Mai 12, 2021
Par Contretemps
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À l’occasion des 150 ans de la Commune de Paris, Contretemps publie du 18 mars au 4 juin une lettre quotidienne rĂ©digĂ©e par Patrick Le Moal, donnant Ă  voir ce que fut la Commune au jour le jour

***

L’essentiel de la journĂ©e

Situation militaire

A l’ouest

La situation militaire de la Commune n’a pas changĂ© de Saint-Ouen Ă  Neuilly oĂč l’on se fusille sur place. Elle devient grave Ă  partir de la Muette. Les batteries versaillaises couvrent Passy d’obus, obligeant les habitants qui restent encore dans ces quartiers Ă  se rĂ©fugier dans leurs caves. Le Point-du-Jour est couvert de projectiles. En outre, les bombardements entament profondĂ©ment le rempart et les travaux d’établissement de batteries dans Boulogne leur permettent de commencer Ă  tirer sur le rempart avec des piĂšces de siĂšge de fort calibre.

Au sud

Les tirailleurs versaillais serrent le village d’Issy et occupent les tranchĂ©es entre le fort et celui de Vanves pour le couper de Montrouge.  Le fort de Vanves, sur lequel se concentrent tous les feux dirigĂ©s auparavant contre celui d’Issy, devient intenable, les Versaillais ont commencĂ© Ă  l’investir. Wroblewski, dans la nuit du 10 au 11, accourt Ă  la tĂȘte des 187e et 105e bataillons de la 11e lĂ©gion, Ă  quatre heures du matin, ils chargent Ă  la baĂŻonnette, les mettent en fuite, font des prisonniers, et replacent le fort dans nos mains. Dans la soirĂ©e du 11, les Versaillais tentent une nouvelle attaque formidable sur le fort de Vanves et sur le fort de Montrouge, sans succĂšs.

Communication du citoyen Noro, commandant du 22e bataillon

Un acte d’abominable fĂ©rocitĂ© vient encore de s’ajouter au bilan des bandes versaillaises et dĂ©masquer ces dĂ©fenseurs de l’ordre.

Aujourd’hui jeudi, 11 mai, Ă  quatre heures du matin, le 22e bataillon, Ă©garĂ© par un garde plus brave qu’expĂ©rimentĂ©, est tombĂ© en plein dans les postes versaillais. Accueilli par des feux de peloton trĂšs nourris, et pris entre deux murs et une barricade, on dut laisser huit blessĂ©s sur le terrain ; ces blessĂ©s ont Ă©tĂ© fusillĂ©s par les soldats du 64e de ligne, sauf un seul qui a eu le sang-froid nĂ©cessaire pour ne pas donner signe de vie.

Mais ce qui ajoute Ă  l’horreur de cette boucherie, c’est qu’une jeune femme, infirmiĂšre au bataillon, a Ă©tĂ© assassinĂ©e par ces misĂ©rables, tandis qu’elle donnait des soins Ă  un blessĂ©. Sa jeunesse, son dĂ©vouement, non plus que la croix de GenĂšve qu’elle portait sur la poitrine, n’ont pu trouver grĂące devant ces bandits.

Ces faits sont attestés par tous les officiers des compagnies du 22e bataillon.

Le chef du 22e bataillon, NORO.

Paris, le 11 mai.

Proclamation du Comité de salut public

Elle impute dans un style mĂ©lodramatique l’abandon du fort d’Issy Ă  la trahison, aux consciences achetĂ©es par l’or de la rĂ©action, parle d’un projet d’insurrection monarchique coĂŻncidant avec la livraison d’une porte dĂ©jouĂ©, dont les coupables sont arrĂȘtĂ©s. S’il y a eu bien des problĂšmes dans la gestion de l’action militaire, ils sont malheureusement loin d’ĂȘtre tous liĂ©s Ă  une trahison. En outre, la proclamation n’est pas explicite, annonce de vagues menĂ©es rĂ©actionnaires signalĂ©es Ă  la vigilance populaire. S’il est indispensable de surveiller les adversaires de la Commune dans Paris, qu’on vient de mettre en Ă©vidence par la dĂ©couverte d’une immense quantitĂ© de rubans tricolores, qui devaient servir de signe de ralliement aux partisans de Versailles, on ne peut expliquer les difficultĂ©s par ces agissements. Ce qui ronge aujourd’hui la Commune, dĂ©sagrĂšge ses instances, c’est avant tout la dĂ©fiance, l’HĂŽtel de Ville se dĂ©fie du ministĂšre de la guerre, qui se dĂ©fie du ComitĂ© central de la garde nationale, un fort se dĂ©fie de l’autre, etc. Semer et amplifier les germes de suspicion-division inutiles ne permet pas d’aborder les questions politico-militaires Ă  traiter toutes ensemble.

