Mai 9, 2021
Par Contretemps
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À l’occasion des 150 ans de la Commune de Paris, Contretemps publie du 18 mars au 4 juin une lettre quotidienne rĂ©digĂ©e par Patrick Le Moal, donnant Ă  voir ce que fut la Commune au jour le jour

***

L’essentiel de la journĂ©e

Situation militaire

À l’ouest

Le front est calme, quelques coups de canon, les positions restent les mĂȘmes.

Au sud

La canonnade est intense au Moulin Saquet

Au Sud, la lutte acharnĂ©e continue dans les tranchĂ©es situĂ©es entre les forts d’Issy et de Vanves. La situation au fort d’Issy est intenable : tout homme qui apparaĂźt aux piĂšces est tuĂ©. A quatre heures, le colonel Wetzel qui s’était rendu Ă  cheval jusqu’aux barricades est atteint et meurt dans l’heure. Les officiers se rĂ©unissent, et reconnaissent qu’il est impossible de tenir. Vers 7 heures l’évacuation commence, avec beaucoup de prudence.

Le Comité central de la garde nationale accentue sa pression

Pendant ce temps, dans la matinĂ©e, les chefs de lĂ©gion vont ensemble chez Rossel pour lui demander un rapport sur toutes les dĂ©cisions qu’il prĂ©pare sur garde nationale. Rossel, informĂ©, met un peloton dans la cour, les reçoit quand mĂȘme et les mets en demeure de mettre Ă  sa disposition le lendemain Ă  11h00 Ă  la concorde 12 000 hommes pour qu’il puisse tenter « quelque chose Â».

A la Commune la discussion est vive sur la place que veut occuper le Comité central de la garde nationale.

TĂ©moignage, lors de la rĂ©union de la Commune – Jules Johannard, 28 ans, placier en fleurs artificielles, membre de l’Internationale

 J’ai trĂšs peu de chose Ă  dire. Je vais vous parler de choses extrĂȘmement vulgaires, de petites choses, de ces petites choses qui font beaucoup d’effet au sein mĂȘme de la population. Vous avez mis le ComitĂ© central Ă  la tĂȘte de l’administration de la Guerre; vous avez cru bien faire; mais, moi, je crois que vous avez eu tort. Je demande aujourd’hui qui a autorisĂ© le ComitĂ© central Ă  se faire dĂ©livrer un costume spĂ©cial, des cachets spĂ©ciaux portant: «FĂ©dĂ©ration de la Garde nationale; ComitĂ© central; État-major»? Qui a donnĂ© des commissions Ă  une multitude de jeunes gens, qui sont venus tantĂŽt dans mon bureau me demander pourquoi on avait affichĂ© un avis ainsi conçu
.. Eh bien! ces citoyens, qui sont venus dans mon bureau, sont tous capitaines d’état-major et n’ont Ă©tĂ© nommĂ©s que par le ComitĂ© central. Ils ont des costumes splendides, des bottes de 100 francs! On prĂ©tend que nous ne devons pas faire de pareilles rĂ©vĂ©lations devant la Commune; il me semble cependant que nous pouvons bien nous en occuper! De petits jeunes gens, des hommes de toutes sortes, ne se gĂȘnent pas, sous prĂ©texte qu’ils tiennent au ComitĂ© central, pour venir dans nos magasins choisir les armes qui leur plaisent, sans mĂȘme fournir un bon. J’avais Ă  la Guerre deux bons revolvers que je rĂ©servais pour un usage spĂ©cial; on est venu, toujours du ComitĂ© central, et ces revolvers ont disparu! Mais ses membres vont plus loin! Ils portent comme nous une Ă©charpe et se mettent comme nous une rosette Ă  la boutonniĂšre. Il est vrai que les franges sont en argent; mais, pour le public, il n’y a aucune diffĂ©rence entre eux et nous; ils montent Ă  cheval, revĂȘtus de leurs insignes, se prĂ©sentent Ă  la tĂȘte des bataillons; on crie: «Vive la Commune!» â€Š. Si cela continue, si le premier venu a le droit d’usurper de la sorte votre autoritĂ©, je ne vous donne pas huit jours d’existence! On espĂ©rait trouver en eux des membres agissants: on s’est trompĂ©; et, loin de nous servir, ils continuent Ă  dĂ©libĂ©rer je ne sais oĂč et je ne sais sur quoi. Aujourd’hui mĂȘme, les quelques employĂ©s que j’avais sous ma direction, m’ont quittĂ©, pour un instant, disaient-ils; ils ne sont pas revenus et j’ai su oĂč ils Ă©taient par un d’entre eux, qui venait encore me rĂ©clamer un revolver, qu’ils dĂ©libĂ©raient avec le ComitĂ© central. Je dis que je ne veux pas donner le revolver et je demande oĂč sont les citoyens tels et tels. «Ils dĂ©libĂšrent au ComitĂ© central», me rĂ©pond-on. Le ComitĂ© central ne travaillait pas assez individuellement; on lui donne de la besogne et maintenant il dĂ©libĂšre trop. La Garde nationale prend les membres de ce ComitĂ© pour des membres de la Commune et, en les voyant passer en uniforme, avec leurs Ă©charpes, leurs sabres et leurs bottes, elle dit: «Ce sont des polichinelles qui portent de telles bottes!»

