Avril 3, 2021
Par Contretemps
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À l’occasion des 150 ans de la Commune de Paris, Contretemps publie du 18 mars au 4 juin une lettre quotidienne rĂ©digĂ©e par Patrick Le Moal, donnant Ă  voir ce que fut la Commune au jour le jour

***

L’essentiel de la journĂ©e

À Versailles !

La marche vers Versailles est partie ce matin sous la pression populaire, sans vĂ©ritable prĂ©paration, persuadĂ©-es que la dĂ©termination et la colĂšre face Ă  l’agression d’hier, seraient des armes suffisantes pour y arriver.

Chaque bataillon a rejoint le gĂ©nĂ©ral qui lui convenait, certains Ă  peine commandĂ©s, la plupart des chefs n’ayant aucune connaissance militaire, certains sans vivres, sans avoir prĂ©parĂ© les approvisionnements en munitions, sans soutien de l’artillerie, sans rĂ©flĂ©chir aux difficultĂ©s. Dominait dans la population ouvriĂšre une confiance naĂŻve et l’illusion qu’on allait renouveler la marche des 5 et 6 octobre 1789, persuadĂ©s que les soldats de Versailles mettraient la crosse en l’air devant leurs frĂšres parisiens.
Le plan prĂ©voyait une marche avec trois colonnes, une dirigĂ©e par Bergeret de 6000 hommes partant de la porte Maillot et se sĂ©parant en arrivant au Mont ValĂ©rien vers Puteaux d’un cĂŽtĂ© et Rueil de l’autre, deux autres colonnes partant de la porte de Versailles, la premiĂšre dirigĂ©e par Eudes vers Issy, Meudon et Chaville, l’autre dirigĂ©e par Duval vers ChĂątillon et Clamart.

Échec à l’ouest

La premiĂšre colonne s’est coupĂ©e en deux en arrivant au Mont ValĂ©rien, persuadĂ©e que celui-ci n’allait pas tirer. Luillier affirmait que le commandant avait promis la neutralitĂ© du fort, ce fort qu’il n’avait pas pris alors qu’il Ă©tait vide aprĂšs le 18 mars. Il a bien vu un officier, est-il toujours en poste, s’est-il vraiment engagĂ© Ă  la neutralitĂ© ? Les gardes nationaux croyaient que la Commune occupait le Mont ValĂ©rien. AprĂšs avoir laissĂ© les fĂ©dĂ©rĂ©s s’approcher, le fort du Mont ValĂ©rien dĂ©clenche la mitraille contre eux presque Ă  bout portant. La panique rompt les bataillons, les fĂ©dĂ©rĂ©s regagnent Paris en dĂ©sordre en criant Ă  la trahison. La confiance qu’ils avaient dans le commandement est mise Ă  mal : ne pas savoir si le Mont ValĂ©rien est Ă  la Commune ou Ă  Versailles, quel scandale !

Ceux qui sont partis vers Rueil avant le feu, continuent leur chemin, mais sont maintenant isolés. Ils sont aisément repoussés par les troupes Versaillaises dirigées par Gallifet. Trois gardes nationaux sont passés par les armes immédiatement, un capitaine du 175Úme bataillon, un sergent et un garde.

Le gĂ©nĂ©ral marquis de Galiffet, juste aprĂšs cet assassinat, lançait cette proclamation justifiant le massacre des prisonniers :

« La guerre a Ă©tĂ© dĂ©clarĂ©e par les bandits de Paris.» Hier avant-hier, aujourd’hui, ils m’ont assassinĂ© mes soldats.

C’est une guerre sans pitiĂ© ni trĂȘve que je dĂ©clare Ă  ces assassins. J’ai dĂ» faire un exemple ce matin, qu’il soit salutaire ; je ne dĂ©sire pas en ĂȘtre rĂ©duit de nouveau Ă  une pareille extrĂ©mitĂ©. N’oubliez pas que le pays, que la loi, que le droit par consĂ©quent sont Ă  Versailles et Ă  l’assemblĂ©e nationale, et non pas avec la grotesque assemblĂ©e de Paris, qui s’intitule Commune. Â»

Le général commandant la brigade, Galliffet.

