Mars 20, 2021
Par Contretemps
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À l’occasion des 150 ans de la Commune de Paris, Contretemps publie du 18 mars au 4 juin une lettre quotidienne rĂ©digĂ©e par Patrick Le Moal, donnant Ă  voir ce que fut la Commune au jour le jour

***

L’essentiel de la journĂ©e

La rue est tranquille, on se promĂšne au soleil, les magasins sont ouverts, les usines fonctionnent, malgrĂ© les barricades qui sont Ă©rigĂ©es un peu partout. Le ComitĂ© central de la Garde Nationale est suffisamment sĂ»r de la situation qu’il publie le texte suivant :

Comité central de la Garde Nationale

Les habitants limitrophes des grandes voies de communication servant au transport des vivres pour l’alimentation de Paris sont invitĂ©s Ă  disposer leurs barricades de maniĂšre Ă  laisser la libre circulation des voitures.

Les Ă©lections Ă  la Commune de Paris se tiendront le mercredi 22 mars !

Partout est affichĂ© et publiĂ© l’appel aux Ă©lections municipales dĂ©cidĂ© la veille.

Le Comité central de la Garde Nationale,

Considérant :

Qu’il y a urgence de constituer immĂ©diatement l’administration communale de la ville de Paris,

ARRÊTE :

1° Les élections du conseil communal de la ville de Paris auront lieu mercredi prochain, 22 mars.

2° Le vote se fera au scrutin de liste et par arrondissement.

Chaque arrondissement nommera un conseiller par chaque vingt mille habitants ou fraction excédante de plus de dix mille.

3° Le scrutin sera ouvert de 8 heures du matin à 6 heures du soir. Le dépouillement aura lieu immédiatement.

4° Les municipalitĂ©s des vingt arrondissements sont chargĂ©es, chacune en ce qui la concerne, de l’exĂ©cution du prĂ©sent arrĂȘtĂ©.

Un avis ultérieur indiquera le nombre de conseillers à élire par arrondissement.

HĂŽtel-de-Ville, ce 19 mars 1871.

InformĂ©s des longs Ă©changes entre le ComitĂ© central et les maires et dĂ©putĂ©s, le ComitĂ© des Vingt arrondissements, l’Internationale, qui siĂšgent en permanence ou presque, adjurent le ComitĂ© central de rester Ă  son poste jusqu’aux Ă©lections. En outre, dans les dĂ©bats, ils souhaitent que le ComitĂ© central prenne des mesures plus audacieuses et ne se contente pas d’organiser les Ă©lections, ils ont peur que ces apprentis de la politique se fassent rouler par les vieux renards de Versailles.

TĂ©moignage 

Gustave Lefrançais, 45 ans, instituteur, comptable

Il rapporte une discussion avec quelques membres du Comité de la Corderie :

« BientÎt arrive Malon, revenant de Bordeaux, Il nous apporte ses impressions de voyage. Elles ne sont pas gaies.

Il est persuadĂ© que, malgrĂ© le mĂ©pris qu’a dĂ©jĂ  soulevĂ© contre elle l’AssemblĂ©e des ruraux, la province n’appuiera pas le mouvement. La province redoute avant tout la reprise de la guerre dont elle ne veut Ă  aucun prix. De grands malheurs sont Ă  craindre.

En nous racontant ces choses, l’émotion le gagne Ă  ce point qu’un sanglot vient Ă  l’interrompre.

MalgrĂ© ces sombres prĂ©visions, comme la situation –voulue et amenĂ©e par le gouvernement Thiers et consorts – ne peut plus ĂȘtre Ă©vitĂ©e et que la RĂ©publique peut en mourir, le mieux, nous semble-t-il, est d’y faire face.

Nous dĂ©cidons en consĂ©quence d’appuyer le ComitĂ© Central de toutes nos forces.

Une dĂ©lĂ©gation est nommĂ©e pour porter cette rĂ©solution Ă  l’HĂŽtel de Ville Â».