Les adversaires du ComitĂ© de salut public reprochent avec beaucoup d’animositĂ© l’intrusion du ComitĂ© central dans l’administration de la guerre. Ne se limitant pas aux services administratifs, il fait des nominations, et veut faire prĂ©valoir son avis dans la conduite des opĂ©rations militaires. Il veut pĂ©nĂ©trer partout, Ă©liminant le rĂŽle de la commission militaire de la Commune. Il s’impose dans les fonctions ayant rapport Ă  l’ordonnancement, Ă  l’artillerie.  Il cherche Ă  donner des ordres et des convocations aux membres de la Commune :  Ă  l’intendance quatre dĂ©lĂ©guĂ©s du ComitĂ© central sont venus annoncer Ă  Varlin qu’ils venaient de se partager ses attributions et qu’il devait leur  remettre ses pouvoirs et s’en aller.

Le membre du ComitĂ© de salut public prĂ©sent, Charles GĂ©rardin, dĂ©fend ces dĂ©cisions, rĂ©pond qu’en employant le ComitĂ© central, la Commune a fait le nĂ©cessaire pour Ă©viter l’abandon de l’appui de la garde nationale.

On lui rĂ©pond que ComitĂ© central, qui a fait la rĂ©volution du 18 mars, Ă©tait nommĂ© rĂ©guliĂšrement, que ce n’est plus le cas aujourd’hui, qu’il n’y a plus eu de votes rĂ©guliers, de rĂ©unions de bataillons. En consĂ©quence ces hommes sont sans mandat. La Commune accepte Ă©videmment leurs services, mais ils doivent lui obĂ©ir : il ne saurait y avoir d’autre direction que celle de la Commune; elle seule est maĂźtresse.  Pour dĂ©limiter les pouvoirs du ComitĂ© central, elle adopte le dĂ©cret suivant :

La commune de Paris,

ConsidĂ©rant que le concours du ComitĂ© central de la garde nationale dans l’administration de la guerre, Ă©tabli par le ComitĂ© de salut public, est une mesure nĂ©cessaire, utile Ă  la cause commune :

ConsidĂ©rant en outre qu’il importe que les attributions en soient nettement dĂ©finies, et que dans ce but il convient que la commission de la guerre soit appelĂ©e Ă  dĂ©finir ces attributions, de concert avec le dĂ©lĂ©guĂ© Ă  la guerre

DÉCRÈTE :

Article unique. La commission de la guerre, de concert avec le dĂ©lĂ©guĂ© Ă  la guerre, rĂ©glementera les rapports du ComitĂ© central de la garde nationale avec l’administration de la guerre.

ConformĂ©ment Ă  ce dĂ©cret, la Commission de la guerre prĂ©cise cette rĂ©glementation des rapports avec le ComitĂ© central :

La commission de la guerre,

Attendu que le dĂ©cret qui confie au ComitĂ© central l’administration de la guerre contient cette restriction : « Sous le contrĂŽle direct de la commission de la guerre. »

ARRÊTE :

Le comité central ne peut nommer à aucun emploi, il propose les candidats à la commission de la guerre qui décide.