Flourens rejoint cette colonne avec un petit millier d’hommes et poursuit vers Rueil. Ils sont bloquĂ©s eux aussi, mais Flourens refuse de rentrer aprĂšs la dĂ©bandade. DĂ©couragĂ© de n’avoir pu Ă©viter la dispersion des troupes, il est pris par les Versaillais. Conduit devant les officiers, il est sommairement exĂ©cutĂ©, un capitaine de gendarmerie lui fend le crane d’un coup de sabre. Son corps est transportĂ© Ă  Versailles et exposĂ© aux regards des habitants.

 Gustave Flourens, 33 ans, Professeur, officier

NĂ© dans une famille de la grande bourgeoisie intellectuelle, licenciĂ© Ăšs lettre et es sciences, il obtient Ă  25 ans l’ancien poste de son pĂšre dans la Chaire d’histoire naturelle des corps organisĂ©s. Mais il est athĂ©e, matĂ©rialiste et antibonapartiste, et la stigmatisation de l’empereur ne convient pas aux bien pensants. Il est obligĂ© de quitter le poste, part en Europe. En 1866, il participe Ă  l’insurrection crĂ©toise, est nommĂ© ambassadeur de CrĂšte auprĂšs des grecs. Mais sa campagne pour l’athĂ©isme va l’obliger Ă  quitter ce pays, inquiĂ©tĂ© par les grecs et par la France.

De retour en France en 1869, il est condamnĂ© pour avoir refusĂ© de dissoudre une rĂ©union qu’il prĂ©sidait. Il dĂ©fendait dans ces rĂ©unions des positions oscillant entre rationalisme scientifique et romantisme.

Rochefort lui confie la rubrique militaire dans son journal, La Marseillaise. InculpĂ© dans le procĂšs de Blois, une sombre machination policiĂšre prĂ©textant un complot contre la vie de l’empereur destinĂ©e Ă  se dĂ©barrasser d’opposants, il est condamnĂ© Ă  six ans de prison et Ă  la dĂ©gradation civique.

Durant le SiĂšge, il est Ă©lu chef par les cinq bataillons de Belleville, on lui dĂ©cerne le titre honorifique de « major des remparts Â».

Il joue un rĂŽle dĂ©cisif dans l’insurrection du 31 octobre dernier, en occupant l’HĂŽtel de ville Ă  la tĂȘte de ses gardes nationaux. EmprisonnĂ© aprĂšs l’échec, il est libĂ©rĂ© par un commando dans la nuit du 20 au 21 janvier et se cache dans Paris.

Élu Ă  la Commune par le XIXe arrondissement (4 100 voix sur 11 282 votants) et le XXe (13 498 voix sur 16 792 votants), il siĂ©geait Ă  la Commission militaire oĂč il mit toute son Ă©nergie et ses compĂ©tences.

 

Échec au Sud

Ayant pour tout ordre de marche, « allez de l’avant ! Â», 10 000 hommes dirigĂ©s par Eudes ont quittĂ© le Champ de Mars Ă  3 heures du matin. Ils ont avancĂ©, mais rapidement ont Ă©tĂ© obligĂ©s de se replier vers Meudon, puis Issy.

Duval avait passĂ© la nuit sur le plateau de ChĂątillon avec 6 ou 7 000 hommes. Ils avancent, mais sont bloquĂ©s Ă  Clamart. Face Ă  la fusillade qui Ă©clate, ils ne disposent pas d’artillerie, les cartouches manquent. Sans renforts ni munitions, un officier ordonne la retraite vers le plateau de ChĂątillon.

Les forts de Vanves et Issy qui sont tenus par la commune, mal pourvus en munitions adaptées, sont impuissants pour faire taire les batteries versaillaises.

Ce n’était pas le courage qui avait fait dĂ©faut.

Les fĂ©dĂ©rĂ©s se battent « comme des lions Â», avec la dĂ©termination, l’hĂ©roĂŻsme de ceux qui sont persuadĂ©s de s’opposer au triomphe de la rĂ©action, Ă  la remise en cause de la RĂ©publique.

L’aveuglement du commandement

 Alors que cette sortie est un Ă©chec sur tous les plans, les communiquĂ©s crient victoire, contre toute Ă©vidence.

À 11 h 20, le Colonel Bourgoin Ă©crit : « Bergeret et Flourens ont fait leur jonction ; ils marchent sur Versailles. SuccĂšs certain. Â»

À 2 h, on annonce que les troupes se sont abritĂ©es efficacement contre le feu du Mont ValĂ©rien qui n’a occasionnĂ© « aucune perte apprĂ©ciable Â» et que deux colonnes ont pu franchir les lignes et se mettent en marche sur Versailles.