*

Du cĂŽtĂ© des Ă©tudiants, les ardeurs d’hier se sont attĂ©nuĂ©es. Les jeunes bourgeois de l’École polytechnique s’étaient affirmĂ©s contre le ComitĂ© Central. Aujourd’hui une motion prĂ©conisant aux troupes versaillaises de se rĂ©unir et de quitter Paris « en ordre militaire » a Ă©tĂ© repoussĂ©e Ă  une voix, mais le refus de servir d’intermĂ©diaire est encore plus nettement repoussĂ© : les  polytechniciens restent dans l’expectative.

Les maires continuent à faire pression pour gérer la ville à la place du Comité Central

La pression des maires continue malgrĂ© l’absence d’accord lors des longs Ă©changes de la veille. Ce matin, le maire Bonvalet et deux adjoints sont venus pour prendre possession de l’HĂŽtel-de-Ville. Ils affirment que les dĂ©putĂ©s vont demander aujourd’hui les franchises municipales, et que les nĂ©gociations avec l’assemblĂ©e ne peuvent aboutir si l’administration de Paris n’est pas remise aux maires. Ils ont confirmĂ© par une affiche cet engagement Ă  demander Ă  l’AssemblĂ©e l’élection des chefs de la Garde Nationale et d’un conseil municipal.

Comme la discussion s’engage avec les membres du ComitĂ© central prĂ©sents, Bonvalet dĂ©clare qu’il n’est pas venu pour ce type d’échange, mais pour prendre possession de l’HĂŽtel-de-Ville, et il s’en va. Cette raideur qui ressemble fort Ă  une menace confirme la volontĂ© des maires de refuser le pouvoir acquis par le peuple hier, et ainsi de les livrer Ă  la rĂ©action majoritaire Ă  l’AssemblĂ©e Nationale.

Versailles s’organise contre Paris

À Versailles, l’affolement rĂšgne, les fonctionnaires arrivĂ©s de Paris, terrorisĂ©s, rĂ©pandent la peur. On s’inquiĂšte de la possibilitĂ© d’insurrections en province. Certains parlent de s’éloigner de Paris, de se rĂ©fugier Ă  Bourges, car l’armĂ©e n’apparaĂźt pas fiable face aux gardes nationaux insurgĂ©s.

TĂ©moignage

Martial Senisse, 20 ans, maçon  limousin

« Ce matin, j’ai pris le train Ă  huit heures pour me rendre Ă  Versailles. Dans le train, il y avait beaucoup de soldats qui voudraient bien retrouver leurs officiers lĂ -bas. En gare des Batignolles, le train a Ă©tĂ© fouillĂ© par un bataillon de fĂ©dĂ©rĂ©s et deux prĂȘtres ont Ă©tĂ© descendus de force du wagon.
A Versailles, Ă  la gare des Chantiers, ce sont des policiers qui nous ont fouillĂ©. Ceux qui n’ont pu dire ce qu’ils venaient faire ont Ă©tĂ© refoulĂ©s sur Paris. Moi, j’ai montrĂ© mon laissez-passer et un policier a dit : service du ChĂąteau. Tout le monde s’est Ă©cartĂ©.

J’ai à peine reconnu Versailles. Il y a de la foule dans les rues, des tentes sur les avenues, des sentinelles partout



Une imprimerie a Ă©tĂ© installĂ©e dans le ChĂąteau, rue des RĂ©servoirs, juste en face de l’appartement
.. et tous les soirs, de sa fenĂȘtre, Elise voit les policiers suivre les typographes quand ils sortent de leur travail.

Il paraĂźt qu’à Versailles tout le monde a peur. On dit que les fĂ©dĂ©rĂ©s vont attaquer la ville. Â»

C’est dans la salle du thĂ©Ăątre que le prĂ©sident GrĂ©vy inaugure la session de l’AssemblĂ©e Nationale par un long rĂ©quisitoire qui flĂ©trit cette « criminelle insurrection », qui dĂ©nonce le « gouvernement factieux qui se dresse en face de la souverainetĂ© nationale ».

