Mars 31, 2021
Par Contretemps
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À l’occasion des 150 ans de la Commune de Paris, Contretemps va publier du 18 mars au 4 juin une lettre quotidienne rĂ©digĂ©e par Patrick Le Moal, donnant Ă  voir ce que fut la Commune au jour le jour

***

L’essentiel de la journĂ©e

Échanges entre la Commune et le ComitĂ© central de la Garde nationale

Le ComitĂ© central de la Garde nationale publie une proclamation adhĂ©rant aux dĂ©crets de la Commune. Or, celle-ci s’en offusque : Duval demande qu’on refuse au ComitĂ© tout pouvoir politique. Pour affirmer son autoritĂ©, sa volontĂ© d’absorber tous les pouvoirs, ne pouvant tolĂ©rer que le ComitĂ© se « souvienne de son ancien rĂŽle Â», certains vont jusqu’à dire que le ComitĂ© devrait se dissoudre, voire mĂȘme le dĂ©clarer dissous au motif que le maintien de son organisation est un signal qu’il veut conserver un pouvoir. Cette derniĂšre idĂ©e est surprenante venant de la part de membres de la Commune, car dissoudre une organisation reprĂ©sentant deux cent mille gardes nationaux serait une attaque Ă  la libertĂ© d’organisation si prĂ©cieuse, une des raisons pour laquelle la Commune est aujourd’hui en place.

Une dĂ©lĂ©gation du ComitĂ© central de la Garde nationale arrive, menĂ©e par Arnold, qui dĂ©clare : « C’est la FĂ©dĂ©ration qui a sauvĂ© la RĂ©publique. Tout n’est pas encore dit. Dissoudre cette organisation, c’est dĂ©sagrĂ©ger votre force. Le ComitĂ© central ne prĂ©tend retenir aucune part du  gouvernement, il reste le trait d’union entre vous et les gardes nationaux, le bras de la RĂ©volution. Nous redevenons ce que nous Ă©tions, le grand conseil de famille de la Garde nationale  ».

La FĂ©dĂ©ration des bataillons de la Garde nationale et le ComitĂ© central, Ă©lus par les citoyens armĂ©s pour la dĂ©fense de la RĂ©publique, conservent leur existence au mĂȘme titre que toute autre association politique et constituent une force imposante au service de la Commune contre toute agression du dehors, en mĂȘme temps qu’elle peut s’opposer au dedans Ă  toute tentative de violation des droits des citoyens. Ils sont en un mot le droit armĂ©.

AmĂ©liorer le dĂ©cret sur les loyers  ?

Onze membres (Frankel, Arthur Arnould, J.B. ClĂ©ment, Dereure, Vaillant, Arnaud, Descamps, Langevin, ClĂ©mence, GĂ©rardin Babick) essaient de corriger et d’amĂ©liorer le dĂ©cret sur les loyers, pour frapper effectivement ceux qu’ils visent : les propriĂ©taires. En effet, s’il permet aux locataires du peuple ouvrier de ne pas payer les loyers, ou de quitter un propriĂ©taire sans dĂ©lai, soulageant ainsi leur situation, les termes du dĂ©cret adoptĂ© hier prĂ©sentent le risque que les opposants, ou les gens voulant rester en bons termes avec les propriĂ©taires, paient leur loyer, malgrĂ© ce texte. Ils proposent donc d’amĂ©liorer le dĂ©cret par les termes suivants : « considĂ©rant qu’il y a des commerçants et des industriels qui, pendant le siĂšge, ont exercĂ© une industrie rĂ©munĂ©ratrice ; considĂ©rant qu’il y a des fonctionnaires et rentiers qui, pendant le siĂšge, ont joui des mĂȘmes revenus qu’en temps ordinaires, dĂ©crĂšte article unique : tous les citoyens ayant joui de leurs revenus ordinaires pendant l’état de siĂšge sont tenus de verser le montant de leurs loyers dans les caisses municipales. Un jury sera nommĂ© dans chaque arrondissement pour rechercher ceux qui se trouvent dans cette situation ».

Cette proposition n’est pas adoptĂ©e, alors qu’une telle mesure aurait permis la rĂ©cupĂ©ration de sommes importantes et aurait garanti le total respect du dĂ©cret : personne n’aurait Ă©tĂ© prĂȘt Ă  payer deux fois son loyer. Le but Ă©quitable recherchĂ© aurait Ă©tĂ© bien mieux atteint.

Les membres de la Commune dans les mairies 

La Commune a dĂ©cidĂ© que ses membres seraient administrateurs de leurs arrondissements respectifs, qu’ils y exerceraient les fonctions d’officier d’état-civil et enfin qu’ils demeureraient responsables des agissements des commissions municipales, nommĂ©es par eux pour aider et surtout pour contrĂŽler leur administration.

