Avril 10, 2021
Par Contretemps
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À l’occasion des 150 ans de la Commune de Paris, Contretemps publie du 18 mars au 4 juin une lettre quotidienne rĂ©digĂ©e par Patrick Le Moal, donnant Ă  voir ce que fut la Commune au jour le jour

***

L’essentiel de la journĂ©e

Situation militaire

A l’ouest

Dombrowski a conquis en quelques jours tous ceux de la garde nationale qui l’on vu en action. Mais ailleurs, des bruits circulent contre cet Ă©tranger, cet inconnu. La Commission exĂ©cutive publie une dĂ©claration affirmant que cet homme de guerre est un « soldat dĂ©vouĂ© de la rĂ©publique universelle Â», chef de l’insurrection polonaise, tellement apprĂ©ciĂ© par Garibaldi que le gĂ©nĂ©ral Trochu avait refusĂ© de le laisser partir pour rejoindre l’armĂ©e des Vosges et l’avait emprisonnĂ©.

DĂšs sa nomination, cet homme jeune, de petite taille, Ă  l’uniforme modeste, a inspectĂ© les avant-postes au pas, sous la fusillade. Une sorte de bravoure froide au lieu des Ă©clats prĂ©cĂ©dents. L’officier se rĂ©vĂ©la bientĂŽt.

Le 9, pendant la nuit, avec deux bataillons de Montmartre, Dombrowski, accompagnĂ© de Vermorel, a surpris les Versaillais dans AsniĂšres, les en a chassĂ©s, s’est emparĂ© de leurs piĂšces et, du chemin de fer, avec les wagons blindĂ©s, il canonne de flanc Courbevoie et le pont de Neuilly. Son frĂšre a enlevĂ© le chĂąteau de BĂ©con qui commande la route d’AsniĂšres Ă  Courbevoie.

AsniĂšres

La Commune ne manque pas de moyens de dĂ©fense, voici venir les wagons blindĂ©s qui avaient rendu des services pendant le siĂšge prussien. La rĂ©paration et le rĂ©armement de plusieurs de ces wagons et d’une locomotive Ă©galement blindĂ©e est en cours.

Les bombardements ont continuĂ© sur l’ouest de la ville, sur les Champs-ÉlysĂ©es, deux gardes nationaux ont Ă©tĂ© tuĂ©s, trois autres ont eu les jambes broyĂ©es, et un officier a Ă©tĂ© blessĂ© par des Ă©clats d’obus.

Au sud

Dans la nuit, la canonnade a rĂ©sonnĂ© fortement du cĂŽtĂ© des forts du sud. Des points Ă©levĂ©s de la capitale, on distinguait les lumiĂšres produites par les dĂ©tonations des canons, qui se succĂ©daient avec rapiditĂ©. Ce spectacle sinistre a durĂ© environ deux heures; puis la canonnade s’apaisa peu Ă  peu.

Les troupes versaillaises ont essayĂ© de prendre les forts de Vanves et d’Issy, mais ils en ont Ă©tĂ© empĂȘchĂ©s par une rĂ©sistance Ă©nergique, et ont subit de fortes pertes, principalement causĂ©es par l’intervention de mitrailleuses amĂ©ricaines, dont on s’était jusque-lĂ  peu servi.

La défense dans Paris

La commission des barricades a adoptĂ© un plan de travaux de dĂ©fense Ă  construire dans Paris. Les travaux d’installation des barricades ont commencĂ© sous la direction du citoyen NapolĂ©on Gaillard pĂšre. Ce communiste Ă©galitaire, d’orientation babouviste, avait dĂ©jĂ  Ă©tĂ© membre de la commission des barricades du gouvernement de la dĂ©fense nationale issu du 4 septembre.

Elles sont Ă©levĂ©es Ă  l’intĂ©rieur de l’enceinte, sur le parcours de la route militaire, en face des diverses portes et sur diffĂ©rents points stratĂ©giques de Paris.

Ce ne sont plus, comme au 18 mars, d’informes amas de pavĂ©s, mais de solides retranchements constituant de vĂ©ritables redoutes Ă©tablies avec beaucoup d’art.

