂč elles constituaient des corps possĂ©dants. Les prĂȘtres furent renvoyĂ©s Ă  la calme retraite de la vie privĂ©e, pour y vivre des aumĂŽnes des fidĂšles, Ă  l’instar de leurs prĂ©dĂ©cesseurs, les apĂŽtres. La totalitĂ© des Ă©tablissements d’instruction furent ouverts au peuple gratuitement, et, en mĂȘme temps, dĂ©barrassĂ©s de toute ingĂ©rence de l’Église et de l’État. Ainsi, non seulement l’instruction Ă©tait rendue accessible Ă  tous, mais la science elle-mĂȘme Ă©tait libĂ©rĂ©e des fers dont les prĂ©jugĂ©s de classe et le pouvoir gouvernemental l’avaient chargĂ©e.

Les fonctionnaires de la justice furent dĂ©pouillĂ©s de cette feinte indĂ©pendance qui n’avait servi qu’à masquer leur vile soumission Ă  tous les gouvernements successifs auxquels, tour Ă  tour, ils avaient prĂȘtĂ© serment de fidĂ©litĂ©, pour le violer ensuite. Comme le reste des fonctionnaires publics, magistrats et juges devaient ĂȘtre Ă©lus, responsables et rĂ©vocables. [
]

La multiplicitĂ© des interprĂ©tations auxquelles la Commune a Ă©tĂ© soumise, et la multiplicitĂ© des intĂ©rĂȘts qu’elle a exprimĂ©s montrent que c’était une forme politique tout Ă  fait susceptible d’expansion, tandis que toutes les formes antĂ©rieures de gouvernement avaient Ă©tĂ© essentiellement rĂ©pressives. Son vĂ©ritable secret, le voici : c’était essentiellement un gouvernement de la classe ouvriĂšre, le rĂ©sultat de la lutte de la classe des producteurs contre la classe des appropriateurs, la forme politique enfin trouvĂ©e qui permettait de rĂ©aliser l’émancipation Ă©conomique du travail.

Sans cette derniĂšre condition, la Constitution communale eĂ»t Ă©tĂ© une impossibilitĂ© et un leurre. La domination politique du producteur ne peut coexister avec la pĂ©rennisation de son esclavage social. La Commune devait donc servir de levier pour renverser les bases Ă©conomiques sur lesquelles se fonde l’existence des classes, donc, la domination de classe. Une fois le travail Ă©mancipĂ©, tout homme devient un travailleur, et le travail productif cesse d’ĂȘtre l’attribut d’une classe. [
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La classe ouvriĂšre n’espĂ©rait pas des miracles de la Commune. Elle n’a pas d’utopies toutes faites Ă  introduire par dĂ©cret du peuple. Elle sait que pour rĂ©aliser sa propre Ă©mancipation, et avec elle cette forme de vie plus haute Ă  laquelle tend irrĂ©sistiblement la sociĂ©tĂ© actuelle en vertu de son propre dĂ©veloppement Ă©conomique, elle aura Ă  passer par de longues luttes, par toute une sĂ©rie de processus historiques, qui transformeront complĂštement les circonstances elles-mĂȘmes. Elle n’a pas Ă  rĂ©aliser d’idĂ©al, mais seulement Ă  libĂ©rer les Ă©lĂ©ments de la sociĂ©tĂ© nouvelle que porte dans ses flancs la vieille sociĂ©tĂ© bourgeoise qui s’effondre. Dans la pleine conscience de sa mission historique et avec la rĂ©solution hĂ©roĂŻque d’ĂȘtre digne d’elle dans son action, la classe ouvriĂšre peut se contenter de sourire des invectives grossiĂšres des laquais de presse et de la protection sentencieuse des doctrinaires bourgeois bien intentionnĂ©s qui dĂ©bitent leurs platitudes d’ignorants et leurs marottes de sectaires, sur le ton d’oracle de l’infaillibilitĂ© scientifique. [
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Et pourtant, c’était la premiĂšre rĂ©volution dans laquelle la classe ouvriĂšre Ă©tait ouvertement reconnue comme la seule qui fĂ»t encore capable d’initiative sociale, mĂȘme par la grande masse de la classe moyenne de Paris – boutiquiers, commerçants, nĂ©gociants – les riches capitalistes Ă©tant seuls exceptĂ©s. [
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La Commune avait parfaitement raison en disant aux paysans : « Notre victoire est votre seule espĂ©rance ». [
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Si la Commune Ă©tait donc la reprĂ©sentation vĂ©ritable de tous les Ă©lĂ©ments sains de la sociĂ©tĂ© française, et par suite le vĂ©ritable gouvernement national, elle Ă©tait en mĂȘme temps un gouvernement ouvrier, et, Ă  ce titre, en sa qualitĂ© de champion audacieux de l’émancipation du travail, internationale au plein sens du terme. Sous les yeux de l’armĂ©e prussienne qui avait annexĂ© Ă  l’Allemagne deux provinces françaises, la Commune annexait Ă  la France les travailleurs du monde entier. [
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La grande mesure sociale de la Commune, ce fut sa propre existence et son action. Ses mesures particuliĂšres ne pouvaient qu’indiquer la tendance d’un gouvernement du peuple par le peuple. Telles furent l’abolition du travail de nuit pour les compagnons boulangers; l’interdiction, sous peine d’amende, de la pratique en usage chez les employeurs, qui consistait Ă  rĂ©duire les salaires en prĂ©levant des amendes sur leurs ouvriers sous de multiples prĂ©textes, procĂ©dĂ© par lequel l’employeur combine dans sa propre personne les rĂŽles du lĂ©gislateur, du juge et du bourreau, et empoche l’argent par-dessus le marchĂ©. Une autre mesure de cet ordre fut la remise aux associations d’ouvriers, sous rĂ©serve du paiement d’une indemnitĂ©, de tous les ateliers et fabriques qui avaient fermĂ©, que les capitalistes intĂ©ressĂ©s aient disparu ou qu’ils aient prĂ©fĂ©rĂ© suspendre le travail.