AU PEUPLE DE PARIS

Citoyens,

La Commune et la RĂ©publique viennent d’échapper Ă  un pĂ©ril mortel.

La trahison s’était glissĂ©e dans nos rangs. DĂ©sespĂ©rant de vaincre

Paris par les armes, la réaction avait tenté de désorganiser ses forces par la corruption. Son or, jeté à pleines mains, avait trouvé jusque parmi nous des consciences à acheter.

L’abandon du fort d’Issy, annoncĂ© dans une affiche impie par le misĂ©rable qui l’a livrĂ©, n’était que le premier acte du drame : une insurrection monarchique Ă  l’intĂ©rieur, coĂŻncidant avec la la livraison d’une de nos portes, devait le suivre et nous plonger au fond de l’abĂźme.

Mais, cette fois encore, la victoire reste au droit.

Tous les fils de la trame tĂ©nĂ©breuse dans laquelle la RĂ©volution devait se trouver prise, sont, Ă  l’heure prĂ©sente, entre nos mains.

La plupart des coupables sont arrĂȘtĂ©s.

Si leur crime est effroyable, leur chĂątiment sera exemplaire.

La cour martiale siĂšge en permanence. Justice sera faite.

Citoyens,

La RĂ©volution ne peut pas ĂȘtre vaincue ; elle ne le sera pas.

Mais il faut montrer au monarchisme que la Commune est prĂȘte Ă  tout plutĂŽt que de voir le drapeau rouge brisĂ© entre ses mains, il faut que le peuple sache bien aussi que de lui, de lui seul, de sa vigilance, de son Ă©nergie, de son union, dĂ©pend le succĂšs dĂ©finitif.

Ce que la rĂ©action n’a pu faire hier, demain elle va le tenter encore.

Que tous les yeux soient ouverts sur ses agissements.

Que tous les bras soient prĂȘts Ă  frapper impitoyablement les traĂźtres. Que toutes les forces vives de la RĂ©volution se groupent pour l’effort suprĂȘme, et alors seulement, le triomphe est assurĂ©.

A l’hîtel de ville, le 12 mai 1871.

Le Comité de salut public,

ANT. ARNAUD, E. EUDES, F. GAMBON, G. RANVIER

Six journaux interdits

Sont concernĂ©s par cette nouvelle interdiction l’Observateur, l’Univers, l’Étoile, l’Anonyme, le Spectateur, et le Moniteur universel, fondĂ© en 1789, il a Ă©tĂ© l’organe officiel du gouvernement Ă  partir de 1799, et mĂȘme le journal officiel de la rĂ©publique de 1848, puis celui de l’empire, avant la crĂ©ation en 1869 du Journal Officiel. Il Ă©tait spĂ©cialisĂ© dans la transcription de tous les dĂ©bats Ă  la Chambre.

Schoelcher arrĂȘtĂ©

Le citoyen Schoelcher a Ă©tĂ© arrĂȘtĂ© ce soir aux Tuileries. Il s’y trouvait en compagnie du citoyen Cernuschi. C’est un lieutenant de la garde nationale, le citoyen Barrois, qui a invitĂ© le dĂ©putĂ© Ă  le suivre Ă  l’ex-prĂ©fecture de police, sans mandat, sous prĂ©texte de « connivence avec l’ennemi ».

À Versailles 


À la sĂ©ance de l’AssemblĂ©e nationale, des questions sont posĂ©es Ă  M. Thiers, sur les bombardements de Paris et les refus de toute conciliation. Avec violence, Thiers refuse de rĂ©pondre Ă  ces questions qu’il qualifie de « tracasseries » et il offre Ă  l’AssemblĂ©e sa dĂ©mission si elle n’était point satisfaite.

Ce procĂ©dĂ© lui rĂ©ussit : la droite a peu de sympathie pour lui mais est incapable de lui trouver un remplaçant.

Un de ses partisans vient lire à la tribune le décret concernant la destruction de son hÎtel, et rallie la presque unanimité des suffrages.

LaĂŻcisation des Ă©coles

Le dĂ©lĂ©guĂ© Ă  l’Enseignement, Edouard Vaillant, ĂągĂ© de 31 ans, est un militant blanquiste qui a Ă©voluĂ© vers des positions socialistes rĂ©volutionnaires et a adhĂ©rĂ© Ă  l’Internationale en s’inscrivant Ă  sa section allemande de GenĂšve. Il a la volontĂ© de laĂŻciser l’école, tout en s’appuyant sur les enseignant-es, les groupes pĂ©dagogiques ayant proposĂ© des rĂ©formes importantes dans les annĂ©es prĂ©cĂ©dentes.