Cette dĂ©cision est Ă©tonnante. N’est-il pas inadaptĂ© de rĂ©unir les deux fonctions, contrĂŽleur des taches et exĂ©cutant, dans les mĂȘmes mains ? Le risque est que les commissions municipales, dĂ©pourvues de toute initiative, ne deviennent qu’un simple rouage de la machine administrative, au lieu de stimuler l’initiative du peuple parisien. Cette mesure a en outre un autre inconvĂ©nient grave : celui de surcharger les Ă©lus, au dĂ©triment de leurs travaux plus importants dans les commissions spĂ©ciales, au moment oĂč tout doit ĂȘtre organisĂ©. Car il est important que les Ă©lus soient prĂ©sents dans les rĂ©unions populaires, partout oĂč ils peuvent s’imprĂ©gner des sentiments de l’opinion publique, et d’en tenir compte pour rectifier au besoin les erreurs. Et cela ne passe pas par un surcroĂźt de tĂąches administratives !

La sauvegarde de la Poste

Thiers veut isoler la capitale, empĂȘcher que la province ait connaissance des actes de la Commune, et veut empĂȘcher les opĂ©rations financiĂšres avec l’extĂ©rieur. Pour la Commune l’enjeu est majeur :  il est nĂ©cessaire de maintenir les Ă©changes avec l’extĂ©rieur de Paris tout en travaillant Ă  un nouveau mode de fonctionnement des services actuels.

Le bronzier Thiesz est nommĂ© directeur gĂ©nĂ©ral des postes, ce qui ne plait pas Ă  Monsieur Rampont qui les dirigeait depuis le 18 mars. ProtĂ©gĂ© par un groupe de gardes nationaux acquis Ă  l’ordre versaillais, il organise un dĂ©mĂ©nagement des services Ă  Versailles, emportant le matĂ©riel d’impression, le stock de timbres, les caisses et mĂȘme les voitures postales. Il a quittĂ© Paris la veille au soir. En mĂȘme temps, Thiers ordonne aux employĂ©s municipaux d’aller Ă  Versailles, sous peine de destitution et de dĂ©chĂ©ance des droits Ă  la retraite, et garantit le paiement des salaires jusqu’au rĂ©tablissement de l’ordre dans Paris.

TrĂšs prĂ©occupĂ©s par la situation, des dĂ©lĂ©guĂ©s du commerce parisien sont venus trouver la Commission exĂ©cutive de la Commune, pour s’entendre sur les moyens de faire revenir Versailles sur la dĂ©cision qu’il venait de prendre. Il a Ă©tĂ© convenu de proposer un arrangement donnant la direction Ă  trois dĂ©lĂ©guĂ©s, un reprĂ©sentant des commerçants et industriels de la citĂ©, un de Versailles, l’autre de la Commune, et pourquoi pas de mettre en place le mĂȘme systĂšme pour les chemins de fer et les tĂ©lĂ©graphes. Cette dĂ©marche n’a eu aucun succĂšs  : Thiers ne veut rien nĂ©gocier.

La Commune a donc dĂ©lĂ©guĂ© dĂ©finitivement le citoyen Theisz Ă  la direction des postes. Il a rĂ©uni ce matin les employĂ©s prĂ©sents et rĂ©ussi Ă  convaincre un grand nombre, dont plus de sept cents facteurs, de rester Ă  leur poste. Mais les cadres dans leur grande majoritĂ© Ă©taient partis, seuls deux receveurs Ă©taient lĂ  : un socialiste nommĂ© Coulon, et un ancien employĂ© nommĂ© Massen, chacun en mesure de fournir des renseignements utiles sur le fonctionnement de cette administration. Une poignĂ©e d’agents compĂ©tents ont pris aussitĂŽt en charge la rĂ©organisation, l’organisation du recrutement de nouveaux facteurs, de nouveaux employĂ©s, et des dizaines de receveurs ont Ă©tĂ© nommĂ©s pour remplacer ceux qui sont partis dans les trente-neuf bureaux de poste de la capitale.

Portrait d’Albert Thiesz, 32 ans

Ciseleur en bronze, militant du mouvement ouvrier renaissant, il fit partie en 1862 de la dĂ©lĂ©gation ouvriĂšre parisienne Ă  l’exposition universelle de Londres, mandatĂ© par les bronziers.

