Avril 18, 2021
Par Contretemps
408 visites


Lire hors-ligne :

À l’occasion des 150 ans de la Commune de Paris, Contretemps publie du 18 mars au 4 juin une lettre quotidienne rĂ©digĂ©e par Patrick Le Moal, donnant Ă  voir ce que fut la Commune au jour le jour

***

L’essentiel de la journĂ©e

Situation militaire

À l’ouest

Il n’y a eu aucun combat important, mĂȘme si les Versaillais n’ont pas cessĂ© de bombarder Neuilly, les Ternes, Passy et le quartier de l’Étoile. Les projectiles tombent dans les maisons encore habitĂ©es. Nombreux sont les tĂ©moignages concernant des personnes tuĂ©es chez elles. On signale par exemple au 11 rue Payen, une bombe qui a pĂ©nĂ©trĂ© dans la piĂšce oĂč une femme donnait Ă  manger Ă  ses deux enfants, qui en explosant a tuĂ© la mĂšre et blessĂ© les deux petits.

État du pont d’Asniùres aprùs les derniers combats.

L’ambulance de la garde nationale installĂ©e en face d’AsniĂšres, Ă  Clichy, dans une imprimerie, a Ă©tĂ© criblĂ©e de projectiles. Alors qu’un journaliste[1] hostile Ă  la Commune la visite, trois obus y tombent, l’un Ă©clate prĂšs de l’atelier des premiers pansements. Il ajoute :

« deux femmes, deux cantiniĂšres, croyons-nous, dont l’une est Ă  chaque instant appelĂ©e par les blessĂ©s, madame Richard, mĂ©ritent d’ĂȘtre signalĂ©es pour le courage et le dĂ©vouement avec lequel elles coopĂšrent au soulagement des malheureux que l’on amĂšne de minute en minute au chirurgien- major de la garde nationale. Un homme dĂ©vouĂ© aussi, ce chirurgien-major, et qui fait preuve d’une grande Ă©nergie et de beaucoup d’activitĂ©. L’aide-major de Clichy est un mĂ©decin amputĂ© d’une jambe pendant la campagne contre les prussiens. Son chef et lui sont deux types d’intrĂ©piditĂ©. La mitraille pleut sur l’ambulance, on tire, on se cache. Ils ne sourcillent pas Â»

Au Sud

Les Versaillais s’établissent dans les positions occupĂ©es par les Prussiens pendant le siĂšge.

TĂ©moignage

Felix Payen, 28 ans, ambulanciĂšre

J â€˜ai passĂ© toute la journĂ©e de lundi dans le cimetiĂšre et j’ai fait un peu connaissance avec mes nouveaux camarades. Je suis seule de femme comme la cantiniĂšre et l’autre dame ont trop peur des balles ; la petite mulĂątresse m’a tout l’air d’une cantiniĂšre de fantaisie. Je vois tout prĂšs de nous le fort d’Issy qui semble terriblement endommagĂ© ; on tiraille un peu dans la journĂ©e, mais c’est peu ; c’est la nuit surtout que le combat devient  furieux ; la nuit que j’ai passĂ© au village, il y a eu un homme du bataillon blessĂ© Ă  la jambe, on l’ amputĂ© ce matin. Je n’ai pas encore pu voir le major ; il n’est jamais aux tranchĂ©es. Mon premier pansement a Ă©tĂ© pour mon pauvre Henri, sa carabine a crachĂ© et lui a blessĂ© l’Ɠil, c’est trĂšs douloureux mais cela n’offre pas de danger pour sa vue. Ma lettre doit ĂȘtre bien dĂ©cousue, je sais Ă  peine ce que je dis tant je suis fatiguĂ©e, harassĂ©e. On ne se fait pas tout de suite Ă  la vie des camps. J’ai passĂ© la nuit avec Henri Ă  cĂŽtĂ© du mur crĂ©nelĂ©. J’ai pu voir Ă  partir de son crĂ©neau les coups de feu des versaillais, aussi puis-je dire maintenant que je sais ce que c’est qu’un combat.

