Avril 24, 2021
Par Contretemps
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À l’occasion des 150 ans de la Commune de Paris, Contretemps publie du 18 mars au 4 juin une lettre quotidienne rĂ©digĂ©e par Patrick Le Moal, donnant Ă  voir ce que fut la Commune au jour le jour

***

L’essentiel de la journĂ©e

Situation militaire

À l’ouest

Une suspension d’armes de quelques heures, de 9 heures  Ă  17 . a Ă©tĂ© convenue pour demain, mardi 25 avril, afin de permettre  Ă  la  population de Neuilly de dĂ©mĂ©nager dans Paris. Une commission de cinq membres de la Commune, les citoyens Oudet, Bergeret, Johannard, FortunĂ© (Henri) et Eudes,sera en lien avec les dĂ©lĂ©guĂ©s de la Ligue qui seront aux avant-postes pour assurer l’exĂ©cution de cet accord,pour « prĂ©sider Ă  la rentrĂ©e des habitants de Neuilly, et prendre les mesures nĂ©cessaires pour sauvegarder tous les intĂ©rĂȘts de la dĂ©fense de Paris Â». Il est demandĂ© aux propriĂ©taires de voiture qui le voudront de se mettre Ă  disposition au palais de l’Industrie pour recevoir les instructions.

Ce matin, la canonnade Ă©tait relativement faible ; un grand nombre de curieux, s’imaginant que la suspension d’armes avait commencĂ©, se sont rendus sur la place de l’Étoile et dans l’avenue de la Grande ArmĂ©e pour assister Ă  l’entrĂ©e en ville des habitants de Neuilly. Mais les hostilitĂ©s continuent, un obus est tombĂ© sur la batterie mĂȘme de la porte de l’ Arc de Triomphe, un autre a Ă©clatĂ© dans l’avenue tout prĂšs d’un groupe. Les curieux ont pris la fuite, la canonnade a diminuĂ© pour se terminer Ă  4h.

Extrait du Petit Journal – La chapelle de Longchamp 

Au moment oĂč nous pĂ©nĂ©trons en ce triste sanctuaire, nous Ă©prouvons un serrement de cƓur Ă  la vue de ses nombreux morts. On en enlĂšve, on en rapporte.

Nous remarquons tout d’abord les physionomies des malheureux Ă©tendus sur 2 rangs des 2 cĂŽtĂ©s de la Chapelle. La plupart n’ont pas les yeux fermĂ©s. Dans les courts instants qu’ont les ambulanciers pour relever les corps sous la mitraille, il n’y a pas une minute pour accomplir ce pieux devoir de clore les paupiĂšres aux morts.

Les cadavres sont mĂȘlĂ©s, l’uniforme cĂŽtoie la blouse et le paletot. Un vieux paysan, Ă  bourgeron et Ă  cĂŽte bleue est Ă©tendu Ă  cĂŽtĂ© d’un lieutenant d’artillerie. Un vieillard de 64 ans a pris place cĂŽte Ă  cĂŽte avec son fils, jeune homme de 35 ans. On nous montre le corps d’un sergent de la garde nationale, dont le fils sert, en qualitĂ© de lieutenant, Ă  Versailles.

Les visages sont calmes. Ces hommes-lĂ  ont Ă©tĂ© tuĂ©s sur le coup, ils n’avaient pas peur. Un marin a encore le bras levĂ© en geste de dĂ©fi. Un enfant de 17 Ă  18 ans, Ă  la physionomie effarĂ©e, a la poitrine recouverte d’un numĂ©ro du Cri du Peuple


Pendant notre visite un photographe reproduit les traits des victimes non reconnues.

Les valeurs, les bijoux et l’argent monnayĂ© sont dĂ©posĂ©s au bureau des entrĂ©es.

Les autres objets, y compris mĂȘme les journaux, sont Ă©talĂ©s religieusement sur chaque corps pour faciliter des reconnaissances.

Au sud

Nuit calme.

Alix Payen, 28 ans, ambulanciĂšre.

24 avril 71

Je suis toujours sans lettre de toi. Je ne puis demander encore une permission mais je pense que nous ne tarderons pas Ă  rentrer Ă  Paris pour quelques jours

[
.]