Des comptes quotidiens de la gestion de chaque service seront rendus Ă  la commission de la guerre.

Les membres de la commission de la guerre,

ARNOLD, AVRIAL, DELESCLUZE, TRIDON, VARLIN.

Comment ces textes s’imposeront aux lĂ©gions de la garde nationale ?

Quelle autoritĂ© a la Commune ?

RéguliÚrement les membres de la Commune chargés de tùches et responsabilités particuliÚres se plaignent de difficultés à faire appliquer les décisions prises.

Ainsi dans les ambulances :

L’inspecteur gĂ©nĂ©ral des ambulances reçoit journellement des plaintes sur la qualitĂ© des mĂ©dicaments dĂ©livrĂ©s par les pharmaciens aux ambulances des vingt arrondissements de Paris.

Il est persuadĂ© que les pharmaciens tiendront Ă  honneur de ne pas accepter un pareil reproche en n’assumant pas une pareille responsabilitĂ©, et que les faits constatĂ©s ne rĂ©sultent que de la nĂ©gligence ou de l’ignorance de quelque employĂ© subalterne.

Il prie du reste instamment les directeurs et mĂ©decins des ambulances d’examiner avec le plus grand soin les mĂ©dicaments fournis, et de signaler toute fraude ou toute falsification, qui sera poursuivie selon la rigueur des lois.

Ainsi, le dĂ©lĂ©guĂ© aux subsistances, PompĂ©e Viard n’arrive pas a rĂ©unir les municipalitĂ©s pour dĂ©terminer avec elles les prix de la viande fraĂźche, de la viande salĂ©e, des lĂ©gumes secs, etc., et pour ouvrir des boucheries municipales qui vendraient Ă  des prix bien infĂ©rieurs Ă  ceux que l’on paie aujourd’hui, car des bouchers cherchent Ă  faire monter les prix.

Ainsi la dĂ©cision de vendre l’Officiel Ă  5 centimes n’est toujours pas appliquĂ©e !

Le directeur gĂ©nĂ©ral de l’Assistance publique,

ConsidĂ©rant que les noms des salles des hĂŽpitaux et hospices ne rappellent Ă  l’esprit que des souvenirs de fanatisme;

ConsidĂ©rant qu’il est nĂ©cessaire de perpĂ©tuer la mĂ©moire de ceux qui ont vĂ©cu ou qui sont morts pour le peuple, pour la patrie, pour la dĂ©fense des idĂ©es gĂ©nĂ©reuses, nobles inspirations du socialisme et de la fraternitĂ©, ..

ArrĂȘte : Une commission est instituĂ©e pour substituer de nouveaux noms dans toutes les salles, cours ou corridors des Ă©tablissements dĂ©pendant de l’Assistance publique.

Les membres de cette commission sont : le citoyen Bonnard, le citoyen Camille Treillard et le citoyen Murat

Une victoire républicaine aux élections municipales

On connaĂźt maintenant les rĂ©sultats globaux aux Ă©lections des 30 avril et 7 mai en France. Les premiĂšres impressions sont largement confirmĂ©es, globalement il y a 8000 Ă©lus partisans avouĂ©s de Versailles et 29 000 rĂ©publicains. Parmi ces derniers, si les radicaux sont rĂ©Ă©lus ou mĂȘme Ă©lus, ils sont dans les conseils municipaux Ă  cĂŽtĂ© de modĂ©rĂ©s dont ils doivent tenir compte.

Une trĂšs large majoritĂ© prĂŽne la transaction entre Paris et Versailles. Des villes et des hommes qui ne s’étaient jamais manifestĂ©s en faveur de la RĂ©publique et des libertĂ©s communales expĂ©dient des adresses, comme Angers et Cherbourg, le Baron SelliĂšre  Ă  Epinal, Peugeot dans l’est


Ces rĂ©publicains, mĂȘme modĂ©rĂ©s,sont favorables Ă  l’instauration de libertĂ©s municipales larges. Mais il peut aussi s’agir de la volontĂ© des bourgeois urbains de pouvoir disposer des budgets, plutĂŽt que de tout laisser dans les mains de l’État, ce que les propriĂ©taires lĂ©gitimistes ont obtenu dans les campagnes.