Il est un des premiers adhĂ©rents de l’Association internationale des travailleurs (AIT) Ă  sa fondation en 1864. Participant actif Ă  la grĂšve des bronziers de 1867, il est nommĂ© membre du comitĂ© directeur de la SociĂ©tĂ© des bronziers qui adhĂšre en bloc Ă  l’Internationale. Il participe Ă  la rĂ©organisation de l’Internationale aprĂšs la dissolution du bureau en 1868, assiste au congrĂšs de l’AIT Ă  Bruxelles, mandatĂ© par l’Association des bronziers. Il est l’un des initiateurs de la crĂ©ation de la Chambre fĂ©dĂ©rale des sociĂ©tĂ©s ouvriĂšres de Paris qui regroupait Ă  sa crĂ©ation quarante chambres syndicales, bientĂŽt rejointes par vingt autres.

Signataire du manifeste antiplĂ©biscitaire de l’Internationale et de la Chambre fĂ©dĂ©rale des sociĂ©tĂ©s ouvriĂšres du 23 avril 1870 prĂ©conisant l’abstention sous toutes ses formes lors du plĂ©biscite du 8 mai, il est arrĂȘtĂ© comme trente-sept autres militants. InculpĂ© lors du « troisiĂšme procĂšs Â» de l’Internationale, qui commença le 22 juin 1870, il y prononce une longue dĂ©fense. Il est condamnĂ© Ă  deux mois de prison, 25 francs d’amende et quatre mois de contrainte par corps. Avant d’ĂȘtre incarcĂ©rĂ©, il manifeste contre la guerre le 17 juillet. Il est libĂ©rĂ© Ă  la suite de la proclamation de la RĂ©publique le 4 septembre. Garde national pendant le siĂšge de Paris, membre du ComitĂ© central des vingt arrondissements, il est un des signataires de l’Affiche rouge de janvier 1871. Il est secrĂ©taire pour l’étranger – avec  â€“ du conseil fĂ©dĂ©ral des sections parisiennes de l’Internationale. Candidat mais pas Ă©lu sur la liste « Socialiste rĂ©volutionnaire Â» aux Ă©lections du 8 fĂ©vrier. Élu Ă  la Commune dans le XIIĂšme avec 2150 voix et dans le XVIIIĂšme avec 14950 voix.

*

CIRCULAIRE DE M. THEISZ

Un fait inouĂŻ vient de se produire. Un service public, relevant directement des citoyens, et qui ne pouvait excuser son privilĂšge que par la garantie qu’il devait assurer dans toutes les relations commerciales, a Ă©tĂ© indignement sacrifiĂ© Ă  des questions d’intĂ©rĂȘt purement politique. Le service des postes est, depuis quelques jours, systĂ©matiquement dĂ©sorganisĂ© par ceux qui avaient acceptĂ© le mandat de le diriger. On a privĂ© Paris de toute communication avec la province, sans se soucier des intĂ©rĂȘts qu’une semblable rĂ©solution a compromis Ă  la veille de l’échĂ©ance d’avril. À qui incombe la responsabilitĂ© d’un pareil acte, nous en appelons Ă  la conscience publique.

Dans une premiĂšre entrevue, M. Rampont, ex-directeur gĂ©nĂ©ral des postes, actuellement en fuite, nous avait demandĂ© l’envoi de deux dĂ©lĂ©guĂ©s choisis par le ComitĂ© central de la Garde nationale pour contrĂŽler sa gestion jusqu’à ce que la Commune, dont il reconnaissait l’autoritĂ©, fĂ»t rĂ©guliĂšrement constituĂ©e. Cette proposition, qui nous parut de nature Ă  Ă©carter tout malentendu entre rĂ©publicains, devait ĂȘtre prochainement soumise Ă  la Commune. Sans tenir compte des engagements pris, il ne voulut pas attendre et le 30, dans la journĂ©e, la Commune fut instruite que toutes les dispositions Ă©taient prises pour interrompre le service des postes Ă  Paris.

M. Rampont, engagĂ© par sa parole, par sa proposition, a abandonnĂ© furtivement son poste, et un ordre anonyme, affichĂ© dans les cours de l’hĂŽtel, a imposĂ© aux employĂ©s de quitter immĂ©diatement leurs fonctions. Les faillites et la ruine que cet acte pouvait provoquer, peu importe. Le peuple de Paris n’a Ă©chappĂ© aux malheurs d’un long siĂšge que pour se trouver investi brutalement par ceux-lĂ  mĂȘmes qui se proclament les mandataires de la France.

Les faits que nous avançons dĂ©fient tout dĂ©menti. Que la responsabilitĂ© retombe sur ceux qui ont recours Ă  ces manƓuvres criminelles. Quant Ă  nous, nous ferons tous nos efforts pour rĂ©organiser le service postal, et nous sommes convaincus qu’avec le secours de la population parisienne, il sera promptement rĂ©tabli dans l’intĂ©rieur de Paris.

Le directeur, A. THEISZ.

Postiers communards.

Rapport de la Commission des Ă©lections

Adopté par la Commune, il traitait trois questions.