A notre dĂ©part d’Issy, on nous avait lu un ordre portant que dorĂ©navant les postes avancĂ©s seraient relevĂ©s toutes les 24 heures, malgrĂ© cela nous sommes restĂ©s 3 jours dans ce cloaque, sans compter les jours prĂ©cĂ©dents oĂč nous Ă©tions aussi aux tranchĂ©es avancĂ©es, peut-ĂȘtre y serions nous encore sans les dĂ©marches du capitaine; la pluie avait effondrĂ© les gourbis, les hommes creusaient de nouveau, de sorte que les tranchĂ©es ne tarderont pas Ă  ĂȘtre percĂ©es Ă  jour, le mĂ©contentement Ă©tait Ă  son comble, plusieurs officiers avaient disparu, pas d’escarmouches pour distraire un peu. Un gamin de 18 ans, ancien franc-tireur, plus monter que les autres, s’écrit de. Si on nous laisse Ă©ternellement ici, il faut au moins que ce soit pour faire quelque chose! Et il part comme un trait hors des tranchĂ©es pour tirailler, les coups de feu ne se font pas attendre, deux autres des nĂŽtres vont soutenir ce mauvais gamin, et les voilĂ  tout 3 courant, se couchant dans la boue et attirant une grĂȘle de balle; enfin ils ont fini par rentrer sains et saufs. Le soir arrivĂ© et on ne nous relevai toujours pas. Les hommes alors dĂ©clarĂšrent qu’ils ne resteraient pas cette nuit aux tranchĂ©es, songe qu’avec le cimetiĂšre d’Issy, cela faisait la neuviĂšme nuit dehors sans campement avec une pluie continuelle. Le capitaine part pour le fort et revient avec la promesse formelle que vers 4h nous serons tous remplacĂ©s. Mais rien, Ă  10h du soir le capitaine furieux dĂ©clare aux hommes que nous partirons quand mĂȘme, nous avions trouvĂ© la tranchĂ©e inoccupĂ©e et nous la laissons de mĂȘme. Depuis 4h les sacs Ă©taient faits aussi n’avions nous plus mĂȘme l’abri insuffisant des gourbis qu’il avait fallu dĂ©pouiller des courroies et couvertures qui s’y trouvaient. Nous voilĂ  donc partis Ă  la nuit noire Ă  part une pluie battante dans la boue jusqu’au genou et dans le profond silence 


Depuis que je suis ici je n’ai pas eu de blessure grave Ă  soigner mais on s’adresse Ă  moi pour 1000 petites choses et je suis mĂȘme devenu Ă©crivain public.


 Nous sommes prĂ©venus que nous devons partir cette nuit probablement pour Clamart. J’ai grand peur que beaucoup s’y refusent. Ce ne sont pourtant pas des poltrons, mais la fatigue est extrĂȘme, le bataillon Ă©tait casernĂ© et au Prince-EugĂšne il y a 23 jours et on n’a pas accordĂ© une seule permission depuis ce temps-lĂ . Aussi personne n’a pu changer de linge, tu t’imagines leur saletĂ©. Ce qu’il y a de plus triste c’est lorsque l’on ramĂšnera ces hommes-lĂ  Ă  Paris, ils ne voudront plus repartir, tandis que si l’on avait soin de ne pas les Ă©reinter tout d’un coup, ils ne demanderaient  pas mieux que de continuer le service, puis je remarque qu’ils ont beau bougonner, protester, ils ne sont pas moins disposĂ©s Ă  marcher si c’est nĂ©cessaire. 


L’ambulance ne garde pas les blessĂ©s, on les emmĂšne vite Ă  Paris aprĂšs le premier pansement fait, il ne reste que quelques hommes fatiguĂ©s ou trĂšs lĂ©gĂšrement blessĂ©s. Du reste, il faut avoir peu d’imagination pour mettre une ambulance dans le mĂȘme bĂątiment qu’une caserne ou le bruit est insupportable. Les lits sont mauvais et le manque de mĂ©dicaments, il y a tout ce qu’il faut comme chirurgie, mais point d’autres remĂšdes, ainsi un homme de chez nous est dĂ©vorĂ© de fiĂšvre et depuis 4 jours le major n’a plus avoir encore de quinine. [
]

Un bruit s’étant rĂ©pandu de l’évacuation imminente des forts du nord et de l’est par l’armĂ©e allemande, et de leur cession possible aux troupes de Versailles, le commandant du chĂąteau de Vincennes a fait armer de canons la forteresse. Un envoyĂ© par le commandant en chef allemand s’est prĂ©sentĂ© hier Ă  la porte de Charenton pour demander Ă  la Commune la stricte observation de la convention du 28 janvier. Le dĂ©lĂ©guĂ© Ă  la guerre a fait immĂ©diatement droit Ă  cette rĂ©clamation, en faisant dĂ©sarmer les bastions de Vincennes.