Comme il ne lui est pas possible de faire appel aux chambres syndicales d’instituteurs et institutrices qui n’existent pas, Vaillant s’appuie sur les municipalitĂ©s d’arrondissement, les initiatives locales.

Mais l’installation d’instituteurs-trices Ă  la place des frĂšres et sƓurs de l’école chrĂ©tienne ne se fait pas facilement. Il y a des rĂ©sistances.

Certains frĂšres refusent de quitter leur Ă©tablissement, comme les frĂšres de l’école de la rue Rollin[1], dans le Ve arrondissement, Ă  cĂŽtĂ© du PanthĂ©on. Jean Allemane, pour la Mairie, veut faire un exemple, il les menace s’il n’ont pas vidĂ© les lieux sous 10 minutes, de les « envoyer rĂ©parer les tranchĂ©es que vos amis versaillais pilonnent Â». L’ultimatum est efficace. Les fĂ©dĂ©rĂ©s peuvent alors pĂ©nĂ©trer dans l’établissement, ou rĂšgne une saletĂ© repoussante.

Pour l’utiliser, l’école doit ĂȘtre nettoyĂ©e de fond en comble, on y amĂ©nage des cabinets de toilette et une cantine scolaire. Elle est rouverte avec du personnel laĂŻque. Mais sur quatre cent Ă©lĂšves inscrits, seulement une cinquantaine se prĂ©sente.

Allemane leur adresse un discours :

« La Commune, mes petits amis, voudrait que tous les enfants fussent sains de corps et d’esprit, gĂ©nĂ©reux, aimant la vĂ©ritĂ©, la justice, dĂ©sirant ardemment l’égalitĂ© dans les devoirs comme dans les droits.

N’oubliez pas surtout, qu’à l’heure oĂč je vous entretiens de ces choses d’ordre si Ă©levĂ©, des milliers de citoyens affrontent la mort afin que votre part de bien-ĂȘtre soit augmentĂ©e, que l’instruction soit donnĂ©e Ă  tous, qu’il n’y ait plus d’injustices, de privilĂ©giĂ©s, que les forts, les puissants, n’écrasent plus les faibles.

Aimez donc la Commune comme elle vous aime
 Â»

Édouard Vaillant publie Ă©galement des circulaires gĂ©nĂ©rales.

BientĂŽt l’enseignement religieux aura disparu des Ă©coles de Paris.

Cependant dans beaucoup d’écoles reste, sous forme de crucifix,

madones et autres symboles, le souvenir de cet enseignement.

Les instituteurs et les institutrices devront faire disparaßtre ces objets, dont la présence offense la liberté de conscience.

Les objets de cet ordre qui seront en métal précieux seront inventoriés et envoyés à la Monnaie.

Dans le IVe arrondissement, les membres de la Commune publient une circulaire adressĂ©e aux familles de l’arrondissement, informant de leur dĂ©cision d’écarter les membres des congrĂ©gations religieuses des Ă©tablissements scolaires et de donner leur direction exclusivement Ă  des instituteurs et institutrices laĂŻques :

La somme des connaissances humaines est un fonds commun dans lequel chaque gĂ©nĂ©ration a le droit de puiser, sous la seule rĂ©serve d’accroĂźtre le capital scientifique accumulĂ© par les Ăąges prĂ©cĂ©dents au bĂ©nĂ©fice des gĂ©nĂ©rations Ă  venir.

L’instruction est donc de droit absolu pour l’enfant, et sa rĂ©partition un devoir impĂ©rieux pour la famille, ou, Ă  dĂ©faut, pour la sociĂ©tĂ©.

Seule, l’instruction rend l’enfant, devenu homme, rĂ©ellement responsable de ses actes envers ses semblables.

Comment, en effet, exiger l’observation des lois, si les citoyens n’en peuvent pas lire le texte ?

L’enseignement, nous le rĂ©pĂ©tons, est le premier devoir de la famille et de la sociĂ©tĂ©, si celle-lĂ  est impuissante Ă  y pourvoir.

Mue par ces principes indiscutables, la Commune de Paris organisera l’enseignement public sur les bases les plus larges possibles.

Mais elle a dĂ» d’abord veiller Ă  ce que, dĂ©sormais la conscience de l’enfant fĂ»t respectĂ©e, et rejeter de son enseignement tout ce qui pourrait y porter atteinte.

L’école est un terrain neutre, sur lequel tous ceux qui aspirent Ă  la science se doivent rencontrer et se donner la main.