Existe-t-il une incompatibilitĂ© entre le mandat de dĂ©putĂ© Ă  l’AssemblĂ©e de Versailles et celui de membre de la Commune ?

ConsidĂ©rant que l’AssemblĂ©e de Versailles, en refusant de reconnaĂźtre la Commune Ă©lue par le peuple de Paris, mĂ©rite par cela mĂȘme de ne pas ĂȘtre reconnue par cette Commune, il prĂ©voit que le cumul doit ĂȘtre interdit ; qu’il y a en outre impossibilitĂ© matĂ©rielle Ă  suivre les travaux des deux AssemblĂ©es. Les citoyens Delescluzes et Cournet, voulant rester membres de la Commune de Paris, ont donnĂ© leur dĂ©mission de dĂ©putĂ©s.

Les Ă©trangers peuvent-ils ĂȘtre admis Ă  la Commune ?

ConsidĂ©rant que le drapeau de la Commune est celui de la RĂ©publique universelle, que toute citĂ© a le droit de donner le titre de citoyens aux Ă©trangers qui la servent ; que cet usage existe depuis longtemps chez les nations voisines ; que le titre de membre de la Commune est une marque de confiance plus grande encore que le titre de citoyen, comporte implicitement cette derniĂšre qualitĂ©, la commission est d’avis que les Ă©trangers peuvent ĂȘtre admis, propose l’admission du citoyen Frankel.

Les Ă©lections doivent-elles ĂȘtre validĂ©es d’aprĂšs la loi de 1849 exigeant pour les Ă©lus le huitiĂšme des Ă©lecteurs inscrits

La commission propose de déclarer validées, aussi bien que toutes les élections qui ont obtenu le huitiÚme de voix, les six élections qui restent en suspens.

DĂ©missions de la Commune

DĂšs les premiĂšres sĂ©ances, quelques-uns, Ă©touffant sous la chaude atmosphĂšre d’une rĂ©volution, dĂ©missionnent prĂ©textant que le caractĂšre politique que prend la Commune dĂ©passe leur mandat. Les vĂ©ritables motifs de leur dĂ©sertion rĂ©sident dans la crainte que leur inspire le caractĂšre social de la RĂ©volution contraire aux intĂ©rĂȘts bourgeois qu’ils dĂ©fendent.

AprĂšs M. Tirard, dĂ©missionnĂšrent MM. Desmarest, Nast, Ferry, Murat, Boutellier, Marmottan, Albert Leroy, Brelay, ChĂ©ron, Adam, MĂ©line, BarrĂ©, Rochard, et Robinet. M. Loiseau-Pinson donna sa dĂ©mission le jour mĂȘme oĂč la question des loyers fut discutĂ©e Ă  la Commune.

En bref

 â€“ Dans la nuit, les bureaux de cinq compagnies d’assurance, la Nationale, l’Urbaine, le PhĂ©nix, la GĂ©nĂ©rale, l’Union, ont Ă©tĂ© envahis par les agents de la Commune, qui ont apposĂ© des scellĂ©s, et rĂ©quisitionnĂ© les espĂšces qui Ă©taient en caisse. La Commune de Paris dĂ©crĂšte que les cinq compagnies d’assurances sont autorisĂ©es Ă  lever les scellĂ©s apposĂ©s sur leurs livres et caisses, mais que la saisie pratiquĂ©e Ă  la requĂȘte de la Commune est maintenue.

– Le ComitĂ© central des vingt arrondissements donne son adhĂ©sion pleine et entiĂšre aux trois dĂ©crets rendus le 29 par la Commune.

– Les barricades de la place de l’HĂŽtel de Ville ont Ă©tĂ© enlevĂ©es, la libre circulation est rendue aux voitures.

– L’ordonnance concernant la foire aux jambons est parue, signĂ©e par le dĂ©lĂ©guĂ© civil, Raoul Rigault. Elle se tiendra suivant l’usage, pendant trois jours consĂ©cutifs, les mardi, mercredi et jeudi (4, 5 et 6 avril), depuis six heures du matin jusqu’à sept heures du soir, sur le boulevard Richard-Lenoir, Ă  partir de la rue Daval. Le texte prĂ©voit les modalitĂ©s de rangement des voitures, la taille des baraques et leur rangement aprĂšs tirage au sort. Les marchands doivent faire la dĂ©claration au prĂ©posĂ© chargĂ© de sa surveillance, accompagnĂ©e de leur patente et de la quittance d’octroi pour les marchandises de provenance extĂ©rieure. Le paiement du droit de place, fixĂ© Ă  20 centimes par mĂštre superficiel depuis 1862, rĂ©duit de moitiĂ© « vu les circonstances malheureuses que nous venons de traverser ».