TĂ©moignage. Catulle MendĂšs, 30 ans, romancier

« (
) DĂšs le matin, on a entendu le canon. Ah ! Ce bruit qui, pendant le siĂšge, nous faisait battre le cƓur d’espĂ©rance oui, d’espĂ©rance, car il faisait croire Ă  la dĂ©livrance possible, ce bruit, qu’il a Ă©tĂ© affreux ce matin ! Je me suis dirigĂ© vers les Champs ÉlysĂ©es. Paris, vĂ©ritablement, Ă©tait dĂ©sert. (
) Place de la Concorde, quelques groupes. Je m’approche ; on parle de la question des loyers ! Ah ! Certes, ceux qu’on tue en ce moment ne paieront pas leurs propriĂ©taires. À la hauteur du Rond-Point j’aperçois distinctement une foule assez compacte autour de l’arc de Triomphe, et je rencontre quelques gardes nationaux fatiguĂ©s qui reviennent de la bataille. Ils sont mornes, en loques, poudreux.

– Que se passe-t-il ?

– Nous sommes trahis ! dit l’un

– Mort aux traites ! dit un autre

Du champ de bataille aucune nouvelle certaine. (
) Je continue mon chemin. (
) La hauteur sur laquelle repose l’Arc-de-Triomphe est couverte de curieux : beaucoup de femmes et d’enfants. On grimpe aux bornes, on s’accroche aux saillies du monument, on se retient aux sculptures des bas-reliefs. (
) De cet observatoire, on aperçoit une longue foule immobile et attentive qui garni entiĂšrement l’avenue de la Grande ArmĂ©e. (
) BientĂŽt la fusillade cesse entiĂšrement ; il est midi. Mais la batterie du rempart continue d’attaquer le rond-point de Courbevoie, et le Mont ValĂ©rien lance, de moment en moment, des projectiles sur Neuilly. Tout Ă  coup une Ă©pouvantable poussĂ©e, venant de la Porte Maillot, refoule l’épaisseur de la multitude (
) et tout le monde s’effare, crie, s’enfuit avec des gestes d’épouvante. Un obus, dit-on, vient de tomber sur l’avenue de la Grande ArmĂ©e. Autour de l’Arc-de-Triomphe, plus personne. Les rues voisines regorgent de gens qui cherchent un abri. Puis, peu Ă  peu on se rassure (
) on revient sur ses pas. (
) À quelque distance du thĂ©Ăątre des Ă©vĂ©nements, on est mieux informĂ©, on est du moins trĂšs informĂ©. L’imagination, plus loin du fait, a plus beau jeu. Je recueille cent nouvelles absurdes. Ce qui paraĂźt certain, c’est que les fĂ©dĂ©rĂ©s ont subi un Ă©chec, mĂ©diocrement important, en soi, puisque les troupes de Versailles ont peu avancĂ©, mais enfin un Ă©chec qui pourra avoir quelque influence sur les rĂ©solutions de la garde nationale. On lui avait dit : « l’armĂ©e ne se battra pas ; les lignards lĂšveront la crosse en l’air comme Ă  Neuilly, comme ils ont fait Ă  Montmartre Â». Elle commence Ă  croire que l’armĂ©e se battra, et les gens qui vont rĂ©pĂ©tant le plus haut que les sergents de ville et les zouaves de Charette ont seuls attaquĂ©, ont l’air de parler ainsi pour se rendre courage et se faire illusion Ă  eux-mĂȘmes
 Â»

Vers 9h00, un certain nombre de membres de la Commune, ceints de leurs écharpes réussissent à rallier les bataillons rentrant en désordre dans Paris en y semant la terreur.

Les parisien-nes restent trĂšs dĂ©terminĂ©-es. Un appel aux citoyennes paraĂźt :

Citoyennes,

Femmes de toutes les classes,

Allons Ă  Versailles !

Allons dire Ă  Versailles ce que c’est que la RĂ©volution de Paris ;

Allons dire Ă  Versailles que Paris a lait la Commune, parce que nous voulons rester libres ;

Allons dire Ă  Versailles que Paris s’est mis en Ă©tat de dĂ©fense, parce qu’on l’a calomniĂ©, parce qu’on l’a trompĂ©, et qu’on a voulu le dĂ©sarmer par surprise ;

Allons dire Ă  Versail1es que l’assemblĂ©e est sortie du droit, et que Paris y est rentrĂ© ;

Allons dire Ă  Versailles que le gouvernement est responsable du sang de nos frĂšres, et que nous le chargerons de notre deuil devant la France entiĂšre.

