Avril 20, 2021
Par Contretemps
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À l’occasion des 150 ans de la Commune de Paris, Contretemps va publier du 18 mars au 4 juin une lettre quotidienne rĂ©digĂ©e par Patrick Le Moal, donnant Ă  voir ce que fut la Commune au jour le jour

***

L’essentiel de la journĂ©e

Situation militaire

Au sud : Vanves, Issy et Clamart, rien de nouveau, les forts canonnent et sont canonnĂ©s.

À l’ouest : Neuilly, Ă  AsniĂšres, le combat continue, sans presque de relĂąche.

A la suite des combats engagĂ©es depuis deux semaines, la porte Maillot et les remparts sur lesquels elle s’appuie ne sont plus que des ruines, celle des Ternes est trĂšs endommagĂ©e. Les obus du Mont ValĂ©rien ne cessent d’éclater en deçà et au-delĂ  des remparts Un obus versaillais est tombĂ© sur une maison oĂč se trouvaient des fĂ©dĂ©rĂ©s Ă  Clichy, et l’explosion a fait de nombreuses victimes.

Un journal allemand, le Staatsanzeiger, donne la rĂ©partition des troupes allemandes dans les dĂ©partements français soumis Ă  l’occupation :

Pour ce qui concerne Paris, l’armĂ©e de la Meuse (6e et 11e corps bavarois et 4e division de cavalerie) occupe les dĂ©partements de Seine-et-Marne et de Seine-et-Oise, ainsi que les forts de Nogent, de Rosny, de Noisy et de Romainville, la deuxiĂšme armĂ©e (3e, 9e et 10e corps, 2e et 6e divisions de cavalerie), occupe les dĂ©partements de la Haute-Marne, et aussi de l’Aube et de la CĂŽte-d’Or.

Témoignage de Martial Senisse, 20 ans, maçon limousin

[
]

Je me suis rendu au rempart par la porte des Ternes et je me suis trouvĂ© pris sous un affreux bombardement. Toutes les maisons du quartier tremblaient, les volets Ă©taient arrachĂ©s, et les habitants terrĂ©s dans les caves demeuraient invisibles. J’avançais Ă  travers une ville dĂ©serte.
Dans les fortins, le spectacle est encore plus terrible. De nombreux cadavres restent sur place sans que personne ne se prĂ©occupe de les faire enlever. Pendant un quart d’heure, du haut des murailles, j’ai regardĂ© Neuilly oĂč les obus pleuvaient sans interruption. Cette localitĂ© a dĂ©jĂ  connu les exploits de la poignĂ©e d’hommes qui, sous le commandant de Dombrowski, tient en Ă©chec depuis plusieurs jours tout un corps d’armĂ©e. Quatre locomotives blindes, installĂ©es sur le viaduc du Point-du-Jour, concentrent leur tir sur les batteries d’artillerie versaillaises. Les canonniĂšres qui Ă©voluent sur la Seine bombardent Saint-Cloud et Breteuil. Je les ai mĂȘme vu s’avancer Ă  dĂ©couvert pour pouvoir atteindre Meudon.

Il paraĂźt que de terribles combats se dĂ©roulent devant Bagneux que les Versaillais ont repris aujourd’hui.

[
] De nombreux Parisiens continuent Ă  fuir la capitale. On Ă©value Ă  700 000 le nombre de ceux qui ont rĂ©ussi Ă  quitter la ville depuis quinze jours. La gare de Saint-Denis est encombrĂ©e, dit-on, de tous ceux qui ne savent oĂč aller.

Nouveaux jugements de la Cour Martiale

Deux officiers, un capitaine et un lieutenant ayant suivi leurs hommes qui refusaient de retourner aux tranchĂ©es alors qu’ils venaient d’y passer six jours et nuits sans abri, ne pouvant rĂ©parer leurs armes, sont condamnĂ©s Ă  la destitution et Ă  trois et an de prison.

Un Caporal est condamnĂ© Ă  10 ans de travaux forcĂ©s pour vol d’effet d’habillement dans une maison habitĂ©e.

