Mai 31, 2021
Par Contretemps
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À l’occasion des 150 ans de la Commune de Paris, Contretemps publie du 18 mars au 4 juin une lettre quotidienne rĂ©digĂ©e par Patrick Le Moal, donnant Ă  voir ce que fut la Commune au jour le jour

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L’essentiel de la journĂ©e

La curée froide

La guerre est finie, mais les massacres continuent. Depuis l’entrĂ©e de l’armĂ©e dans Paris, c’est la curĂ©e. La garde nationale est dissoute et la ville est soumise Ă  l’état de siĂšge, divisĂ©e en quatre commandements : tous les pouvoirs sont entre les mains de l’autoritĂ© militaire. Les publications sont soumises Ă  autorisation, les thĂ©Ăątres sont fermĂ©s, les lieux publics fermĂ©s Ă  23h00, la sortie de Paris impossible, l’entrĂ©e difficile.

Dans toutes les rues, sur toutes les places, des soldats campent.   Le drapeau tricolore, le drapeau du massacre, pend Ă  presque toutes les croisĂ©es, pour Ă©loigner les perquisitions.

La chasse Ă  l’homme, Ă  la femme, Ă  l’enfant est organisĂ©e dans Paris, visant toutes celles et tous ceux qui ont soutenu la Commune, ont participĂ© Ă  la Commune, ou qui sont soupçonnĂ©-es de l’avoir fait, ou qui ne savent pas se dĂ©fendre face aux accusations. C’est un massacre de classe : il ne fait pas bon ĂȘtre ouvrier-e, avoir les mains caleuses, ĂȘtre mal habillĂ©, ĂȘtre un-e habitant-e des faubourgs jugĂ©s dangereux.

TĂ©moignage Monsieur Jacquet

J’étais rentrĂ© chez moi le samedi soir. Le dimanche  matin, traversant le boulevard du Prince EugĂšne[1], je fus pris dans une razzia. On nous conduisit Ă  la Roquette. Un chef de bataillon se tenait Ă  l’entrĂ©e. Il nous toisait, puis, avec un signe de tĂȘte, disait : A droite ! Ou : A Gauche !. Je fus envoyĂ© Ă  gauche.

Votre affaire est dans le sac ! Nous dirent les soldats, on va vous fusiller, canailles ! On nous ordonna de jeter nos allumettes, si nous en avions, puis on nous fit signe de marcher.
J’étais le dernier de la file et Ă  cĂŽtĂ© du sergent qui nous conduisait. Il me regarda. Qui ĂȘtes-vous ? Me dit-il. Professeur, on m’a pris ce matin au moment oĂč je sortais de chez moi. Sans doute mon accent, la propretĂ© de mes vĂȘtements le frappĂšrent, car il ajouta : avez-vous des papiers ? Oui ! Venez ! Et il me ramena devant le chef de bataillon. Mon commandant, dit-il, il y a erreur, ce jeune homme a ses papiers. Eh bien ! reprit l’officier, sans mĂȘme me regarder : Ă  droite ! [
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Nous fĂ»mes bientĂŽt plus de trois mille prisonniers Ă  droite. Tout le dimanche et une partie de la nuit, les dĂ©tonations retentirent Ă  cĂŽtĂ© de nous. Le lundi matin, un peloton entra : cinquante hommes ! Dit le sergent. Nous crĂ»mes qu’on allait nous fusiller par paquets et personne ne bougea. Les soldats prirent les cinquante premiers venus. J’étais du nombre. On nous conduisit au fameux cĂŽtĂ© gauche.

Sur une Ă©tendue qui nous paru sans fin, nous vĂźmes des tas de cadavres. Ramassez tous ces salauds, nous dit le sergent et mettez-les dans ces tapissiĂšres. Nous relevĂąmes ces corps gluants de sang et de boue. Les soldats plaisantaient affreusement : vois donc quelles gueules ça fait ! Et ils Ă©crasaient du talon quelque visage. Il nous sembla que plusieurs vivaient encore. Nous le dĂźmes aux soldats, mais ils rĂ©pondirent : Allons, allons, va toujours ! SĂ»rement, il y en a eu qui moururent en terre. Nous mĂźmes dans ces tapissiĂšres dix neuf cent sept corps.