Les dĂ©putĂ©s de Paris sont lĂ . Ils ne font pas de dĂ©claration collective, mais dĂ©posent individuellement plusieurs projets de loi. Un texte prĂ©sentĂ© par ClĂ©menceau vise Ă  convoquer Ă  bref dĂ©lai les Ă©lecteurs de Paris, un autre projette d’accorder Ă  la Garde Nationale l’élection de ses chefs. De son cĂŽtĂ© MilliĂšre propose d’ajourner les Ă©chĂ©ances commerciales Ă  six mois. Tous demandent l’examen de ces lois dans l’urgence.

Extrait du compte rendu de la séance du 20 mars

Ernest Picard, le Ministre de l’IntĂ©rieur du gouvernement Thiers :

« s’il s’agissait uniquement de savoir si Paris doit avoir un conseil municipal Ă©lu, je ne viendrais pas contredire la proposition de l’honorable M ClĂ©menceau. Mais il y a dans Paris une insurrection trĂšs grave




.

Est-il possible, dans une telle situation, de faire des Ă©lections sous la prĂ©sidence des inconnus qui demandent pour Paris une autoritĂ© issue du suffrage universel ?


. En ce moment, nous n’avons qu’une chose Ă  faire : fermer la plaie ouverte, et ce ne sera pas possible en acceptant une demande d’urgence qui signifierait qu’on peut, Ă  titre de transaction, dans les circonstances actuelles, faire des Ă©lections Ă  Paris (applaudissements) Â»

AprĂšs dĂ©bat, l’urgence est votĂ©e, mais pas les lois, le gouvernement veut gagner du temps car il a dĂ©cidĂ© dĂšs ce moment de « fermer la plaie ouverte Â» comme dit Picard.

Les monarchistes et tous les conservateurs qui attendent leur heure se coalisent aujourd’hui avec Thiers contre la RĂ©volution, pour constituer une armĂ©e vigoureuse contre le peuple de Paris.

Si l’élection d’un nouveau conseil municipal demandĂ©e par les Ă©lus parisiens est retardĂ©e, quelques dĂ©cisions sont prises immĂ©diatement :

– la nomination d’une commission de 15 membres dĂ©lĂ©guĂ©s par l’assemblĂ©e, qui permet au gouvernement d’agir au nom de l’AssemblĂ©e sans la mettre dans la confidence ;

– l’état de siĂšge est dĂ©clarĂ© Ă  Versailles et dans tout le dĂ©partement.

Les administrations, les ministùres sont vides : il n’y a plus de gouvernement dans Paris

Ce matin, on constate partout que l’armĂ©e, le Gouvernement, l’Administration se sont Ă©vaporĂ©s en deux nuits et une journĂ©e.

Thiers, qui pense que ces prolĂ©taires sans Ă©ducation politique, sans administration, sans argent, ne peuvent pas « conduire leur barque », que les rĂ©volutionnaires n’auront rien de plus pressĂ© que de s’entre-dĂ©chirer, a dĂ©cidĂ© de les abandonner Ă  eux-mĂȘmes, en provoquant l’arrĂȘt subit de tous les rouages sociaux, qui peut conduire trĂšs vite Ă  la misĂšre et Ă  la faim.

Pour rĂ©pondre Ă  la levĂ©e en masse des parisien-ne-s, le gouvernement a pris une dĂ©cision inĂ©dite : il a donnĂ© l’ordre Ă  tous les fonctionnaires, administrateurs et employĂ©s de tout grade de dĂ©mĂ©nager en hĂąte et de se transporter avec leur outillage administratif, et surtout avec leurs caisses, Ă  Versailles, sous peine de rĂ©vocation. Aucune dĂ©cision de cet ordre n’avait Ă©tĂ© prise dans les villes occupĂ©es par les Prussiens.