Faites avec de la terre amoncelĂ©e sur une hauteur de quatre mĂštres et une Ă©paisseur de six mĂštres, ces barricades, construites sur toute la largeur de la voie, sont  revĂȘtues extĂ©rieurement de sacs de terre; elles sont prĂ©cĂ©dĂ©es par un fossĂ© de deux mĂštres de profondeur et d’une largeur proportionnĂ©e au massif. L’aspect rĂ©ellement redoutable de ces barricades, Ă  l’édification desquelles on travaille avec activitĂ©, remplit de crainte les curieux qui viennent les contempler.

L’information arrive qu’une barricade monstre, gardĂ©e par un poste de 150 hommes, et munie de deux piĂšces de 7, a Ă©tĂ© Ă©levĂ©e Ă  la porte du chemin de fer de Sceaux.

Annonce dans le Cri du Peuple

Ordre du jour

Sous ce titre, nous publierons les actes d’hĂ©roĂŻsme de la garde nationale. Nous serons reconnaissant Ă  ceux de nos lecteurs qui voudront bien nous communiquer les hauts faits parvenus Ă  leur connaissance.

Le Journal Officiel de Versailles nous apprend que le gĂ©nĂ©ral Vinoy a Ă©tĂ© nommĂ© au grade suprĂȘme de la LĂ©gion d’Honneur considĂ©rant ses « anciens services «  et ses services pendant et depuis le siĂšge de Paris Â».

Que sont ces services ?

Avoir fusillé des étudiants à Saint Rémy.

Avoir mitraillé les bourgeois en décembre.

Avoir fusillĂ© la foule dĂ©sarmĂ©e le 22 janvier sur la place de l’HĂŽtel de ville de Paris.

Avoir signé la capitulation.

Avoir organisĂ© le coup d’état qui a Ă©chouĂ© le 18 mars.

Avoir fusillé des prisonniers désarmés désignés par lui, comme Duval et ses compagnons.

Décret instituant une pension pour les veuves et les enfants des citoyens morts pour la défense

C’est un dĂ©cret trĂšs important pour le peuple ouvrier de Paris que la Commune a adoptĂ© ce jour. Il annule en fait toutes les dispositions du code civil napolĂ©onien qui place la femme dans la totale dĂ©pendance de son Ă©poux sans s’occuper des droits et de la protection du conjoint survivant.

Toutes les femmes, mariĂ©s ou non, tous les enfants reconnus ou non vont avoir droit Ă  une pension, aprĂšs enquĂȘte qui Ă©tablira leurs droits. Sans attendre les conclusions de l’enquĂȘte qui Ă©tablira l’identitĂ© et la situation des familles des dĂ©funts, il est prĂ©vu que dans chaque municipalitĂ© il sera remis immĂ©diatement, comme secours provisoire, une somme de 50 francs Ă  toute personne qui peut avoir droit Ă  la pension instituĂ©e et qui se trouvera dans la nĂ©cessitĂ© de la rĂ©clamer.

La Commune de Paris,

Ayant adopté les veuves et les enfants de tous les citoyens morts pour la défense des droits du peuple,

DĂ©crĂšte :

Art. 1er. Une pension de 600 fr. sera accordĂ©e Ă  la femme du garde national tuĂ© pour la dĂ©fense des droits du peuple, aprĂšs enquĂȘte qui Ă©tablira ses droits et ses besoins.

Art. 2. Chacun des enfants, reconnus ou non, recevra, jusqu’à l’ñge de dix-huit ans, une pension annuelle de trois cent soixante-cinq francs, payable en douziùmes.

Art. 3. Dans le cas oĂč les enfants seraient dĂ©jĂ  privĂ©s de leur mĂšre, ils seront Ă©levĂ©s aux frais de la Commune, qui leur fera donner l’éducation intĂ©grale nĂ©cessaire pour ĂȘtre en mesure de se suffire dans la sociĂ©tĂ©.