Les mesures financiĂšres de la Commune, remarquables par leur sagacitĂ© et leur modĂ©ration, ne pouvaient ĂȘtre que celles qui sont compatibles avec la situation d’une ville assiĂ©gĂ©e. [
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Dans toute rĂ©volution, il se glisse, Ă  cĂŽtĂ© de ses reprĂ©sentants vĂ©ritables, des hommes d’une tout autre trempe; quelques-uns sont des survivants des rĂ©volutions passĂ©es dont ils gardent le culte; ne comprenant pas le mouvement prĂ©sent, ils possĂšdent encore une grande influence sur le peuple par leur honnĂȘtetĂ© et leur courage reconnus, ou par la simple force de la tradition; d’autres sont de simples braillards, qui, Ă  force de rĂ©pĂ©ter depuis des annĂ©es le mĂȘme chapelet de dĂ©clamations stĂ©rĂ©otypĂ©es contre le gouvernement du jour, se sont fait passer pour des rĂ©volutionnaires de la plus belle eau. MĂȘme aprĂšs le 18 mars, on vit surgir quelques hommes de ce genre, et, dans quelques cas, ils parvinrent Ă  jouer des rĂŽles de premier plan. Dans la mesure de leur pouvoir, ils gĂȘnĂšrent l’action rĂ©elle de la classe ouvriĂšre, tout comme ils ont gĂȘnĂ© le plein dĂ©veloppement de toute rĂ©volution antĂ©rieure. Ils sont un mal inĂ©vitable; avec le temps on s’en dĂ©barrasse; mais, prĂ©cisĂ©ment, le temps n’en fut pas laissĂ© Ă  la Commune.

Notes

[1]Stathis Khouvelakis

[2]Une premiĂšre version de ce passage est un peu diffĂ©rente (Statis Khouvelakis) : «  La machinerie centralisĂ©e d’État, qui, avec ses organes bureaucratiques, clĂ©ricaux et judiciaires, omniprĂ©sents et compliquĂ©s, enserre le corps vivant de la sociĂ©tĂ© civile, comme un boa constrictor,

[3]Une premiĂšre version (Statis Khouvelakis) ajoutait : Â« Mais l’État parasite n’atteignit son dĂ©veloppement final que sous le second empire. Le pouvoir d’État, avec son armĂ©e permanente, sa bureaucratie tatillonne, son clergĂ© abĂȘtissant et sa hiĂ©rarchie judiciaire servile Ă©tait devenu si indĂ©pendant de la sociĂ©tĂ© elle mĂȘme qu’un aventurier d’une grotesque mĂ©diocritĂ©, Ă  la tĂȘte d’une bande de desperados avides, suffisait Ă  l’exercer Â»

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Source: Contretemps.eu