L’armĂ©e s’est transformĂ©e en vaste peloton d’exĂ©cution. La rĂšgle non Ă©crite mais omniprĂ©sente est : ne les envoyez pas Ă  Versailles, on ne les fusillera pas lĂ -bas, faites ce qu’il faut Ă  Paris.

Les interrogatoires sont expĂ©ditifs, ne laissant parfois mĂȘme pas le temps Ă  l’accusĂ©-e de rĂ©pondre. Il faut montrer ses mains, ne pas porter de godillots fournis Ă  la garde nationale, la moindre hĂ©sitation, la moindre attitude qu’il est possible de mal interprĂ©ter peut coĂ»ter la vie. Quand on est une femme, ne pas sortir acheter du pĂ©trole pour l’éclairage. Porter la barbe est une indication dangereuse. Un mot, une parole malencontreuse peut ĂȘtre fatale, il faut oublier « citoyen Â» et dire Monsieur par exemple !

Des gens sont arrĂȘtĂ©s pour des motifs les plus divers, dĂ©noncĂ©s parce qu’ils sont des rivaux, des crĂ©anciers. Malheur Ă  qui ressemble de prĂšs ou de loin Ă  un membre de la Commune. N’importe qui peut ĂȘtre tuĂ©, comme cet employĂ© fusillĂ© pour avoir commis le crime de tĂ©lĂ©graphier pour la Commune. Les musiciens des bataillons de la garde nationales, les mĂ©decins, les ambulanciers sont assassinĂ©s.

Une chasse aux fĂ©dĂ©rĂ©s est organisĂ©e dans les catacombes et les Ă©gouts avec des chiens, dans toutes les forĂȘts avoisinantes. Les contrĂŽles de police sont permanents dans les villages autour de la capitale, les trains inspectĂ©s systĂ©matiquement. Toute personne sans passeport est automatiquement envoyĂ©e Ă  Versailles lorsqu’elle n’est pas exĂ©cutĂ©e sur place.

Élie reclus, 44 ans, journaliste

Quel est donc ce bruit de mitrailleuse que nous entendons et qui a retenti plusieurs fois cette nuit ? Nous croyions que c’était fini .

Chut! Nous glisse à l’oreille notre hîte d’une voix tremblante : ce sont les prisonniers de Mazas, de la Roquette, de Belleville. Comme ils sont trùs nombreux et que ça ne va pas assez vite, on les mitraille


On les mitraille !

On les mitraille. Et puis on continue les perquisitions.

Vous n’ĂȘtes peut-ĂȘtre plus en sĂ»retĂ© chez nous. Si on vous dĂ©couvrait !

C’est vrai. Mon cher hĂŽte vous nous avez abritĂ© pendant ces huit mauvais jours nous n’oublierons de notre vie. Nous allons maintenant chercher un autre asile .

Chercher un autre asile n’est pas facile par le temps qui court.

Les amis, les grands amis sont pour la plupart autant compromis que nous. Quant Ă  ceux qui n’ont pas votre votre opinion, il faut qu’il soient plus gĂ©nĂ©reux qu’on est d’ordinaire, plus humains que les les hommes n’ont l’habitude d’ĂȘtre pour risquer sa vie ou, ce qui serait plus, son influence, sa position honorifique, ses chances de promotion administrative, en faveur d’un adversaire politique. Et la plus cruelle inquiĂ©tude du proscrit n’est pas celle du danger qu’il court pour lui et les siens, mais celle du danger qu’il fait encourir aux dĂ©vouĂ©s .

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AprĂšs la canonnade les lourdes piĂšces qui balaie les barricades, viennent des charges Ă  la baĂŻonnette des zouaves et chasseurs d’Afrique nettoyant les places et les rues, puis des mouchards qui furettent dans les coins, puis les procureurs qui enfoncent votre porte, vous arrachent Ă  femme et enfants et entassent vos papiers, secrets du foyer et notes de travaux, dans les cartons sales d’un greffe ou d’une PrĂ©fecture de police.