Le hommes sont trĂšs convenables et mĂȘme trĂšs aimables pour moi. 
. je suis restĂ©e dehors, roulĂ©e dans ma couverture. C’est impayable de voir ces caveaux Ă  plusieurs Ă©tages remplis de soldats qui ronflent, chacun sur une Ă©tagĂšre. On Ă©crase le cafĂ© sur le marbre des tombes ; Ă  la distribution des vivres, le tombeau de la famille Juillet est spĂ©cialement affectĂ© au lard, c’est lĂ  qu’on l’entrepose. On cueille du pissenlit, et l’on s’en rĂ©gale, sans se soucier de l’engrais qui l’a produit.

Je n’ai pas encore vu le major, il n’est jamais aux tranchĂ©es. Son porte sac a a apportĂ© un brancard et nous avons Ă  nous deux choisi un petit coin pas trop exposĂ© pour donner les premiers soins. Du reste, le service mĂ©dical n’est pas le seul qui laisse Ă  dĂ©sirer; beaucoup d’hommes sont par ce temps pluvieux sans couverture, il n’y a pas une seule tente dans tout le bataillon, le peu de gamelles et de marmites que nous avons a Ă©tĂ© emportĂ© du Champs de mars par les ordres d’Henri qui a pris ça sous son bonnet, chacun l’en remercie aujourd’hui. Dans les vivres mĂȘme incurie, ils ne viennent quelquefois tous les deux jours, ici, aux avants postes, ce sera probablement encore pis, jusqu’ici ils ont eu soin de nous les envoyer tard, Ă  l’heure oĂč il est dĂ©fendu d’allumer du feu, car la fumĂ©e trahirait notre position; alors nous mangeons le lard cru. Je t’assure ce n’est pas fameux.

Mais il faut que je te raconte la nuit derniĂšre. J’ai reçu le baptĂȘme du feu. Le combat a Ă©tĂ© terrible et me voilĂ  aguerrie du premier coup
.. La nuit commence Ă  tomber, les officiers ont recommandĂ© un profond silence; les hommes , l’Ɠil Ă  leur crĂ©neau veillent; c’est l’artillerie qui commence Ă  parler; le fort d’Issy, le fort de Vanves, les canons de notre barricade et une canonniĂšre sur la Seine envoient leurs projectiles sur ChĂątillon. 

 Les versaillais sortent doucement des bois et s’approchent de nous, lorsqu’ils sont Ă  environ 300 mĂštres on ordonne de tirer. Ah chĂšre mĂšre, quelle pĂ©tarade!
. Quel vacarme!
 les obus en passant ou les feux de peloton Ă©clairaient d’une maniĂšre Ă©trange ces croix, ces pyramides de marbre blanc et ces sombres arbres de cimetiĂšre
Subitement de part et d’autre cet infernal vacarme cessa et le silence semblait plus profond aprĂšs ces horribles dĂ©tonations
. Ce moment de repos fut de courte durĂ©e. La fusillade reprit jusqu’au point du jour. Personne chez nous n’a Ă©tĂ© blessé Le bataillon sera relevĂ© ce soir


Le Journal Officiel publie le rapport du citoyen Henri Not, chef d’ambulance, qui avait Ă©tĂ© requis pour mener Ă  Versailles deux gardes nationaux blessĂ©s faits prisonniers. Il a profitĂ© de son sĂ©jour pour relever un Ă©tat des gardes nationaux blessĂ©s qui se trouvent Ă  l’hĂŽpital militaire, ainsi que de ceux dĂ©cĂ©dĂ©s. Le Journal publie les noms des dizaines de blessĂ©s relevĂ©s Ă  chaque lit les 14 et 15 avril et ceux des  dix morts.

Du cĂŽtĂ© des prussiens, le gĂ©nĂ©ral Fabrice a transportĂ© son quartier gĂ©nĂ©ral impĂ©rial de Rouen Ă  Saint-Denis, oĂč il a reçu un renfort de 5 000 hommes.

Le délégué à la guerre continue son oeuvre de normalisation de la Garde nationale

Le dĂ©sarmement des Ă©migrĂ©s, des rĂ©fractaires jugĂ©s comme tels, continue dans tous les quartiers parisiens. La procĂ©dure est la mĂȘme partout : un dĂ©tachement de gardes nationaux stationne dans la rue, l’arme au pied, et un sous-officier se prĂ©sente Ă  tous les domiciles indiquĂ©s, et laisse Ă  chaque porte des factionnaires le temps de fouiller les logements concernĂ©s.