Art. 4. Les ascendants, pĂšre, mĂšre, frĂšres et sƓurs de tout citoyen mort pour la dĂ©fense des droits de Paris, et qui prouveront que le dĂ©funt Ă©tait pour eux un soutien nĂ©cessaire, pourront ĂȘtre admis Ă  recevoir une pension proportionnelle Ă  leurs besoins, dans les limites de 100 Ă  800 fr. par personne.

Art. 5. Toute enquĂȘte nĂ©cessitĂ©e par l’application des articles ci-dessus sera faite par une commission spĂ©ciale, composĂ©e de six membres dĂ©lĂ©guĂ©s Ă  cet effet dans chaque arrondissement, et prĂ©sidĂ©e par un membre de la commune appartenant Ă  l’arrondissement.

Art. 6. Un comitĂ© composĂ© de trois membres de la Commune, centralisera les rĂ©sultats produits par l’enquĂȘte et statuera en dernier ressort.

Paris, le 10 avril 1871.

 

Des appels à l’organisation des citoyennes

Hier, le journal officiel publiait un article intitulĂ© « hĂ©roĂŻnes de la RĂ©volution Â», retraçant le grand rĂŽle des femmes ont jouĂ© dans tous les mouvements populaires, qui rappelle le rĂŽle de ThĂ©roigne dite de MĂ©ricourt, de Louise Audu, dite la reine des halles, et de Jeanne Lacombe au cours de la rĂ©volution française, la place hĂ©roĂŻque des femmes dans la lutte des barricades en juin 1848.

Cet article confirme qu’un grand nombre de femmes ont combattu dans les rangs de la garde nationale ces derniers jours, plusieurs d’entre elles ont Ă©tĂ© tuĂ©es ou blessĂ©es Ă   Neuilly. Il  signale, sans donner leur nom, une femme Ă©nergique dans les rangs du 61e bataillon qui a tuĂ© plusieurs gendarmes et gardiens de la paix ; une cantiniĂšre au plateau de ChĂątillon, restĂ©e avec un groupe de gardes nationaux, qui tirait, rechargeait sans interruption ; et la femme de l’un des gĂ©nĂ©raux de la Commune, la citoyenne Eudes.

Aujourd’hui un groupe de citoyennes a signĂ© un appel pour publication demain.

Appel aux citoyennes de Paris

Paris est bloquĂ©, Paris est bombardé 

Citoyennes, oĂč sont-ils nos enfants, et nos frĂšres, et nos maris ?
 Entendez-vous le canon qui gronde et le tocsin qui sonne l’appel sacrĂ© ?

Aux armes ! La patrie est en danger !


Est-ce l’étranger qui revient envahir la France ? Sont-ce les lĂ©gions coalisĂ©es des tyrans de l’Europe qui massacrent nos frĂšres, espĂ©rant dĂ©truire avec la grande citĂ©, jusqu’au souvenir des conquĂȘtes immortelles que depuis un siĂšcle nous achetons de notre sang et que le monde nomme libertĂ©, Ă©galitĂ©, fraternitĂ© ?


Non, ces ennemis, ces assassins du peuple et de la libertĂ© sont des Français !


Ce vertige fratricide qui s’empare de la France, ce combat Ă  mort, c’est l’acte final de l’éternel antagonisme du droit et de la force, du travail et de l’exploitation, du peuple et de ses bourreaux !


Nos ennemis, ce sont les privilĂ©giĂ©s de l’ordre social actuel, tous ceux qui toujours ont vĂ©cu de nos sueurs, qui toujours se sont engraissĂ©s de notre misĂšre


Ils ont vu le peuple se relever en s’écriant : « Pas de devoirs sans droits, pas de droits sans devoirs !
 Nous voulons du travail, mais pour en garder le produit


Plus d’exploiteurs, plus de maĂźtres !
 Le travail et le bien-ĂȘtre pour tous, — le gouvernement du peuple par lui-mĂȘme, — la Commune, vivre libres en travaillant, ou mourir en combattant !
 »

Et la crainte de se voir appelés au tribunal du peuple a poussé nos ennemis à commettre le plus grand des forfaits, la guerre civile !