Il y a aussi des zones radicales, comme les petites villes de la rĂ©gion parisienne, Lyon,  Marseille qui a Ă©tĂ© placĂ©e en Ă©tat de siĂšge). L’idĂ©e que l’AssemblĂ©e de Versailles n’est pas une constituante est assez rĂ©pandue.

Un congrĂšs municipal Ă  Bordeaux ?

Si la conciliation n’a pas le mĂȘme contenu sur tout le territoire, l’idĂ©e de rĂ©unir les Ă©lus municipaux se discute Ă  Lille, Tours et Bordeaux. Le maire de Bordeaux qui a lancĂ© cette idĂ©e est non seulement rĂ©Ă©lu, mais a reçu le soutien des Landes, de L’Aude, de l’HĂ©rault. Finalement l’accord se fait sur un seul congrĂšs Ă  Bordeaux le 15 mai.

Face Ă  cette levĂ©e de la la province qui veut empĂȘcher la guerre que Versailles fait Ă  Paris, le gouvernement annonce sa volontĂ© d’interdire ce CongrĂšs des conseils municipaux des villes. Il estime que cette rĂ©union de divers conseils municipaux dĂ©libĂ©rant entre eux sur les affaires de l’État tombe sous l’application d’une loi de 1855 qui prĂ©voit que tout conseil municipal qui se met en correspondance avec un ou plusieurs autres conseils, ou qui publie des proclamations ou adresses, peut ĂȘtre immĂ©diatement suspendu par le prĂ©fet. Il refuse dans un texte paru au journal officiel de Versailles de laisser « se constituer Ă  cĂŽtĂ© du pouvoir rĂ©gulier issu du suffrage universel, les assises du communisme et de la rĂ©bellion. Â» Comparer ce projet de congrĂšs au communisme, il faut quand mĂȘme oser !

A la sĂ©ance de l’AssemblĂ©e nationale, M. Picard, ministre de l’intĂ©rieur, dĂ©clare que les « tentatives criminelles » de tous ceux qui s’associent aux idĂ©es de conciliation seraient rĂ©primĂ©es « par les mesures les plus dĂ©cisives, les plus « Ă©nergiques. »  On apprend par exemple par la Ligue d’union rĂ©publicaine pour les droits de Paris, que M. Loiseau-Pinson, ex-adjoint du 2e arrondissement de Paris, membre de la Ligue, qui avait eu la mission d’arborer dans les lignes versaillaises le drapeau parlementaire lors de la suspension d’armes Ă  Neuilly, a Ă©tĂ© arrĂȘtĂ© sans mandat d’amener dans la Sarthe oĂč il allait rendre visite Ă  sa famille.

La proposition de la Commune

Le dĂ©lĂ©guĂ© aux relations extĂ©rieures adresse au ComitĂ© d’initiative du CongrĂšs de Bordeaux, une courte lettre

COMMUNE DE PARIS RELATIONS EXTÉRIEURES.

DÉLÉGATION Paris, le 8 mai 1871.

CITOYENS, La coalition monarchique, dont la tĂȘte est Ă  Versailles, conteste aux conseils municipaux des dĂ©partements le droit de se concerter pour une action commune, par l’envoi de dĂ©lĂ©guĂ©s Ă  un grand congrĂšs national : elle ose menacer des rigueurs d’une loi caduque votre patriotique entreprise. Au nom de la Commune de Paris, j’ai l’honneur de vous informer que le palais du Luxembourg est mis Ă  la disposition du congrĂšs, s’il lui convient de transporter Ă  Paris le siĂšge de ses rĂ©unions.

Le membre de la Commune délégué aux relations extérieures, PASCHAL GROUSSET.

Thiers lance un ultimatum au peuple de Paris !

C’’est dans ce contexte, l’échec des royalistes de Versailles aux municipales, alors que Versailles interdit ce congrĂšs que Thiers lance un ultimatum au peuple de Paris, qui est en rĂ©alitĂ© destinĂ© Ă  la province. Il concentre dans une longue sommation toutes les attaques dĂ©versĂ©es par eux depuis des semaines.