L’HĂŽtel-de-Ville est Ă©vacuĂ©. Il n’y a personne non plus Ă  la PrĂ©fecture de police, dans tous les ministĂšres. Les bureaux sont nettoyĂ©s et propres, sans aucun objet de quelque valeur, tout a Ă©tĂ© emportĂ©. L’hĂŽtel des postes est vide, plus de timbres, de griffes, plus de lettres ni de tĂ©lĂ©grammes. Dans les mairies, les registres, les cachets, les caisses ont eux aussi disparu, rendant tout acte de mariage, de testament ou autre, alĂ©atoire. Les dirigeants  des bureaux de bienfaisance ont emportĂ© les caisses avec l’argent qu’elles contenaient, mais les indigents restent, les milliers de sourds, d’aveugles, de paralytiques, de rhumatisants, toute la population infirme et malade, affamĂ©e qui vit de la charitĂ© publique. L’intendance militaire a abandonnĂ©, sans un sou, six mille malades dans les hĂŽpitaux et les ambulances trĂšs dĂ©sorganisĂ©s par les absences de grands professeurs, mĂ©decins et chirurgiens. Tout ce qui permet la vie quotidienne est dĂ©traquĂ©, la voirie, l’éclairage, l’organisation des Halles et des MarchĂ©s, jusqu’aux cimetiĂšres. Plus de douaniers dans les octrois, plus de percepteurs. De nombreux professeurs de l’AcadĂ©mie, de l’institut sont partis eux aussi. Les tribunaux sont vides, de la Cour de Cassation Ă  la plus humble salle de la justice de paix.

Il n’y plus de gouvernement dans Paris, plus de police ni de policiers, plus de magistrats ni de procĂšs, plus d’huissiers ni de poursuites, les propriĂ©taires s’enfuient abandonnant les immeubles aux locataires.

Le Comité central organise la vie quotidienne

Le Comité central pare au plus pressé pour que la vie continue, que les fonctions indispensables soient assurées malgré ce sabotage. Il faut tout réorganiser.

Envoyer des dĂ©lĂ©guĂ©s ne suffit pas pour faire fonctionner cette Ă©norme machine Ă©tatique, puisque la plupart des employĂ©s ont abandonnĂ© leurs postes. L’élan est formidable : on vient spontanĂ©ment de partout au ComitĂ© central, les comitĂ©s d’arrondissement fournissent du personnel aux mairies, les principaux services sont rĂ©organisĂ©s en un clin d’Ɠil par des hommes de bon sens et appliquĂ©s.

Le mĂȘme jour, le ComitĂ© prend des dĂ©cisions importantes pour les parisien-ne-s. Il suspend la vente des objets engagĂ©s au Mont-de-PiĂ©tĂ©, proroge d’un mois les Ă©chĂ©ances de commerce, et interdit aux propriĂ©taires de congĂ©dier leurs locataires jusqu’à nouvel ordre, toutes dĂ©cisions qui soulagent les 150 000 parisiens menacĂ©s d’expulsion, de faillite et de poursuites judiciaires.

Il annonce que la solde sera versée réguliÚrement aux gardes.

La solde des gardes nationaux et la Banque de France

Une autre question urgente devait ĂȘtre elle aussi rĂ©glĂ©e aujourd’hui : le paiement des trente sous quotidiens aux trois cent mille gardes nationaux. Il a Ă©tĂ© dĂ©cidĂ© la veille au soir d’aller les chercher Ă  la Banque de France.

La Banque de France fait exception, elle n’a pas quittĂ© Paris pour aller Ă  Versailles. La raison en est simple, elle ne pouvait techniquement le faire, il aurait fallu des dizaines, peut-ĂȘtre cent fourgons pour vider les caves et les coffres de l’or, des billets, des titres et des documents qu’ils contiennent. En outre la Banque n’avait pour se dĂ©fendre que 130 hommes mal armĂ©s. Elle est donc restĂ©e Ă  Paris, avec tout son personnel et sa direction.

Aujourd’hui, Varlin et Jourde, Ă  six heures du soir, ont Ă©tĂ© reçus par le gouverneur de la Banque de France, M. Rouland, un personnage plein de morgue. Il attendait leur visite !

Il leur a dĂ©clarĂ© qu’il ne juge pas les Ă©vĂ©nements, car la Banque de France, « au lendemain de tous les changements de pouvoir, a dĂ» venir au nouveau. La Banque de France ne fait pas de politique. Vous ĂȘtes un gouvernement de fait. La Banque vous donne aujourd’hui un million. Veuillez seulement mentionner dans votre reçu que cette somme a Ă©tĂ© rĂ©quisitionnĂ©e pour le compte de la ville Â».