Citoyennes, allons à Versailles, afin que Paris ait tenté la derniÚre chance de réconciliation.

Pas le moindre retard.

Unissons-nous aujourd’hui mĂȘme Ă  midi, place de la Concorde, et prenons cette importante dĂ©termination devant la statue de Strasbourg.

Une véritable citoyenne.

Vers 3 heures de l’aprĂšs-midi, une manifestation de 300 femmes part de la place de la Concorde, prĂ©cĂ©dĂ©e d’une femme portant un drapeau rouge. La colonne marche vers la porte maillot jusqu’au rempart, pour rejoindre « nos maris partis pour Versailles Â». Elles sont arrĂȘtĂ©es aux remparts.

La Commune change le commandement

 Les dĂ©bats sont houleux Ă  la sĂ©ance de la Commune contre ceux qui ont compromis par imprudence le sort de la rĂ©volution. Gustave Lefrançais, indignĂ© de la folle sortie, quitte la commission exĂ©cutive de la Commune et rejoint la commission du travail et de l’échange.

La responsabilitĂ© personnelle des gĂ©nĂ©raux qui se sont laissĂ©s entraĂźner par l’élan populaire, en Ă©tant plus fougueux que perspicaces et efficaces, est mise en cause.

Cluseret analyse la marche vers Versailles, qu’il a pourtant validĂ©e, comme une vĂ©ritable « gaminerie Â».

Il est vrai que ce qui s’est passĂ© lors de cette sortie pose de graves problĂšmes, des chefs qui disparaissent, des bataillons qui manquent de munitions, de vivres. Dans ces conditions le combat n’est pas possible, il y a urgence Ă  rĂ©organiser la garde nationale. Il demande Ă  ĂȘtre seul chargĂ© de la direction des opĂ©rations et de l’organisation des forces armĂ©es.

La Commune, compte tenu des fautes commises, dĂ©cide que Duval, Bergeret et Eudes, « retenus loin de Paris par les opĂ©rations militaires Â», soient remplacĂ©s Ă  la commission exĂ©cutive par les citoyens Delescluze, Cournet et Vermorel et que Cluseret soit seul dĂ©lĂ©guĂ© au ministĂšre de la guerre.

Elle leur adresse une lettre polie pour justifier cette mise Ă  l’écart

Aux citoyens Bergeret, Duval et Eudes.

Citoyens,

Nous avons l’honneur de vous prĂ©venir qu’afin de vous laisser toute libertĂ© pour la conduite des opĂ©rations militaires qui vous sont confiĂ©es, la Commune vient d’attribuer au gĂ©nĂ©ral Cluseret la direction de l’administration de la guerre.

L’assemblĂ©e a estimĂ© que, dans les graves circonstances oĂč nous sommes, il importait d’établir l’unitĂ© dans les services administratifs de la guerre.

La commune a également jugé indispensables de vous remplacer provisoirement à la commission exécutive dont votre situation militaire de vous permet plus de partager les travaux.

Nous n’avons pas besoin d’ajouter qu’en prenant cette double dĂ©cision, la Commune est aussi Ă©loignĂ©e de vous dĂ©sobliger, que d’affaiblir l’intĂ©rĂȘt de votre situation comme chefs de corps. Vous n’y verrez que les consĂ©quences des nĂ©cessitĂ©s du moment.

Salut et fraternité :

Paris, le 3 avril 1871.

Les membres de la commission exĂ©cutive, CHARLES DELESCLUZE, FÉLIX PYAT.

En bref

En raison des opérations militaires engagées, les élections communales précédemment fixées au mercredi 5 avril sont ajournées.

La commune vient d’adopter Ă  l’unanimitĂ© l’écharpe rouge, frangĂ©e d’or, comme insigne des fonctionnaires municipaux.

À la salle de la rue d’Arras, sĂ©ance tous les soirs Ă  huit heures, Ă  l â€˜ordre du jour : capital et travail, moyens pratiques d’organisation.

Un appel est fait Ă  tous les citoyens qui s’occupent de l’amĂ©lioration des classes laborieuses.