LE GOUVERNEMENT DE LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE AUX PARISIENS.

La France, librement consultĂ©e par le suffrage universel, a Ă©lu un gouvernement qui est le seul lĂ©gal, le seul qui puisse commander l’obĂ©issance, si le suffrage universel n’est pas un vain mot.

Ce gouvernement vous a donnĂ© les mĂȘmes droits que ceux dont jouissent Lyon, Marseille, Toulouse, Bordeaux, et, Ă  moins de mentir au principe de l’égalitĂ©, vous ne pouvez demander plus de droits que n’en ont toutes les autres villes du territoire.

En prĂ©sence de ce gouvernement, la Commune, c’est-Ă -dire la minoritĂ© qui vous opprime et qui ose se couvrir de l’infĂąme drapeau rouge, a la prĂ©tention d’imposer Ă  la France ses volontĂ©s. Par ses Ɠuvres, vous pouvez juger du rĂ©gime qu’elle vous destinĂ©. Elle viole les propriĂ©tĂ©s, emprisonne les citoyens pour en faire des otages, transforme en dĂ©serts vos rues et vos places publiques, oĂč s’étalait le commerce du monde ; suspend le travail dans Paris, le paralyse dans toute la France, arrĂȘte la prospĂ©ritĂ© qui Ă©tait prĂȘte Ă  renaĂźtre, retarde l’évacuation du territoire par les Allemands et vous expose Ă  une nouvelle attaque de leur part, qu’ils se dĂ©clarent prĂȘts Ă  exĂ©cuter sans merci, si nous ne venons pas nous-mĂȘmes comprimer l’insurrection.

Nous avons Ă©coutĂ© toutes les dĂ©lĂ©gations qui nous ont Ă©tĂ© envoyĂ©es, et pas une ne nous a offert une condition qui ne fĂ»t l’abaissement de la souverainetĂ© nationale devant la rĂ©volte, le sacrifice de toutes les libertĂ©s et de tous les intĂ©rĂȘts. Nous avons rĂ©pĂ©tĂ© Ă  ces dĂ©lĂ©gations que nous laisserions la vie sauve Ă  ceux qui dĂ©poseraient les armes ; que nous continuerions le subside aux ouvriers nĂ©cessiteux.

Nous l’avons promis, nous le promettons encore ; mais il faut que cette insurrection cesse, car elle ne peut se prolonger sans que la France y pĂ©risse.

Le gouvernement qui vous parle aurait dĂ©sirĂ© que vous puissiez vous affranchir vous-mĂȘmes des quelques tyrans qui se jouent de votre libertĂ© et de votre vie.

Puisque vous ne le pouvez pas, il faut bien qu’il s’en charge, et c’est pour cela qu’il a rĂ©uni une armĂ©e sous vos murs, armĂ©e qui vient, au prix de son sang, non pas vous conquĂ©rir, mais vous dĂ©livrer.

Jusqu’ici il s’est bornĂ© Ă  l’attaque des ouvrages extĂ©rieurs. Le moment est venu oĂč, pour abrĂ©ger votre supplice, il doit attaquer l’enceinte elle-mĂȘme. Il ne bombardera pas Paris, comme les gens de la Commune et du ComitĂ© de salut public ne manqueront pas de vous le dire. Un bombardement menace toute la ville, la rend inhabitable, et a pour but d’intimider les citoyens et les contraindre Ă  une capitulation. Le gouvernement ne tirera le canon que pour forcer une de vos portes, et s’efforcera de limiter au point attaquĂ© les ravages de cette guerre dont il n’est pas l’auteur.

Il sait, il aurait compris de lui-mĂȘme, si vous ne lui aviez fait dire de toutes parts, qu’aussitĂŽt que les soldats auront franchi l’enceinte, vous vous rallierez au drapeau national pour contribuer, avec notre vaillante armĂ©e, Ă  dĂ©truire une sanguinaire et cruelle tyrannie.

Il dĂ©pend de vous de prĂ©venir les dĂ©sastres qui sont insĂ©parables d’un assaut.