Varlin et Jourde ont donc quittĂ© ce soir la Banque avec un million en billets de banque qui ont Ă©tĂ© rĂ©partis grĂące Ă  quelques dĂ©vouĂ©s entre les officiers-payeurs : Ă  dix heures, la solde se distribuait dans tous les arrondissements.

Le Journal Officiel paraßt sous le contrÎle du Comité central

C’est aujourd’hui qu’est paru le premier numĂ©ro du « Journal Officiel de la rĂ©publique français Â» depuis que trois bataillons de la Garde nationale et plusieurs journalistes ont pris possession des locaux. Parmi eux, Barberet, Lebeau et VĂ©sinier, Floriss Piraux et Paul Vapereau qui ont immĂ©diatement remplacĂ© la rĂ©daction habituelle, appelĂ©e par le gouvernement Ă  Versailles pour y Ă©diter un autre journal officiel sous la responsabilitĂ© du gouvernement Thiers. La nouvelle Ă©quipe s’est mise aussitĂŽt au travail et a permis la publication aujourd’hui des deux Ă©ditions, celle du matin et celle du soir.

Elles comprennent comme d’habitude une partie officielle qui publie, outre les actes habituels comme les successions en dĂ©shĂ©rence, les dĂ©cisions des tribunaux rassemblĂ©es par le MinistĂšre de la justice, les cours de la Bourse, les dĂ©clarations et dĂ©cisions du ComitĂ© central de la Garde Nationale. Dans la partie non officielle, on trouve des avis des ministĂšres et diverses informations et dĂ©clarations signĂ©es individuellement, des extraits de presse, des faits divers, des nouvelles de l’étranger, des programmes culturels, et d’autres textes, comme par exemple une proposition du citoyen Mottu pour la prise en charge par les mairies des               loyers des trois derniers trimestres, et un long article d’information sur le royaume de SuĂšde et de NorvĂšge. L’édition du soir publie en outre un feuilleton en Ă©pisodes d’EugĂšne Sue, « Jeanne et Louise Â». Comme l’entreprise qui le publie est et reste privĂ©e[1], les Ă©ditions publient Ă©galement des annonces et des publicitĂ©s payantes.

L’édition du matin (grand format deux pages) est vendue 15 centimes, l’édition du soir datĂ©e du lendemain (format plus petit sur 4 pages) est vendue 5 centimes. Les deux Ă©ditions du jour publient une adresse aux dĂ©partements signĂ©e des dĂ©lĂ©guĂ©s au Journal Officiel, Barberet et Lebeau :

AUX DÉPARTEMENTS

Le peuple de Paris, aprĂšs avoir donnĂ©, depuis le 4 septembre, une preuve incontestable et Ă©clatante de son patriotisme et de son dĂ©vouement Ă  la RĂ©publique ; aprĂšs avoir supportĂ© avec une rĂ©signation et un courage au-dessus de tout Ă©loge les souffrances et les luttes d’un siĂšge long et pĂ©nible, vient de se montrer de nouveau Ă  la hauteur des circonstances prĂ©sentes et des efforts indispensables que la patrie Ă©tait en droit d’attendre de lui.

Par son attitude calme, imposante et forte, par son esprit d’ordre rĂ©publicain, il a su rallier l’immense majoritĂ© de la garde nationale, s’attirer les sympathies et le concours actif de l’armĂ©e, maintenir la tranquillitĂ© publique, Ă©viter l’effusion du sang, rĂ©organiser les services publics, respecter les conventions internationales et les prĂ©liminaires de paix.

Ils espĂšrent que toute la presse reconnaĂźtra et constatera son esprit d’ordre rĂ©publicain, son courage et son dĂ©vouement, et que les calomnies ridicules et odieuses rĂ©pandues depuis quelques jours en province cesseront.

