Avril 26, 2021
Par Contretemps
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À l’occasion des 150 ans de la Commune de Paris, Contretemps publie du 18 mars au 4 juin une lettre quotidienne rĂ©digĂ©e par Patrick Le Moal, donnant Ă  voir ce que fut la Commune au jour le jour

***

L’essentiel de la journĂ©e

Situation militaire

À l’ouest

Une suspension d’armes de quelques heures a Ă©tĂ© convenue pour permettre Ă  la malheureuse population de Neuilly de venir chercher, dans Paris, un abri contre le bombardement sauvage qu’elle subit depuis vingt-deux jours.

Le feu cessera aujourd’hui mardi, 25 avril, à neuf heures du matin.

Il sera repris aujourd’hui, à cinq heures de l’aprùs-midi.

Paris, 25 avril 1871.

La commission exécutive :

JULES ANDRIEU, CLUSERET, FRANKEL, JOURDE, PASCHAL GROUSSET, PROTOT, RAOUL RIGAULT, VAILLANT, VIARD

*

AU PEUPLE DE PARIS

Citoyens,

Il y a sept mois Ă  peine, nos frĂšres de Neuilly venaient demander aux remparts de Paris un abri contre les obus prussiens.

A peine revenus dans leurs foyers, c’est par les obus français qu’ils en sont chassĂ©s pour la seconde fois.

Que nos bras et nos cƓurs soient ouverts à tant d’infortune.

Cinq membres de la Commune ont reçu le mandat spĂ©cial d’accueillir Ă  nos portes ces femmes, ces enfants, innocentes victimes de la scĂ©lĂ©ratesse monarchique.

Les municipalités leur assureront un toit.

Le sentiment de la solidarité humaine, si profond chez tout citoyen de Paris, leur réserve une hospitalité fraternelle.

Paris, le 25 avril 1871.

La commission exécutive :

JULES ANDRIEU, CLUSERET, FRANKEL, JOURDE, PASCHAL GROUSSET, PROTOT, RAOUL RIGAULT, VAILLANT, VIARD.

À Neuilly Ă  8h30, quelques coups de canon Ă  peine se faisaient entendre avant de s’arrĂȘter.

Au palais de l’Industrie un double service est installĂ©, l’un pour la distribution des laissez-passer, l’autre chargĂ© de diriger sur les diffĂ©rentes mairies les habitant.e.s de Neuilly qui n’ont ni connaissances ni refuge Ă  Paris. Les mairies se chargent de pourvoir provisoirement au logement et Ă  la nourriture de ces victimes.

A neuf heures cinq minutes, trente voitures d’ambulance sont sorties par la porte des Ternes, partagĂ©es en trois groupes. Chacun, conduit par des chirurgiens, a explorĂ© immĂ©diatement toutes les maisons. Les enfants malades de l’asile de Sainte-Anne rĂ©fugiĂ©s dans les caves ont Ă©tĂ© ramenĂ©s Ă  Paris. Quelques vieilles personnes seulement se sont refusĂ©es, malgrĂ© leur insistance, Ă  quitter leur asile.

L’évacuation des habitant.e.s s’opĂšre sans incidents, devant une grande affluence de curieux.

Une foule immense de Parisiens est venu constater l’ampleur des dĂ©gĂąts causĂ©s par les bombardements versaillais. Les murs sont entaillĂ©s, les toits dĂ©foncĂ©s, les balcons tordus, et Ă  partir du rond-point de l’arc de triomphe de l’Étoile, tout est ravagĂ©, tout le long de l’avenue de la grande armĂ©e et de l’avenue de Neuilly et surtout aux approches de la Porte Maillot la dĂ©vastation est totale. On ne marche plus que sur des ruines, pas une seule maison n’a Ă©tĂ© Ă©pargnĂ©e. Du rez-de-chaussĂ©e aux mansardes, tous les appartements ont Ă©tĂ© touchĂ©s par des obus, les chaussĂ©es sont couvertes de dĂ©bris, les arbres brisĂ©s, les candĂ©labres renversĂ©s. La gare de la porte Maillot n’est plus qu’un amoncellement de murs broyĂ©s et calcinĂ©s.