Désignation de la Commission exécutive

Le fonctionnement mis en place aprĂšs le 26 mars s’organisait autour de l’assemblĂ©e et de la commission exĂ©cutive avec des commissions au fonctionnement collectif.

Un certain nombre de membres trouvait la Commission exécutive trop peu énergique, et désirait la voir remplacer.

Il a été décidé que la Commune nommera à chaque commission un délégué unique et responsable ayant tous pouvoirs pour prendre seul les mesures nécessitées par la situation sous le contrÎle de la Commission et de la Commune. On en revient donc à un fonctionnement moins collectif, dans lequel les responsabilités individuelles sont clairement établies.

La conception nouvelle du pouvoir exécutif, présentée par le citoyen Delescluze, dans lequel la commission exécutive, qui assure cette fonction, sera composée des délégués élus, est adoptée par 47 voix contre 4 :

La Commune arrĂȘte :

1/ Le pouvoir exécutif est et demeure confié, à titre provisoire, aux délégués réunis des neuf commissions, entre lesquelles la Commune a réparti les travaux et les attributions administratives ;

2/ Les délégués seront nommés par la Commune, à la majorité des voix ;

3/ Les délégués se réuniront chaque jour, et prendront, à la majorité des voix, les décisions relatives à chacun de leur département;

4/ Chaque jour ils rendront compte Ă  la Commune, en comitĂ© secret, des mesures arrĂȘtĂ©es ou exĂ©cutĂ©es par eux, et la Commune statuera.

Les neuf commissions sont : Guerre, Finances, Subsistances, Justice, Instruction publique, Services publics, SĂ»retĂ© gĂ©nĂ©rale, Travail et Ă©change, Relations extĂ©rieures.

AprĂšs dĂ©bat sur les modalitĂ©s de vote, il est dĂ©cidĂ© qu’il s’effectuera par liste Ă  bulletin ouvert, chacun s’engageant personnellement sur son vote.

Lors de ce vote, ont Ă©tĂ© nommĂ©s pour composer la commission exĂ©cutive, les citoyens dans sept commissions ; il reste Ă  nommer les dĂ©lĂ©guĂ©s aux services publics et au travail et Ă©change, la majoritĂ© absolue n’ayant pas Ă©tĂ© atteinte par les candidats. Un second vote Ă  main levĂ©e nomme les deux derniers membres.

La commission exĂ©cutive est donc ainsi composĂ©e :

Guerre : Cluseret, 42 voix

Finances : Jourde, 33 voix

Subsistances : Viard, 30 voix

Relations extĂ©rieures : Paschal Grousset,27voix

Travail et Ă©change : Frankel, Ă©lu au deuxiĂšme tour

Justice : Protot, 47 voix

Services publics : Andrieu, Ă©lu au deuxiĂšme tour

Enseignement : Vaillant, 27 voix

SĂ»retĂ© gĂ©nĂ©rale : R. Rigault, 29 voix

Quatre sont membres de l’Internationale, Cluseret, Frankel, Vaillant et Protot (ces deux derniers Ă©tant Ă©galement blanquistes), auxquels s’ajoute un blanquiste non membre de l’Internationale, Raoul Rigault.

Voici les photos de certains de ces Ă©lus, dans l’ordre, Jourde, Paschal, Grousset, Frankel, Protot, Andrieu, Vaillant et Rigault.

Reste à décider demain de la reconstitution des commissions.

TĂ©moignage de A. de Balathier Braguelonne, journaliste hostile Ă  la Commune

Dans l’aprĂšs-midi du 20 avril les gardes nationaux de la commune se sont prĂ©sentĂ©s Ă  l’imprimerie Dubuisson pour s’opposer Ă  l’impression du Bien public et de l’Opinion nationale. Les portes de l’imprimerie ont Ă©tĂ© occupĂ©es militairement du cĂŽtĂ© de la rue du Coq HĂ©ron et du cĂŽtĂ© de la rue d’Argout pendant plus de 2 heures ; les personnes mĂȘme Ă©trangĂšres Ă  la maison ont Ă©tĂ© de la sorte retenue prisonniĂšres