Pour armer de fusils de prĂ©cision et Ă  tir rapide les compagnies de guerre,  il est dĂ©cidĂ© que les chassepots ou autres armes de prĂ©cision des gardes sĂ©dentaires seront Ă©changĂ©s contre les fusils infĂ©rieurs des gardes des compagnies de guerre. Comme il y a des rĂ©ticences d’une partie des possesseurs de ces armes, un texte prĂ©voit que tout garde sĂ©dentaire qui se refusera Ă  cet Ă©change perdra sa solde, et sera poursuivi pour refus d’obĂ©issance face Ă  l’ennemi. Le dĂ©lĂ©guĂ© Ă  la guerre ajoute espĂ©rer que le patriotisme des gardes sĂ©dentaires rendra cette disposition inutile.

Il est Ă©galement annoncĂ© que tout refus de travail dans les troupes du gĂ©nie employĂ©es dans les forts aux ordres du directeur du gĂ©nie sera considĂ©rĂ© comme refus de marcher Ă  l’ennemi, et pourra conduire aux tribunaux militaires.

Premier jugement de la Cour martiale

La Cour martiale, qui a Ă©tĂ© crĂ©Ă©e le 16 mars, s’est rĂ©unie Ă  la prison militaire du cherche-midi dans le ViĂšme arrondissement, et a jugĂ© sa premiĂšre affaire. Elle concerne le citoyen Jean Nicolas Girot, 50 ans, ancien fileur, courtier en librairie, vĂ©tĂ©ran de l’opposition rĂ©publicaine sous l’Empire. Il a Ă©tĂ© Ă©lu chef du 74° bataillon de la Garde nationale.

Il est accusĂ© d’avoir obstinĂ©ment refusĂ© deux jours avant, le 16 avril, d’obĂ©ir aux ordres de conduire son bataillon au feu Ă  la porte Maillot. Il a refusĂ©, argumente-t-il, par le fait que sa troupe Ă©tait Ă©puisĂ©e de fatigue et de privations aprĂšs avoir occupĂ© deux postes importants, et que l’ordre lui a Ă©tĂ© donnĂ© au moment ou les gardes allaient pour la premiĂšre fois de la journĂ©e enfin pouvoir manger. Il a refusĂ© car ses hommes n’étaient pas en Ă©tat de marcher dans de telles conditions. La cour Ă  onze heures du soir a rendu un arrĂȘt[2] le condamnant Ă  la peine de mort :

La Cour

ConsidĂ©rant que dans les circonstances de guerre civile oĂč la Commune se trouve engagĂ©e, l’obĂ©issance immĂ©diate aux ordres Ă©manĂ©s de l’autoritĂ© militaire constituĂ©e par la Commune est une stricte nĂ©cessitĂ© ;

ConsidĂ©rant que l’acceptation d’un grade oblige le citoyen qui en est revĂȘtu Ă  remplir tous les devoirs militaires de ce grade et Ă  en exercer l’autoritĂ© ;

ConsidĂ©rant que le passĂ© politique d’un citoyen ne peut ĂȘtre invoquĂ© pour le dispenser de remplir ses devoirs actuels ;

Attendu que l’accusĂ© a constatĂ© que l’ordre Ă©tait rĂ©guliĂšrement Ă©manĂ© de ses chefs et lui enjoignait de se rendre Ă  la porte Maillot, qui est le cĂŽtĂ© attaquĂ© par l’ennemi ;

Attendu que l’accusĂ© avoue les faits relevĂ©s Ă  sa charge ;

DĂ©clare l’accusĂ© coupable de dĂ©sobĂ©issance pour marcher contre l’ennemi ou contre des rebelles armĂ©s ;

En conséquence, la Cour aprÚs en avoir délibéré,

Condamne le citoyen Girot (Jean-Nicolas) Ă  la peine de mort.

Ce verdict provoque la stupeur de l’auditoire, le condamnĂ© accueille le verdict d’un « Merci, Citoyens Â» . Les peines capitales Ă©tant soumises Ă  la Commission exĂ©cutive, il reste Ă  connaitre la dĂ©cision qu’elle va prendre.

La Commission de la justice veut cadrer juridiquement les arrestations

Des arrestations sont rĂ©guliĂšrement dĂ©noncĂ©es dans la presse versaillaise et la presse parisienne hostile Ă  la Commune. Elle dĂ©nonce mĂȘme des rĂ©quisitions dans la zone neutre provoquant semble-t-il une rĂ©action prussienne.

