Mai 3, 2021
Par Contretemps
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À l’occasion des 150 ans de la Commune de Paris, Contretemps publie du 18 mars au 4 juin une lettre quotidienne rĂ©digĂ©e par Patrick Le Moal, donnant Ă  voir ce que fut la Commune au jour le jour

***

L’essentiel de la journĂ©e

Situation militaire

A l’ouest

Du cĂŽtĂ© de Neuilly et d’AsniĂšres, toujours un duel d’artillerie, accompagnĂ© de temps en temps de fusillades. Les lignes Versaillaises se rapprochent peu Ă  peu des forts et de l’enceinte.

Au sud

Toute la nuit il y a eu Ă©change de tirs sur l’ensemble de la ligne de bataille. Le Moulin-Saquet, au sud-est de Paris, a Ă©tĂ© attaquĂ© violemment.

Vers Issy la situation est critique, les Versaillais occupent la gare de Clamart et le chĂąteau d’Issy faisant des prisonniers. Le fort d’Issy, ou du moins ce qu’il en reste, est presque entiĂšrement cernĂ©.

TĂ©moignage

Traduction d’une lettre d’un Anglais, adressĂ©e au citoyen dĂ©lĂ©guĂ© Ă  la guerre, sur les traitements infligĂ©s aux fĂ©dĂ©rĂ©s par les Versaillais.

Général,

Je crois de mon devoir de porter les faits suivants Ă  votre connaissance.

J’ai un ami qui se trouvait dans la garde nationale et qui donna sa dĂ©mission il y a quelque temps. La semaine derniĂšre, il alla Ă  Versailles dans le but d’obtenir sa solde du mois de janvier, et l’officier payeur du bataillon dĂ©sirait qu’il fĂ»t rentrĂ© au bout de quelques jours.

Mardi matin il se mit en route, et je l’accompagnai.

Sortis par la porte de Montrouge, nous prßmes par Issy ; mais la grande quantité de bombes qui tombaient autour de nous, nous obligea bientÎt à prendre par Sceaux. Arrivés au Plessis-Piquet, nous fûmes accostés par un agent de police qui nous demanda nos laissez-passer.

Mon ami exhiba ses papiers et cet agent nous conduisit dans une ferme Ă  cĂŽtĂ©, oĂč un lieutenant de gendarmerie nous donna un laissez-passer.

Mon ami obtint 200 francs Ă  Versailles, et nous quittĂąmes cette ville le mĂȘme soir ; mais en arrivant Ă  Bourg-la-Reine, on nous empĂȘcha de passer outre, en nous obligeant Ă  coucher dans cette localitĂ©.

Le lendemain matin, nous nous mĂźmes en route, et Ă  Sceaux un capitaine d’infanterie nous fit arrĂȘter, sous le prĂ©texte que nos laissez-passer pour Versailles ne suffisaient pas pour nous permettre de rentrer Ă  Paris.

Conduits de poste en poste, nous arrivñmes enfin à Versailles à quatre heures de l’aprùs-midi.

On nous dirigea sur une caserne de gendarmerie oĂč nous trouvĂąmes un garçon de treize ans, une vieille femme de cinquante ans et deux ouvriers, arrĂȘtĂ©s tous les quatre en retournant de leur ouvrage au collĂšge de Sainte-Barbe, Ă  Fontenay.

Je m’arrĂȘte sur ces dĂ©tails pour que vous puissiez vous former une idĂ©e nette des faits, tels qu’ils se sont passĂ©s, et juger par vous-mĂȘme si la façon de procĂ©der du gouvernement de Versailles ne doit pas ĂȘtre condamnĂ©e par le monde civilisĂ©.

Une demi-heure aprĂšs notre arrivĂ©e, les gendarmes procĂ©dĂšrent Ă  l’enchaĂźnement des malheureux que je viens de vous mentionner et les liĂšrent ensemble.

Je dĂ©clare que je prĂ©fĂ©rais ĂȘtre fusillĂ© sur-le-champ que d’ĂȘtre pareillement traitĂ©, et Ă  force de protestations, on consentit Ă  ne pas nous attacher, mais on doubla notre escorte.