TĂ©moignage

Prosper Olivier Lissagaray, 33 ans, journaliste

Beaucoup se rĂ©pandirent dans Neuilly. La petite ville, si coquette jadis, n’étalait plus aux rayons d’un beau soleil que ses maisons Ă©ventrĂ©es. Aux limites convenues, deux haies, l’une de lignards, l’autre de fĂ©dĂ©rĂ©s, sĂ©parĂ©s par vingt mĂštres d’intervalle. Les Versaillais, choisis parmi les plus sĂ»rs, gardĂ©s par des officiers Ă  mine de chiourme. Quand les Parisiens, bons enfants, s’approchaient des soldats, les officiers donnaient de la gueule. Comme un soldat rĂ©pondait poliment Ă  deux dames, un officier lui arracha son fusil et, croisant la baĂŻonnette sur les Parisiennes : « VoilĂ  comment on parle ! Â» Quelques personnes ayant franchi les lignes de part et d’autre, furent prisonniĂšres. On put atteindre cinq heures sans bataille. Chaque Parisien, en rentrant, apporta son sac de terre aux fortifications de la porte Maillot.

Le soir, les Versaillais rouvrirent le feu.

Au Sud

Pendant ce temps, les forts du Sud ont été trÚs violemment bombardés par les batteries versaillaises

Selon des tĂ©moignages concordants, Ă  Villejuif, quatre gardes nationaux qui faisaient une reconnaissance Ă  la Belle Epine ont Ă©tĂ© encerclĂ©s par des chasseurs Ă  cheval. Se trouvant dans l’impossibilitĂ© de rĂ©sister, ils se rendent, jettent leurs armes Ă  terre. Les soldats les entourent, les font prisonniers sans exercer aucune violence ni aucune menace envers eux. Alors qu’ils Ă©taient prisonniers depuis quelques instants, un capitaine de chasseurs Ă  cheval arrive et fait feu sur eux, sans dire un seul mot. Les chasseurs se retirent avec leur chef, laissant leurs victimes Ă©tendues sur le sol. Trois Ă©taient bien morts, mais le garde Scheffer, qui avait reçu une balle en pleine poitrine et Ă©tait tombĂ© Ă  cĂŽtĂ© de ses camarades, a pu se relever et rejoindre son bataillon. Cette nouvelle est Ă  confirmer, elle n’est pas encore connue dans Paris.

Tant cet assassinat de prisonniers que la suspension des combats montrent la volontĂ© de Versailles de reprendre Paris Ă  n’importe quel prix.  Le Journal Officiel publie la liste des gardes nationaux prisonniers conduits Ă  Belle Isle le 11 avril.

Un autre arrĂȘt de la Cour martiale cassĂ© par la Commune

La commission de rĂ©vision propose de casser l’arrĂȘt rendu par la cour martiale le 22 avril sur l’affaire relative au 105e bataillon. Elle estime que la composition de la cour martiale qui a rendu l’arrĂȘt ne prĂ©sentait pas ces garanties « d’indĂ©pendance et d’impartialitĂ© Â», surtout « Ă  une Ă©poque rĂ©volutionnaire Â». En effet le prĂ©sident de la cour, Rossel, Ă©tant le fils de l’ancien commandant du 105e bataillon, « la dĂ©licatesse, autant que la justice Â» lui imposait le devoir de se rĂ©cuser.

En fait, il semble bien que la dĂ©cision de la Cour martiale ne s’est pas appliquĂ©e, puisque le citoyen Parisel indique qu’il vient de voir les bataillons dĂ©filer devant lui pour aller prendre leur service aux fortifications, et il est fait mention qu’ils sont remplis d’ardeur et veulent la Commune et la RĂ©publique.