C’est surtout dans l’école qu’il est urgent d’apprendre Ă  l’enfant que toute conception philosophique doit subir l’examen de la raison et de la science.

La Commune ne prĂ©tend froisser aucune foi religieuse, mais elle a pour devoir strict de veiller Ă  ce que l’enfant ne puisse Ă  son tour ĂȘtre violentĂ© par des affirmations que son ignorance ne lui permet point de contrĂŽler ni d’accepter librement.

Nous avons donc Ă©cartĂ© des Ă©coles publiques de l’arrondissement tous les membres des diverses congrĂ©gations religieuses qui, contrairement aux principes de libertĂ© de conscience et des cultes, affirmĂ©s par la RĂ©volution française, avaient Ă©tĂ© jusqu’alors investis du droit d’enseigner.

DĂšs aujourd’hui, ces Ă©coles seront exclusivement dirigĂ©es par des instituteurs et institutrices laĂŻques, et nous veillerons scrupuleusement, Ă  l’aide de frĂ©quentes inspections, Ă  ce que tout enseignement religieux, sans exception, en soit complĂštement banni.

Apprendre Ă  l’enfant Ă  aimer et Ă  respecter ses semblables ; lui inspirer l’amour de la justice ; lui enseigner Ă©galement qu’il doit s’instruire en vue de l’intĂ©rĂȘt de tous : tels sont les principes de morale sur lesquels reposera dĂ©sormais l’éducation communale.

A vous de nous aider de votre concours, comme vous pouvez compter sur le nĂŽtre, dans l’accomplissement de cette tĂąche utile et fĂ©conde.

Vive la RĂ©publique ! Vive la Commune !

Les membres de la Commune, délégués par le IVe arrondissement,

AMOUROUX, ARTHUR ARNOULD, A. CLÉMENCE, E. GÉRARDIN, G. LEFRANÇAIS.

Concert aux Tuileries au profit des veuves et des orphelins

Un grand nombre de personnes n’avait pu pĂ©nĂ©trer samedi dernier au concert du palais des Tuileries. Ce soir, ce sont trois grands concerts qui se sont tenus simultanĂ©ment dans la salle des marĂ©chaux, dans la galerie de Diane, et au thĂ©Ăątre des Tuileries, avec le concours de 300 exĂ©cutants d’orchestre et de l’élite des artistes parisiens. L’entrĂ©e aux premiĂšres est fixĂ©e Ă  5 francs ; les secondes Ă  2 francs.

La soirĂ©e dramatique et artistique est trĂšs brillante dans son organisation et son exĂ©cution. L’éclairage est splendide, non seulement Ă  l’intĂ©rieur, mais encore au dehors. Des verres de couleur rouge sont disposĂ©s partout dans les arbres et les massifs ; des lampions Ă©maillent les gazons et les bordures.

Dans la salle des MarĂ©chaux, Mlle Agar a Ă©lectrisĂ© l’auditoire en disant le Lion blessĂ© de Victor Hugo, avec le magnifique talent qu’on lui connaĂźt et le galbe si expressif qui donne encore du relief Ă  sa diction.

Mlle et M. Caillot du Théùtre-Lyrique, ont été vivement applaudis

Dans le duo du MaĂźtre de chapelle et l’air du Pardon de PloĂ«rmel.

On a encore entendu Mme Tesseire dans des chansonnettes amusantes ; M. Daubé dans un solo de violon ; M. Roussel de Méry, qui a redit ses vers populaires ; et enfin, Mme Bordas, qui a chanté deux chansons de circonstance, avec sa verve accentuée et communicative, et qui a été écrasée de bravos enthousiastes dans la Canaille, exigée et bissée avec frénésie. Cette piÚce est, en effet, remplie de philosophie populaire, et Mme Bordas la sent en véritable artiste.

Enfin l’orchestre, aprĂšs avoir jouĂ© par intermittences, a terminĂ© par la Marseillaise, dans toute sa splendeur musicale.

Rosa Bordas, 30 ans, chanteuse lyrique et populaire

AprĂšs avoir chantĂ© Ă  l’église, elle a commercĂ© Ă  donner des concerts dans le cafĂ© « rouge Â» de ses parents Ă  Monteux, dans le Vaucluse. Puis elle chanta dans le midi, grĂące au patronage de FrĂ©dĂ©ric Mistral.

Elle commence Ă  Paris en 1869 au grand concert parisien, acclamĂ© par le peuple. Elle se rend cĂ©lĂšbre en chantant La Canaille, aprĂšs le meurtre de Victor Noir, puis La Marseillaise, aprĂšs la dĂ©claration de guerre.