Vingt batteries d’artillerie de marche sont instaurĂ©es, formĂ©es de tous les artilleurs des diffĂ©rentes batteries qui sont compris entre 19 et 40 ans. Elles Ă©liront leurs officiers.

Le gouvernement de Versailles adresse une circulaire Ă  toutes les autoritĂ©s civiles et militaires, qui se termine par cette annonce : « Les opĂ©rations actives vont commencer. »

RĂ©quisition des logements

Le citoyen Malon demande l’adoption d’un dĂ©cret d’urgence autorisant les maires Ă  rĂ©quisitionner les logements inhabitĂ©s, pour les mettre Ă  la disposition des nĂ©cessiteux. Il concerne tous les logements vacants et permettront de loger les habitant-es des quartiers bombardĂ©s. Ce sont les municipalitĂ©s qui sont chargĂ©es de son application, car il faut connaĂźtre le quartier, pour Ă©viter tant que possible la dissimulation de la vacance, notamment dans les beaux quartiers. Comment arriver Ă  les faire occuper par les familles ouvriĂšres qui croupissent dans des taudis ?

La Commune de Paris.

ConsidĂ©rant qu’il est de son devoir de fournir le logement aux victimes du second bombardement de Paris et considĂ©rant qu’il y a urgence,

DÉCRÈTE :

Art. 1er. RĂ©quisition est faite de tous les appartements vacants.

Art. 2. Les logements seront mis à la disposition des habitants des quartiers bombardés, au fur et à mesure des demandes.

Art. 3. La prise en possession devra ĂȘtre prĂ©cĂ©dĂ©e d’un Ă©tat des lieux, dont copie sera dĂ©livrĂ©e aux reprĂ©sentants des possesseurs en fuite.

Il sera également apposé les scellés sur tous les meubles contenant des objets portatifs

Art. 4. Les municipalitĂ©s sont chargĂ©es de l’exĂ©cution immĂ©diate du prĂ©sent dĂ©cret. Elles devront, en outre, dans la mesure du possible, faciliter les moyens de dĂ©mĂ©nagement aux citoyens qui en feront la demande.

L’ambassadeur amĂ©ricain, Elihu Washburne, a pris contact avec le dĂ©lĂ©guĂ© aux affaires Ă©trangĂšres pour protĂ©ger les ressortissants amĂ©ricains de l’application de ce dĂ©cret.

La Commune veut contrĂŽler la cour martiale

Les arrĂȘtĂ©s rendus par la Cour martiale, sous la prĂ©sidence du citoyen Rossel, sont trĂšs vivement critiquĂ©s, comme trop rigoureux, par certains membres de la Commune.

Il y avait eu la condamnation à mort du citoyen Girot le 18 avril, commuée le lendemain par la Commune en emprisonnement, compte tenu des antécédents démocratiques du condamné.

Il y a maintenant les dĂ©cisions de la Cour martiale du 22 avril. Si peu de voix s’élĂšvent contre la condamnation de deux canonniers coupables de vol Ă  5 ans d’emprisonnement, les Ă©lus du VIIĂšme s’insurgent contre la dĂ©cision de dissoudre le 105° bataillon, et de verser l’ensemble des hommes, y compris les officiers comme simples gardes dans les autres bataillons, de condamner Ă  3 ans de prison un garde qui avait « outragĂ© Â» son supĂ©rieur, Ă  cinq ans de rĂ©clusion un sous-lieutenant et aux travaux forcĂ©s Ă  perpĂ©tuitĂ© deux capitaines.

Ce bataillon qui avait pris possession du tĂ©lĂ©graphe Ă  la mairie du VIIĂšme arrondissement lors du 18 mars,s’il a Ă©tĂ© modifiĂ© par l’incorporation de beaucoup de jeunes qui ont minorĂ© le poids des anciens gardes, est le bataillon le plus rĂ©publicain de l’arrondissement. Le 13 avril, le bataillon a refuse de marcher, disant manquer de vivres et de cartouches, a fait prisonnier son chef. Celui-ci avait dĂ©cidĂ© de ne pas saisir les coupables, prĂ©fĂ©rant « les voir laver leur tache devant l’ennemi», ce qui s’est produit les jours suivants.

La Commune décide de mettre en place une commission de cinq membres chargée de réviser tous les jugements prononcés par la Cour martiale, et pouvant statuer immédiatement.