Le prix des denrĂ©es, plus rares dĂšs lors que les portes sont fermĂ©es, a augmentĂ©. Une grande animation rĂšgne aux points de vente. Il a fallu mettre des barriĂšres devant magasin Potin au Boulevard SĂ©bastopol pour contenir et rĂ©glementer la foule qui s’y presse.

Les journaux de province continuent à nous faire complÚtement défaut.

Le directeur gĂ©nĂ©ral des lignes tĂ©lĂ©graphiques, Monsieur Pauvert, invite les jeunes gens sans emploi, tous les bons citoyens, Ă  la frĂ©quentation d’une Ă©cole de tĂ©lĂ©graphie qui vient d’ĂȘtre ouverte Ă  l’administration centrale pour aider Ă  reconstituer le personnel des diffĂ©rents bureaux de Paris, si traĂźtreusement dĂ©sorganisĂ©s par le gouvernement de Versailles. Le stage nĂ©cessaire pour les hommes intelligents n’excĂ©dera pas vingt jours, et des appointements convenables leur seront immĂ©diatement offerts. Un examen prĂ©alable permettra Ă  l’administration de se fixer que la capacitĂ© des postulants.

Thiers dans la journée du 31 mars, a payé 500 millions aux prussiens, ce qui lui permet de faire venir des renforts du nord.

Mac Mahon a été nommé commandant en chef de toutes les forces militaires chargées de la défense de Versailles.

La sĂ©paration de l’Église et de l’État en pratique

Dans le Ve arrondissement, le citoyen Blanchet a Ă©tĂ© prĂ©venu que suite au dĂ©cret, des voitures pleines de vivres se trouvaient dans les couvents, prĂȘtes au dĂ©part. Ordre est donnĂ© de les rĂ©quisitionner. Le commissaire, Ă  la tĂȘte d’une compagnie de la Garde nationale s’est rendu Ă  l’établissement des jĂ©suites rue Lhomond oĂč Ă©tait prĂ©vu un inventaire. AprĂšs avoir difficilement rĂ©cupĂ©rĂ© les clefs, il constate la disparition de la caisse et de la comptabilitĂ©, et ne peut ouvrir la bibliothĂšque.
Rigault, de la commission de sĂ»retĂ© gĂ©nĂ©rale, ordonne l’arrestation immĂ©diate de ceux qui s’opposent Ă  l’exĂ©cution du dĂ©cret.

Les fĂ©dĂ©rĂ©s cernent l’établissement, un coup de feu parti de l’intĂ©rieur blesse une sentinelle. La foule veut tout saccager, elle est contenue par les gardes. Le commissaire arrĂȘte quatre pĂšres jĂ©suites et plusieurs frĂšres de la compagnie et les emmĂšne Ă  la prĂ©fecture.

Rigault procĂšde Ă  l’interrogatoire :

– Quelle est votre profession ?

– Serviteur de Dieu.

– OĂč habite votre MaĂźtre ?

– Partout.

Rigault impassible, dicte Ă  son secrĂ©taire, Ă©crivez « Ducoudray, se disant serviteur d’un nommĂ© Dieu, en Ă©tat de vagabondage Â»

Est-il bien efficace de confier l’exĂ©cution de ce dĂ©cret Ă  des gens qui y procĂšdent avec une violence d’apparat inutile ?

Deux dĂ©missions de l’AssemblĂ©e versaillaise

MM. Floquet et Lockroy, qui se trouvaient Ă  Paris depuis samedi, ont tentĂ© de se rendre Ă  Versailles aujourd’hui, pour dĂ©poser leur dĂ©mission entre les mains du prĂ©sident de l’AssemblĂ©e.

La gare du chemin de fer Ă©tant fermĂ©e, aprĂšs avoir essayĂ© inutilement de se rendre Ă  Versailles en voiture, les deux dĂ©putĂ©s se sont trouvĂ©s dans la nĂ©cessitĂ© de revenir. Voici la lettre qu’ils avaient 1’intention de remettre au prĂ©sident de l’AssemblĂ©e de Versailles, s’ils avaient pu arriver dans cette ville :