La Commune à la Préfecture de Police

La commission de SĂ»retĂ© gĂ©nĂ©rale est dirigĂ©e par les militants blanquistes. Rigault et Duval ont placĂ© aux postes de direction des militants blanquistes, et ont nommĂ© dans les commissariats des commissaires et inspecteurs parmi des militants de confiance. Cette rĂ©organisation se fait sur les bases existantes, en s’appuyant Ă©galement sur d’anciens employĂ©s restĂ©s sur place.

Paru dans Le Cri du Peuple 

La préfecture de Police

Nous sommes allĂ©s aujourd’hui visiter l’ancienne prĂ©fecture de Police. Lorsque les citoyens Rigault, Duval, Virtely, BreuillĂ©, Caulet de Tayac, Riel, prirent possession de la prĂ©fecture, le 18 mars, Ă  onze heures du soir, employĂ©s et garçons s’étaient envolĂ©s vers les bienheureuses contrĂ©es  Versaillaises. Bureaux vidĂ©s, tiroirs retournĂ©s, il fallut aviser immĂ©diatement et faire Ă  sept la besogne de deux cent cinquante employĂ©s. Quelques amis, hommes sĂ»rs, vinrent immĂ©diatement se joindre Ă  eux, et, depuis le 18 mars, une quinzaine font fonctionner tous les rouages importants de cette considĂ©rable machine, sans que rien, absolument, laisse soupçonner aux parisiens ce phĂ©nomĂšne extraordinaire qu’une force de deux cent cinquante est produite par quinze.

Cette situation ne saurait durer, les citoyens dont nous parlons ne sont pas couchĂ©s depuis le 18 mars, et les forces humaines ont une limite, mĂȘme en RĂ©volution. Aussi vont-ils rĂ©tablir immĂ©diatement une sĂ©rie de services indispensables, en modifiant leur action suivant un mode plus simple et plus conforme aux intĂ©rĂȘts de la citĂ©. À cet effet, le citoyen BreuillĂ©, chef du personnel, a adressĂ© Ă  tous les employĂ©s de la 2Ăšme division, la circulaire suivante  :

« SalubritĂ©, voirie, voiture, navigation

M 
 est invitĂ© Ă  venir reprendre immĂ©diatement son poste Ă  l’ex-prĂ©fecture sous peine de destitution dans les trois jours. »

Les services extĂ©rieurs n’ont pas Ă©tĂ© interrompus. DĂšs le 19 mars, un commissaire extraordinaire prenait sous sa direction le contrĂŽle de la boucherie, l’hygiĂšne, etc. Quant Ă  la police politique, il n’y en a plus, et il est mĂȘme difficile au citoyen Rigault de retrouver quelques-uns de ces agents qui ont commis de vĂ©ritables crimes. L’organisation de la police municipale dont l’exĂ©cution sera confiĂ©e Ă  la Garde nationale, est rĂ©solue en principe ; un travail trĂšs remarquable sur ce sujet sera prĂ©sentĂ© Ă  l’examen de la Commune par le citoyen Rigault. Ce projet, s’il Ă©tait acceptĂ©, pourrait avoir une immĂ©diate application.

Ch Rochat

La préfecture fait une tentative de moralisation de la ville, en interdisant les jeux de hasard

PubliĂ© au Journal Officiel :

Le dĂ©lĂ©guĂ© civil et le commandant militaire de l’ex-prĂ©fecture de police,

ConsidĂ©rant qu’un exemple pernicieux est donnĂ© Ă  la population par des chevaliers d’industrie qui encombrent la voie publique et excitent les patriotes aux jeux de hasard de toute sorte ;

Qu’il est immoral et contre toute justice que des hommes puissent, sur un coup de dĂ© et sans peine, supprimer le peu de bien-ĂȘtre qu’apporte la solde dans l’intĂ©rieur des familles ;

ConsidĂ©rant que le jeu conduit Ă  tous les vices, mĂȘme au crime, arrĂȘtent :

Art. 1er : Les jeux de hasard sont formellement interdits. Tout joueur de dĂ©s, roulette, lotos, etc., sera immĂ©diatement arrĂȘtĂ© et conduit Ă . l’ex-prĂ©fecture. Les enjeux seront confisquĂ©s au profit de la RĂ©publique.

Art. 2 : La Garde nationale est chargĂ©e de l’exĂ©cution du prĂ©sent arrĂȘtĂ©.

Paris, le 25 mars 1871.

Le commandant militaire, Général E. DUVAL

Le délégué civil, RAOUL RIGAULT.

Un nouveau journal

Ce soir, parution du premier numĂ©ro de La sociale, une Ă©dition du soir du PĂšre DuchĂȘne.