La commission a en outre trouvĂ© Ă  la prison du Cherche-Midi une profusion de commandants, chefs de lĂ©gion et autres, mais tous officiers supĂ©rieurs, qui sont lĂ  depuis huit, dix, quinze jours, et qui n’ont pas Ă©tĂ© encore interrogĂ©s. Or, les officiers ont le droit d’infliger des punitions de un Ă  cinq jours et n’ont pas le droit pour ce genre de dĂ©lit d’envoyer les dĂ©linquants Ă  la prison.
L’effet produit par ces arrestations est vraiment dĂ©plorable. Le risque est de dĂ©sorganiser entiĂšrement le service de la Garde nationale.
Il apparaĂźt indispensable que les jugements soient rendus aussi vite que possible pour que, d’un cĂŽtĂ©, si l’officier accusĂ© n’est pas coupable, il soit rendu immĂ©diatement Ă  son bataillon, et que, d’un autre cĂŽtĂ©, s’il est coupable, il puisse ĂȘtre procĂ©dĂ© de suite Ă  son remplacement par une rĂ©Ă©lection et qu’il ne soit pas seulement remplacĂ© par un commandant provisoire qui en a bĂ©nĂ©ficiĂ© en opĂ©rant l’arrestation.

TĂ©moignage

EugÚne Protot, 32 ans, avocat, délégué à la justice

C’est avec la plus grande peine que nous sommes arrivĂ©s depuis quinze jours Ă  mettre un peu d’ordre dans les arrestations; nous avons fait relĂącher des personnes, nous en avons Ă©crouĂ© d’autres, mais je dois dire qu’il y a conflit entre la Guerre, la SĂ»retĂ© et la Justice. La Guerre arrĂȘte comme elle veut chez nous; elle saisit des rĂ©publicains, elle frappe des amis, l’on favorise des hommes qui nous sont hostiles. La SĂ»retĂ© gĂ©nĂ©rale, je tiens Ă  lui rendre justice, fait tout ce qu’elle peut, mais il y a dans la PrĂ©fecture de police une dĂ©plorable confusion. Des hommes, que l’on ne connaĂźt pas, viennent journellement Ă  la Conciergerie, Ă  Mazas, y faire Ă©crouer ou non des citoyens; les geĂŽliers les retiennent, les relĂąchent sans ordre, et moi, qui suis chargĂ© de ce service, j’ai toutes les peines du monde Ă  savoir ce qui se passe. J’ai libĂ©rĂ© derniĂšrement 680 citoyens depuis trois semaines, et la plupart Ă©taient Ă©crouĂ©s sans motif mĂȘme apparent ! J’ai vu que les haines privĂ©es se sont exercĂ©es contre un grand nombre de prĂ©venus. Je me suis mĂȘme refusĂ© Ă  donner un ordre de libĂ©ration rĂ©gulier, pour que, plus tard, on ne puisse pas nous reprocher de pareilles arrestations. 
 Nous ne pouvons nous faire complice d’arrestations qui n’ont pas de motifs. Je suis prĂȘt Ă  exercer contre nos ennemis les mesures les plus rigoureuses, mais je veux que, lorsqu’une personne est incarcĂ©rĂ©e, nous ayons contre elle des motifs sĂ©rieux, afin qu’il nous soit facile ensuite de nous dĂ©fendre contre les attaques du public, trop portĂ© dĂ©jĂ  Ă  nous accuser. Je ne veux pas que les municipalitĂ©s fassent d’arrestations: ce serait une confusion de pouvoir pernicieuse. J’ai vu derniĂšrement des hommes honorables, des commandants, des capitaines, quelques-uns mes amis; j’ai immĂ©diatement donnĂ© l’ordre de les libĂ©rer, et j’ai prĂ©venu en mĂȘme temps le directeur de la prison que, si j’apprenais que des faits semblables Ă  ceux que je viens de rappeler m’étaient encore appris, je le ferais arrĂȘter lui-mĂȘme en l’accusant de sĂ©questration arbitraire.