Quel brusque changement! On lĂ©gifĂ©rait hier, on passe aujourd’hui Ă  l’état d’exilĂ©, d’insurgĂ©, pis que cela de malfaiteur, de criminel, parce que, combattant d’hier, on est le vaincu d’aujourd’hui, objet d’horreur et d’effroi, mĂȘme pour des amis qui n’ont que trop raison de craindre que votre entrĂ©e chez chez eux ne soit suivie de mort, de ruine ou de prison. Un bourgeois libĂ©ral, ami de ma famille depuis quarante ou cinquante ans, excellent homme du reste, me disait en me refusant un refuge sous son toit : “ En dehors des amis de l’ordre, il n’existe plus aujourd’hui que trois catĂ©gories d’individus : la premiĂšre des gens Ă  fusiller, la deuxiĂšme des gens pour Cayenne, la troisiĂšme des gens pour Nouka-hiva, et vous devez appartenir Ă  l’une de ces trois catĂ©gories!”.

Cherchons pourtant si nous ne pourrons pas nous glisser dans une quatriÚme catégorie. Errant dans la rue, flùnant de ci, de la, tùchons de ne pas nous trahir et de ne pas laisser deviner aux policiers mouchards et brassards tricolores, jeunes officiers et lieutenants faisant du zÚle que je suis un chien enragé.

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Chaque heure de gagnĂ©e majore nos chances de vie
 D’abord, c’était aussitĂŽt pris, aussitĂŽt fusillĂ©, maintenant on a quelque rĂ©pit, les chances de salut augmentent avec le temps de la rĂ©flexion. Peu Ă  peu les vainqueurs reviendront sans doute de leur folie furieuse, s’arrĂȘteront dans leur rage de meurtre et de massacre. En attendant, celui-lĂ  rendrait Ă  la population parisienne un service signalĂ© qui publierait pour faire suite aux petits traitĂ©s de civilitĂ© puĂ©rile et honnĂȘte, au Manuels de bien vivre en sociĂ©tĂ©, une dissertation sur l’art de ne pas ĂȘtre fusillĂ© : maniĂšre de se vĂȘtir, de marcher, de parler, de regarder sans offusquer Messieurs les mouchards et officiers versaillais
 HĂ©las!  le mot de fusiller est devenu le fond de notre langue : “ on fusille, il a Ă©tĂ© fusillĂ©, nous serons fusillĂ©s
 Et cependant, ce mot je ne le comprends pas encore et plus je rĂ©flĂ©chis, plus il me semble monstrueux qu’il soit devenu le grand mot d’ordre de la sociĂ©tĂ© française

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De la barricade Saint-Merry, qui a tenu trent-six heures, à la bataille de juin, qui a duré trois jours, à la campagne de 1871 qui a duré septante jours, la progression est significative.

On se console comme on peut, mais on ne peut pas. La tĂȘte est vide, le cƓur est trop plein. Impossible de penser ni de rĂ©flĂ©chir, l’ĂȘtre entier est absorbĂ© dans une douleur vague, dans une tĂ©nĂ©breuse angoisse. Nous sentons que notre existence ne tient qu’à un fil. Une pensĂ©e Ă  tous ses amis qu’on a assassinĂ©s, Ă  ce qu’on assassine
 Que de noble tĂȘtes nous nous reverrons plus, et qui maintenant gisent Ă  terre, souillĂ©es dans une boue sanglante!

On nous a apportĂ© le propos d’un mĂ©decin : « Ceux qui ne sont pas des brutes ont pendant ces huit jours dĂ©pensĂ© plus de fluide nerveux qu’ils n’en dĂ©penseraient en douze mois annĂ©e commune ».

Et cependant des curieux affluent dans les rues et sur les boulevards :on va voir les dĂ©combres et les traces du massacre comme on irait voir une exposition; il y a mĂȘme des femmes en toilette, car il paraĂźt que c’est fĂȘte aujourd’hui, lundi de PentecĂŽte. Il n’est pas sĂ»r qu’à ne regarder que les physionomies, un Ă©tranger devinerait l’horrible drame.