Les rĂ©dacteurs sont Vermersch, Vuillaume et Humbert, qui ont prĂ©vu de faire appel Ă©galement Ă  AndrĂ© LĂ©o (pseudonyme de LĂ©odile Champseix), Jacques Cousin et Camille BarrĂšre. L’éditorial que nous reproduisons ci-aprĂšs explicite son titre en rĂ©fĂ©rence Ă  la RĂ©volution sociale.

« La RĂ©volution sociale en 1789 et en 1871

D’oĂč vient que la RĂ©volution ne soit pas encore finie, et que les Ă©crivains qui l’acclament et ceux qui la maudissent en aient annoncĂ© depuis tant d’annĂ©es le retour ?

D’oĂč vient que tu es immortelle, ĂŽ RĂ©volution sociale ?

D’oĂč vient que ce ne soient plus les nobles, les prĂȘtres, les gens Ă  particule ou Ă  titre qui effraient le plus Ă  prĂ©sent, mais la haute bourgeoisie ?

Je vais vous le dire  :

La grande RĂ©volution de 1789 s’est faite au profit des paysans : c’était le joug fĂ©odal que brisa l’AssemblĂ©e nationale
 Et la bourgeoisie, marchands et ouvriers, que l’acquisition facile des terrains vierges et fĂ©conds ne dĂ©goĂ»tait pas, la bourgeoisie qui avait besoin de franchises pour son commerce, la bourgeoisie qui en avait assez de ses maĂźtrises, de ses jurandes et de ses entraves de toute sorte, la bourgeoisie fut d’accord avec le paysan pour vouloir la rĂ©volution et y applaudir. Et c’est ainsi que la fĂ©odalitĂ© terrienne fut brisĂ©e.
Mais depuis, une autre fĂ©odalitĂ© s’est crĂ©e, plus terrible et plus perverse, car elle opprime avec les instruments plus puissants et plus navrants. Je veux parle de la fĂ©odalitĂ© industrielle. Un Ă©lĂ©ment nouveau a Ă©tĂ© mis en Ɠuvre par l’intelligence et par l’activitĂ© humaine : la machine. Instrument de travail comme la terre, tournĂ© comme elle contre l’homme et devenue une arme de mort par la mauvaise volontĂ© de quelques uns !

Oui ! Cette fois la RĂ©volution sociale ne se fera plus au profit de la bourgeoisie, ni au profit du paysan. Le bourgeois et le paysan y ont eu droit. C’est au bĂ©nĂ©fice des travailleurs qu’elle s’accomplira ! C’est le droit Ă  l’outil que nous voulons. C’est la rĂ©forme de l’exploitation industrielle. Nous l’avions assez appelĂ© par les grĂšves, par les sociĂ©tĂ©s coopĂ©ratives, par l’Internationale.

Et nous l’aurons  !

Mais nous rĂ©clamons nos droits aujourd’hui comme il y a quatre-vingts ans vous avez rĂ©clamĂ© les vĂŽtres !

Il n’est pas question de nous mettre Ă  votre place, mais de nous mettre Ă  cĂŽtĂ© de vous. Nous pouvons marcher parallĂšlement. Nous ne voulons plus rester Ă  la porte du banquet. Nous allons procĂ©der pacifiquement, par le raisonnement d’abord, par la loi ensuite, Ă  la rĂ©vision de la balance Ă©conomique, Ă  la liquidation sociale.

Plus d’exploitation de l’homme par l’homme !

Plus de patrons et de salariĂ©s !

Le travail, la libertĂ© et la justice  : l’ÉGALITE.

Pas de droits politiques sans droits Ă©conomiques !

Pas de libertĂ©, pas de justice sans Ă©galitĂ© !

Le droit du travailleur est l’envers du droit du citoyen !

Gravons un niveau sur l’urne Ă©lectorale ! Et n’oublions pas que la misĂšre est la mĂšre de l’esclavage.
Vive la SOCIALE ! Â»

TĂ©moignage

Martial Senisse, 20 ans, maçon limousin. 

Je suis revenu Ă  Paris dans le mĂȘme train qu’Allemane. Au dĂ©part, personne ne lui a rien demandĂ©. Mais dans le wagon, deux hommes ont commencĂ© Ă  lui poser des questions. Monsieur va Ă  Paris ? Allemane a dit qu’il travaillait Ă  l’imprimerie Ă  l’AssemblĂ©e nationale, qu’il allait embrasser ses vieux parents, et qu’il serait de retour dĂšs demain. Les deux hommes ont alors parlĂ© des chenapans de Paris, des voyous qui puisaient dans les caisses, et qu’on mettrait bientĂŽt Ă  la raison. Aussi, en arrivant Ă  la gare Saint Lazare, Allemane a prĂ©venu un capitaine fĂ©dĂ©rĂ©. P. les a arrĂȘtĂ©s. C’était deux agents de la SĂ»retĂ©.