Un commissaire de police, suivi d’un piquet de 4 hommes, c’est transportĂ© dans le bureau de Monsieur Dubuisson, oĂč il est restĂ© assez longtemps en confĂ©rence. Pendant ce temps-lĂ , le Bien Public et l’Opinion nationale, qui Ă©taient dĂ©jĂ  sous presse, continuaient Ă  s’imprimer. Les marchands achetaient et payaient les numĂ©ros dont ils avaient besoin. Mais la plupart d’entre eux Ă©taient arrĂȘtĂ©s aux portes de sortie par des factionnaires


Pendant ces Ă©pisodes le commissaire de police achĂšve de s’expliquer dans le cabinet de Monsieur Dubuisson, et l’ordre d’arrĂȘter le tirage des deux journaux est transmis aux imprimeurs. Les formes sont remontĂ©s dans les ateliers

Vers onze heures, lorsque toute la maison rentre dans le repos, une nouvelle escouade de gardes nationaux arrive.
Elle se transporte dans les ateliers du Bien Public, de l’Opinion Nationale et du Soir. On met en pĂąte, comme disent les typographies, la composition de ces trois journaux. Mettre en pĂąte la composition d’un journal, c’est mĂȘler et embrouiller d’une façon inextricable les milliers de caractĂšres dont se compose une feuille d’impression. Il devient alors impossible de se reconnaĂźtre dans ce chaos. Les caractĂšres sont bon Ă  jeter Ă  la fonte.

Pendant qu’on faisait ce bel ouvrage un commissaire de police se transporte Ă  l’appartement particulier
 on vient arrĂȘter monsieur Dubuisson.

Les conciliateurs toujours en action

La Ligue d’Union rĂ©publicaine des Droits de Paris affiche et publie une dĂ©claration dans laquelle elle indique avoir prĂ©sentĂ© son programme Ă  Thiers et Ă  la Commune de Paris. Elle constate que les dĂ©clarations de Thiers n’offrent pas de garantie « ni pour le maintien de la RĂ©publique ni pour l’établissement des libertĂ©s communales; en un mot, pour aucune de nos revendications ». Elle estime que la Commune, « en ne formulant pas son programme et en refusant de s’expliquer sur le nĂŽtre, enlĂšve aux dĂ©fenseurs des droits de Paris les avantages d’un terrain nettement circonscrit Â».

Ils restent convaincus que la seule issue possible du conflit est dans la transaction. Ils sont décidés à se mettre en rapport avec les conseils municipaux des principales villes de France.

A l’AssemblĂ©e de Versailles, M. J. Brunet demande, pour mettre fin Ă  la guerre civile, que l’AssemblĂ©e se dĂ©clare prĂȘte Ă  traiter avec Paris, cĂšde aux veux lĂ©gitimes de la capitale, et fasse cesser de suite toute attaque. Il est interrompu par toutes sortes d’exclamations et sa proposition est repoussĂ©e.

Dans une rĂ©union qui a eu lieu Ă  la salle Valentino, et Ă  laquelle assistaient environ 1 000 citoyens, presque tous commerçants et industriels, la motion suivante du citoyen Blanchon a Ă©tĂ© votĂ©e Ă  l’unanimitĂ©, moins quatre voix : « La ligue de l’Union rĂ©publicaine des droits de Paris dĂ©clare qu’elle reconnaĂźt les principes proclamĂ©s par la Commune comme justes et lĂ©gitimes. »

Interdiction du travail de nuit des boulangers !