À part la frivolitĂ© insigne qui a si tristement illustrĂ© la nation française, Ă  part la joie haineuse et cruelle des stupides amis de l’ordre qui croient que tout est fini, qu’ils pourront s’engraisser le reste de leur vie en agiotaillant, exploitaillant, il y a la peur. On a peur, mais on est curieux, et l’on veut voir coĂ»te que coĂ»te, pour chercher un refuge, pour en indiquer un, pour savoir si ce qu’on aime sont morts ou vivants, et, quand on a peur, il faut cacher sa peur devant tous ses surveillants qui vous provoquent du regard, qui inspectent votre mine, vos mains, vos habits, votre tournure, qui gagnent six francs pour arrĂȘter un suspect, cinquante Ă  le faire fusiller. Jamais le monde n’a l’air fatiguĂ© et si indiffĂ©rent que lorsqu’il est plongĂ© dans la terreur.

Dans certains quartiers de Paris, des rĂ©unions de notables dressent et envoient Ă  la prĂ©fecture la liste des citoyens dont ils veulent Ă©purer arrondissement. Les concierges sont souvent des auxiliaires dĂ©vouĂ©s. A ces dĂ©nonciations ouvertes s’ajoutent les dĂ©nonciations anonymes par dizaines de milliers.

Dans les prisons et autres lieux de dĂ©tention, on fusille, parfois Ă  la mitraillette, on expĂ©die les exĂ©cutions par groupes. Tous les prisonniers faits au PĂšre Lachaise sont assassinĂ©s. Il y a des cadavres dans toutes les rues des quartiers de l’est parisien. Pour frapper les esprits de terreur, certains corps restent par ordre dans les rues deux jours.

Les cadavres des fusillades sont tellement nombreux qu’on les enterre un peu partout. On creuse des tranchĂ©es, des fosses, et on recouvre de chaux les corps. Des casemates des fortifications sont emplies de cadavres et murĂ©es. On tente des incinĂ©rations aux buttes Chaumont.  Les fusillĂ©s du Luxembourg sont transportĂ©s dans des charrettes et des omnibus dans Paris ; Ă  travers les fenĂȘtres, on voit dĂ©passer bras et pieds. Des tombereaux de cadavres sont emportĂ©s vers les cimetiĂšres hors de Paris, vers Versailles.

Louise Michel, 41 ans, institutrice

Mais tout Ă©tant plein de morts, l’odeur de cette immense sĂ©pulture attirait sur la ville morte l’essaim horrible des mouches des charniers ; les vainqueurs craignant la peste suspendirent les exĂ©cutions. [
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D’autre part, les enfants, les femmes, les vieux, cherchaient Ă  travers les fosses communes, essayant de reconnaĂźtre les leurs dans les charretĂ©es de cadavres incessamment versĂ©es.

La tĂȘte basse, des chiens maigres y rĂŽdaient en hurlant ; quelques coups de sabre avaient raison des pauvres bĂȘtes, et si la douleur des femmes ou des vieux Ă©tait trop bruyante, ils Ă©taient arrĂȘtĂ©s.

Il y avait dans les premiers temps je ne sais quelle promesse de 500 francs de rĂ©compense pour  indiquer le refuge d’un membre de la Commune ou du ComitĂ© central, cela courait en France et Ă  l’étranger. Tous ceux qui se sentaient capables de vendre un proscrit Ă©taient invitĂ©s. [
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Le sang ne sĂ©chait pas facilement sur les pavĂ©s, la terre gorgĂ©e n’en pouvait plus boire, on croyait encore le voir ruisseler pourprĂ© sur la Seine.

Il fallait faire disparaßtre les cadavres, les lacs des buttes Chaumont rendaient les leurs, ils flottaient ballonnés à la surface.

Ceux qu’on avait enterrĂ©s Ă  la hĂąte se gonflaient sous la terre ; comme le grain qui germe, ils levaient crevassant la surface.

On avait remuĂ© pour les emporter aux fosses communes, les plus larges amas de chairs putrĂ©fiĂ©es, on les porta partout oĂč il en pouvait tenir ; dans les casemates oĂč on finit par les brĂ»ler avec du pĂ©trole et du goudron, dans les fosses creusĂ©es autour des cimetiĂšres ; on en brĂ»la par charretĂ©es        place de l’Étoile.