Nous arrivĂąmes au bout de quelques instants au palais de justice, oĂč on nous poussa dans des caves souterraines dans lesquelles grouillaient environ deux cent cinquante ou trois cents personnes.

Il serait impossible de dĂ©crire la scĂšne. Gardes nationaux et civils, parmi lesquels plusieurs professionnels Ă©taient entassĂ©s pĂȘle-mĂȘle dans ce hideux local. (Professional man signifie un docteur, un avocat, un magistrat, ou un officier.)

Ces malheureux attendaient leur jugement depuis dix ou quinze jours, sans qu’ils aient eu autre chose à manger que du pain, trùs mauvais, et de l’eau.

L’infection produite par les baquets d’urine Ă©tait intolĂ©rable. Un vieillard de soixante Ă  soixante-dix ans Ă©tait littĂ©ralement mangĂ© par des insectes.

Le mĂȘme soir, on amena un gamin de quinze ans environ dont la joue Ă©tait couverte de sang. AprĂšs avoir Ă©tĂ© fait prisonnier, un officier de la ligne lui avait dĂ©chargĂ© son revolver en peine figure et n’avait heureusement rĂ©ussi qu’à le blesser.

Cette nuit fut pour moi une vĂ©ritable nuit d’horreur.

Le lendemain, je fis un tel tapage, que nous fûmes conduits, mon ami et moi, devant le commissaire de police, un homme fort honorable du reste, du nom de Nace. Sa maniÚre de procéder était trÚs conciliante, mais malheureusement il ne décida rien sur notre sort ; il ne fit que passer le procÚs-verbal au grand prévÎt de la gendarmerie, qui est le premier magistrat, paraßt-il.

Je fus libĂ©rĂ© le mĂȘme jour.

Ce qui prĂ©cĂšde n’est qu’un aperçu simple et court de la façon dont l’on traite les prisonniers Ă  Versailles. Il serait bien que le public en fĂ»t informĂ©. Je vous eusse Ă©crit hier, mais je craignais que l’état de surexcitation dans lequel j’étais ne me portĂąt Ă  exagĂ©rer. J’ai l’intention d’écrire aujourd’hui Ă  M. Thiers, non pas que j’espĂšre avoir une rĂ©ponse, mais je crois de mon devoir de protester contre une façon d’agir que rĂ©pudierait la nation la plus sauvage du globe.

Excusez, je vous prie, toutes ces longueurs, malgrĂ© lesquelles je ne vous dis pas la moitiĂ© de ce que j’ai vu.

Dans l’espoir que vous voudrez bien prendre en considĂ©ration les souffrances de nos pauvres parisiens Ă  Versailles,

J’ai l’honneur, etc., etc.

O’LEARY O’BRIEN.

Professeur d’anglais, journaliste, à l’institution,

88, rue de Fontenay

PremiÚres décisions de Rossel

Dans la rĂ©union de la Commune, Courbet relaie des plaintes qu’il reçoit selon lesquelles il n’y aurait que 6.000 hommes sur toute la ligne des fortifications, que Dombrowski n’aurait que 1.200 hommes face aux 40.000 Versaillais. Ces affirmations sont fermement dĂ©menties.

Le nouveau dĂ©lĂ©guĂ© Ă  la guerre, Rossel, interdit tout contact des fĂ©dĂ©rĂ©s avec l’armĂ©e versaillaise, comme si la guerre en cours n’était pas une guerre civile, dans laquelle la dĂ©moralisation de l’ennemi joue un rĂŽle.

Il est formellement interdit à tout commandant militaire, officier ou autre fonctionnaire au service de la Commune, d’avoir aucune communication avec l’ennemi.

Le délégué à la guerre rappelle à ce sujet les prescriptions du rÚglement sur le service en campagne ; il les fera exécuter dans toute leur teneur :

Les trompettes et les parlementaires de l’ennemi ne dĂ©passent jamais les premiĂšres sentinelles ; ils sont tournĂ©s du cĂŽtĂ© opposĂ© au poste ou Ă  l’armĂ©e. On leur bande les yeux, s’il en est besoin. Un sous-officier reste avec eux pour exiger que ces dispositions soient observĂ©es.