Proposition de décret sur le Mont-de-Piété

La mesure prise par la Commune de suspendre les ventes des objets dĂ©posĂ©s au Mont-de-PiĂ©tĂ© dans les dizaines de bureaux dispersĂ©s dans les quartiers parisiens ne les rend pas Ă  toutes celles et tous ceux qui ont eu un urgent besoin d’argent pour leurs besoins essentiels.

L’ouvrier mĂ©canicien Avrial, membre de l’Internationale, pense que la Commune doit montrer qu’elle s’occupe du peuple qui a fait la rĂ©volution du 18 mars, qu’elle doit prendre des mesures lĂ©gitimes pour le satisfaire sans s’arrĂȘter Ă  quelques millions. Convaincu que l’institution du Mont-de-PiĂ©tĂ© doit disparaĂźtre, il faut en attendant des dĂ©cisions immĂ©diates. Il propose le dĂ©cret suivant :

DĂ©crĂšte:
« Article 1er. Les instruments de travail, meubles, objets de literie, lingerie, habillement, engagĂ©s dans le Mont-de-PiĂ©tĂ©, quelle que soit la date de l’engagement, au-dessous de 50 fr. peuvent ĂȘtre retirĂ©s gratuitement, Ă  partir du prĂ©sent jour.
« Art. 2. Les objets susdits ne seront dĂ©livrĂ©s qu’aux propriĂ©taires.
« Le dĂ©lĂ©guĂ© aux finances sera chargĂ© de l’exĂ©cution du prĂ©sent dĂ©cret.»

S’ensuit une longue discussion.

Tout le monde se dit d’accord sur le but d’arriver Ă  la suppression du Mont-de-piĂ©tĂ©, pour le remplacer par des institutions nouvelles qui donneront satisfaction. Avant de le supprimer, il faut le rendre inutile, et ce n’est qu’en prĂ©sentant tout un programme de rĂ©formes qu’il sera possible de crĂ©er un systĂšme qui permettra de supprimer l’assistance publique sous toutes ses formes, hospices, hĂŽpitaux, Monts-de-PiĂ©tĂ©. Aujourd’hui, pour la masse de la population, les ouvriers qui sont les principaux utilisateurs de cette institution, il y a besoin de savoir comment on remplacera les Monts-de-PiĂ©tĂ©.

La discussion sur les objets de premiĂšre nĂ©cessitĂ© est oiseuse, car la plupart du temps, les engagements se montent Ă  de petites sommes, sur un million et demi de prĂȘts faits chaque annĂ©e, les deux tiers, c’est-Ă -dire un million, sont des prĂȘts de 3 Ă  10 francs[1].

Un autre dĂ©bat concerne les spĂ©culateurs qui se sont prĂ©parĂ©s en prĂ©vision des dĂ©crets de la Commune. Une foule d’individus vivent de l’achat pour six et dix sous des reconnaissances du Mont-de-PiĂ©tĂ© de 20, 30 et 50 fr., remplissent des boutiques entiĂšres d’objets en provenant. Pour Ă©viter la propagation de ces manƓuvres, il suffit de dĂ©cider qu’à dater de la promulgation du dĂ©cret, le Mont-de-PiĂ©tĂ© ne recevra plus d’engagements. En fin, pour que ce ne soient pas les spĂ©culateurs qui bĂ©nĂ©ficient de cette mesure, il faut rendre les objets uniquement Ă  celles et ceux qui prouveront qu’iels en sont les seul-es et vrai-es propriĂ©taires.