Les camps de prisonnier-es

TĂ©moignage d’un d’un typographe anti-communard du Gaulois

L’imprimerie venait d’ĂȘtre envahie par les troupes de Versailles. Tous, nous croyions Ă  la dĂ©livrance mais notre vraie captivitĂ© devait commencer lĂ . Sans nous entendre, les soldats nous poussĂšrent dans la rue et nous jetĂšrent pĂȘle-mĂȘle au milieu d’autres prisonniers qui passaient. Je n’avais eu que le temps de prendre le petit dans mes bras et, tout en le portant, je suivis le flot au milieu duquel Ă©tions nous jetĂ©s. Il fallait obĂ©ir, car il tout ce que nous disions, on ne nous rĂ©pondait que par la menace d’ĂȘtre fusillĂ©s sur-le-champ Cette menace n’était pas vaine, car on fit plusieurs exemples. Quand ce fut mon tour d’ĂȘtre interrogĂ© (au parc Monceaux), on me conduisit devant un capitaine Ă  qui je dis « Je suis ouvrier coupeur dans une imprimerie et veuf depuis quelques mois, seul avec cet enfant. Je n’ai pas Ă©tĂ© de la garde nationale de la Commune, ni moi, ni mes quinze compagnons, Ă  preuve que nous nous cachions et ne sortions plus de l’atelier Â»

L’officier ne rĂ©pondit que par ce mot : A Versailles ! [
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Nous Ă©tions parquĂ©s dans un espace enserrĂ©. Il y avait devant nous des murs crĂ©nelĂ©s et derriĂšre ces murs, des soldats armĂ©s. D’un autre cĂŽtĂ©, des mitrailleuses Ă©taient braquĂ©es; je n’en avais jamais vu. Un voisin demanda ce que c’était; un gendarme rĂ©pondit en baillant Ça, c’est les moulins Ă  cafĂ©! C’est avec ça que demain on nettoiera la place
Des gendarmes nous ordonnĂšrent de nous coucher. On obĂ©it.

Ceux qui tardĂšrent tombĂšrent Ă  leur tour, mais pour ne plus se relever ; on les avait fusillĂ©s. [
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La journĂ©e du lendemain se passa sans apporter aucun changement. Nous Ă©tions toujours couchĂ©s. Chaque fois qu’un de nous faisait mine de se lever, les balles sifflaient au-dessus de nos tĂȘtes !

Ce n’était rien alors mais quand la nuit vint, une pluie abondante tomba et continua sans cesse.

En peu de temps, la terre fut dĂ©trempĂ©e; la situation devenait insoutenable. Nos habits, qui nous avaient collĂ© Ă  la peau tout d’abord, s’étaient maintenant incrustĂ©s dans le sol, boue et hommes ne faisaient plus qu’un. Les plus hardis tentĂšrent de se lever mais Ă  chaque mouvement, les meurtriĂšres vomissaient du plomb, en mĂȘme temps que les imprĂ©cations de soldats ivres et les balles, lancĂ©es au hasard, frappaient « dans le tas, » comme avait dit l’officier. [
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Quand le jour se fit, le tableau qui s’offrit Ă  nos yeux fut terrible il y avait au milieu de ce tas de boue des taches de sang et des morts, des blessĂ©s sans secours; c’était HORRIBLE !

Un grand bruit me tira de ma torpeur. Il grandit et un autre bruit parut lui rĂ©pondre. BientĂŽt je fis comme les autres je regardai. C’était un convoi de femmes et d’enfants qui s’avançait. Des enfants !

Elles avaient marchĂ© toute la nuit et la pluie, tombant par rafales, avait dĂ©chirĂ© les tissus trop justes; beaucoup Ă©taient presque nues jusqu’à la ceinture; quant Ă  leurs chaussures, la boue du chemin les avait dĂ©vorĂ©es, elles allaient nu-pieds. On les reconnaissait bien, celles-la elles boitaient !

Il y a des milliers d’arrestations au fur et Ă  mesure de l’avancĂ©e de l’armĂ©e. Et dans les derniers quartiers de la rĂ©sistance, elles sont de plus en plus massives. Elle peuvent concerner tous les locataires d’une maison, d’un immeuble. On cerne des rues entiĂšres, et on arrĂȘte toutes celles et tous ceux qu’on ne fusille pas. Des dizaines de milliers de prisonnier-es sont acheminĂ©-es vers Versailles, vĂȘtements en lambeaux, tĂšte nue sous soleil, cinq par cinq attachĂ©s aux poignets par des cordes, attachĂ©s tous ensemble. Les officiers ont les pouvoirs absolus. On a pu en voir un, rue d’Amsterdam, exiger que tou-tes les prisonnier-es se mettent Ă  genoux, et au moindre signe de rĂ©sistance, c’est la mort immĂ©diate.