Une nouvelle fois la Commission intervient pour donner une forme lĂ©gale Ă  toutes ces actions, et pour permettre un contrĂŽle puisqu’elle impose que toute arrestation soit notifiĂ©e au dĂ©lĂ©guĂ© Ă  la justice.

La Commune de Paris

DÉCRÈTE :

Art. 1er. Tous magistrats, officiers de police ou gardes nationaux qui opéreront une arrestation en dresseront procÚs-verbal sur-le-champ, et le notifieront au délégué à la justice.

Le procĂšs-verbal Ă©noncera les causes de l’arrestation, les tĂ©moins Ă  entendre pour ou contre la personne arrĂȘtĂ©e.

Toute contravention à ces prescriptions sera rigoureusement réprimée.

Les mĂȘmes dispositions seront applicables aux citoyens agissant en vertu de la loi sur les flagrants dĂ©lits.

Art. 2. Tous directeurs de prisons, de maisons d’arrĂȘt ou de correction, tous geĂŽliers ou greffiers qui omettront de mentionner sur l’acte d’écrou les causes de l’arrestation, seront poursuivis pour crime de sĂ©questration illĂ©gale.

Art. 3. Les papiers, valeurs mobiliĂšres, effets de nature quelconque appartenant aux personnes arrĂȘtĂ©es, et dont la saisie aura Ă©tĂ© effectuĂ©e, seront dĂ©posĂ©s Ă  la Caisse des dĂ©pĂŽts et consignations. Les piĂšces Ă  conviction seront adressĂ©es au dĂ©lĂ©guĂ© Ă  la police.

EUGÈNE PROTOT

Quatre journaux sont interdits

La Commune, considĂ©rant qu’il est impossible de tolĂ©rer dans Paris assiĂ©gĂ© des journaux qui prĂȘchent ouvertement la guerre civile, donnent des renseignements militaires Ă  l’ennemi, et propagent la calomnie contre les dĂ©fenseurs de la RĂ©publique, a arrĂȘtĂ© la suppression des journaux le Soir, la Cloche, l’Opinion Nationale et le Bien public.

Le Soir, fondĂ© par le banquier Merton, parait tous les jours aprĂšs tous les autres journaux. À sa crĂ©ation il a des sympathies impĂ©rialistes, puis se rallie formellement Ă  la RĂ©publique tout en poursuivant une ligne trĂšs conservatrice, dĂ©fendant avant tout les intĂ©rĂȘts financiers des groupes qui le dirigent.

Le Globe, « journal des intĂ©rĂȘts Ă©conomiques et politiques Â», fondĂ© par Adolphe Coste, est un journal rĂ©publicain dans lequel Émile Zola Ă©crit des chroniques. Le journal a appelĂ© Ă  la mobilisation contre l’Empire en mĂȘme temps que contre la Prusse. Il dĂ©fend le bon sens des rĂ©publicains « sages Â» au sens de la vertu bourgeoise, il est contre l’insurrection de la Commune, comprise comme une parodie de 1793. Zola y dĂ©nonce les bohĂšmes de la politique ramassĂ©s dans les ruisseaux de Paris par le peuple trompĂ© et trahi.

L’Opinion Nationale a Ă©tĂ© fondĂ© en 1859 par le saint simonien Adolphe GĂ©roult. Il a Ă©tĂ© un organe des dĂ©mocrates sous le Second Empire, une sorte d’aile gauche du bonapartisme, dĂ©mocrate et anticlĂ©ricale. Il a publiĂ© par exemple en 1868 un manifeste pour le droit de vote des femmes, dĂ©fendu le principe de l’école gratuite. Il rejoint la RĂ©publique aprĂšs septembre 1870.

Le Bien Public a Ă©tĂ© fondĂ© le 5 mars 1871, c’est le quotidien rĂ©publicain conservateur porte-parole de Thiers. Il a par exemple Ă©crit dans son numĂ©ro datĂ© du 11 avril dernier : « Nous haĂŻssons et nous mĂ©prisons la Commune politique, parce qu’elle est la plus odieuse et la plus inepte des usurpations, parce que son rĂšgne aura Ă©tĂ© le rĂšgne le plus Ă©phĂ©mĂšre et le plus stĂ©rile des rĂšgnes. Sa formule dans l’histoire sera celle-ci : « Avoir fait le plus de mal possible, en aussi peu de temps que possible Â». Elle aura attaquĂ© tout ce qui est bon, encouragĂ© tout ce qui est mĂ©prisable ; niĂ© tout ce qui Ă©lĂšve l’homme, fait le citoyen, fonde la patrie ; affirmĂ© tout ce qui avilit l’ñme et tue le corps Â».