Le Mont-de-PiĂ©tĂ© est une institution privĂ©e, Ă  laquelle les actionnaires demandent des bĂ©nĂ©fices. Le dĂ©lĂ©guĂ© aux finances, Jourde, estime que ce projet de dĂ©cret est impraticable au plan financier, que dĂ©truire le Mont-de-PiĂ©tĂ©, ce serait porter une atteinte Ă  la propriĂ©tĂ©, ce que la Commune n’a encore jamais fait. Il ne croit pas qu’il soit sage, utile, intelligent de procĂ©der de la sorte. La somme de 50 francs, minime par elle-mĂȘme, en grande quantitĂ©, peut conduire Ă  des sommes considĂ©rables pour l’indemnisation des Monts-de-PiĂ©tĂ©.
Il propose de remettre ce dĂ©cret Ă  demain, de s’entendre avec deux ou trois membres de la Commune pour prĂ©senter un projet meilleur.

Un congrĂšs des villes de France ?

Des Ă©lections municipales ont lieu le dimanche 30 avril dans toutes les villes de France. La campagne fait la publicitĂ© des libertĂ©s communales, et l’idĂ©e d’un arbitrage des villes dans le conflit entre Paris et Versailles est trĂšs populaire. C’est dans ce contexte que le maire rĂ©publicain modĂ©rĂ© de la ville de Bordeaux a pris l’initiative d’organiser un congrĂšs des municipalitĂ©s des villes de France.

Un ComitĂ© provisoire pour la convocation de ce congrĂšs a rĂ©digĂ© le programme : dĂ©libĂ©rer sur les mesures les plus propres Ă  terminer la guerre civile, Ă  assurer les franchises municipales et Ă  consolider la RĂ©publique. Chaque ville doit envoyer un dĂ©lĂ©guĂ© par 20 000 habitant-es.

Ces dĂ©lĂ©guĂ©s devront ĂȘtre dĂ©signĂ©s par le suffrage universel, les invitations nominatives seront adressĂ©es aux conseillers municipaux qui seront Ă©lus. La convocation aura lieu dans une pĂ©riode de dix jours aprĂšs les Ă©lections du 30 avril.

En bref

■ La sortie des marchandises de transit de toute nature est autorisĂ©e Ă  dater de ce jour Ă  l’exception des farines, des armes et munitions de guerre. Cette mesure donne satisfaction aux exigences du commerce parisien et contribue Ă  assurer le ravitaillement de la capitale.

■ Pour rĂ©tablir la sincĂ©ritĂ© des poids et mesures et rĂ©organiser le service avec des citoyens aptes Ă  remplir les fonctions, en offrant des rĂ©munĂ©rations correspondant au travail effectuĂ©, il est instaurĂ© un concours pour 29 postes se substituant au favoritisme rĂ©gnant hier. Il se tiendra le 30 avril, et le jury d’examen sera composĂ© de trois dĂ©lĂ©guĂ©s des fabricants de poids et mesures, trois dĂ©lĂ©guĂ©s de la chambre syndicale des ouvriers balanciers et trois dĂ©lĂ©guĂ©s nommĂ©s par la commission des services publics.

■ L’administrateur dĂ©lĂ©guĂ© rappelle aux habitants du IXĂšme arrondissement que le service des vaccinations et revaccinations gratuites a lieu le mercredi de chaque semaine, Ă  3h prĂ©cises, rue Drouot, n° 6, Ă  la mairie. Une prime de 3 francs est accordĂ©e, sur leur demande, aux parents des enfants vaccinĂ©s, aprĂšs constatation d’un rĂ©sultat satisfaisant. Un certificat de vaccination est dĂ©livrĂ© Ă  chaque enfant vaccinĂ©.

■ Les citoyennes de Montmartre, rĂ©unies en assemblĂ©e le 22 avril, ont dĂ©cidĂ© de se mettre Ă  la disposition de la commune pour former des ambulances pour suivre les corps engagĂ©s avec l’ennemi et relever sur les champs de bataille nos hĂ©roĂŻques dĂ©fenseurs. Les femmes de Montmartre animĂ©es de l’esprit rĂ©volutionnaire, veulent tĂ©moigner par leurs actes leur dĂ©vouement Ă  la rĂ©volution. Pour la prĂ©sidente, Anna Jaclard, AndrĂ© LĂ©o, Poirier, Buisard