Le commandant de la grand’garde donne reçu des dĂ©pĂȘches et les expĂ©die sur-le-champ au gĂ©nĂ©ral. Il congĂ©die sur-le-champ le parlementaire.

L’envoi de parlementaires sert parfois Ă  couvrir une ruse de guerre. On ne doit donc pas interrompre le feu pour le recevoir, quand mĂȘme l’ennemi aurait interrompu le sien. [
]

Le délégué à la guerre,

ROSSEL.

Paris le 2 mai 1871.

La marine est sortie de la garde nationale

Le comitĂ© de salut public prend un arrĂȘtĂ© plaçant la marine sous la direction du ministĂšre de la marine, lui-mĂȘme sous la direction du ministĂšre de la guerre. Il est demandĂ© aux chefs de bataillon de rayer des cadres de leurs compagnies tous les marins, fusiliers et matelots qui y sont incorporĂ©s qui devront se prĂ©senter dans les vingt-quatre heures Ă  la marine. Les marins fusiliers seront immĂ©diatement organisĂ©s en compagnies de dĂ©barquement, dans lesquelles seront recrutĂ©s les marins utiles pour les canonniĂšres de la flottille de la Seine.

Sur l’action des municipalitĂ©s

Il prĂ©sente Ă  la Commune un projet de dĂ©cret pour organiser dans chaque arrondissement des sous-dĂ©lĂ©gations ayant pour mission de faire le recensement des habitants, distribuer des cartes d’identitĂ©, signaler et « poursuivre les rĂ©fractaires, dresser l’état des chevaux existants et celui des appartements vacants ; prĂ©sider Ă  la recherche des armes et des munitions. »

Les municipalitĂ©s sont dĂ©jĂ  actives dans la rentrĂ©e des armes des bataillons dissous, des Ă©migrĂ©s, des rĂ©fractaires jugĂ©s comme tels par les conseils de discipline, par des perquisitions mĂ©thodiques par rues et par maisons.  Le projet de dĂ©cret de Rossel ajoute notamment le recensement des logements vacants, des habitant-es, et la distribution de cartes d’identitĂ©.

Cette derniĂšre idĂ©e est une innovation importante, les français-es ont diverses possibilitĂ©s pour prouver leur identitĂ©, un passeport, un livret ouvrier, un livret militaire mais pas de document officiel : pour toute dĂ©marche administrative, il faut se prĂ©senter avec deux personnes qui attestent de l’identitĂ©. Un membre de la Commune, Rastoul, va mĂȘme dans la discussion proposer que toutes les mairies dĂ©livrent des cartes d’identitĂ© dont chacun sera porteur, et que tout citoyen qui n’aura pas cette carte sera incorporĂ© dans un bataillon du quartier qu’il habite.

La Commune, sans voter le dĂ©cret lui-mĂȘme, dĂ©cide qu’une circulaire dans ce sens sera envoyĂ©e aux municipalitĂ©s par ses secrĂ©taires.

Les tensions politiques entre la Commune et le ComitĂ© central de la garde nationale s’aggravent

La question revient rĂ©guliĂšrement, le ComitĂ© central cherche-t-il Ă  supplanter la Commune ?

Plusieurs Ă©lus rapportent des difficultĂ©s avec des groupes de la garde nationale. Ici un chef de lĂ©gion dit Ă  un Ă©lu : « Je ne connais que mon Conseil de lĂ©gion, et s’il m’ordonne d’arrĂȘter des membres de la Commune, je le ferai » ; lĂ  deux individus arrĂȘtĂ©s pour avoir tirĂ© des coups de revolvers sont relĂąchĂ©s par « une puissance occulte Â». Chalain lit une communication dans laquelle le ComitĂ© central est accusĂ© d’organiser contre la Commune une sorte de ComitĂ© de salut public, d’autres disent que c’est complĂštement faux, qu’il ne faut pas confondre les Conseils de lĂ©gion dans lesquels il y a beaucoup d’insubordination et d’indĂ©pendance et le ComitĂ© central auquel ils ne se sont pas tous ralliĂ©s.