Prosper Olivier Lissagaray 44 ans, journaliste 

DĂšs que les convois Ă©taient signalĂ©s sur la route de Paris ou sur celle de Saint-Cloud, des milliers de personnes accouraient de tous cĂŽtĂ©s. Qu’on se figure, disaient les journaux conservateurs, des troupeaux haletant, poudreux, composĂ©s de milliers de personnes mĂȘlĂ©es de beaucoup de femmes, les unes en haillons, les autres en blouse, la plupart en uniforme de gardes nationaux, de zouave, de garibaldiens ou de volontaires. Les soldats, qui au 18 mars s’étaient rangĂ©s du cĂŽtĂ© du peuple, marchaient les mains liĂ©es, la capote retournĂ©e. Ceux-ci le sac au dos avec le bidon, ceux-la chargĂ©s d’habits ou de valises, fatiguĂ©s, couverts de sueur, presque insensibles Ă  cette foule qui les appelait assassins et bandits. La plupart appartenaient Ă  la classe ouvriĂšre et aux rudes mĂ©tiers de la carriĂšre, de forgeron, de mĂ©canicien, de fondeur, de maçon ou de charpentier, d’autres professions essentiellement parisiennes de peintre, imprimeur etc. Les gamins, presque des enfants de 12 Ă  16 ans marchaient au milieu d’hommes Ă  tĂȘte et Ă  barbe blanches qui Ă©taient en grand nombre. Ceux-lĂ  se traĂźnaient Ă  peine, se cramponnant au bras de leurs voisins plus vigoureux. [
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Les honnĂȘtes gens de Versailles couraient comme Ă  une fĂȘte au devant de ces chaĂźnes sans fin. Et les dames du meilleur monde ne dĂ©daignaient pas de donner du bout de leurs ombrelles dans le flanc de quelques fĂ©dĂ©rĂ©s. EscortĂ©s par les risĂ©es et les imprĂ©cations de cette populace gantĂ©e, ces malheureux traversaient dans toute son Ă©tendue la ville de Versailles, toujours tĂȘte nue au soleil, et gravissaient la hauteur de Satory

Avant d’ĂȘtre envoyĂ©-es Ă  Satory, certain-nes sĂ©journaient quelques temps Ă  l’orangerie de Versailles, entassĂ©s dans les serres. Pas d’eau pour se laver, pas de linge, une nourriture infĂąme, pas de mĂ©decins, les blessĂ©s rongĂ©s par la gangrĂšne, les cas de folie apparaissent.

Louise Michel, 41 ans, institutrice

Nous arrivons Ă  la prison des Chantiers, on entre par une porte dont la partie supĂ©rieure est Ă  claire-voie, dans une grande cour, de lĂ , dans une premiĂšre salle oĂč sont grand nombre d’enfants prisonniers ; par une Ă©chelle et un trou carrĂ©, nous montons dans la salle supĂ©rieure ; c’est la nĂŽtre, la prison des femmes. Un second escalier de bois, en face du premier, conduit Ă  l’instruction, qui est faite par le capitaine Briot.

Nous trouvons Ă  la prison des Chantiers et toujours, les figurantes mises Ă  dessein parmi nous.

Les Chantiers, surtout en ces premiers temps, n’étaient pas une prison commode.

Le jour, si on voulait s’asseoir, il fallait que ce fĂ»t Ă  terre ; les bancs ne vinrent que longtemps aprĂšs ; [
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Mais de nouvelles prisonniĂšres arrivant chaque jour, nous disaient : la terreur est plus forte que jamais. Il y avait tant de morts dans les prisons qu’on avait craint trop de nouveaux cadavres.