La Commune de Paris,

DÉCRÈTE :

Une commission de révision, composée de cinq membres, est nommée pour statuer immédiatement sur les jugements prononcés par la cour martiale.

Les citoyens V. Clément, Dereure, Longuet, Léo Meillet et Jules VallÚs sont désignés pour en faire partie.

La Cour martiale n’a pu tenir aujourd’hui, 24 avril, son audience habituelle. Est arrivĂ©e au dernier moment une dĂ©pĂȘche du citoyen colonel Rossel, annonçant qu’il donnait sa dĂ©mission de prĂ©sident de la Cour.

Application stricte du décret pris hier sur les officiers ministériels

Pour clarifier le dĂ©cret adoptĂ© hier, celui d’aujourd’hui prĂ©cise que tous les juges de paix, greffiers de justice de paix, les juges, greffiers et commis-greffiers du tribunal de commerce, les notaires, huissiers commissaires-priseurs, les juges et greffiers des tribunaux civils actuels sont concernĂ©s par ce texte, qui s’applique Ă  eux aussi, pas seulement Ă  ceux qui seront dĂ©signĂ©s Ă  partir de maintenant, quils doivent explicitement accepter cette dĂ©cisions sous peine d’ĂȘtre considĂ©rĂ©s comme dĂ©missionnaires.

Le membre de la Commune, délégué à la justice,

ARRÊTE :

Art. 1er. Les juges de paix, greffiers de justice de paix, les juges, greffiers et commis-greffiers du tribunal de commerce, les notaires, huissiers commissaires-priseurs, les juges et greffiers des tribunaux civils qui n’auront pas fait dans les vingt-quatre heures de la publication du prĂ©sent arrĂȘtĂ©, la dĂ©claration qu’ils continuent leurs fonctions et appliquent les dispositions lĂ©gales introduites dans la lĂ©gislation par la RĂ©volution du 18 mars, seront considĂ©rĂ©s comme dĂ©missionnaires, et il sera pourvu Ă  leur remplacement dans le plus bref dĂ©lai.

Art. 2. Les dĂ©clarations mentionnĂ©es en l’article 1er du prĂ©sent arrĂȘtĂ©, devront ĂȘtre faites Ă  la dĂ©lĂ©gation de la justice, place VendĂŽme, 13.

Paris, le 24 avril 1871.

Le membre de la Commune délégué à la justice.

EugĂšne PROTOT.

Démission du délégué à la sûreté générale et débat sur la question du secret des prisonniers

Les dĂ©saccords sur les pratiques de la prĂ©fecture de police, appelĂ©e par son dĂ©lĂ©guĂ© ex-prĂ©fecture de police, s’amplifient. Le 14 avril,  pour « empĂȘcher tout acte arbitraire ou attentatoire Ă  la libertĂ© individuelle Â», la Commune avait imposĂ© l’obligation d’ĂȘtre informĂ©e des arrestations et que les perquisitions et arrestations soient faites uniquement par les autoritĂ©s compĂ©tentes. Hier elle a mis en place une commission de trois membres pour visiter les prisons, faire des enquĂȘtes sur l’état des dĂ©tenus et s’informer de la cause de leur dĂ©tention. Le citoyen Rigault demande que la Commune revienne sur ce vote, au moins en ce qui concerne les individus emprisonnĂ©s au secret, ne voyant personne, sinon il menace de donner sa dĂ©mission.

La Commune doit-elle accepter que des prisonniers puissent ĂȘtre mis au secret ? Est ce que la visite de trois membres de la Commune  dans les cellules oĂč les prisonniers sont au secret pour leur demander depuis combien de temps ils sont arrĂȘtĂ©s, s’ils ont Ă©tĂ© interrogĂ©s dans le dĂ©lai lĂ©gal compromet la sĂ»retĂ© publique et l’instruction d’une affaire ?

Le maintien du secret tant dĂ©criĂ© par tous ces hommes durant l’Empire pose question. Pour certains le secret reste immoral, une torture morale substituĂ©e Ă  la torture physique, odieuse et immorale qui doit ĂȘtre supprimĂ©.  Pour d’autres, dans la situation de guerre, il n’est  pas possible qu’une instruction puisse se faire sans le secret.

Sans formellement trancher sur le secret, la commission de contrĂŽle est maintenue par 24 voix contre 17.

Le citoyen RAOUL Rigault donne donc sa démission de délégué à la sûreté générale, il est remplacé par le citoyen Cournet, et les citoyens Rigault et Ferré sont nommés membres de la commission de sûreté.