En arrivant rue Monge, Thoumieux m’a appris qu’à la demande de Bastelica, Franckel venait de me nommer membre de la commission d’initiative composĂ©e de travailleurs qui doit changer les rapports entre patrons et ouvriers.

Je suis allĂ© voir Franckel et je lui ai dit que je ne pouvais pas faire ça, que j’étais trop jeune, mais il m’a rĂ©pondu : « Tu as beaucoup voyagĂ©, tu connais les conditions du labeur dans plusieurs villes de France et dans les campagnes du centre. Tu nous seras trĂšs utile. Â»

Lettre LĂ©o Frankel Ă  Karl Marx

Paris, le 30 mars 1871

Dr Karl Marx, London

TrĂšs estimĂ© citoyen !

Vous serez plus ou moins exactement renseignĂ© sur les Ă©vĂ©nements d’ici. Je regrette de manquer de temps pour vous donner des renseignements tant soit peu circonstanciĂ©s. En me rĂ©sumant briĂšvement, je puis vous informer que pour le moment la situation nous est favorable.

J’ai Ă©tĂ© Ă©lu avec plusieurs membres de l’Association internationale Ă  la Commission du travail, et ce fait m’engage Ă  vous griffonner quelques lignes.

Mon Ă©lection a Ă©tĂ© validĂ©e dans la sĂ©ance d’aujourd’hui et il est superflu d’ajouter que cet acte m’a rĂ©joui, c’est que je l’ai apprĂ©ciĂ© non au point de vue personnel, mais uniquement et exclusivement pour son caractĂšre international.

Il y a un an environ, j’ai lancĂ© un appel aux ouvriers d’Allemagne au nom de la section allemande oĂč je soulignais particuliĂšrement l’appui du mouvement ouvrier français, car je voyais dans le prolĂ©tariat de ce pays l’avant-garde de l’armĂ©e sociale et rĂ©publicaine, opinion qui n’a pas eu l’air de plaire au Felleisen. Aujourd’hui cette opinion commence Ă  gagner la majoritĂ©. Si nous pouvions amener un changement radical des rapports sociaux, la rĂ©volution du 18 mars serait la plus fĂ©conde des rĂ©volutions que l’histoire ait enregistrĂ© jusqu’à ce jour. Elle ĂŽterait aussi tout terrain Ă  toute rĂ©volution future, puisqu’il ne resterait plus rien Ă  conquĂ©rir dans le domaine social.

Aussi devons-nous coûte que coûte atteindre cet objectif.

Votre avis sur les rĂ©formes sociales Ă  appliquer sera extrĂȘmement prĂ©cieux pour notre commission.

Je vous prie donc, trĂšs estimĂ© citoyen, dans l’intĂ©rĂȘt de notre grande cause, de me faire parvenir au plus tĂŽt votre rĂ©ponse. Veuillez excuser mon insistance, mais le temps presse, car il faut avant toutes choses jeter les fondations de la RĂ©publique sociale.

AgrĂ©ez l’assurance de ma haute considĂ©ration.

Votre dévoué,

L. Frankel

PS. J’ai profitĂ© d’une interruption de sĂ©ance de la Commune pour vous adresser ces quelques lignes. Meilleurs vƓux aux citoyens Eccarius, Dupont, Jung, etc.

À Marseille

La Commune de Paris avait dĂ©lĂ©guĂ© trois membres, Amouroux, May et Landeck, qui sont arrivĂ©s depuis deux jours. Mais le comportement de ces dĂ©lĂ©guĂ©s, derriĂšre la proclamation d’une volontĂ© dĂ©centralisatrice de Paris, apparaĂźt comme une volontĂ© de prise en main du mouvement, et provoque de vives tensions au sein de la Commission. Landeck s’oppose Ă  CrĂ©mieux, qui dĂ©missionne avant de se raviser.

Toutes ces tensions accroissent l’éloignement entre la Commission de la commune rĂ©volutionnaire et le Conseil municipal qui est toujours prĂ©sent. Une guerre Ă  coup de proclamations s’engage entre eux, dans laquelle la Commission perd des forces.

À Narbonne

Dans la nuit, la petite armée organisée par la réaction a commencé à arriver en gare.

Les communards organisent la dĂ©fense de l’HĂŽtel de Ville. Dans la journĂ©e, des barricades sont Ă©difiĂ©es dans toutes les rues menant au bĂątiment.