La nuit au-dessus de cette morgue que faisaient nos corps, voletaient au vent qui glissait de tous cĂŽtĂ©s, les chĂąles ou autres guenilles suspendues Ă  des ficelles au-dessus de nos tĂȘtes et qui, aux lueurs fumeuses des lampes, placĂ©es aux deux extrĂ©mitĂ©s de la piĂšce, prĂšs des factionnaires, prenaient des envolements d’ailes d’oiseaux.

Ces haillons qu’on quittait pour dormir de peur de les abĂźmer davantage, Ă©taient les seuls habillements qu’on pĂ»t avoir. Impossible aussi bien d’en mettre d’autres, en eĂ»t-on eus; il Ă©tait   Ă©galement impossible d’en changer devant les soldats allant et venant, appelant les misĂ©rables que, malgrĂ© nos rĂ©criminations, on laissait toujours avec nous.

On ne dormait guĂšre, grĂące Ă  la vermine qui s’était mise de la partie, mais cette morgue prenait Ă  l’aube des effets de moissons. Les Ă©pis Ă©crasĂ©s et vides des maigres bottes de paille, se doraient brillant comme un champ d’astres.

Quand mĂȘme, on causait, on riait, ayant par les nouvelles arrivantes des nouvelles des siens.

Le Camp immense a trÚs vite été saturé et dÚs le 26 mai, on dirigea les victimes sur les ports de mer, enfermés dans des wagons à bétail solidement cadenassés.

Prosper Olivier Lissagaray, 33 ans, journaliste

À la FertĂ©-Bernard, le train avait dĂ©passĂ© la gare de 200 m, quand des cris partirent de plusieurs wagons, les prisonniers Ă©touffaient. Le chef de l’escorte fit arrĂȘter le convoi, les agents descendirent et dĂ©chargĂšrent leurs revolvers Ă  travers les trous d’air. Le silence se fit
 Et les cercueils roulants repartirent Ă  toute vapeur.

A Brest et Ă  Cherbourg les prisonniers furent rĂ©partis sur de vieux vaisseaux embossĂ©s en rade, chacun de ces bĂątiments contenant environ 1000 prisonniers. Depuis la cale jusqu’au pont dit un tĂ©moin oculaire ils sont empilĂ©s dans des parcs formĂ©s par des madriers comme dans de grandes caisses d’emballage. Les sabords clouĂ©s ne laissent passer qu’un filet de lumiĂšre. Nulle ventilation. L’infection est horrible. La vermine grouille. [
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Tout matelot qu’’on surprend causant avec eux est passible de mort. Les sentinelles qui veillent aux entrepĂŽts ont ordre de tirer sur les dĂ©tenus s’ils s’approchaient du grillage des sabords.

Les communeux, communeuses vu-es par leurs ennemis

Comment est ce possible que ces soldats, ces habitants ne soient pas choqués par cette curée, ces massacres, ces actes inhumains ?

C’est par ce que communeux et communeuses ne sont pas dĂ©crits et perçus comme des hommes, des femmes des enfants, des vieillards, mais comme des scĂ©lĂ©rats, des bandits, des assassins, des monstres, des bĂȘtes fĂ©roces. Ce peuple ouvrier a osĂ© pensĂ© qu’il pouvait diriger la sociĂ©tĂ©, cela ne peut ĂȘtre possible, ne doit pas ĂȘtre envisageable, ne peut ĂȘtre qu’une monstruositĂ©!

Extraits de la presse versaillaise

Moniteur universel

Pas un des malfaiteurs dans la main desquels s’est trouvĂ©e Paris pendant deux mois ne sera considĂ©rĂ© comme un homme politique : on les traitera comme des brigands qu’ils sont, comme les plus Ă©pouvantables monstres qui se soient vu dans l’histoire de l’humanitĂ©. Plusieurs journaux parlent de relever l’échafaud dĂ©truit par, afin de ne pas mĂȘme leur faire l’honneur de les fusiller.

Figaro

Il ne faut pas qu’on se le dissimule un instant : il reste Ă  Paris plus de cinquante mille insurgĂ©s
 La ville qui a l’orgueil de rester Ă  la tĂȘte de la France et de la civilisation, ne se relĂšvera pas dans l’opinion publique, et ne sera digne de son rĂŽle de capitale, que le jour oĂč, par la volontĂ© son Ă©nergie elle sera devenue la derniĂšre Ă©tape de ces bandits.