Vous ĂȘtes cent fois plus nombreux que les sectaires de la Commune. RĂ©unissez-vous, ouvrez-nous les portes qu’ils ferment Ă  la loi, Ă  l’ordre, Ă  votre prospĂ©ritĂ©, Ă  celle de la France. Les portes ouvertes, le canon cessera de se faire entendre ; le calme, l’ordre, l’abondance, la paix rentreront dans vos murs ; les Allemands Ă©vacueront votre territoire, et les traces de nos maux disparaĂźtront rapidement.

Mais si vous n’agissez pas, le gouvernement sera obligĂ© de prendre pour vous dĂ©livrer les moyens les plus prompts et les plus sĂ»rs. Il vous le doit Ă  vous, mais il le doit surtout Ă  la France, parce que le chĂŽmage qui vous ruine s’est Ă©tendu Ă  elle et la ruine Ă©galement ; parce qu’elle a le droit de se sauver, si vous ne savez pas vous sauver vous-mĂȘme.

Parisiens, pensez-y mûrement : dans trÚs peu de jours nous serons dans Paris.

La France veut en finir avec la guerre civile. Elle le veut, elle le doit, elle le peut.

Elle marche pour vous dĂ©livrer. Vous pouvez contribuer Ă  vous sauver vous-mĂȘmes, en rendant l’assaut inutile, et en reprenant votre place dĂšs aujourd’hui au milieu de vos concitoyens et de vos frĂšres.

Cet ultimatum a été accueilli par les fédérés avec une indifférence mélangée de moquerie, et par certains avec mépris.

Du cÎté des clubs

A la Commune, est proposĂ© un dĂ©bat pour mettre en place une commission chargĂ©e de recevoir et d’examiner les communications Ă©manant des rĂ©unions publiques. Cette commission jugerait en premier ressort et verrait les propositions qu’il y aurait lieu de soumettre Ă  la Commune.

Spectacles ce soir

Gymnase dramatique. -7h, – Aujourd’hui Le Monde ou l’on s’amuse, l’Autographe, le PĂšre de la DĂ©butante et le Collier de perles.

GaĂźtĂ©  -7h1/2 Tous les soirs La GrĂące de Dieu, drame en cinq actes, jouĂ© par Gravier et l’élite de la troupe des artistes  rĂ©unis en sociĂ©tĂ©. La citoyenne Grivot, du Vaudeville, est vivement applaudie dans le rĂŽle de Maire – On commencera par le Prince Toto.

En bref

 â–   L’Association des fondeurs en fer informe : «  vu le besoin pressant d’obus pour la dĂ©fense de la Commune, nous commençons  Ă  en couler aujourd’hui, et le premier qui sortira de nos ateliers apportera aux Versaillais la rĂ©ponse aux dĂ©tracteurs de l’émancipation des travailleurs Â».

 â–  Le prix du pain est fixĂ© par arrĂȘtĂ© :  le kilogramme de pain est maintenu Ă  50 centimes le kilogramme et au dĂ©tail, pour 10 centimes, 190 grammes, pour 15 centimes, 290 grammes et pour 20 centimes, 390 grammes.

 â–   Un peuple libre sait respecter et faire respecter ce qui appartient Ă  tous. Le MusĂ©um d’histoire naturelle, institution scientifique nationale, est placĂ© sous la sauvegarde des citoyens ; ils prĂȘteront aide aux gardiens ordinaires de l’établissement, et, au besoin, agiront d’eux-mĂȘmes pour garantir les intĂ©rĂȘts gĂ©nĂ©raux.

 â–   Le palais des Tuileries est ouvert au public. La visite des appartements a lieu tous les jours, de midi Ă  sept heures du soir. Prix d’entrĂ©e : 50 c. au bĂ©nĂ©fice de la souscription ouverte pour les blessĂ©s et orphelins.