TĂ©moignage

Maxime Vuillaume, 27 ans, homme de lettres, journaliste, cofondateur du PĂšre DuchĂȘne

Dix heures du soir. Jardin rĂ©servĂ© des Tuileries, qu’on appelle toujours le jardin du Petit Prince. Nous nous promenons, Vermersch et moi. Foule Ă©norme
 Nous franchissons le portique du pavillon central, le pavillon de l’Horloge
..Un escalier au fond. Au bas, deux lions de marbre, la patte appuyĂ©e sur une boule. Et adossĂ©es aux lions, deux gentilles cantiniĂšres, chapeau Ă  plumes et corsage Ă  boutons Ă©tincelants, qui offrent, Ă  ceux qui passent prĂšs d’elles, une Ă©pingle, dont la tĂȘte porte un bonnet phrygien Ă©maillĂ© de rouge.

Nous piquons l’insigne à la boutonniùre. Les deux cantiniùres tendent une bourse.

– Pour nos blessĂ©s, citoyens !

Nous montons 
. Quelle foule ! La formidable haleine qui s’échappe de toutes ces bouches, la poussiĂšre que soulĂšvent ces milliers de semelles en perpĂ©tuelle agitation sur le parquet obscurcissent l’atmosphĂšre de la salle
.

Le rideau se lĂšve. Silence.
Sur la scĂšne, une forte femme. PĂ©plum blanc traĂźnant derriĂšre elle. Ceinture rouge Ă  la taille.

Cris. Hurlements. On trépigne. On bat des mains.

La femme chante. Son nom vole sur les banquettes. C’est la Bordas.

Elle dit, elle mugit le chant qui l’a dĂ©jĂ  rendue cĂ©lĂšbre. Au refrain, c’est le dĂ©lire. Toute la salle a repris en chƓur

c’est la Canaille,

eh bien, j’en suis !


 et c’est un spectacle empoignant. Tous les visages vont vers la Bordas. Tous les cƓurs battent sĂ»rement. Je n’oublierai jamais cette apparition. Sur le blanc pĂ©plum, comme une large tache de sang, le rouge du drapeau frangĂ© d’or. La chevelure Ă©talĂ©e sur les Ă©paules nues, la poitrine large, le bras solide et musclĂ©, la bouche grande ouverte et tordue, le regard fixĂ© lĂ -haut, comme dans une brutale extase


La Bordas, pendant qu’elle dit la Canaille, ne symbolise-t-elle pas, pour cette foule enfiĂ©vrĂ©e, attentive au moindre de ses gestes, l’armĂ©e des rĂ©voltĂ©s, l’armĂ©e de cette canaille hĂ©roĂŻque qui se bat lĂ -bas, par-delĂ  les remparts 

Des trĂ©pignements et des acclamations coupent ma rĂȘverie


La monnaie dirigée par la Commune

ZĂ©phirin Camelinat, 31 ans, ouvrier monteur en bronze, a Ă©tĂ© nommĂ© Ă  la tĂȘte de la Monnaie le 3 avril. Cet ancien animateur de la grĂšve des bronziers de 1867, ce membre de la chambre fĂ©dĂ©rale des sociĂ©tĂ©s ouvriĂšres, est l’un des responsables de l’Internationale en France.

À son arrivĂ©e comme directeur, il s’est heurtĂ© Ă  une opposition[2]. Il a commencĂ© Ă  rechercher le moyen d’amĂ©liorer les conditions de travail, pour Ă©liminer les vapeurs incommodantes s’échappant des creusets de fusion.

Il s’est entourĂ© d’hommes sĂ»rs, tous ouvriers bronziers et membres de l’Internationale, Murat (qui est membre de la Ligue RĂ©publicaine des droits de Paris fondĂ©e le 5 avril), Perrachon, LamperiĂšre chargĂ© du monnayage, Garnier contrĂŽleur des coins et poinçons. Ils travaillent tous pour un salaire infĂ©rieur Ă  ce que gagne un bronzier qualifiĂ©.

Pour recommencer Ă  battre monnaie, il faut de la matiĂšre premiĂšre.

Les premiÚres demandes à la Banque de France sont refusées.

C’est grĂące Ă  l’intervention du dĂ©lĂ©guĂ© Ă  la Banque de France, Charles Beslay, qu’il a fini par obtenir le 8 mai les lingots nĂ©cessaires pour la frappe des piĂšces de 5 francs. À des conditions draconiennes, les piĂšces devaient ĂȘtre livrĂ©es sous quatre jours et testĂ©es. Elles ont Ă©tĂ© livrĂ©es aujourd’hui, avec un titre de 900 milliĂšmes, contre 898 auparavant.