Le ComitĂ© central de la garde nationale a rencontrĂ© le ComitĂ© de salut public etprĂ©sentĂ© un projet qui changerait toute l’organisation de la Guerre, et demande qu’il soit immĂ©diatement discutĂ©.

Jourde rĂ©agit vivement : « Je remercie le ComitĂ© de salut public d’avoir voulu nous prĂ©senter les deux articles que le ComitĂ© central lui a prĂ©sentĂ©s. Mais il manque un troisiĂšme article, c’est celui-ci : La Commune de Paris se retirera devant le ComitĂ© central. Â»  D’autres plus mesurĂ©s pensent que si le ComitĂ© central a le droit de critiquer les actes de la Commune ; de faire des propositions en contradiction avec les actes de la Commune, il n’y a pas Ă  accepter cet ultimatum du ComitĂ© central, il faut prendre acte de leur projet de dĂ©cret, Ă  l’envoyer Ă  la Commission de la Guerre avant de l’étudier le moment opportun.

Bilan financier de la Commune

Jourde, 28 ans, employĂ©, puis manƓuvre, Ă©lu dans le VĂšme arrondissement.

Jourde prĂ©sente le bilan financier de l’activitĂ© de la Commune[1], qui dĂ©taille l’ensemble des mouvements de fonds du 20 mars au 30 avril inclus. Aux 4, 6 millions trouvĂ©s en caisse lors de leur arrivĂ©e Ă  la gestion, s’ajoutent les recettes. Les principales sont l’octroi, qui a fourni prĂšs de 8,5 millions, la Manufacture des tabacs, plus de 1,7 millions auxquelles s’ajoutent les diverses remises de fonds de la banque de France, 7,75 millions. La Commune dĂ©pense environ 800 000 francs par jour et la guerre, qui inclut la solde des gardes nationaux reprĂ©sente prĂšs de 80 % des dĂ©penses.

Ce rapport est un rapport comptable, qui montre le sĂ©rieux et l’honnĂȘtetĂ© des gestionnaires de la Commune. Il n’aborde pas la question directement politique, et du rapport entre la Commune et la Banque de France. En matiĂšre de finances, la Commune affiche et applique des principes d’ordre et d’économie, avec une volontĂ© d’anĂ©antir tous les tripotages de bourse et les honteuses spĂ©culations proposĂ©es par un membre de la commission rĂ©voquĂ©e pour ces raisons (RĂ©gĂšre).

Charles Beslay, délégué de la Commune à la Banque de France

C’est le doyen de la Commune, 76 ans, franc-maçon, membre de l’Internationale, proudhonien convaincu, industriel. Comme patron progressiste il a tentĂ© des expĂ©riences associatives avec les ouvriers de ses usines. Élu dans le VI Ăšme arrondissement.

Lorsqu’il arrive Ă  la Banque de France, il ne reste sur place que le sous-gouverneur, le marquis de Ploeuc. La Banque de France rĂ©sume la puissance financiĂšre du pays. Elle est, avec ses billets, pour le gouvernement et pour le pays, une ressource capitale, et son crĂ©dit est absolument intact.

La conviction de Beslay est qu’il faut « conserver la Banque, avec tout son crĂ©dit, avec son intĂ©gritĂ© parfaite, de maniĂšre Ă  pouvoir demander Ă  la circulation fiduciaire ce que la circulation monĂ©taire ne [peut] plus donner. Il n’y [a] sur ce point aucune contestation possible Â»

Il s’efforce donc de protĂ©ger la Banque, convaincu que la confiscation de l’argent qu’elle a en caisse conduirait Ă  une dĂ©valuation, entraĂźnant l’impression de nouveaux billets Ă  Versailles. Pour lui il faut respecter la Banque avec ses privilĂšges et ses attributions, comme pivot de l’existence financiĂšre de la Commune, la maintenir debout, vivante, avec son crĂ©dit intact et ses billets au pair.