Est-ce que cette interdiction est la mesure la plus efficace ? Le dĂ©bat est ouvert (voir ci-dessous).

Une histoire romancée de Dombrowski parue dans le Cri du peuple, aprÚs la Commune

En 18.., chef de l’insurrection polonaise, il avait Ă©tĂ© promu au gouvernement secret de la ville de Varsovie. Fait prisonnier par les Russes, il fut incarcĂ©rĂ©. C’est lĂ  ce que [ces] messieurs de Versailles appellent ĂȘtre repris de justice.

Tandis qu’il Ă©tait sous les verrous, une jeune femme riche, d’excellente famille, devenue son admiratrice, faisait tous ses efforts pour le sauver. Elle usait de toute son influence, intercĂ©dait partout, et se montrait admirable de dĂ©vouement.

Un beau jour, on s’avisa de lui demander à quel titre elle s’occupait de cet homme.

— Est-il votre frùre, votre parent ?

— Il est, dit-elle, mon fiancĂ©.

On apprit ces dĂ©marches et cette rĂ©ponse au prisonnier, qui, Ă©mu par cette tendresse inconnue, fit immĂ©diatement demander la main de celle qui s’empressait pour protĂ©ger sa vie.

L’union fut permise. La bĂ©nĂ©diction nuptiale donnĂ©e, l’autoritĂ©, sans doute par amour de l’ordre, sĂ©para les Ă©poux. Une heure aprĂšs, Dombrowski apprenait sa condamnation et partait pour la SibĂ©rie.

Sa femme demeura Ă  Varsovie.

LĂ , on lui tendit un piĂšge.

Quelqu’un, dont elle ne se dĂ©fiait point, lui ayant empruntĂ© sa maison de campagne, y introduisit secrĂštement des caisses d’armes et de munitions.

Puis il advint que des soldats se prĂ©sentĂšrent chargĂ©s d’opĂ©rer une perquisition et accusant de conspiration la maĂźtresse du logis.

— Je suis innocente, dit-elle; vous pouvez ici fouiller partout, vous ne trouverez rien.

On trouva les armes. GrĂące Ă  ce procĂ©dĂ© imitĂ© de la coupe de Benjamin, l’autoritĂ©, toujours juste, put envoyer l’hĂ©roĂŻne en SibĂ©rie.

Ici l’histoire se change en roman. Dans cet intervalle, Dombrowski s’était Ă©chappĂ©, et, aprĂšs mille dangers, avait pu gagner Paris. Il apprit ici la dĂ©portation de sa femme et sa dĂ©portation.

Il n’hĂ©site pas, il retourne. Il serait trop long de raconter comment il atteignit de nouveau les frontiĂšres asiatiques. Il rejoignit sa femme et, employant pour elle les procĂ©dĂ©s qui avaient servi Ă  sa propre Ă©vasion, il parvint Ă  l’arracher Ă  sa prison glacĂ©e; ils ne se sont plus sĂ©parĂ©s.

Sur l’organisation du Travail

Le contrÎleur général des chemins de fer, Pal Pia, intervient auprÚs des compagnies de chemin de fer à propos de trop nombreuses exemptions du service de la garde nationale accordées à leurs agents.

Une lettre[3] de l’Association coopĂ©rative des fondeurs en fer

Je viens, au nom de l’Association coopĂ©rative des fondeurs en fer, vous prier de vouloir bien prendre en main notre cause, qui est celle de la dĂ©mocratie sociale, et l’affirmation de ses principes, par l’association des travailleurs en corporation. Aussi, connaissant votre infatigable persistance pour l’application de ces principes  et vu le remue mĂ©nage que font aujourd’hui les patrons fondeurs, il est donc rationnel que la SociĂ©tĂ© coopĂ©rative des fondeurs puisse obtenir une assez forte part dans la rĂ©partition des travaux pour les projectiles des engins de guerre servant Ă  la dĂ©fense de la Commune.