Mont-de-piĂ©tĂ© : premiers dĂ©gagements demain !

En exĂ©cution du dĂ©cret du 6 mai 1871, les quatre premiĂšres sĂ©ries des articles Ă  dĂ©livrer gratuitement par le Mont-de-piĂ©tĂ© ont Ă©tĂ© tirĂ©s au sort, le 11 mai 1871, dans la salle Saint-Jean, Ă  l’HĂŽtel de Ville, en sĂ©ance publique.

Objets à délivrer à partir du 12 mai 1871 :

1er lot. Objets engagés du 1er au 15 novembre inclus 1870.

2e lot. Objets engagés du 16 au 31 mars inclus 1870.

3e lot. Objets engagés antérieurement au 15 juin inclus 1869.

4e lot. Objets engagés du 1er au 15 mars inclus 1870.

NOTA. — Un second tirage de quatre nouvelles sĂ©ries aura lieu prochainement. Il sera annoncĂ© par affiches spĂ©ciales.

Elie Reclus, 44 ans, journaliste

Ce matin notre vieille bonne m’est arrivĂ©e, colĂšre et effarĂ©e : « Les fournisseurs m’ont dit dans le quartier de ces brigands de la Commune pour vider le Mont-de-PiĂ©tĂ©, vendre tout ce qu’il y a pour se faire quelque argent, et qu’ils vont voler comme cela les bons riches qui ont prĂȘtĂ© leur argent et les pauvres gens comme moi qui ont empruntĂ© sur gage. J’y ai une montre, un bracelet, un collier de quand j’étais riche, ça vaut 300 francs au moins. Ils vont me les vendre pour 30 ! Â» Madame Catherine a Ă©tĂ© riche un jour et par consĂ©quent elle se croit obligĂ©e de prendre le parti descendant

Versailles contre la Commune. J’ai expliquĂ© Ă  la bonne femme ce qui en Ă©tait, mais ne l’ai tranquillisĂ©e qu’à demi, elle tenait Ă  sa mauvaise humeur contre ces brigands. C’est chose admirable de voir comment l’ignorance aidant les calomnies, les mesures les plus raisonnables et les mieux intentionnĂ©es peuvent ĂȘtre travesties en leur contraire. 
 Catherine est furieuse parce qu’elle n’avait pas compris le premier mot de l’affaire, et malgrĂ© toutes mes explications, elle marmotte encore entre ses dents.

En bref

■   Les citoyens Bachelet (Pierre-Auguste-Etienne), ancien avouĂ© de la RĂ©publique, proscrit de dĂ©cembre 1851, Vernet (François) sont nommĂ©s juges de paix.

■   Les citoyens Gibot (Firmin-LĂ©onard) et Aubert (Paul) sont nommĂ©s commissaires-priseurs de la Commune de Paris.

■   Les pouvoirs confĂ©rĂ©s par l’ex-prĂ©fecture de police au citoyen Jules Vincent, pour la conservation des divers dĂ©pĂŽts bibliographiques, ont Ă©tĂ© confĂ©rĂ©s au nouveau directeur, le citoyen Elie Reclus, qui est investi, en outre, par la dĂ©lĂ©gation Ă  l’enseignement, de tous les pouvoirs nĂ©cessaires pour la rĂ©organisation radicale de la BibliothĂšque nationale.

■   Les municipalitĂ©s suburbaines devront fournir au ministĂšre de l’agriculture et du commerce, un Ă©tat de la population et de la consommation en farine de leurs communes.

■   La bienfaisance peut se passer du ministĂšre de la religion, qui l’a toujours considĂ©rĂ©e comme une aumĂŽne, alors que l’esprit de solidaritĂ© qui lie les rĂ©publicains la leur impose comme un devoir. Dans le IIIe arrondissement, suppression du bureau de bienfaisance et des maisons religieuses de secours au bĂ©nĂ©fice d’un bureau d’assistance communale qui assurera

– les dix fourneaux municipaux ;

– la pharmacie communale Ă©tablie rue du Vertbois, n° 40,

– la distribution des secours en nature ou en argent.