Beslay ajoute : « Tout ce que je dis Ă  la commission sur la nĂ©cessitĂ© de respecter la Banque de France, comme propriĂ©tĂ© privĂ©e appartenant Ă  des actionnaires, et comme Ă©tablissement privilĂ©giĂ© Ă©mettant au nom de l’État des billets de banque ayant le cours de la monnaie, et comme ressource financiĂšre pouvant venir en aide Ă  la Commune pour le paiement rĂ©gulier de ses bataillons, tout [est] accueilli, acceptĂ© et approuvĂ© sans rĂ©serve aucune, et l’éloignement de toute force armĂ©e [est] Ă©galement considĂ©rĂ© comme une condition indispensable de mes fonctions, pour Ă©carter toute pensĂ©e de violence et de pression au sujet d’une mission qui devait avant tout sauvegarder la confiance publique. Â»

Il est parvenu Ă  convaincre la Commune de la justesse de son point de vue.

Pendant ce temps, Versailles opÚre des prélÚvements massifs, 10 à 20 fois plus importants que ceux de la Commune.

Il est reprochĂ© au rapport des paroles d’un caissier modĂšle, mais non pas celles d’un ministre des Finances de la Commune, que les membres de la commission n’ont pas portĂ© leurs vues assez haut et assez loin, et 
 qu’il y a des demandes militaires non acceptĂ©es.

Jourde explique qu’elles seront honorĂ©es et qu’il faut voir plus loin : les ressources de l’octroi doivent ĂȘtre diminuĂ©es, dans la mesure oĂč c’est un impĂŽt qui pĂšse plus spĂ©cialement sur les pauvres, dĂšs que ce sera possible de le faire, tout en augmentant le budget de l’éducation, quand le travail aura repris et qu’il n’y aura plus ces dĂ©penses de guerre. Et il pose sa dĂ©mission, compte tenu des problĂšmes que posent les « pleins pouvoirs Â» du ComitĂ© de salut public face aux apprĂ©hensions du monde Ă©conomique : Â« Je ne puis rien entreprendre, je ne puis rien faire ; car incontestablement, aprĂšs votre dĂ©cret d’hier, le dĂ©lĂ©guĂ© aux Finances n’est que le commis du ComitĂ© de salut public Â». MalgrĂ© cela il est rĂ©Ă©lu par 38 voix sur les 44 votants.

Extrait Paris au Front d’insurgĂ©

Suppression des serments pour les fonctionnaires

Voici un texte simple et clair qui libĂšre tous les fonctionnaires de cette obligation.

La Commune de Paris,

ConsidĂ©rant qu’il est irrationnel et immoral de prendre Ă  tĂ©moin de ses engagements une divinitĂ©, dont l’existence et consĂ©quemment l’autoritĂ© sur les choses humaines sont formellement niĂ©es par la Science,

DĂ©crĂšte :

Article unique. Le serment politique et le serment professionnel sont abolis.

EUG. PROTOT. »

Les francs-maçons rejoignent le combat

Les francs-maçons se sont rĂ©unis au Cirque national, et appellent Ă  dĂ©fendre par les armes les franchises municipales, Ă  rejoindre la garde nationale :

1° Tous les moyens de paix et de conciliation ayant Ă©tĂ© repoussĂ©s par le chef du pouvoir exĂ©cutif, et les hostilitĂ©s ayant Ă©tĂ© reprises par les assaillants de Versailles, les francs-maçons et les compagnons s’engagent Ă  dĂ©fendre par les armes la revendication des franchises municipales ;

2° Aucun des leurs ne sera plus admis aux rĂ©unions qu’autant qu’il portera l’uniforme de la garde nationale ; ils marcheront avec leurs insignes, et ils ne mettront bas les armes qu’autant qu’ils auront assurĂ© le succĂšs de la cause rĂ©publicaine de Paris ;

3° Tous les membres devront se faire inscrire dans les compagnies de leurs quartiers respectifs, et les banniÚres du Compagnonnage seront placées aux remparts, à cÎté de celles de la Franc-Maçonnerie.