Elie Reclus, 44 ans, journaliste

Nous jouissons depuis ce matin d’un nouveau prĂ©fet de police, au moins en apparence, car tout porte Ă  croire que l’illustre Raoul Rigaud, qui est maintenant avec son collĂšgue FerrĂ© dans le comitĂ© de sĂ»retĂ© gĂ©nĂ©rale, continuera d’ĂȘtre le chef rĂ©el de la police, Ă  cĂŽtĂ© et sous le nom du citoyen Cournet, un bon jovial garçon du RĂ©veil qui, poursuivi plusieurs fois pour dĂ©lit de presse, ne semblait pas devoir ĂȘtre jamais appelĂ© Ă  la triste fonction de mettre lui-mĂȘme les gens en prison.

La sĂ©ance, qui paraĂźt avoir Ă©tĂ© orageuse, est extrĂȘmement intĂ©ressante, Elle se rĂ©pĂšte chaque fois que les libĂ©raux montent au gouvernement. Elle se rĂ©pĂšte chaque fois que les rĂ©volutionnaires prendront le pouvoir Ă  un moment de troubles et de guerre civile. DĂšs qu’ils sont arrivĂ©s les nouveaux venus pensent : « il est plus commode de faire comme les autres !»

Télégraphes

Le directeur gĂ©nĂ©ral des lignes tĂ©lĂ©graphiques nommĂ© le 29 mars  Alfred PAUVERT Ă©tait un ancien salariĂ© de l’administration du tĂ©lĂ©graphe  licenciĂ© pour motif disciplinaire. Depuis son installation, il a rĂ©ussi Ă  faire repartir l’activitĂ©, malgrĂ© la fuite de la plupart des cadres et personnels qualifiĂ©s. Une Ă©cole de tĂ©lĂ©graphie pour remĂ©dier insuffisance de personnel a Ă©tĂ© crĂ©e dĂšs le 3 avril et le 15 avril il pouvait annoncer la rĂ©ouverture de quinze bureaux de tĂ©lĂ©graphie privĂ©e. Aujourd’hui ils sont complĂ©tĂ©s par 19 autres bureaux en ville et 9 dans les forts et sur les champs de bataille.

Suppression des bons de pain

Face aux rĂ©clamations qui ont Ă©tĂ© portĂ©es, les Ă©lus de la Commune  ont dĂ©cidĂ© qu’à partir du 1er mai prochain, les bons de pain seront supprimĂ©s, et seront remplacĂ©s par des cartes personnelles; cartes qui ne seront soumises qu’à un contrĂŽle hebdomadaire, et qui supprimeront les queues journaliĂšres que sont obligĂ©s de faire les intĂ©ressĂ©s Ă  la dĂ©livrance de secours.

Du cÎté des Clubs

Salle Valentino, 251 rue Saint Honoré

La cĂ©lĂšbre salle de bal est aussi un lieu de rĂ©union pouvant accueillir jusqu’à 1200 personnes, s’y sont exprimĂ©s au cours des annĂ©es toute sorte d’orateurs, comme Bakounine, Cabet, Louis  Blanc, et aussi le premier banquet des femmes socialistes en dĂ©cembre 1848. Il a Ă©tĂ© le siĂšge du modĂ©rĂ© Club de la DĂ©livrance. Elle est rĂ©guliĂšrement utilisĂ©e tout au long de la Commune pour diverses rĂ©unions.

Louise Milliet Ă  FĂ©lix Milliet

Lundi 24 avril

Cher pĂšre

[
] Monsieur Delbrouck et un autre monsieur avec un laissez-passer de la Commune se sont rendus Ă  Versailles pour tĂącher de faire entendre raison Ă  ces imbĂ©ciles de ruraux, mais avec des crĂ©tins pareils il n’y a pas de conciliation possible ; des gendarmes les ont arrĂȘtĂ©s, si on avait trouvĂ© ce laisser passez de la Commune, ils auraient Ă©tĂ© fusillĂ©s sur-le-champ, heureusement qu’il l’avaient mĂąchĂ© et jetĂ© en boulettes, ils sont restĂ©s plus de 24 heures sans manger, on leur a fait faire je ne sais combien de lieues Ă  pied conduits entre des gendarmes comme des malfaiteurs, ils Ă©taient insultĂ©s tout le long du chemin, les Versaillais faisaient semblant de les prendre pour des espions et criaient : « Voyez, ont-ils l’air assez brigand, assez canaille Â». Si ce n’est pas ignoble, quand nous racontions cela Ă  ces pauvres blessĂ©s du Luxembourg ils Ă©taient indignĂ©s, surtout le brave Lazergues, il en pleurait de rage.