Monsieur le président,

Nous avons la conscience d’avoir fait tout ce que nous pouvions pour conjurer la guerre civile face aux Prussiens encore armĂ©s sur notre sol. Nous jurons devant la nation que nous n’avons aucune responsabilitĂ© dans le sang qui coule en ce moment. Mais puisque, malgrĂ© nos efforts passĂ©s, malgrĂ© ceux que nous tentions encore pour arriver Ă  une conciliation, la bataille est engagĂ©e, et une attaque dirigĂ©e sur Paris, nous, reprĂ©sentant de Paris, croyons que notre place n’est plus Ă  Versailles. Elle est au milieu de nos concitoyens, avec lesquels nous voulons partager, comme pendant le siĂšge prussien, les souffrances et les pĂ©rils qui leur sont rĂ©servĂ©s. Nous n’avons plus d’autre devoir que de dĂ©fendre, comme citoyens et selon les inspirations de notre conscience, la RĂ©publique menacĂ©e. Nous remettons entre les mains de nos Ă©lecteurs le mandat qu’ils nous avaient confiĂ©, et dont nous sommes prĂȘts Ă  leur rendre compte.

Les reprĂ©sentants du peuple prĂ©sents Ă  Paris, CHARLES FLOQUET, EDOUARD LOCROY

Extraits d’un article de Jean-Baptiste MilliĂšre, reprĂ©sentant de la Seine dans La Commune


 Qui pourra nous sauver ?

Le prolétariat.
De mĂȘme qu’il y a quatre-vingt ans, le rĂ©gime capitaliste s’est substituĂ© au rĂ©gime fĂ©odal, de mĂȘme il faut qu’aujourd’hui le travail absorbe le capital. Et quand nous parlons du travail, nous l’envisageons sous toutes ses formes agricoles, industrielles, scientifiques, artistiques et commerciales. Les deux anciennes classes de la noblesse et du tiers-Ă©tat se sont rĂ©unies pour former la bourgeoisie ; Ă  son tour la bourgeoisie doit se fusionner avec le prolĂ©tariat pour ne constituer qu’une seule classe, le peuple.

Ce sera lĂ  le caractĂšre distinctif de la RĂ©volution dans laquelle nous entrons.

Le prolĂ©tariat français est-il dĂšs Ă  prĂ©sent en mesure d’accomplir cette Ɠuvre de rĂ©gĂ©nĂ©ration ?

À Paris et dans quelques autres grandes villes, oui, le prolĂ©tariat est assez prĂ©parĂ© pour la tenter avec succĂšs ; mais dans La plupart des petites villes, et surtout dans les villages, il en est encore incapable.

Et c’est lĂ  le grand Ă©cueil de la RĂ©volution communale commencĂ©e Ă  Paris.

Si cette RĂ©volution, destinĂ©e Ă  rĂ©gĂ©nĂ©rer le monde, s’effectuait sur toute la surface de la France, elle pourrait procĂ©der par la base ; mais si, dĂšs Ă  prĂ©sent, on laisse Ă  chaque commune la facultĂ© de s’organiser Ă  sa guise, au lieu de continuer l’Ɠuvre de la civilisation elle la dĂ©truira; au lieu de marcher en avant, la sociĂ©tĂ© française reculera jusque dans la nuit du Moyen Âge, et l’on verra se produire un phĂ©nomĂšne de rĂ©action bien autrement monstrueux que celui qui s’est manifestĂ© lors de l’élection des ruraux qui composent la majoritĂ© de l’assemblĂ©e de Versailles.

De lĂ  les difficultĂ©s qu’éprouve le Conseil communal de Paris.

La question de l’organisation de la Commune se pose aujourd’hui dans des conditions on ne peut plus dĂ©favorables et qui rendent impossible une bonne solution.

[
]

De quelque façon que procĂšde la Commune de Paris, elle est obligĂ©e de recourir Ă  des mesures exceptionnelles pour rĂ©sister aux attaques du pouvoir politique. Sa lĂ©gitimitĂ© n’est pas reconnue par le gouvernement; elle est menacĂ©e dans son existence mĂȘme ; elle est en Ă©tat de guerre; son action est une bataille, et comme la RĂ©publique de 1792, sa tĂąche consiste moins Ă  administrer qu’à combattre.

Au milieu de ce conflit, on ne peut pas exiger que la Commune se renferme dans une Ă©troite lĂ©galitĂ© qui, pour elle, serait la mort. Si l’on veut Ă©viter une guerre civile redoutable pour tous, il faut nĂ©cessairement arriver, et cela le plus tĂŽt possible, Ă  l’un ou l’autre de ces deux rĂ©sultats.