Citoyennes de Paris, descendantes des femmes de la grande RĂ©volution, qui, au nom du peuple et de la justice, marchaient sur Versailles, ramenant captif Louis XVI, nous, mĂšres, femmes et sƓurs de ce peuple français, supporterons-nous plus longtemps que la misĂšre et l’ignorance fassent des ennemis de nos enfants, que pĂšre contre fils, que frĂšre contre frĂšre, ils viennent s’entre-tuer sous nos yeux pour le caprice de nos oppresseurs, qui veulent l’anĂ©antissement de Paris aprĂšs l’avoir livrĂ© Ă  l’étranger ?

Citoyennes, l’heure dĂ©cisive est arrivĂ©e. Il faut que c’en soit fait du vieux monde ! Nous voulons ĂȘtre libres ! Et ce n’est pas seulement la France qui se lĂšve, tous les peuples civilisĂ©s ont les yeux sur Paris, attendant notre triomphe pour, Ă  leur tour, se dĂ©livrer. Cette mĂȘme Allemagne, — dont les armĂ©es princiĂšres dĂ©vastaient notre patrie, jurant la mort Ă  ses tendances dĂ©mocratiques et socialistes,— est elle-mĂȘme Ă©branlĂ©e et travaillĂ©e par le souffle rĂ©volutionnaire ! Aussi, depuis six mois est-elle en Ă©tat de siĂšge, et ses reprĂ©sentants ouvriers sont au cachot ! La Russie mĂȘme voit pĂ©rir ses dĂ©fenseurs de la libertĂ© que pour saluer une gĂ©nĂ©ration nouvelle, Ă  son tour prĂȘte Ă  combattre et Ă  mourir pour la RĂ©publique et la transformation sociale !

L’Irlande et la Pologne, qui ne meurent que pour renaĂźtre avec une Ă©nergie nouvelle, — L’Espagne et l’Italie qui retrouvent leur vigueur perdue pour se joindre Ă  la lutte internationale des peuples, — l’Angleterre, dont la masse entiĂšre, prolĂ©taire et salariĂ©e, devient rĂ©volutionnaire par position sociale, — l’Autriche, dont le gouvernement doit rĂ©primer les rĂ©voltes simultanĂ©es du pays mĂȘme et des pouvoirs slaves, — cet entrechoc perpĂ©tuel entre les classes rĂ©gnantes et le peuple n’indique-t-il pas que l’arbre de la libertĂ©, fĂ©condĂ© par les flots de sang versĂ©s durant des siĂšcles a enfin portĂ© ses fruits ?

Citoyennes, le gant est jetĂ©, il faut vaincre ou mourir ! Que les mĂšres, les femmes qui se disent : « qu’importe le triomphe de notre cause, si je dois perdre ceux que j’aime ! » se persuadent enfin que le seul moyen de sauver ceux qui leur sont chers, — le mari qui la soutient, l’enfant en qui elle met son espoir, — c’est de prendre une part active Ă  la lutte engagĂ©e, pour la faire cesser enfin et Ă  tout jamais, cette lutte fratricide qui ne peut se terminer que par le triomphe du peuple, Ă  moins d’ĂȘtre renouvelĂ©e dans un avenir prochain !

Malheur aux mĂšres, si une fois encore le peuple succombait ! Ce seront leurs fils enfants qui paieront cette dĂ©faite, car pour nos frĂšres et nos maris, leur tĂȘte est jouĂ©e, et la rĂ©action aura beau jeu ! De la clĂ©mence, ni nous ni nos ennemis nous n’en voulons !


Citoyennes, toutes résolues, toutes unies, veillons à la sûreté de notre cause !