Le ComitĂ© de la Ligue d’Union rĂ©publicaine des droits de Paris organise une nouvelle dĂ©marche Ă  Versailles pour demander une trĂȘve, afin d’engager des nĂ©gociations. En mĂȘme temps, la Ligue faisait insĂ©rer dans les journaux une note appelant tous les citoyens qui dĂ©sirent la fin de la lutte fratricide et veulent la RĂ©publique avec les franchises municipales complĂštes, Ă  rejoindre 
 les listes d’adhĂ©sion.

En bref

■  A partir de ce jour, tous les services concernant les ventes en gros dans les halles et marchĂ©s, ainsi que le poids public, les abattoirs et les propriĂ©tĂ©s communales, font partie de la direction des perceptions communales, qui en demeure exclusivement chargĂ©e.

■  Tous les approvisionnements en viandes de boucherie et de porc seront admis dans la partie sud du pavillon n° 5, Ă  partir du 6 du mois courant. Ainsi que pour les viandes de mĂȘme espĂšce qui se vendent Ă  la criĂ©e, le droit d’abri que chaque approvisionneur devra payer Ă  l’entrĂ©e desdites marchandises, est et demeure fixĂ© Ă  0,02 c. par kilogramme. La vente sera quotidienne et devra, exceptĂ© dans le cas de force majeure, ĂȘtre terminĂ©e Ă  midi en toute saison.

■  La commission exĂ©cutive nomme cinq juges de paix (Ier, II, III, VIII et IX Ăšme arrondissements) et trois greffiers.

■  La Commune de Paris rappelle aux boulangers qu’ils sont tenus de recevoir, comme par le passĂ©, les bons des rĂ©fugiĂ©s, attendu que l’arrĂȘtĂ© du 7 octobre 1870 est et demeure en vigueur. Le mĂȘme avis s’adresse Ă©galement aux logeurs.

■  Une dĂ©lĂ©gation des ouvriers et des ouvriĂšres de la manufacture des tabacs, apportant Ă  la Commune le produit d’une souscription faite Ă  la manufacture en faveur des citoyens blessĂ©s en dĂ©fendant les droits de Paris et de la RĂ©publique, a Ă©tĂ© reçue aujourd’hui, Ă  midi, Ă  l’hĂŽtel de ville, par les membres du ComitĂ© de salut public.

Le citoyen Ranvier a pris la parole, et en termes Ă  la fois Ă©nergiques et Ă©mus, a vivement remerciĂ© de leur dĂ©vouement ces citoyennes et ces citoyens qui, en ce temps si dur, s’imposent des privations pour venir en aide Ă  leurs frĂšres rĂ©publicains combattant pour la Commune. Cette souscription monte Ă  683 francs.

Les amis de la Commune en AlgĂ©rie et l’insurrection kabyle

Au rédacteur en chef de la Patrie.

FidĂšle Ă  votre rĂŽle d’alarmiste et d’ennemi dĂ©clarĂ© de la Commune, vous parlez de troubles survenus en AlgĂ©rie et vous en exagĂ©rez la gravitĂ© pour en effrayer l’opinion publique.

Vous commettez une action plus mauvaise encore en insinuant que cette insurrection est l’Ɠuvre des nombreux amis que la Commune possĂšde en AlgĂ©rie.

DĂ©lĂ©guĂ© Ă©lu par la ville d’Alger, je vous affirme :

1° Que tous les colons algériens veulent pour eux et pour la France la Commune ;

2° Que tous les colons algĂ©riens sont intĂ©ressĂ©s Ă  maintenir le calme et l’ordre chez les indigĂšnes, et qu’ils en viendraient facilement Ă  bout s’ils avaient la Commune et toutes les libertĂ©s qu’elle comporte ;

3° Que toutes les insurrections algĂ©riennes sont depuis longtemps l’Ɠuvre prĂ©mĂ©ditĂ©e des bureaux arabes. Ce fait est si vrai, que le gouvernement a rendu un dĂ©cret ordonnant de poursuivre devant les conseils de guerre les officiers dans le commandement desquelles une insurrection Ă©claterait ; mais ce dĂ©cret est demeurĂ© inappliquĂ©.