LĂ©o Frankel Ă  Karl Marx

Paris le 25 avril 1871

TrÚs estimé citoyen et camarade,

[
]

Le porteur de votre missive m’a appris que les journaux anglais annonçaient que mon Ă©lection n’aurait pas Ă©tĂ© ratifiĂ©e. C’est faux. D’autre part, on affirme que je suis Prussien et par consĂ©quent sujet de Bismarck, logique de journaliste rĂ©actionnaire, et maintenant tous les ennemis de la commune ont entonnĂ© ce refrain. Bien que je ne sois ni prussien ni allemand, j’estime cependant que le meilleur serait de laisser s’égosiller ces oiseaux sur tous les toits et de poursuivre imperturbablement mon objectif.

Depuis quelques jours, je suis membre de la commission exĂ©cutive, en qualitĂ© de dĂ©lĂ©guĂ© du dĂ©partement des travaux publics. La prĂ©cĂ©dente commission exĂ©cutive Ă©tait organisĂ©e de façon Ă  comprendre les dĂ©lĂ©guĂ©s des diffĂ©rents ministĂšres


Je serais bien heureux si vous vouliez d’une façon ou d’une autre m’assister de vos conseils. Car Ă  prĂ©sent, je suis pour ainsi dire seul, seul responsable pour toutes les rĂ©formes que je me propose d’introduire dans le ministĂšre des Travaux Publics. Les quelques lignes de votre derniĂšre lettre prouvent que vous ferez tout votre possible pour faire comprendre Ă  tous les peuples, Ă  tous les ouvriers, et particuliĂšrement aux ouvriers allemands, que la Commune de Paris n’a rien de commun avec la fameuse commune rurale allemande. En tout cas, vous aurez ainsi rendu un grand service Ă  notre cause.

Salut cordial de votre dévoué

LF

Elbeuf, commune ouvriÚre de Seine Inférieure[2]

Hier une rĂ©union de la FĂ©dĂ©ration ouvriĂšre et du comitĂ© radical a adoptĂ© deux manifestes Ă  l’unanimitĂ© :

Manifeste en faveur de l’abstention aux Ă©lections municipales du 30 avril 1871

LibertĂ©, ÉgalitĂ©, FraternitĂ©, SolidaritĂ©, Justice.

Citoyens,

Le gouvernement de Versailles vous convoque Ă  Ă©lire dimanche prochain vos conseils municipaux. Il convient d’examiner jusqu’à quel point cette convocation est lĂ©gale et

comment nous devons y rĂ©pondre. L’AssemblĂ©e nationale, Ă©lue dans les circonstances que

nous connaissons et investie du mandat spécial parfaitement limité de traiter de la paix ou de

la guerre, n’avait-elle pas pour devoir, aussitît sa mission accomplie, de se retirer en laissant

la place Ă  une Constituante plus librement Ă©lue ?

Évidemment oui. Il ne pouvait lui appartenir de faire une loi municipale engageant ainsi l’avenir au mĂ©pris des droits et des devoirs que possĂ©deront seuls nos reprĂ©sentants futurs et, moins encore, de modifier pour les besoins de sa cause une loi Ă©lectorale non encore abrogĂ©e ; consacrer cette loi par notre participation au vote, quel qu’en puisse ĂȘtre d’ailleurs le rĂ©sultat, serait nous rendre solidaire de son inconstitutionnalitĂ©. En prĂ©sence des revendications de Paris qui, pour la premiĂšre fois depuis 1789, affirme le principe de la vĂ©ritable souverainetĂ© populaire, de l’affranchissement du travail par les travailleurs, notre ligne de conduite n’est-elle pas toute tracĂ©e ? Pouvons-nous Ă©tayer par nos votes en mĂȘme temps qu’un gouvernement qui n’a de la RĂ©publique que le nom, le principe autoritaire qui a fait son temps et doit disparaĂźtre. Non, citoyens ! Nous devons repousser absolument la responsabilitĂ© d’une Ă©lection semblable Ă  celle qui nous est proposĂ©e et pour laquelle le temps de se concerter n’est mĂȘme pas accordĂ© aux Ă©lecteurs. Laissons donc se rendre au scrutin ceux qui ayant nommĂ© l’AssemblĂ©e de Versailles, acceptent la solidaritĂ© de ses actes.