PrĂ©parons-nous Ă  dĂ©fendre et Ă  venger nos frĂšres ! Aux portes de Paris, sur les barricades, dans les faubourgs, n’importe ! soyons prĂȘtes, au moment donnĂ©, Ă  joindre nos efforts aux leurs ; si les infĂąmes qui fusillent les prisonniers, qui assassinent nos chefs, mitraillent une foule de femmes dĂ©sarmĂ©es, tant mieux ! le cri d’horreur et d’indignation de la France et du monde achĂšvera ce que nous aurons tentĂ© !
 Et si les armes et les baĂŻonnettes sont toutes utilisĂ©es par nos frĂšres, il nous restera encore des pavĂ©s pour Ă©craser les traĂźtres !


Un groupe de citoyennes

Le débat à propos du texte sur les échéances à la Commune

 Cette question est importante pour tous les Ă©tablissements de commerce d’industrie pour lesquels les prorogations successives des Ă©chĂ©ances Ă  payer, compte tenu de la guerre, du siĂšge plaçaient nombre d’entre eux dans des situations financiĂšres inextricables.

Une commission spĂ©ciale avait Ă©tĂ© chargĂ©e d’examiner les divers projets qui lui pourraient ĂȘtre prĂ©sentĂ©s Ă  ce sujet par les intĂ©ressĂ©s. Il y a en effet diverses propositions, dont celle du citoyen Beslay qui prĂ©conise la crĂ©ation d’un comptoir commercial pour liquider toutes les dettes en souffrance depuis l’entrĂ©e en guerre.  Son idĂ©e est d’étaler les remboursement sur trois ans au plus tout en permettant au crĂ©ancier un moyen de profiter immĂ©diatement de sa crĂ©ance, puisque son titre se trouve Ă©changĂ© contre un billet qui devient une monnaie courante.

La date de dĂ©cision sur cette question n’est pas encore fixĂ©e.

Paru dans le Cri du Peuple

Le peuple et la Commune

Le peuple de Paris est définitivement à la hauteur de sa tùche.

HĂ©roĂŻque pendant le siĂšge, la garde nationale, dans ces derniers combats, a Ă©tĂ© sublime d’enthousiasme et d’entrain.

La garde nationale, c’est-Ă -dire le peuple armĂ©, sauvera la RĂ©publique.

Elle est, du moins, capable de la sauver.

Car il y a des dangers encore, des Ă©cueils Ă  Ă©viter, des obstacles Ă  briser, et le devoir nous oblige Ă  crier bine haut que ces dangers sont rĂ©els, que ces Ă©cueils sont nombreux, et que ces obstacles sont terribles.‹Or comment vaincre ?

Il y a sur la brĂšche deux combattants : le peuple et la Commune. Eh bien, la victoire serait impossible, la dĂ©faite serait certaine, et quelle dĂ©faite ! Quel engloutissement ! S’il arrivait un jour que le Commune, quelque intrĂ©pide soit le peuple, quelque hĂ©roĂŻque qu’il puisse ĂȘtre, n’ait plus la force de planer au-dessus de cette intrĂ©piditĂ©, de cet hĂ©roĂŻsme.

La Commune, en un mot, comme les vieux rĂ©publicains de Rome, porte dans les plis de son Ă©charpe l’anĂ©antissement ou la rĂ©surrection.

Inutile donc de courir avec cette fiĂšvre Ă  la recherche des nouvelles de la lutte. Le vĂ©ritable champ de bataille n’est ni Ă  Neuilly, ni Ă  ChĂątillon : il est Ă  l’hĂŽtel de ville.‹Le jour oĂč la Commune, par ses dĂ©crets, ses dĂ©cisions, ses projets, son Ă©nergie aura vaincu Versailles, ce jour-lĂ , le dernier coup de chassepot sera facile Ă  donner dans ce ramassis de brigands et d’assassins vendus au plus offrant.

Eh bien, nous le disons hautement, la Commune, que nous voyons Ă  l’Ɠuvre, et dont nous connaissons le dĂ©vouement, la Commune n’a Ă  son service ni assez de tĂȘtes, ni assez de bras.

Soixante dix membres Ă  la Commune ! 
 C’est sur les Ă©paules de soixante dix hommes que nous jetons ce terrible fardeau de la plus terrible peut-ĂȘtre des situations historiques !

Ouvrons les yeux, citoyens.