En débat

Tribune parue dans Le Prolétaire

Tribune des Ă©gaux : Aux membres de la Commune

Vous devez la vĂ©ritĂ© au peuple et vous ne la lui dites pas tout entiĂšre ; ne craignez pas d’avouer un Ă©chec ou de reconnaĂźtre une erreur ; le peuple pardonne tout, exceptĂ© le manque de franchise et la trahison ; l’inertie est plus fatale qu’un revers Ă  la cause de la RĂ©volution ; les monarchiens, en dissimulant et en employant des ficelles, sont dans leur rĂŽle ; quant Ă  vous, dĂ©daignez ces petits moyens et parlez au peuple de Paris le langage qui convient Ă  des hommes libres, dont la seule crainte est de retomber dans la servitude.
Rassurez les trembleurs qui redoutent un pillage imaginaire et faites-leur comprendre que vous ne les confondez pas avec les scĂ©lĂ©rats qui, non contents d’avoir vendu la France aux Prussiens, mettent le comble Ă  leur infamie en dĂ©chaĂźnant le flĂ©au de la guerre civile sur leur malheureuse patrie.
Mais, d’un autre cĂŽtĂ©, ne laissez pas s’éteindre, faute d’aliment, le feu sacrĂ©, et ne vous contentez pas de promettre au peuple l’avĂšnement du socialisme dans le mĂȘme style que les prĂȘtres promettent Ă  leurs adeptes les joies du paradis qu’ils ne manquent point d’ajourner au-delĂ  du trĂ©pas.
Les ennemis de la RĂ©volution calomnient vos actes et dĂ©nigrent vos intentions : mais vos amis trahissent la RĂ©publique par leur mutisme et leurs flagorneries plus ou moins intĂ©ressĂ©es.
Souffrez donc que je me charge d’un rĂŽle qui n’a jamais rapportĂ© ni honneurs ni profits Ă  ceux qui l’ont rempli consciencieusement.
Certaines rĂ©formes rĂ©clament le concours du temps ; d’autres, au contraire, peuvent s’exĂ©cuter, pour ainsi dire, instantanĂ©ment : il suffit pour cela d’un acte de volontĂ© ; on chasse un gouvernement parjure en quelques heures ; d’un trait de plume on supprime le budget des cultes, et il n’en coĂ»te pas plus pour accomplir cent autres rĂ©formes analogues. Qu’attendez-vous donc ? Puisqu’à ce jour vous n’avez mĂȘme pas exĂ©cutĂ© dans son intĂ©gritĂ© le programme qui avait servi de drapeau Ă  l’opposition constitutionnelle de l’empire. On dirait que vous distillez avec parcimonie et goutte Ă  goutte les mesures les plus utiles au peuple dans la crainte de chagriner trop vivement les gens de Versailles.

LA SOUVERAINETÉ DU PEUPLE

À l’exemple de tous les gouvernements qui se sont succĂ©dĂ© en France depuis la grande RĂ©volution, vous vous appuyez sur la souverainetĂ© du Peuple ; mais comme eux aussi, vous Ă©vitez de vous expliquer catĂ©goriquement sur ce sujet ; et, en rĂ©alitĂ©, l’application de ce principe se rĂ©duit, pour le Peuple, Ă  la facultĂ© de choisir ses maĂźtres. Le rĂ©gime rĂ©publicain, ainsi conçu, peut rĂ©jouir le cƓur de tous les aspirants Ă  une candidature quelconque : mais il doit laisser et il laisse, en effet, dans une profonde indiffĂ©rence la masse des Ă©lecteurs, qui ne retirent pas de ce nouveau pacte social les mĂȘmes avantages que leurs Ă©lus ; et c’est lĂ  ce qui explique l’état de torpeur dans lequel nous languissons depuis trois semaines, et qui ressemble furieusement Ă  une seconde Ă©dition du systĂšme Trochu. AssurĂ©ment, les citoyens clairvoyants ne se laisseront pas prendre au piĂšge ; mais ils sont perdus dans la masse indĂ©cise et flottante, pour qui l’intĂ©rĂȘt prĂ©sent est tout, et qui se dĂ©goĂ»tera inĂ©vitablement de la RĂ©volution, ainsi que nous l’avons dĂ©jĂ  vu tant de fois, si on ne lui montre, dans la RĂ©publique, que des dangers et des privations, sans qu’elle puisse en recueillir aucun avantage.
Tous les pouvoirs se sont attachĂ©s Ă  faire consacrer leur Ă©lection par le vote populaire, et tous sont tombĂ©s parce que tous ils avaient failli Ă  leur mission. L’origine d’un gouvernement n’en justifie pas les actes, et les rĂ©volutions successives que nous avons traversĂ©es sont la dĂ©monstration la plus Ă©clatante de ce principe « qu’il n’y a de lĂ©gal que ce qui est conforme Ă  l’intĂ©rĂȘt commun Â».
L’expĂ©rience nous prouve d’ailleurs que tous les hommes, Ă  trĂšs peu d’exceptions prĂšs qui confirment la rĂšgle, changent aussitĂŽt qu’ils arrivent au pouvoir et dĂ©tachent leur intĂ©rĂȘt privĂ© de l’intĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral, et cela souvent, sans qu’ils aient eux-mĂȘmes conscience de cette transformation. Il ne faut pas s’en Ă©tonner, et l’on aurait tort de leur en vouloir. L’homme qui s’est dĂ©saltĂ©rĂ© n’est plus dans les mĂȘmes dispositions de corps et d’esprit que lorsqu’il avait soif ; l’amant satisfait n’éprouve plus les mĂȘmes transports que lorsqu’il implorait les faveurs de sa maĂźtresse. C’est une loi aussi puissante que celle de la gravitation, Ă  laquelle les hommes ne sauraient se soustraire, et c’est pour cette raison que l’élection seule est impuissante Ă  faire triompher la RĂ©publique, si elle n’est pas entourĂ©e d’institutions propres Ă  assurer sa viabilitĂ©.
Le moyen le plus sĂ»r et le plus prompt d’asseoir un Ă©tat de choses raisonnable ne consiste donc pas uniquement dans la nomination par le peuple de ses mandataires, mais dans la discussion et dans le vote sur les lois. Hors de lĂ , il n’y a que chaos.
L’exercice de la souverainetĂ© doit ĂȘtre lui-mĂȘme subordonnĂ© Ă  certaines conditions ; car il importe que les dĂ©cisions rendues par le peuple soient Ă©clairĂ©es et ne portent point la marque de la surprise ou de l’entraĂźnement.
Le peuple a toujours le droit de revenir sur ses dĂ©cisions ; et l’on ne saurait admettre qu’il pĂ»t dĂ©crĂ©ter qu’un bĂąton n’a pas deux bouts et qu’un triangle a quatre cĂŽtĂ©s.
Les questions Ă  soumettre aux dĂ©libĂ©rations et Ă  la sanction populaire doivent ĂȘtre claires comme le soleil, ne contenir aucune Ă©quivoque, ĂȘtre Ă  la portĂ©e de toutes les intelligences, et ne renfermer qu’une proposition, se rĂ©duisant Ă  la simplicitĂ© d’un axiome, comme : le blanc est blanc, le noir est noir.