AlgĂ©rie – Extraits des rapports adressĂ©s et publiĂ©s au journal officiel

Aujourd’hui encore, nous sommes sans nouvelles officielles de Dellep, FortNapolĂ©on et Tizi Ouzou, mais nous savons d’une maniĂšre Ă  peu prĂšs certaine que les garnisons de ces trois localitĂ©s ont repoussĂ© toutes les attaques dirigĂ©es contre  elles par les Kabyles insurgĂ©s. Trop faible pour repousser l’ennemi dans des montagnes, elles sont nĂ©anmoins suffisantes pour le tenir Ă  distance. Depuis une quinzaine de jours, les gardes nationaux sont sur les remparts avec les quelques soldats qu’il y a et font vaillamment le coup de feu. Dellep Ă©tait peut-ĂȘtre le point le plus menacĂ© ; pendant les premiers jours, nous avons eu des craintes sĂ©rieuses, mais aujourd’hui nous sommes entiĂšrement rassurĂ©s sur sa situation. Les navires de guerre, qui sont allĂ©s s’embosser dans la baie ont mis Ă  terre des compagnies de dĂ©barquement.

Le poste de Dra el Mizan est depuis quelques jours trĂšs Ă©troitement bloquĂ©, et aucune communication directe n’a pu parvenir Ă  Alger. Les colons des environs et du village se sont rĂ©fugiĂ©s avec leurs troupeaux et tout le matĂ©riel qu’ils ont eu le soin d’enlever dans le fort, oĂč il y a des approvisionnements suffisants. Le gĂ©nĂ©ral CĂ©rĂšs  dit qu’il marche sur Bordj Bouira et nous fait espĂ©rer que son mouvement attirant vers lui la masse des Kabyles, permettra Ă  la garnison de Dra el Mizan de se dĂ©sengager.

Le massacre de la population de Palestro, dont je vous parlais dans ma lettre derniĂšre, fait toujours le sujet de tous les entretiens et soulĂšve l’indignation gĂ©nĂ©rale. Le colonel Fourchault a trouvĂ© au milieu des ruines de ce village une quarantaine de cadavres mutilĂ©s et calcinĂ©s pour la plupart, mais dans le nombre, il n’y avait ni vieillards, ni femmes, ni enfants ! On ne retrouvait que des hommes valides. Que sont donc devenus ces malheureux ? Ont-ils Ă©tĂ© Ă©pargnĂ©s ? Sont-ils prisonniers ou bien sont-ils recueillis par une tribu restĂ©e fidĂšle ; c’est ce que nous ne savons pas encore.

D’aprĂšs le rapport du mĂ©decin chargĂ© par le commandant de la colonne d’examiner les cadavres, ces malheureux ont dĂ» souffrir un vĂ©ritable martyre ; la lutte a dĂ» durer au moins deux jours et c’est le presbytĂšre qui a dĂ» opposer la plus longue rĂ©sistance. A cĂŽtĂ© du cadavre du curĂ© se trouvait celui d’un capitaine du gĂ©nie.

En débat

Tribune – Article Ă  paraĂźtre demain dans l’Avenir national, un journal    rĂ©publicain, anticlĂ©rical et conciliateur

L’auteur dĂ©veloppe pourquoi Thiers ne veut pas de la rĂ©union de Bordeaux qui risquait de lui voler la possibilitĂ© d’ ĂȘtre vainqueur de Paris, ce qui est son objectif principal.