Mais, dans les rangs du peuple, il y a une multitude Ă©nergique, dĂ©vouĂ©e, qu’a Ă©tĂ© obligĂ© d’y laisser le suffrage populaire ! Il y a des penseurs, des politiques, des administrateurs, des soldats. Nous en connaissons mille, dont la tĂȘte et le cƓur sont indispensables au pays.

Ceux-lĂ , le peuple vous y autorise au nom du salut public, prenez-les dans la foule. Adjoignez-les Ă  la Commune comme dĂ©lĂ©guĂ©s. Attachez-les Ă  l’administration, et, lorsque la Commune aura dĂ©cidĂ© une attaque, envoyez les, avec leur Ă©charpe, porter la nouvelle aux gĂ©nĂ©raux, et combattre ou mourir Ă  la tĂȘte des troupes.

Il y a l’intendance Ă  reconstituer, la garde nationale Ă  rĂ©organiser, les services Ă  rĂ©tablir, les canons Ă  retrouver, le pain Ă  rĂ©pandre, la misĂšre Ă  attĂ©nuer, la France Ă  refaire, la RĂ©volution Ă  sauver, quelque soit votre dĂ©vouement, vous n’ĂȘtes pas assez, ĂŽ rĂ©publicains, pour accomplir cette tĂąche.

Nous avons, parmi les Ă©lus de la Commune, bien des amis qui, au milieu de leurs prĂ©occupations, de leurs angoisses, de leurs labeurs, liront peut-ĂȘtre ces lignes Ă©crites au grondement des canons. Qu’ils les Ă©coutent ! 
 Elles sont l’écho des sentiments populaires.

Paris est avec eux, en attendant que la France les suive. Mais, au nom de la RĂ©publique, au nom de la RĂ©volution, de l’audace, de l’énergie ! Encore er toujours de l’énergie et de l’audace !

L’hĂ©roĂŻque peuple de Paris est Ă  la hauteur de son devoir, et, de par son hĂ©roĂŻsme, il demande que la Commune soit Ă  la hauteur de ce peuple. Car c’est la lutte suprĂȘme, Ă  la fin de laquelle il y a la rĂ©novation Ă©ternelle, ou l’effondrement dĂ©finitif. Le champ de bataille, encore une fois, est Ă  l’hĂŽtel de veille.

De l’énergie et de l’audace !


Sinon ce sera la débùcle 
 et une débùcle de cinquante ans.

Casimir Bouis

TĂ©moignage

Martial Sénisse, 20 ans, maçon limousin

Je suis restĂ© longtemps Ă  la fenĂȘtre ce matin. Il a beau faire soleil, ce lundi de PĂąques est triste.

Thoumieux est allĂ© passer la journĂ©e au Mouton Rouge mais je n’ai pas voulu l’accompagner. Je m’ennuie. A force de me rĂ©pĂ©ter que tout cela finira trĂšs mal, Elise a rĂ©ussi Ă  m’inquiĂ©ter. On sait maintenant que la commune de Limoges a Ă©tĂ© Ă©crasĂ©e et que les compagnons qui n’ont pas Ă©tĂ© arrĂȘtĂ©s se cachent dans la campagne. Je suis sans nouvelles du cousin RibiĂ©ras.

Ce soir, Thoumieux a voulu Ă  toutes forces que j’aille dĂźner avec lui. Nous avons rejoint Vuillaume2 dans un restaurant de la rue des Petits-champs. Il Ă©tait accompagnĂ© du colonel Rossel qui est le chef d’État-major. C’est un radical, un ami de Gambetta, et il nous dit :

– j’ai d’abord voulu venger la trahison de Metz. Je suis ici avec le peuple parce que le peuple est le seul Ă  n’avoir point capitulĂ© devant les prussiens. Je suis ici parce que je crois encore qu’avec le peuple il sera possible de chasser l’infĂąme gouvernement de Versailles, de dissoudre l’assemblĂ© odieuse, et de recommencer la guerre contre l’ennemi. Je suis ici parce que je suis un patriote. Je suis avec la RĂ©publique du peuple  contre la bourgeoisie dĂ©faitiste. Je suis avec les soldats du peuple contre ceux de mes camarades officiers qui consentent Ă  servir sous les ordres de ceux qui ont livrĂ© l’Alsace et la Lorraine et qui se dĂ©shonorent ainsi


En bref

La solde des artilleurs parisiens est élevée à 3 francs par jour, à comparer avec la rémunération des sergents de ville qui se battent contre Paris qui se monte à 10 francs.