Salut et fraternité.

ALEXANDRE LAMBERT dĂ©lĂ©guĂ© d’Alger.

Paris, le 1er mai 1871.

En dĂ©bat – Tribune Gustave Lefrançais

Sur l’action financiĂšre de la Commune et la Banque de France 

Quant Ă  l’action financiĂšre de la Commune, elle [doit] seulement se borner Ă  veiller Ă  l’encaissement des diverses recettes municipales et Ă  ordonnancer le paiement des dĂ©penses communales. La commission ad hoc, nommĂ©e par la Commune, ainsi que le dĂ©lĂ©guĂ© responsable, [n’ont] Ă  remplir qu’une mission d’ordre et de comptabilitĂ©.

Les transactions commerciales Ă©tant, sinon interrompues complĂštement, du moins rĂ©duites au minimum indispensable, toute combinaison financiĂšre nouvelle ayant pour but de changer la source des revenus municipaux en modifiant d’une façon plus Ă©quitable la rĂ©partition des charges qui jusqu’ici ont particuliĂšrement pesĂ© sur les travailleurs, Ă©tait forcĂ©ment ajournĂ©e Ă  la fin de la lutte engagĂ©e entre Versailles et la Commune.

On se [contente] donc de s’assurer des sommes indispensables aux besoins urgents et journaliers de la CitĂ©. On [a] recours pour cela Ă  un emprunt nĂ©cessairement imposĂ© Ă  la Banque de France qui, (
) [fait] au ComitĂ© central et Ă  la Commune une sĂ©rie d’avances quotidiennes qui [s’élĂšvent] Ă  environ dix-sept millions, mais dont il faut dĂ©duire environ neuf millions dont la banque Ă©tait dĂ©positaire pour la ville de Paris.

Cet emprunt forcĂ© fournit naturellement prĂ©texte Ă  toutes sortes d’imputations contre la Commune qui [est] accusĂ©e [d’organiser] le vol et le pillage.

Nous sommes de ceux qui prĂ©tendent que rien [n’est] plus lĂ©gitime ni, disons le mot, plus rĂ©ellement conservateur que cet emprunt.

Qu’on se reporte en effet Ă  la situation Ă©conomique de Paris au moment du 18 mars.

Depuis le mois d’aoĂ»t 1870, le travail Ă©tait interrompu, la population laborieuse tout entiĂšre, employĂ©e Ă  la dĂ©fense de Paris contre les Prussiens, avait dĂ» se dĂ©faire peu Ă  peu de tous les objets de quelque valeur pour subvenir Ă  l’insuffisance des subsides que le gouvernement du 4 septembre lui faisait distribuer et qui n’étaient certes point en rapport avec l’accroissement exorbitant et continu du prix des denrĂ©es alimentaires indispensables. Le caractĂšre incertain et inquiĂ©tant de la politique intĂ©rieure du gouvernement de M. Thiers et de l’assemblĂ©e de Bordeaux, depuis les prĂ©liminaires de paix, n’avait encore pu rassurer les capitaux et faciliter par consĂ©quent la reprise du travail.

A toutes ces causes de souffrances et de misĂšres, le coup d’État tentĂ© le 18 mars Ă©tait venu apporter une aggravation nouvelle, en les prolongeant d’une façon indĂ©finie. Plus encore, le gouvernement, en fuyant de Paris, avait emportĂ© jusqu’aux derniĂšres ressources pĂ©cuniaires restĂ©es disponibles, de telle sorte que plus de deux cent mille familles, privĂ©es de travail et sans un sou, allaient ĂȘtre exposĂ©es Ă  mourir littĂ©ralement de faim. Et ceux auxquels venait d’échoir sans qu’ils l’eussent recherchĂ© une semblable situation, avec mission d’y pourvoir, eussent regardĂ©, pour parer Ă  d’aussi atroces misĂšres, Ă  prendre des ressources lĂ  oĂč il y en avait.