Les dĂ©partements, Ă©clairĂ©s et dĂ©sabusĂ©s, rendront justice au peuple de la capitale, et ils comprendront que l’union de toute la nation est indispensable au salut commun.

Les grandes villes ont prouvĂ©, lors des Ă©lections de 1869 et du plĂ©biscite, qu’elles Ă©taient animĂ©es du mĂȘme esprit rĂ©publicain que Paris, les nouvelles autoritĂ©s rĂ©publicaines espĂšrent donc qu’elles lui apporteront leurs concours sĂ©rieux et Ă©nergique dans les circonstances prĂ©sentes et qu’elles les aideront Ă  mener Ă  bien l’Ɠuvre de rĂ©gĂ©nĂ©ration et de salut qu’elles ont entreprise au milieu des plus grands pĂ©rils.

Les campagnes seront jalouses d’imiter les villes, la France tout entiĂšre, aprĂšs les dĂ©sastres qu’elle vient d’éprouver, n’aura qu’un but : assurer le salut commun.

C’est là une grande tñche, digne du peuple tout entier, et il n’y faillira pas.

La province, en s’unissant Ă  la capitale, prouvera Ă  l’Europe et au monde que la France tout entiĂšre veut Ă©viter toute division intestine, toute effusion de sang.

Les pouvoirs actuels sont essentiellement provisoires, et ils seront remplacé par un conseil communal qui sera élu mercredi prochain, 22 courant.

Que la province se hĂąte donc d’imiter l’exemple de la capitale en s’organisant d’une façon rĂ©publicaine, et qu’elle se mette au plus tĂŽt en rapport avec elle au moyen de dĂ©lĂ©guĂ©s.

Le mĂȘme esprit de concorde, d’union, d’amour rĂ©publicain, nous inspirera tous. N’ayons qu’un espoir, qu’un but : le salut de la Patrie et le triomphe dĂ©finitif de la RĂ©publique dĂ©mocratique, une et indivisible.

Les délégués au JOURNAL OFFICIEL.

Nouvelles du Havre

Le Journal du Havre Ă©crit :

« une bande de factieux appartenant Ă  aucun parti, si ce n’est Ă  celui du dĂ©sordre et du pillage, vient, aprĂšs avoir ensanglantĂ© les rues de Paris, de se rendre maĂźtre par un coup de surprise, de la capitale Â».

Toute la journĂ©e la foule se presse Ă  la gare Ă  l’arrivĂ©e des trains de Paris pour avoir des nouvelles.

Le soir, le sous-prĂ©fet fait afficher la premiĂšre DĂ©pĂȘche tĂ©lĂ©graphique par laquelle Thiers veut tenir la province informĂ©e des Ă©vĂ©nements parisiens, qui indique que le gouvernement et ses soldats font tout pour « comprimer la sĂ©dition 
 et dominer les Ă©vĂ©nements Â»

Le 20 mars, le conseil gĂ©nĂ©ral demande aux municipalitĂ©s du dĂ©partement de Seine InfĂ©rieure de s’opposer Ă  la rĂ©volte de Paris et de sa population.

« Une partie de la population parisienne n’a pas craint de s’insurger contre l’autoritĂ© de l’AssemblĂ©e nationale que nous venons de nommer ; le reste a laissĂ© faire.

D’épouvantables assassinats viennent d’ĂȘtre commis. Paris est au pouvoir de l’émeute.

L’AssemblĂ©e et le gouvernement sont rĂ©unis Ă  Versailles.

La France est lasse de subir les révolutions de Paris et entend que sa volonté soit enfin obéie.

Au nom du suffrage universel, de la liberté et de la dignité de la France méconnus, le conseil général proteste.