L’Association gĂ©nĂ©rale des ouvriers tailleurs de Paris invite les citoyens et citoyennes qui ont pris part aux travaux d’habillement de la garde nationale Ă  venir chercher leur dividende, rĂ©parti au prorata de l’argent gagnĂ© par chacun. Un bureau spĂ©cial est ouvert Ă  la Bourse pour chacun des vingt arrondissements, Ă  partir de lundi, 10 avril, de huit heures du matin, Ă  cinq heures du soir.

Dans La Commune 

Nous parlions rĂ©cemment d’une pression exercĂ©e sans rĂ©sultat sur la compagnie du gaz, afin d’obtenir d’elle la suppression de l’éclairage dans Paris.

Ce que M. Thiers n’a pu obtenir de cette compagnie vient d’ĂȘtre demandĂ© Ă  une autre. Voici ce que nous lisons dans l’IndĂ©pendance Belge : «  A la demande de la compagnie du Nord, les transports de houille et de coke pour Paris sont suspendus jusqu’à nouvel ordre Â».

On oublie d’ajouter pour combien d’annĂ©es cette complaisante compagnie a obtenu la prolongation de son privilĂšge.

Gaston Da Costa continue son travail de contact entre Paris et Versailles suite au dĂ©cret sur les otages. Il a rĂ©unit une douzaine de prĂȘtres dĂ©tenus, leur a lu les lettres adressĂ©es Ă  Thiers, et l’abbĂ© Bertaux est dĂ©signĂ© pour les y porter, aprĂšs avoir signĂ© un engagement de revenir dans les trois jours. Da Costa s’engage de son cĂŽtĂ© Ă  le laisser en libertĂ© s’il s’acquitte loyalement de sa mission. Il est parti, escortĂ© jusqu’aux avant-postes de Saint-Denis par deux agents.

Nouvelles du Havre

Lors d’une nouvelle rĂ©union du ComitĂ© Central RĂ©publicain de SolidaritĂ© un nommĂ© Decaux demande qu’on s’organise Ă  l’instant pour combattre auprĂšs des frĂšres de Paris. Comme on l’invite Ă  la modĂ©ration, il rĂ©plique « nous en avons depuis 18 siĂšcles, de la modĂ©ration Â».

En levant la sĂ©ance, le prĂ©sident DĂ©tret conclut « attendez le signal de Paris vainqueur, vous verrez le bourgeois rentrer sous terre. Si demain Paris est vainqueur, nous marcherons pour l’aider Ă  500 que nous sommes Â»

Paru dans Le cri du peuple

Tous les blessĂ©s de l’armĂ©e de Versailles ont Ă©tĂ© Ă©vacuĂ©s sur le Havre.

Le gouvernement a fait appel Ă  tous les anciens services d’ambulance dont la reconstitution Ă©tait encore possible. Les blessĂ©s sont en grand nombre. Dans la seule journĂ©e du 7 avril, plusieurs gĂ©nĂ©raux ont Ă©tĂ© mis hors de combat. L’aide-de-camp de M. de Galiffet a reçu un Ă©clat d’obus Ă  la cuisse. Le gĂ©nĂ©ral Besson, qui commandait les troupes Ă  Courbevoie, a Ă©tĂ© tuĂ©; deux de ses aides-de-camp ont Ă©tĂ© blessĂ©s.Les gĂ©nĂ©raux Montaudon et PĂ©chot ont Ă©tĂ© blessĂ©s.