Si, par malheur, notre demande n’était pas prise en sĂ©rieuse considĂ©ration, l’Association se diviserait, et les patrons embauchant les fondeurs mĂȘme qui faisaient partie de l’ancienne grĂšve, arriveraient nĂ©cessairement Ă  rĂ©tablir l’exploitation des travailleurs, qui est la cause que nous voulons renverser par le droit au travail et l’association des ouvriers en corporations et la fĂ©dĂ©ration dans un temps peu Ă©loignĂ© de toutes ces corporations, qui sera pour la dĂ©mocratie sociale un grand pas fait vers le but commun, que tout dĂ©mocrate socialiste doit entrevoir, qui est la fĂ©dĂ©ration des peuples et le renversement des rois.

Nous espĂ©rons, citoyen Avril, que vous voudrez bien nous honorer, nous les dĂ©fenseurs des principes de la commune d’engins et  projectiles pour la continuation de la dĂ©fense et le triomphe de nos libertĂ©s.

Salut et Fraternité

*

CHAMBRE SYNDICALE DES OUVRIERS TAILLEURS

Pour rĂ©pondre au dĂ©cret de la Commune de Paris, en date du 16 avril, la chambre syndicale croit devoir faire un appel fraternel aux chambres syndicales des travailleurs, ainsi qu’à toutes les sociĂ©tĂ©s ouvriĂšres existantes, afin de provoquer immĂ©diatement une rĂ©union pour nommer des dĂ©lĂ©guĂ©s chargĂ©s de prĂ©parer l’enquĂȘte relative Ă  l’organisation du travail, laquelle est rĂ©clamĂ©e par ledit dĂ©cret. Jamais occasion plus favorable n’a Ă©tĂ© offerte Ă  la cause des travailleurs par un gouvernement. S’abstenir serait trahir la cause de l’émancipation du travail.

Les secrétaires,

DUPIRE, VERBECK

Du cÎté des clubs

Club de la rue des Terres-Fortes[4]

Une réunion publique y a lieu tous les soirs à 19 h 30.

Pierre Budaille, instituteur de 35 ans, intervenant dans divers clubs, celui de l’École de MĂ©decine, Ă  Valentino, au thĂ©Ăątre SĂ©raphin, aux Arts et MĂ©tiers, est un des principaux animateurs de celui-ci.  La confĂ©rence du 16 avril avait pour thĂšme « Sur la Commune en France », et  avait invitĂ© les Ă©lecteurs du XIIe arrondissement pour les Ă©lections complĂ©mentaires[5].

En bref

■  Les votes des citoyens de service dans les forts n’étant pas encore parvenus pour tous les arrondissements au bureau des Ă©lections, le rĂ©sultat dĂ©finitif du scrutin du 16 avril ne sera pas publiĂ© aujourd’hui.

■  Les auteurs, compositeurs, artistes dramatiques et lyriques formant la 1re compagnie de la FĂ©dĂ©ration artistique, rĂ©unis Ă  l’Alcazar, ont adressĂ© Ă  la Commune de Paris une demande pour obtenir que les salles de spectacle non occupĂ©es et appartenant Ă  la ville de Paris soient mises Ă  leur disposition pour y organiser des reprĂ©sentations au bĂ©nĂ©fice des veuves, blessĂ©s, orphelins et nĂ©cessiteux de la garde nationale.

Le concours des membres de la Fédération artistique est gratuit.

■   Une des plus grandes raffineries de sucre de Paris, celle de MM Lebaudy FrĂšres, rue de Flandres Ă  la Villette a suspendu ses travaux. Il a expliquĂ© aux dĂ©lĂ©guĂ©s de la Commune que cette situation Ă©tait provoquĂ©e par l’absence de ses ouvriers tenus de faire leur service Ă  la garde nationale et que l’interruption des communications avec la province l’empĂȘchait de recevoir ses sucres bruts et d’expĂ©dier les raffinĂ©s. La question se pose pour la Commune de continuer les travaux sans la direction.

■  L’ex-prĂ©fecture de police, saisie de plaintes de la part des commerçants installĂ©s rĂ©guliĂšrement dans les marchĂ©s d’arrondissement, interdit aux marchands de stationner ailleurs qu’aux places concĂ©dĂ©es et aux « regrattiĂšres et autres, qui vendent sur Ă©ventaires, mannes, mannettes, etc., Â» de stationner Ă  l’avenir aux abords des marchĂ©s d’arrondissement.