Quand ils parlent de Monsieur Delbrouck et de Paul, c’est avec un enthousiasme et une vĂ©nĂ©ration, tous donneraient leur vie pour eux. Enfin Monsieur Delbrouck, non sans peine, a pu accomplir sa mission et parler aux ruraux, mais je crois que cela aura fait autant d’effet que s’il avait parlĂ© Ă  une bĂ»che. Si l’on pouvait donc fusiller toute cette assemblĂ©e ! Il paraĂźt qu’ils vont  demander des secours aux Prussiens, cela ne m’étonne pas, ils sont bien assez canailles pour cela. En tout cas ce n’est pas Ă  nous Ă  rien cĂ©der, nous romprons plutĂŽt que de plier. Lorsque les paĂŻens voulaient forcer les chrĂ©tiens a adorer leur Dieu ils leur demandaient d’adresser une petite priĂšre Ă  Jupiter, c’était bien peu de chose et cependant ceux-ci prĂ©fĂ©raient la mort, ils avaient la fois, la conviction. Nous aussi nous avons la nĂŽtre. Nous voulons la RĂ©publique, les royalistes de Versailles veulent nous l’escamoter, nous faire adorer leur fĂ©tiche, un roi, nous prĂ©fĂ©rons la mort ; nous ne sommes plus dupes de leurs paroles hypocrites, et nous ne nous laisserons plus tromper, comme nous l’avons Ă©tĂ© par les hommes du 4 septembre. Quand l’on voit le courage de nos gardes nationaux, on dĂ©plore que faute de chefs capables on n’ai pas su tirer parti des immenses ressources que nous possĂ©dions, que de mal on aurait pu faire aux Prussiens !




De quel droit Ă  l’AssemblĂ©e viendrait-elle se mĂȘler des affaires de Paris, ce troupeau d’oies n’a rien fait si ce n’est du mal, la Commune, elle, a brĂ»lĂ© la guillotine, elle a fait des dĂ©crets, ayant toujours en vue l’amĂ©lioration physique et morale du peuple. Les ruraux fusillaient leurs prisonniers. La commune a arrĂȘtĂ© des curĂ©s, le beau malheur ma foi ! Maintenant au moins Ă  chaque prisonnier que les ruraux fusilleront, la Commune fusillera trois curĂ©s, c’est bien honnĂȘte car 3 calotins ne valent pas un garde national.

On a rĂ©quisitionnĂ© les curotins de Saint-Jacques. Brigitte et Madeleine en ont vu qui traversaient l’église, tout effarĂ©s, il s’étaient dĂ©guisĂ©s en hommes avec des moustaches postiche et des culottes (tu penses si elles se pouffaient de rire), ils gardaient leur gibus sur la tĂȘte pour cacher leur tonsure, avec ça ils avaient un cigare Ă  la bouche et une dame au bras.




..

 Ta fille qui t’aime de tout son cƓur Louise Millet

En bref

 â–  Dans la matinĂ©e une dĂ©lĂ©gation de la garde nationale a hissĂ© le drapeau rouge avec une certaine solennitĂ© au fronton du palais de la Bourse. Monsieur Johannard a prononcĂ© Ă  cette occasion un discours Ă  la suite duquel la musique de la garde nationale a exĂ©cutĂ© la Marseillaise. La mĂȘme dĂ©lĂ©gation c’est ensuite transportĂ©e Ă  la Mairie du 2e arrondissement, oĂč le drapeau communal a Ă©galement Ă©tĂ© arborĂ© pour la premiĂšre fois. Un certain nombre de spectateurs ont saluĂ© cette solennitĂ© locale des cris de « Vive la rĂ©publique et Vive la commune ! Â»

 â–  Les visites des boutiques et des appartements occupĂ©s par les  rĂ©fractaires continuent. Le dĂ©sarmement se fait, avec des voitures Ă  bras et jusqu’à un omnibus rĂ©quisitionnĂ©s qui sont remplis de fusils de sabre et d’objets d’équipement, escortĂ©s d’un groupe de gardes nationaux. Les opĂ©rations s’accomplissent sans rĂ©sistance mais devant nombre de curieux.