Ou déterminer le gouvernement de Versailles à reconnaßtre et à consacrer légalement les droits de la Commune.

Ou bien faire cesser l’antagonisme en substituant Ă  l’assemblĂ©e actuelle, dont le mandat spĂ©cial est Ă  peu prĂšs terminĂ©, une AssemblĂ©e constituante qui aura pour mission d’établir les bases de l’organisation politique et administrative de la France par de fortes institutions rĂ©publicaine et municipales.

Nouvelles du Havre

 Le Journal du Havre dans un article, comparant la situation de la ville pendant la guerre, durant laquelle la commune a pris l’initiative de dĂ©cisions politiques, a Ă©tĂ© la seule autoritĂ© obĂ©ie pendant 6 mois, explique la commune de Paris par le fait que

« les grands centres ne sont pas reprĂ©sentĂ©s (Ă  Versailles), car leurs votes sont perdus dans le vote des campagnes. Ainsi Bordeaux, Toulouse, Le Havre, Lyon et bien d’autres villes n’ont vu passer aucun des candidats auxquelles elles avaient donnĂ© la majoritĂ© ; les votes des campagnes les ont absorbĂ©es et ces villes sont sans reprĂ©sentation Â».

En débat

L’échec militaire de la marche vers Versailles confirme que la Garde Nationale, le peuple parisien en armes, n’est pas une armĂ©e conçue, organisĂ©e et dirigĂ©e pour mener une guerre classique.

À l’exception de la sortie de Buzenval du 19 janvier dernier, elle n’a jamais Ă©tĂ© utilisĂ©e dans les combats durant la guerre et le siĂšge parce que l’état-major et le pouvoir avaient peur d’utiliser le peuple en armes, de le former et de l’aguerrir.

La tradition militaire des républicains les plus aguerris de Paris est celle des barricades, montées et défendues par les insurgé-es dans leur quartier.

Chateaubriand avait comptĂ© 4000 barricades dans Paris lors des journĂ©es de juillet 1830, ce chiffre est peut-ĂȘtre exagĂ©rĂ©, mais c’est Ă  nouveau par centaines, probablement plus d’un millier que des barricades sont Ă©rigĂ©es en fĂ©vrier 1848 dans tout Paris, et un peu moins lors des journĂ©es de juin 1848, seulement dans les quartiers ouvriers Ă  l’Est de Paris tant rive droite que rive gauche. Depuis le dĂ©but de la commune, depuis 18 mars, des centaines de barricades sont rĂ©apparues dans Paris.

Cette forme de combat a Ă©tĂ© efficace lorsque l’artillerie n’avait pas la puissance qu’elle a aujourd’hui.

Cette forme de combat dĂ©fensif, dans des rues connues, dans un environnement favorable, avec le soutien de la population, n’a rien Ă  voir avec une offensive armĂ©e en rase campagne.
D’abord la pression sur les soldats adverses pour les pousser Ă  dĂ©sertion est tout autre lorsque les affrontements commencent par des bombardements, la mitraille de part et d’autre. D’autant qu’aujourd’hui Versailles a prĂ©parĂ© politiquement ses troupes, dĂ©peignant Paris comme une ville oĂč 1,5 millions de personnes sont opprimĂ©es par 20 000 scĂ©lĂ©rats, et se donne les moyens de mettre des troupes sĂ»res dans les premiers affrontements.

Ensuite une offensive de cette nature nĂ©cessite une prĂ©paration militaire d’une toute autre ampleur, des groupes soudĂ©s, ayant la nourriture assurĂ©e, des munitions nĂ©cessaires, un appui adaptĂ© d’artillerie, et obĂ©issant aux ordres pour agir collectivement, la dĂ©mocratie n’étant pas applicable au moment de l’affrontement militaire. Les rĂ©actions individuelles coordonnĂ©es de la dĂ©fense d’une barricade ne suffisent pas pour des affrontements militaires plus classiques.

Enfin au plan politique, il est diffĂ©rent de se dĂ©fendre contre une agression que de justifier une offensive. Il fallait justifier la marche sur Versailles autrement que par un rĂ©flexe de vengeance. Y allait-on pour imposer un autre pouvoir, lequel ? Il fallait un objectif politique unifiant celles et ceux qui s’y impliquent. Cela a dramatiquement Ă©tĂ© absent !

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Source: Contretemps.eu