La proclamation de M. Thiers aux Parisiens, publiĂ©e hier dans le Journal officiel de Versailles, et dont nous donnons plus loin le texte, nous fait comprendre pourquoi le gouvernement de Versailles a interdit la rĂ©union de Bordeaux. Pendant un mois, M. Thiers a bien voulu s’entretenir, Ă  diverses reprises, avec les hommes venus Ă  Versailles, soit de Paris, soit des dĂ©partements, dans une pensĂ©e de conciliation. Ce mois d’atermoiement Ă©tait nĂ©cessaire pour l’organisation des forces militaires et pour l’achĂšvement des travaux d’approche. Ces travaux Ă  peu prĂšs terminĂ©s, M. Thiers dit : il n’est plus temps de chercher des remĂšdes politiques, le canon seul va maintenant avoir la parole. En cet Ă©tat l’interdiction de la rĂ©union de Bordeaux est tout ce qu’il y a de plus logique. Les citoyens qui se proposaient de se rĂ©unir Ă  Bordeaux voulaient faire Ɠuvre politique, et ils allaient donc contre la pensĂ©e du gouvernement qui veut faire simplement Ɠuvre militaire. M. Thiers a eu raison, Ă  son point de vue, de prononcer l’interdiction : l’emploi de la force ne souffre ni les discussions, ni les interventions pacifiques. En joue, feu, voilĂ  les deux seuls mots dans lesquels doit se renfermer dĂ©sormais, s’il faut en croire la note officielle d’avant- hier et la proclamation d’hier, le grand dĂ©bat des franchises municipales.  Nous avions conçu, nous avions espĂ©rĂ© une autre solution. Il nous avait semblĂ© qu’entre Paris et les dĂ©partements il n’y avait pas de cause irrĂ©mĂ©diable de dissension. Les rĂ©centes Ă©lections municipales nous avaient affermi dans cette opinion, et nous Ă©tions convaincus plus que jamais qu’il serait possible, grĂące aux  manifestations de l’opinion publique se produisant de toutes parts, d’arriver Ă  une entente et d’éviter le grand malheur d’une victoire, qui pourra mettre fin Ă  la guerre civile, mais qui laissera subsister cet antagonisme moral, par lequel les peuples sont fatalement amenĂ©s ou Ă  l’anarchie ou Ă  la dictature. Le CongrĂšs de Bordeaux devait ĂȘtre une de ces manifestations de l’opinion publique, mais la proclamation d’hier indique dĂ©finitivement que la pĂ©riode de discussion est terminĂ©e et que la pĂ©riode de guerre Ă  outrance, la pĂ©riode de rĂ©pression par les armes, va commencer. C’est lĂ  tout ce qui se pouvait imaginer de plus lamentable, quel que soit le rĂ©sultat dĂ©finitif de la lutte. Cependant avant qu’arrive le moment de l’assaut annoncĂ© il nous est impossible de ne pas relever une assertion inexacte de M. Thiers en ce qui touche la pĂ©riode de discussion. Nous avons Ă©coutĂ©, dit M. Thiers, toutes les dĂ©lĂ©gations qui nous ont Ă©tĂ© envoyĂ©es, et personne ne nous a offert une condition qui ne fĂ»t l’abaissement de la souverainetĂ© nationale devant la rĂ©volte, le sacrifice de toutes les libertĂ©s et de tous les intĂ©rĂȘts. Sans parler des dĂ©lĂ©gations venues de Paris, M. Thiers a reçu des dĂ©lĂ©gations de Lyon et de Bordeaux. Ces dĂ©lĂ©gations lui ont portĂ© certaines propositions, parmi lesquelles figurait, en premiĂšre ligne, la proposition d’accorder aux villes au-dessus de vingt mille Ăąmes les mĂȘmes droits municipaux accordĂ©s aux plus humbles communes. 
 En mettant toutes les conditions proposĂ©es dans le mĂȘme panier, M. Thiers prouve seulement qu’il n’en veut accepter aucune, et c’est en effet ce qui rĂ©sulte de sa proclamation, oĂč il prĂ©cise trĂšs nettement les deux seules choses qu’il consent Ă  accorder pour arriver Ă  une conciliation. Ces deux choses sont : la vie sauve Ă  ceux qui dĂ©poseront les armes, et la continuation d’un subside aux ouvriers nĂ©cessiteux. Quant aux franchises municipales, vĂ©ritable objet de la querelle, M. Thiers n’en dit pas un mot; donc, sur ce terrain, il ne veut rien entendre, rien accepter. L’avenir montrera si cette obstination Ă  ne vouloir que la rĂ©pression et non la conciliation, est la meilleure politique qui se pĂ»t suivre dans l’intĂ©rĂȘt de l’établissement dĂ©finitif de l’ordre et de la paix. La proclamation, sans valeur politique, a cependant une valeur de fait sur trois points importants. Elle annonce trĂšs formellement :

1° la rĂ©solution du gouvernement de Versailles de ne se prĂȘter Ă  aucune tentative de conciliation;

2° une menace d’intervention faite par la Prusse;

3° l’assurance oĂč est le gouvernement de l’entrĂ©e trĂšs prochaine des troupes versaillaises dans Paris.

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Source: Contretemps.eu