 â–  MusĂ©es du Louvre. L’administration dĂ©ment les insinuations, produites dans un journal et rĂ©pĂ©tĂ©es par d’autres, d’aprĂšs lesquelles des tableaux du Louvre seraient vendus Ă  Londres. Elle ne peut pas savoir sous quelle appellation des tableaux sont prĂ©sentĂ©s Ă  la vente dans la ville de Londres ; ce qu’elle sait et affirme, c’est que les collections du Louvre sont intactes, qu’elles sont prĂ©servĂ©es des dangers de la guerre, respectĂ©es et protĂ©gĂ©es.

 â–  Montmartre est devenu un observatoire des combats, de la fumĂ©e qui se lĂšve d’AsniĂšres, de Neuilly et du Mont-ValĂ©rien. Il y a des cantines, des dĂ©bits du vin, on y trouve des longues-vues.

Nouvelles du Havre

La municipalitĂ©, pour conserver les voix des ouvriers, a envoyĂ© trois des ses membres en mission Ă  Paris et Versailles  « pour chercher par tous les moyens possibles Ă  faciliter le rĂ©tablissements de la concorde Â». Ils sont reçus aujourd’hui au MinistĂšre de la guerre par quatre membres de la commission exĂ©cutive de la Commune, qui rappellent les termes du Manifeste du 19 avril.

Elisabeth Dmitrieva-Tomanivsky (plus connue sous le nom d’Elisabeth Dmitrieff) à Hermann Jung

Paris le 24 avril 1871

Cher monsieur

Il est impossible d’écrire par la poste, les communications sont interrompues, tout tombe entre les mains des Versaillais. Serailler qui vient d’ĂȘtre nommĂ© Ă  la Commune et qui va bien, a fait parvenir sept lettres Ă  Saint-Denis, et pourtant il paraĂźt, qu’elles n’ont pas Ă©tĂ© reçues Ă  Londres. Je vous avais envoyĂ© un tĂ©lĂ©gramme de Calais et une lettre de Paris, mais depuis, malgrĂ© toutes mes recherches et informations, je n’ai plus dĂ©couvrir quelqu’un qui se rendre Ă  Londres. Comment se peut-il, que vous restiez lĂ  Ă  ne rien faire, quand Paris va pĂ©rir Ă  cause de cela ? Il faut agiter Ă  tout prix la province, qu’elle vienne Ă  notre secours. La population parisienne se bat hĂ©roĂŻquement  (en partie), mais on ne comptait jamais ĂȘtre abandonnĂ© comme cela. Pourtant jusqu’à prĂ©sent nous gardons toutes nos positions, Dombrowski se bat bien et Paris est rĂ©ellement rĂ©volutionnaire. Les vivres ne manquent pas. Vous savez, je suis pessimiste et ne vois rien en beau, je m’attends donc Ă  mourir un de ces jours sur une barricade. On s’attend Ă  une attaque gĂ©nĂ©rale. Je crois, moi, que tout dĂ©pend de la chance.

Je suis trĂšs malade, j’ai une bronchite et la fiĂšvre. Je travaille beaucoup, nous soulevons toutes les femmes de Paris. Je fais des rĂ©unions publiques, nous avons instituĂ© dans tous les arrondissements des comitĂ©s de dĂ©fense dans les mairies mĂȘmes et en outre un comitĂ© central, le tout pour organiser l’Union des femmes pour la dĂ©fense de Paris et les soins aux blessĂ©s. Nous nous mettons en rapport avec le gouvernement, je crois que l’affaire marchera, mais que de temps perdu et quelle peine cela m’a donnĂ© ! Il faut que je parle tous les soirs, que j’écrive beaucoup et ma maladie s’empire. Si la commune triomphe, notre organisation de politique deviendra sociale, nous formerons des sections internationales. L’idĂ©e prend trĂšs bien, en gĂ©nĂ©ral la propagande internationale que je fais pour dĂ©montrer comme quoi tous les pays ainsi que l’Allemagne sont tous Ă  la veille de la rĂ©volution sociale, cette propagande-lĂ  est fort goĂ»tĂ©e des femmes, nous avons jusqu’à 3-4000 femmes Ă  ces rĂ©unions. Le malheur c’est que je suis malade et qu’il n’y a personne pour me remplacer. La commune marche bien, seulement au commencement on a fait beaucoup de fautes. Cluseret a Ă©tĂ© nommĂ© il y a 15 ou 20 jours malgrĂ© toute notre propagande, mais Malon dĂ©jĂ  s’arrache les cheveux de ne pas m’avoir Ă©coutĂ©,. Un de ces jours, Cluseret sera arrĂȘtĂ©.