Qu’est-ce qu’un rĂ©publicain ? une bĂȘte fĂ©roce.

La patrie

Si Paris veut conserver le privilĂšge d’ĂȘtre le rendez-vous du beau monde honnĂȘte et fashionnable, il se doit Ă  lui-mĂȘme, il doit aux hĂŽtes qu’il convie Ă  ses fĂȘtes une sĂ©curitĂ© que rien ne puisse troubler 
 Des exemples sont indispensables. Fatale nĂ©cessitĂ©, mais nĂ©cessitĂ© .

Ces hommes qui ont tuĂ© pour tuer et pour voler, ils sont pris, et on leur rĂ©pondrait : ClĂ©mence !

Ces femmes hideuses qui fouillaient Ă  coups de couteau la poitrine d’officiers agonisant, elles sont prises, et on dirait : ClĂ©mence !

L’opinion nationale

Le rĂšgne des scĂ©lĂ©rats du 18 mars est fini. On ne saura jamais par quels raffinements de cruautĂ© et de sauvagerie, ils ont clos cette orgie du crime et de la barbarie. On peut le rĂ©sumer ainsi : deux mois de vol,  de pillage, d’assassinat et d’incendie.

En débat

Tribune – Benoüt Malon, 30 ans, ouvrier teinturier, journaliste

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] on se demande comment il a ou se trouver des soldats pour consommer tant de massacres et se jeter comme des bĂȘtes fauves contres des hommes, des femmes, des enfants, l’on se sent pris de vertige en voyant Ă  quelle fĂ©rocitĂ© peuvent descendre des ĂȘtres humains.
Il faut se rappeler que les gouvernants français ont depuis quarante ans dĂ©veloppĂ© chez les soldats de la France, cette fĂ©rocitĂ© nĂ©cessaire pour accomplir ce que les bourreaux des peuples appellent le rĂ©tablissement de l’ordre, en vouant la belle et malheureuse race arabe Ă  la plus rĂ©voltante spoliation et Ă  la plus odieuse extermination. En effet, quand ils ont portĂ© pendant quelques annĂ©es l’incendie dans les villages algĂ©riens, le massacre dans les tribus, les soldats sont aptes Ă  ensanglanter les rues de nos villes.

Tous les gĂ©nĂ©raux versaillais sont de cette Ă©cole. On sait aussi que Bonaparte a dĂ©veloppĂ© en maĂźtre la qualitĂ© requise pour pacifier une ville, par les criminelles expĂ©ditions du Mexique et de l’extrĂȘme orient, oĂč le vol et l’assassinat ont Ă©tĂ© les moindres peccadilles des soldats, qui portent le nom de français.

On sait enfin que la classe dirigeante française, tout comme les maĂźtres d’esclaves de l’antiquitĂ©, les barrons du moyen age et les propriĂ©taires de noirs, affecte de croire que tous les moyens sont permis pour remettre sous le joug les exploitĂ©s en rĂ©volte, que par consĂ©quent lorsque les soldats ont en face d’eux des prolĂ©taires qui demandent leur place au soleil, l’extermination est de rĂšgle. Toutes ces raisons ne suffisent pas encore.

Rien n’a coĂ»tĂ© aux hommes qui avaient l’audace de mentir Ă  la face du monde pour exciter la fureur de l’armĂ©e. Ils ont parlĂ© aux officiers de privilĂšges Ă  maintenir, de grades Ă  conquĂ©rir, pour les soldats ignorants, ils ont peints les parisiens comme un ramassis de brigands, ils ont inventĂ© les pĂ©troleuses, les louves de ces loups, ils ont parlĂ© de Peaux-Rouges, de bandes infernales, de forfaits abominables, de criminels en rupture de ban 


Tout ce que la langue a d’injures, ils l’ont employĂ© contre ces malheureux fĂ©dĂ©rĂ©s.

Et les soldats transformĂ©s en bourreaux ont consommĂ© au nom de l’ordre cet immense massacre, qui sera l’effroi de l’histoire et l’une des hontes de l’humanitĂ©.

Notes

[1]Boulevard ouvert pat Hausmann en 1857 qui s’appellera Voltaire

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Source: Contretemps.eu