Quant Ă  nous, Ă©lecteurs rĂ©publicains et socialistes rĂ©servant nos droits jusqu’au jour oĂč nous pourrons les exercer rĂ©guliĂšrement dans leur souverainetĂ©, nous nous abstiendrons de prendre part au vote et nous vous conseillons l’abstention.

*

Manifeste en faveur de la Commune de Paris

LibertĂ©, ÉgalitĂ©, FraternitĂ©, SolidaritĂ©, Justice.

A la Commune de Paris

Unis dans une fraternelle solidaritĂ©, pour la revendication des franchises du peuple et le triomphe de la RĂ©volution, les membres de la FĂ©dĂ©ration rouennaise et du ComitĂ© Radical de Seine InfĂ©rieure saluent avec enthousiasme l’avĂšnement de la Commune de Paris et adhĂšrent sans rĂ©serves Ă  son programme.

Dans ce duel sanglant de l’autoritĂ© contre la souverainetĂ© du peuple, du privilĂšge contre l’équitĂ©, alors que les monarchistes ont consommĂ© la criminelle coalition sanctifiĂ©e par l’église, il est bon que Paris sache que, malgrĂ© la corruption et la pression administrative, malgrĂ© les mensonges et les calomnies d’une presse dĂ©loyale, il est, en province, des cƓurs qui battent Ă  l’unisson des aspirations de la capitale et partagent ses espĂ©rances.

Que la Commune de Paris poursuive donc son Ɠuvre sans relĂąche et sans faiblesse, sĂ»re que, par toute la France, la dĂ©mocratie dĂ©savoue hautement le gouvernement fratricide de Versailles.

La victoire ne sera pas lente Ă  consacrer l’émancipation du peuple et le triomphe dĂ©finitif de la RĂ©publique.

Vive la Commune

Vive la RĂ©publique

Aujourd’hui le PrĂ©fet, jugeant que cette rĂ©union faisait craindre un mouvement rĂ©volutionnaire, a fait arrĂȘter des membres de l’Internationale inculpĂ©s d’un complot visant Ă  dĂ©truire et changer le gouvernement, et coupables d’inciter Ă  la guerre civile : BOULANGER François, CORD’HOMME Jacques, DELAPORTE Paul Edouard, FOSSARD Louis d’Elbeuf, LECUREUIL Jean-Louis, MONDET Gustave, PERCHEVAL Jacques, RIDUET Olympe, CREUSOT, FRITSCH et VAUGHAN Ernest.

Nouvelles du Havre

La dĂ©lĂ©gation de la mairie havraise est reçue Ă  Versailles par le secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral Ă  la prĂ©sidence, les dĂ©putĂ©s se dĂ©robent, Thiers n’est pas disponible. Ce dernier leur dĂ©clare « le gouvernement ne reconnaĂźt pas aux insurgĂ©s la qualitĂ© de belligĂ©rants et ne traitera pas avec eux : il faut triompher par la force ou qu’il y ait soumission. Les dĂ©lĂ©guĂ©s partent avec la conviction qu’il faut dĂ©passer les dĂ©marches partielles et instaurer un mouvement gĂ©nĂ©ral de la province et une entente des grandes villes de France Â»

L’armĂ©e française contre-attaque en AlgĂ©rie

L’autoritĂ© militaire est obligĂ©e de renforcer l’armĂ©e, un nouveau gouverneur gĂ©nĂ©ral est nommĂ© le 29 mars, qui mobilise 22 000 soldats et un dispositif militaire supĂ©rieur Ă  celui qui avait permis d’asservir la rĂ©gion.