On a pas fait Ă  temps le manifeste paysan, je crois qu’il n’a pas Ă©tĂ© fait du tout, et cela encore malgrĂ© tout ce que 
.. et moi avons pu dire. Le comitĂ© central n’avait pas rendu tout de suite ses pouvoir, il y a eu des histoires qui ont affaibli des partis. Mais depuis, tout s’organise plus fermement. Je crois que l’on fait ce qu’on peut. Je ne puis le dire trop, de crainte que les « beaux yeux Â» de Monsieur Thiers viennent inspecter ces lignes, car c’est encore une question si le porteur de ces lignes, rĂ©dacteur suisse de BĂąle, qui m’a apportĂ© des nouvelles de l’internationale parviendra sain et sauf Ă  Londres. Je suis sans argent, si vous avez reçu le mien tĂąchez de me l’envoyer avec quelqu’un, mais non par la poste, cela n’arriverait pas. Comment allez-vous, je pense Ă  vous tous quand j’en ai le temps, ce qui arrive rarement, du reste. Que fait Jenny ? Si la position de Paris n’était aussi critique qu’elle l’est j’aurais bien aimĂ© que Jenny soit ici, il y a tant Ă  faire.

Lise

PS : je vois peu Malon et LĂ©o Frankel chacun de son cĂŽtĂ© nous sommes trĂšs occupĂ©s

En débat

L’AssemblĂ©e de la Commune de Paris est attentive aux atteintes aux libertĂ©s, comme en tĂ©moignent ses dĂ©cisions concernant la dĂ©lĂ©gation Ă  la SĂ»retĂ© gĂ©nĂ©rale et Ă  la Cour Martiale. Arthur Arnould est particuliĂšrement critique sur ces questions.

Ancien employĂ© Ă  l’Assistance Publique, il devient journaliste, et son opposition Ă  l’Empire lui valut plusieurs condamnations. Intervenant rĂ©gulier dans plusieurs clubs rĂ©volutionnaires, il a Ă©tĂ© Ă©lu Ă  la Commune le 26 mars dans le IVĂšmme et le VIIIĂšme arrondissement.

Tribune

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] Le secret a Ă©tĂ© maintenu. Je proteste Ă©nergiquement. Le secret est quelque chose d’immoral. C’est la torture morale substituĂ©e Ă  la torture physique. Eh bien, au nom de notre bonheur, il faut dĂ©cider immĂ©diatement qu’en aucun cas le secret ne sera maintenu. MĂȘme au point de vue de la sĂ»retĂ©, le  moyen de communiquer existe toujours : nous avons tous Ă©tĂ© mis au secret sous l’Empire, et pourtant nous sommes parvenus, non seulement Ă  communiquer avec le dehors, mais nous avons fait insĂ©rer des articles dans les journaux mĂȘme.

Il y a lĂ  une question de moralitĂ© : je le rĂ©pĂšte, nous ne pouvons ni ne devons maintenir le secret non seulement le secret mais l’instruction doit ĂȘtre publique. J’insiste Ă  ce sujet, et j’en fais l’objet d’une proposition formelle.

Je ne comprends pas des hommes qui ont passĂ© toute leur vie Ă  combattre les errements du despotisme, je ne comprends pas, dis-je, ces mĂȘmes hommes, quand ils sont au pouvoir, s’empressant de tomber dans les mĂȘmes fautes. De deux choses l’une : ou le secret est une chose indispensable et bonne, ou elle est odieuse. Si elle est bonne, il ne fallait pas la combattre, et si elle est odieuse et immorale, nous ne devons pas la maintenir. [
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Les arguments [pour maintenir le secret] sont absolument les mĂȘmes que ceux qu’on prĂ©sentait en faveur de la torture. Mais sans la torture nous ne pouvons, disaient les juges, jamais obtenir l’aveu du coupable ! On a aboli la torture et on a obtenu l’aveu des accusĂ©s
.il faut des garanties : mais vous serez obligĂ©s de vous en rapporter au juge qui sera chargĂ© de l’instruction, c’est toujours l’arbitraire. Il n’y a qu’une façon juste de rĂ©soudre les questions : c’est d’en revenir aux principes. Il y a quelque chose de bien fĂącheux, c’est quand on a tenu un drapeau pendant toute sa vie de changer la couleur de ce drapeau en arrivant au pouvoir. Il en est toujours de mĂȘme, dit-on dans le public. Eh bien ! nous rĂ©publicains dĂ©mocrates socialistes, nous ne devons pas nous servir des moyens dont se servaient les despotes.

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Source: Contretemps.eu