EXEMPLES : voulez-vous (oui ou non) ?

1°) Qu’à partir d’aujourd’hui toutes les lois soient basĂ©es sur le principe de l’utilitĂ© gĂ©nĂ©rale au lieu d’ĂȘtre faites au profit exclusif de quelques hommes ou de quelques castes ?

2°) Entretenir au taux de 
 des sĂ©nateurs ou autres fonctionnaires Ă  l’engrais ?

3°) Qu’une barrique de vin mĂ©diocre, qui coute 10 fr. de prix d’achat, paye le mĂȘme impĂŽt qu’une piĂšce de vin fin en coĂ»tant 1.000 ?

4°) Voter une subvention de plusieurs millions pour procurer Ă  quelques riches dĂ©sƓuvrĂ©s la satisfaction d’entendre chanter des opĂ©ras en italiens ?

5°) Qu’il soit interdit de travailler au-dessous d’un certain prix considĂ©rĂ© comme le minimum des plus pressants besoins ?

6°) Que le droit au superflu pour quelques-uns ne soit tolĂ©rĂ© qu’autant que le droit au nĂ©cessaire aura Ă©tĂ© garanti pour tous ?

7°) Que la justice soit rendue sans frai et sans perte de temps, par des arbitres et des juges Ă©lus, rĂ©vocables et responsables ?

8°) Que tous les fonctionnaires et agents publics soient responsables de leur gestion, dans leurs personnes et dans leurs biens ?

9°) Que tous les individus qui ont provoquĂ©, soutenu, votĂ© la guerre injuste d’agression contre la Prusse, soient astreints Ă  en payer les frais ?

10°) Qu’il en soit de mĂȘme de ceux qui aprĂšs avoir poussĂ© Ă  cette guerre, n’ont plus voulu la soutenir Ă  partir du jour oĂč la Prusse a eu mis les torts de son cĂŽtĂ©, aprĂšs la trahison de Sedan ?

11°) Id. des vampires qui ont spĂ©culĂ© sur la dĂ©tresse gĂ©nĂ©rale pendant l’investissement de Paris ?

12°) Id. des généraux et intendants qui ont trahi la France, extorqué les deniers publics, volé la ration du soldat, etc., etc.
Je n’ai voulu donner ici qu’un aperçu du parti que l’on pourrait tirer d’une institution qui a Ă©tĂ© consacrĂ©e du reste par la Constitution de l’an II.

Notes

[1]Faits relatés par Maurice Choury

[2]Informations recueillies par Michel Cordillot

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Source: Contretemps.eu