■  Par une dĂ©cision prise par le directeur de l’assistance publique, les hĂŽpitaux et hospices auront, Ă  l’avenir, une salle de lecture oĂč les convalescents, les blessĂ©s, les vieillards, trouveront les feuilles dĂ©mocratiques qui dĂ©fendent la RĂ©publique et propagent les institutions sociales de l’avenir. Cette mesure a pour but d’annihiler les influences malsaines des Ă©crivains et des livres rĂ©unis dans les bibliothĂšques officielles, et destinĂ©es Ă  dĂ©grader les Ăąmes et Ă  refouler toutes les aspirations patriotiques.

Les rĂ©dacteurs de journaux se sont associĂ©s Ă  cette pensĂ©e, et se sont empressĂ©s de promettre l’envoi gratuit Ă  ces salles de lecture.

En dĂ©bat – Tribune d’Arthur Arnould Ă  propos de l’interdiction des journaux

On Ă©tait en pleine bataille, les journaux, presque tous entre les mains de la Bourgeoisie et organes de Versailles, appelaient sans rĂ©ticence la chute de la Commune, applaudissaient Ă  nos dĂ©faites, insultaient les  fĂ©dĂ©rĂ©s, signalaient nos mouvements militaires, en un mot conspiraient ouvertement avec l’ennemi, ce qui, dans un une ville en Ă©tat de guerre, devient un vĂ©ritable crime de haute trahison, puni de la peine capitale.

Il y avait donc Ă  cet Ă©gard des mesures Ă  prendre. La population s’indignait de voir insulter Ă  ses souffrances et les fĂ©dĂ©rĂ©s exigeaient qu’on mit un terme Ă  ces provocations odieuses, Ă  cette conspiration Ă  ciel ouvert. Cependant ces saisies, ces suppressions de journaux, ordonnĂ©es ou approuvĂ©es, tout au moins tolĂ©rĂ©es par une assemblĂ©e dont beaucoup de ses membres Ă©taient eux-mĂȘmes journalistes, dont tous les membres, sous l’Empire, avaient rĂ©clamĂ© la libertĂ© de la presse, avec  la mĂȘme ardeur que le droit de rĂ©union et d’association, offrait quelque chose d’illogique et de choquant.

En agissant ainsi, nous semblions donner un dĂ©menti Ă  nous mĂȘmes, et renier, une fois au pouvoir, les principes que nous professions, la veille, dans l’opposition 
 la Commune,
 du moment oĂč elle touchait Ă  la presse, elle se mettait dans une position fausse, qui la gĂȘnait elle mĂȘme, qui l’empĂȘchait d’agir avec ensemble et rĂ©solution, d’une façon efficace. Elle en faisait assez pour se compromettre, pour prĂȘter le flanc aux attaques, pas assez pour se protĂ©ger sĂ©rieusement.

En effet les journaux supprimĂ©s par elle, reparaissaient le lendemain sous un autre titre. C’était une chasse ou la victoire n’est jamais du cĂŽtĂ© du chasseur
.

Je crois qu’on pouvait innover en cette matiĂšre, tout en garantissant les intĂ©rĂȘts supĂ©rieurs que nous avions Ă  dĂ©fendre, et prouver l’existence des vrais principes, en les respectant. [
]

Qu’avions-nous demandĂ© pendant toute la durĂ©e de l’Empire ? L’abolition de toutes les lois sur, c’est-Ă -dire contre la presse, et le retour au droit commun.

Le droit commun devrait nous suffire.

Si des journalistes conspiraient ouvertement, par la voie du journal, la perte de la commune, s’il donnaient des renseignements Ă  l’ennemi sur nos mouvements militaires, est-ce qu’il n’y avait pas les lois ordinaires pour rĂ©primer ses crimes, non plus de presse, mais de droit commun ?

Si, au contraire, il se contentaient de discuter nos actes, de critiquer notre politique, de combattre, par la plume, nos tendances et nos volontĂ©s, c’était leur droit, droit absolu, inattaquable.

N’avions-nous pas nous aussi des journaux pour leur rĂ©pondre, pour soutenir nos idĂ©es, les propager, les rĂ©pandre dans la population ?