Il invite les maires et les habitants du dĂ©partement Ă  n’exĂ©cuter d’autres ordres que ceux du gouvernement de l’AssemblĂ©e nationale et Ă  se grouper avec confiance autour de leurs reprĂ©sentants dĂ©partementaux, rĂ©solus Ă  prendre, avec le concours des autoritĂ©s municipales, toutes les mesures qu’exigerait le respect de la loi et de la volontĂ© nationale. Â»

Sur les 50 conseillers généraux, 43 signent la déclaration

En bref, dĂ©cisions du jour :

– remise en marche de toutes les administrations

– suspension de la vente des objets engagĂ©s au Mont-de-piĂ©tĂ©

– prorogation d’un mois des Ă©chĂ©ances de commerce

– interdiction aux propriĂ©taires, jusqu’à nouvel ordre, de congĂ©dier les locataires

– publication du Journal Officiel sous responsabilitĂ© du ComitĂ© central

– rĂšglement de la  solde des Gardes Nationaux par la Banque de France

 

En dĂ©bat : Le peuple ouvrier de Paris prend en main la capitale, seulement la capitale ?

Dans la capitale abandonnée par le gouvernement, le pouvoir ou plus simplement la gestion des activités indispensables à la vie quotidienne sont prises en charge immédiatement.

Cette capacitĂ© spontanĂ©e Ă  oser faire fonctionner les administrations, alors que bon nombre de personnes qualifiĂ©es, ou censĂ©es l’ĂȘtre, sont parties est extraordinaire. Thiers pensait que la ville allait s’écrouler. C’était sans compter sur ce qui se faisait depuis des mois dans les quartiers populaires. Face Ă  l’incurie du gouvernement, aux difficultĂ©s du siĂšge, les parisien-nes rĂ©agissent immĂ©diatement, tou-tes ensemble pour trouver des solutions aux problĂšmes pratiques qui se posent. Iels n’attendent rien d’en haut, mais tout de leur activitĂ© !

Et ça marche. Iels dĂ©montrent qu’iels sont capables d’organiser par eux-elles mĂȘmes la vie quotidienne, en utilisant au mieux les compĂ©tences, les capacitĂ©s, sans attendre qu’un pouvoir politique s’impose.

Le ComitĂ© central joue le rĂŽle de centralisation Ă  ce moment, pas Ă  cause de la place qu’il a occupĂ© lors les journĂ©es des 18 et 19, mais parce qu’il est Ă  ce moment la seule organisation constituĂ©e et qui ait, sinon des intentions bien arrĂȘtĂ©es, du moins une audience, une autoritĂ©, une crĂ©dibilitĂ©. ComposĂ© de nouveaux venus, sans passĂ© ni prĂ©tentions politiques, peu soucieux des thĂ©ories politiques , il Ă©tait avant tout prĂ©occupĂ© de sauver la RĂ©publique, et de permettre une vie aussi normale que possible pour les parisien-nes, tout en prĂ©parant dans les meilleures conditions les Ă©lections municipales.

Ce faisant, compte tenu du rĂŽle de Paris dans les combats politiques  nationaux lors des rĂ©volutions passĂ©es, la limite municipale affichĂ©e est bien difficile Ă  ĂȘtre tenue.  Comme le gouvernement est parti, les ministĂšres vidĂ©s, ceux qui siĂšgent Ă  l’HĂŽtel de ville, en essayant de pallier Ă  ces absences, consciemment ou inconsciemment, deviennent le nouveau pouvoir. Lorsque le ComitĂ© central envoie des dĂ©lĂ©guĂ©s dans les ministĂšres et les services, aux finances, Ă  la guerre, comment peut-on dĂ©limiter ce qui relĂšve de l’ordre municipal et national ?

Par exemple, le ComitĂ© central, par la voix du « dĂ©lĂ©guĂ© du gouvernement au MinistĂšre de l’intĂ©rieur Â», dĂ©clare trĂšs officiellement qu’il est dĂ©cidĂ© Ă  respecter les conditions de la paix afin de « sauvegarder Ă  la fois de salut de la France rĂ©publicaine et de la paix gĂ©nĂ©rale ». N’est-il pas illusoire d’imaginer pouvoir Ă©viter de se poser la question du pouvoir national, qui est toujours lĂ , Ă  Versailles et dans tout le pays ? Est-ce possible de sortir de ces difficultĂ©s, de ces contradictions ?

Note

[1] Il appartenait à l’imprimerie Wittersheim.

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Source: Contretemps.eu