Hier soir, une nĂ©gociation a Ă©tĂ© tentĂ©e par les rĂ©publicains lĂ©gitimistes, qui propose aux communards l’évacuation de l’HĂŽtel de Ville en Ă©change de seules sanctions disciplinaires contre les soldats mutinĂ©s, de l’impunitĂ© complĂšte pour tous les autres, sauf Digeon Ă  qui il Ă©tait donnĂ© vingt-quatre heures pour s’exiler. L’assemblĂ©e de la Commune a rejetĂ© cette proposition, sous l’impulsion de Digeon.

Aujourd’hui elle a Ă©tĂ© rĂ©itĂ©rĂ©e, avec la mĂȘme rĂ©ponse. La dĂ©fense de l’HĂŽtel de Ville est dĂ©terminĂ©e Ă  combattre.

Journal Officiel du matin

Tous les dimanches, nous dit un correspondant, la population de Metz, qui n’a pas cessĂ© de protester contre l’annexion, se donne rendez-vous de bonne heure sur la promenade de l’Esplanade, et, au moment oĂč la musique prussienne s’installe dans le kiosque de la place pour commencer son concert de l’aprĂšs~midi, tous les promeneurs se retirent et s’en vont par la porte Serpenoise, laissant les mĂ©lodies du Tannhauser s’exĂ©cuter dans le dĂ©sert.

En débat : quelle démocratie?

Dans l’esprit du peuple ouvrier de Paris, la vraie dĂ©mocratie, celle qui permet l’instauration de la rĂ©publique sociale, de la rĂ©publique universelle, est la dĂ©mocratie directe, la pratique du mandat impĂ©ratif, avec des Ă©lus rĂ©vocables Ă  tout moment s’ils n’appliquent pas le mandat pour lesquels ils ont Ă©tĂ© portĂ©s au siĂšge occupĂ©. Comme le disait il y a une semaine l’appel au vote du ComitĂ© central de la Garde nationale, il s’agit d’inaugurer « la vĂ©ritable reprĂ©sentation populaire Â», celle dans laquelle les « mandataires ne se considĂ©reront jamais comme vos maĂźtres Â»

Une sĂ©rie de dĂ©cisions prises par la Commune nouvellement Ă©lue, souvent sous la pression de l’urgence, de la somme des tĂąches Ă  rĂ©aliser, mais aussi sous l’influence des nĂ©ojacobins et des blanquistes, ne vont pas dans ce sens.

Il y a bien sĂ»r le fait que les dĂ©bats de la Commune ne sont pas rendus publics, ce qui ne permet pas aux Ă©lecteurs de connaĂźtre les positions des membres qu’ils ont Ă©lus, rendant tout contrĂŽle du respect du mandat impossible. Il est juste de refuser le parlementarisme qui gangrĂšne les dĂ©bats politiques, mais ce n’est pas en supprimant la connaissance des dĂ©bats que cela change, c’est en ayant un autre fonctionnement.

Une autre dĂ©cision est tout Ă  fait discutable, celle qui consiste Ă  ce que les membres de la Commune exercent en plus de leurs tĂąches gĂ©nĂ©rales celles des municipalitĂ©s. N’y a-t-il pas intĂ©rĂȘt Ă  multiplier ceux qui exercent des fonctions, pour Ă©largir le nombre de celles et ceux exĂ©cutant les fonctions du Paris libre ? N’y a-t-il pas intĂ©rĂȘt Ă  diffĂ©rencier ceux qui dĂ©cident et ceux qui appliquent les dĂ©cisions ?

Enfin les dĂ©bats sur l’existence du ComitĂ© central de la Garde nationale posent aussi problĂšme. S’il y a dĂ©saccord entre la Commune et le ComitĂ© central, ce n’est pas en Ă©liminant le ComitĂ© central que ces dĂ©saccords cesseront, ils ne seront plus visibles, c’est tout. Mais la dĂ©mocratie populaire n’y gagnera pas. Le ComitĂ© central est une structure dans laquelle les reprĂ©sentants sont effectivement sous le contrĂŽle rĂ©gulier de leurs Ă©lecteurs, puisqu’ils peuvent ĂȘtre dĂ©mis de leurs fonctions Ă  tout moment. Ils expriment donc assez directement les aspirations d’une grande partie du peuple ouvrier de Paris, presqu’aussi nombreuse que celle qui a Ă©lu la Commune.

Il y a Ă©videmment un risque en la prĂ©sence de deux reprĂ©sentations qui peuvent ĂȘtre concurrentes, et avoir des avis divergents. Pour prendre des dĂ©cisions, il faut dĂ©limiter la place et les pouvoirs de chacune de ces deux formes de reprĂ©sentation, et la crĂ©dibilitĂ© dĂ©mocratique du pouvoir mis en place n’en sera que plus forte !

Illustration : Soldats fédérés devant la barricade de la rue de Castiglione.

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Source: Contretemps.eu