En dĂ©bat : un dĂ©cret rĂ©volutionnaire en faveur de l’union libre

Si le dĂ©cret sur la pension pour les veuves ne modifie pas en profondeur la situation de toutes les femmes, puisqu’il n’annule pas les dispositions iniques Ă  leur encontre dans toute la lĂ©gislation en vigueur, c’est une rupture trĂšs importante, Ă  effet immĂ©diat, pour toutes celles qui vivent en union libre. En outre il ne diffĂ©rencie pas les enfants, puisque reconnus ou non lĂ©galement, ils ont tous les mĂȘmes droits.

Il est une avancĂ©e importante vers le principe rĂ©volutionnaire de l’égalitĂ© absolue des Ă©poux dans le couple et la libertĂ© de toutes de vivre leur vie de couple comme iels l’entendent. Or un tiers des femmes vivent en union libre dans les quartiers ouvriers parisiens, oĂč la critique du mariage, mĂȘme civil, est dĂ©veloppĂ©e, oĂč des hommes et les femmes se rencontrent naturellement de maniĂšre libre en dehors des carcans des villes et villages dont iels proviennent.

Les avancĂ©es qu’avait initiĂ© la rĂ©volution française en reconnaissant le divorce par consentement mutuel ont rapidement Ă©tĂ© Ă©liminĂ©es, puisque la possibilitĂ© de divorce a tout simplement Ă©tĂ© supprimĂ©e en 1816 pour des raisons religieuses. Le Code NapolĂ©on a placĂ© les femmes cĂ©libataires et les Ă©pouses dans une condition juridique infĂ©rieure Ă  celle des hommes. La femme non mariĂ©e, mĂȘme majeure, ne peut faire partie du conseil de famille et exercer la tutelle sur d’autres membres en difficultĂ© de la famille. Elle ne peut ĂȘtre tĂ©moin dans les actes d’État-civil ni dans les actes privĂ©s.

La femme mariĂ©e est placĂ©e sous l’entiĂšre dĂ©pendance de son Ă©poux. Elle doit obĂ©issance Ă  son mari qui fixe le lieu du domicile conjugal, dispose Ă  sa guise des biens communs acquis pendant le mariage, a seul l’autoritĂ© parentale sur ses enfants. L’épouse doit demander l’autorisation Ă  son mari, qui peut donc s’y opposer, pour comparaĂźtre en justice, vendre, donner ou hypothĂ©quer ses biens personnels. Enfin ce code civil ne s’occupe pas des droits du conjoint survivant.

Accorder Ă  la veuve non mariĂ©e et aux enfants non reconnus par le dĂ©funt les mĂȘmes droits qu’à la veuve et aux enfants dits lĂ©gitimes (terme absent du dĂ©cret), sous rĂ©serve d’enquĂȘte sur le caractĂšre rĂ©el et continu de l’union contractĂ©e en dehors de toute intervention lĂ©gale, est une salutaire rupture pratique avec le code civil.

Comme le dit Victor Arnould, ce dĂ©cret en Ă©levant la femme au rang de l’homme, en la mettant, aux yeux de la loi et des mƓurs, sur un pied d’égalitĂ© civile absolue avec l’homme, se place sur le terrain de la morale vraie, et porte un coup mortel Ă  l’institution religioso-monarchique du mariage tel que nous le voyons fonctionner dans la sociĂ©tĂ© moderne.

Peut-ĂȘtre que ce dĂ©cret n’est pas un coup mortel Ă  l’institution du mariage, mais c’est un dĂ©fi jetĂ© aux prĂ©tendus principes d’une moralitĂ© toute de conventionnelle, pratiquĂ©e en dehors de toute Ă©galitĂ©, dans l’unique but de sauvegarder la propriĂ©tĂ©, un jalon dans la modification structurelle de la lĂ©gislation sur la famille.

Non ce n’est pas un dĂ©cret immoral, un encouragement au vice comme tous les rĂ©actionnaires vont s’empresser de dire, c’est un dĂ©cret de qui reconnaĂźt et officialise la libertĂ© des individus dans leur relation de couple, et l’égalitĂ© totale et rĂ©ciproque des droits et des devoirs entre les membres du couple !

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Source: Contretemps.eu