Les insurgĂ©s kabyles qui avançaient de Palestro vers Alger sont arrĂȘtĂ©s Ă  l’Alma le 22 avril. L’état de siĂšge a Ă©tĂ© dĂ©clarĂ©. Les troupes françaises marchent vers la zone insurgĂ©e.

En débat

Tribune – Un service public sous la Commune

Jules Andrieu, 33 ans, employé

LicenciĂ© Ăšs lettres et es sciences, il anima dans son appartement un enseignement destinĂ© aux ouvriers, oĂč il accueille Tolain, Varlin et les rĂ©dacteurs de la feuille rĂ©digĂ©e par les ouvriers parisiens de l’Internationale. FrĂ©quente les clubs, entre dans l’administration parisienne oĂč il travaille avec Haussmann. Il n’est pas Ă©lu le 26 mars, mais il l’est lors des Ă©lections complĂ©mentaires d’avril. Il est nommĂ© dĂ©lĂ©guĂ© Ă  la Commission des services publics le 20 avril.

La premiĂšre difficultĂ© qui se prĂ©senta Ă  moi fut l’organisation des cimetiĂšres et Ă  ce propos j’appliquai ce que je crois la premiĂšre rĂšgle en matiĂšre de rĂ©volution et de rĂ©forme : si les administrations monarchiques ou impĂ©riales avaient la justice pour critĂ©rium d’avancement, ceux qui dĂ©tiennent les premiers rangs seraient les plus actifs, les plus probes et les plus compĂ©tents. Mais puisqu’il n’en n’est pas ainsi et que la responsabilitĂ© et la besogne diminuent Ă  mesure que les honneurs et les appointements sont plus Ă©levĂ©s, on doit donc considĂ©rer, sauf exceptions, comme une simplification du travail exigĂ© par toute rĂ©organisation le dĂ©part des chefs et de tous ceux qui considĂšrent une place d’employĂ© sois comme une sinĂ©cure, soit comme un poste gouvernemental.

Il doit donc se trouver dans les couches infĂ©rieures de l’administration des employĂ©s capables d’assumer sur eux la responsabilitĂ© de tel ou tel commandement, parce qu’à la pratique de ce qu’ils ont journellement exĂ©cutĂ© en sous-ordre, ils joignent cette droiture, cette fermetĂ© civique, cette largeur d’esprit qui sont, dans les Ă©poques dites rĂ©guliĂšres, autant d’obstacles irrĂ©ductibles Ă  l’avancement.

Le premier devoir d’un chef d’administration, en temps de rĂ©volution, aprĂšs avoir acceptĂ©, provoquĂ© ou ordonnĂ© le congĂ© des anciens chefs et de leurs sĂ©ides, est donc de choisir des chefs provisoires parmi ceux qui sont restĂ©s, en se gardant toutefois du danger qu’on court Ă  se fier Ă  ceux qui restent par peur et du piĂšge qu’il y a Ă  se jeter dans les bras de ceux qui restent par consigne. L’espĂ©rance de changer leur titre provisoire en brevet rĂ©gulier devient le stimulant de ceux qui ont pris la responsabilitĂ© des postes principaux. Du reste rien de plus facile vu les latitudes donnĂ©es par les circonstances que d’obvier aux inconvĂ©nients d’un mauvais choix. J’appliquai ce procĂ©dĂ© radical Ă  la rĂ©organisation du personnel des cimetiĂšres. Je convoquai les gardiens et les comptables qui n’avaient pas obĂ©i Ă  l’injonction de Versailles et je cherchai parmi eux les conservateurs provisoires. En toute hĂąte, je refis fonctionner Ă  l’HĂŽtel de Ville la caisse des cimetiĂšres. J’eus au bout de huit jours Ă  revenir sur certains choix par trop improvisĂ©s, mais, en tout cas, dĂšs le lendemain le mĂ©canisme fonctionnait tant bien que mal.

Notes

[1]MichĂšle Audin

[2]Qui deviendra Seine Maritime

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Source: Contretemps.eu