Ils eussent dĂ» laisser pĂ©rir de faim des centaines de mille d’enfants, de femmes et d’hommes, alors que prĂšs d’un milliard d’espĂšces seraient restĂ©es entassĂ©es dans les caves de la Banque, Ă  l’ironique joie de leurs propriĂ©taires, auteurs volontaires de tant de maux.

LĂ  oĂč un Bonaparte et ses bandits galonnĂ©s du 2 dĂ©cembre n’avaient pas reculĂ© Ă  prendre cent millions pour corrompre la magistrature, le clergĂ© et tous les hauts fonctionnaires de l’État, afin de pouvoir Ă  son aise Ă©gorger les rĂ©publicains et souiller de honte et de sang la France entiĂšre, les hommes du 18 mars et de la Commune eussent regardĂ© Ă  prendre quelques millions pour donner l’indispensable morceau de pain aux dĂ©fenseurs des droits des travailleurs et de la RĂ©publique, contre la coalition des chenapans titrĂ©s qui grugent officiellement la nation depuis si longtemps !

C’eĂ»t Ă©tĂ© Ă  la fois crime et folie, et le peuple de Paris eĂ»t Ă©tĂ© dans son droit en faisant justice immĂ©diate de ceux qui s’en fussent rendus coupables.  Et d’ailleurs, est-ce que la Banque de France, d’institution quasi publique, puisque l’État garantit la circulation de ses billets, dont il peut aller jusqu’à imposer le cours forcĂ©, [n’est] pas en somme garante des pilleries de toutes sortes dont Paris [a] Ă©tĂ© notamment victime durant l’empire, de par l’unique volontĂ© de l’État ?

Est-ce que par ces prĂ©lĂšvements journaliers, correspondant strictement aux dĂ©penses communales indispensables, la Commune n’a pas en rĂ©alitĂ© et sous toutes rĂ©serves d’ailleurs des rĂ©pĂ©titions qu’elle[a]Ă  exercer ultĂ©rieurement contre les auteurs directs des malversations financiĂšres Ă  son dĂ©triment, durant l’empire et le gouvernement du 4 septembre, est-ce que la Commune n’a pas fait acte de conservation, en sauvegardant ainsi des effets de l’exaspĂ©ration lĂ©gitime de la population affamĂ©e la rĂ©serve mĂ©tallique nĂ©cessaire Ă  la reprise des transactions industrielles et commerciales ?

Un seul reproche, fondĂ© celui-lĂ , mais que les amis de la Commune ont le droit de faire Ă  la Commission des finances, un seul reproche peut ĂȘtre adressĂ© Ă  celle-ci et, quant Ă  nous, qui [faisons] partie de cette commission, nous en acceptons la part qui nous revient.

Ce reproche, le voici :

La Commune devait avoir pour suprĂȘme objectif de faire mettre bas les armes Ă  Versailles en rĂ©pandant le moins de sang possible. Elle y pouvait arriver promptement en prenant ses adversaires par ce qui les touche le plus : leurs intĂ©rĂȘts. Elle eĂ»t donc dĂ» occuper dĂšs le dĂ©but la Banque de France et s’emparer du portefeuille qu’elle eĂ»t menacĂ© de dĂ©truire si, dans un dĂ©lai qu’elle eĂ»t fixĂ© aussi court que possible, le gouvernement de Versailles n’avait pas consenti Ă  traiter avec la Commune et Ă  garantir Ă  Paris l’exĂ©cution complĂšte du programme communaliste de la RĂ©volution du 18 mars.

Il n’est point besoin d’appuyer ici sur les rĂ©sultats de cette sommation faite par Paris en Ă©tat de lĂ©gitime dĂ©fense. Cela se comprend de reste.

Ni le ComitĂ© central, ni plus tard la Commune, ni enfin les diverses Commissions de finances qui se succĂ©dĂšrent
.n’y songĂšrent sĂ©rieusement, et, nous le rĂ©pĂ©tons, les partisans de cette derniĂšre rĂ©volution auront le droit incessant de reprocher Ă  tous ce manque d’audace rĂ©ellement rĂ©volutionnaire.

Note

[1]Validé par les autres membres de la Commission Billioray, Clément, Lefrançais et Beslay

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Source: Contretemps.eu