Le succĂšs de ces journaux, ne dĂ©passe est-il pas de beaucoup celui des journaux opposĂ©s ? [
]

On ne me verra jamais changer de sentiments et d’opinion, changer de politique, parce que le hasard des Ă©vĂ©nements aura changĂ© ma situation, parce que moi et mes amis, au lieu d’ĂȘtre les victimes du pouvoir, nous serions devenus le Pouvoir, comme il arriva sous la Commune. 
.

Ceux qui changent d’avis suivant qu’ils sont en bas ou en haut prouvent qu’ils ne sont pas des hommes de principe, et qu’ils combattent seulement ce qui les gùne.

On doit combattre ce qui est injuste.

Le mal ne devient pas le bien parce qu’au lieu de nous atteindre il atteint autrui.

Ce terrain est, à mon sens, le seul vrai, c’est celui sur lequel je me suis maintenu et sur lequel je me maintiendrai toujours.

Pendant l’Empire, j’avais rĂ©clamĂ© la libertĂ© de la presse, et dĂ©clarĂ© que cette libertĂ© est un droit absolu, primordial, naturel, de mĂȘme que le droit d’association et le droit de rĂ©union. J’avais dĂ©clarĂ© que ces droits, pas plus que le droit de respirer, de marcher ou de manger, ne devaient ĂȘtre l’objet d’aucune lĂ©gislation spĂ©ciale. Dans toute sociĂ©tĂ© il existe des lois protectrices qui rĂ©priment les crimes et les dĂ©lits. Si donc, Ă  l’aide de la plume ou de la parole, je commets l’un de ces dĂ©lits prĂ©vu par la loi, je tombe sous le coup de la loi comme tous les autres citoyens, et je suis jugĂ© comme eux par mes pairs. Mais je n’admets pas que l’on puisse entraver la libre expression de ma pensĂ©e, La libre discussion des actes publics.

Si l’on ne parvient pas Ă  Ă©tablir, Ă  faire respecter d’une façon sĂ©rieuse quelques principes essentiels, si l’on ne s’accoutume pas Ă  les supporter, quand on est la victoire, aprĂšs les avoir invoquĂ©s, quand on est la dĂ©faite, on arrivera Ă  rien fonder de sĂ©rieux en France. Nous serons toujours ballottĂ©s entre les coups de force, et il n’y a rien de capricieux comme la force qui ne reste jamais longtemps entre les mains, qui passe de l’un Ă  l’autre, arme Ă  deux tranchants qui frappe aujourd’hui celui qui la subit, et demain celui qui en abuse.

Il ne faut jamais oublier que le pouvoir est un accident passager pour un parti quel qu’il soit; que les vainqueurs du jour sont les vaincus du lendemain, et qu’en dehors du respect du droit et de la justice, il n’y a que chaos, pĂ©rils et reprĂ©sailles, sans bĂ©nĂ©fice sĂ©rieux pour la libertĂ©. [
]

Encore une fois, une ville assiĂ©gĂ©e ne peut supporter qu’on fasse ouvertement dans son sein, des vƓux pour sa perte, qu’on excite Ă  la dĂ©fection les combattants qui la dĂ©fendent, qu’on signale Ă  l’ennemi les mouvements de ses troupes .

C’était le cas Ă  Paris, sous la commune.

La commune, sans toucher au journaux, avait, des lors, Ă  sĂ©vir contre certains journalistes, non en tant que journalistes, mais en tant que traĂźtres et ennemis publics, du moment oĂč il dĂ©passaient les limites imposĂ©es par l’état de siĂšge effectif oĂč nous nous trouvions, du moment oĂč il sortaient de la libre critique pour tendre la main aux assiĂ©geants.

À Versailles, on ne tolĂ©rait point de journaux communalistes.

A Paris, nous n’avions pas Ă  tolĂ©rer que les Versaillais vinssent conspirer sous le masque du journalisme.

Notes

[1]A. de Balathier de Braguelonne

[2]Transmis par A. de Balathier de Braguelonne

[3]Portée à notre connaissance par Jacques Rougerie

[4]Qui s’appellera par la suite rue LacuĂ©e

[5]Informations du Maitron

Ă  voir aussi

(Visited 4 times, 4 visits today)
Lire hors-ligne :



Source: Contretemps.eu