Cette mesure Ă©tait rĂ©clamĂ©e depuis deux ans par les ouvriers boulangers. Le 19 janvier 1871, Tabouret membre du comitĂ© de la Chambre syndicale des ouvriers boulangers Ă©tait intervenu en ce sens Ă  la rĂ©union du Conseil fĂ©dĂ©ral des sections parisiennes de l’Internationale :

« le travail infligĂ© aux ouvriers boulangers est oppressif. Il se fait la nuit sans nĂ©cessitĂ© ; cela nous sĂ©pare de la sociĂ©tĂ© et de la famille. Dormant pendant le jour, nous vivons comme retranchĂ©s du monde Â»

Le 8 avril 1871, il avait fait partie des signataires d’une lettre de dĂ©lĂ©guĂ©s des ouvriers boulangers Ă  la Commune de Paris, demandant l’abolition du travail de nuit et des placeurs. La commission d’initiative installĂ©e auprĂšs de la commission du travail le 5 avril dernier, composĂ©e de 9 membres[1]( dont au moins six sont membres de l’Internationale) avait dĂ©jĂ  travaillĂ© sur un projet de texte, polissĂ© par  le secrĂ©taire de cette commission d’initiative, un autre membre de l’Internationale, l’ouvrier fondeur Bertin. Tout Ă©tait prĂȘt.

Aujourd’hui, les ouvriers boulangers sont venus Ă  prĂšs de deux mille Ă  l’HĂŽtel de ville, prĂ©cĂ©dĂ©s d’un drapeau rouge, pour demander Ă  la Commune de ne pas travailler la nuit. Sur le champ, la commission exĂ©cutive a pris un arrĂȘtĂ© leur donnant satisfaction. Il a vocation Ă  s’appliquer rapidement et il est prĂ©vu la saisie des pains des patrons contrevenants.
Il est accueilli avec gratitude par la corporation des boulangers.

Sur les justes demandes de toute la corporation des ouvriers boulangers,

La commission exécutive

ARRÊTE :

Art. 1er. Le travail de nuit est supprimé.

Art. 2. Les placeurs instituĂ©s par l’ex-police impĂ©riale sont supprimĂ©s. Cette fonction est remplacĂ©e par un registre placĂ© dans chaque mairie pour l’inscription des ouvriers boulangers. Un registre central sera Ă©tabli au ministĂšre du commerce.

Paris, le 20 avril 1871.

La commission exĂ©cutive : COURNET, A. VERMOREL, G. TRIDON, DELESCLUZE, FÉLIX PYAT, AVRIAL, E. VAILLANT.

Sur l’organisation du Travail

Chambre fĂ©dĂ©rale des SociĂ©tĂ©s ouvriĂšres :

Les dĂ©lĂ©guĂ©s des SociĂ©tĂ©s ouvriĂšres sont instamment priĂ©s d’assister Ă  la rĂ©union de la FĂ©dĂ©ration du jeudi 20 courant, 8 heures prĂ©cises du soir.

Il y a urgence.

Communication des dĂ©lĂ©guĂ©s de la sous-commission du travail, rapports sur les diffĂ©rents projets soumis Ă  la commission du travail et de l’échange.

Nous soussignĂ©s, dĂ©fenseur convaincu des droits de Paris dont la commune doit plaider et gagner la cause humanitaire, avons l’honneur de vous signaler les abus suivant dont l’abolition radicale nous paraĂźt rentrer dans les attributions du socialisme.

Les garçons de cafĂ© et de restaurants appartenant tous Ă  la classe laborieuse, dĂ©fendant la RĂ©publique dĂ©mocratique et sociale contre les tentatives de la rĂ©action, sont depuis trop longtemps exploitĂ©s par leur patron qui prĂ©lĂšve arbitrairement sur le pourboire donnĂ© par le consommateur la moitiĂ© des bĂ©nĂ©fices qu’ils affectent au salaire des employĂ©s de la maison. Ces pourboires servent en outre Ă  payer les dĂ©gĂąts matĂ©riels dont les pauvres gars ont supportĂ© seul les injustes consĂ©quences


Nous espĂ©rons, citoyens, qu’en vertu d’un dĂ©cret que nous attendons de votre fraternitĂ© Ă©clairĂ©e, les garçons de cafĂ© et de restaurant toucheront dĂ©sormais Ă  un seul, exclusivement, les modestes bĂ©nĂ©fices du pourboire dont la destination jusqu’à prĂ©sent a toujours Ă©tĂ© contraire aux principes rĂ©publicains[2]

Du cÎté des clubs

Club de la rue d’Arras

C’est le siĂšge du ComitĂ© des femmes, inspirĂ© et crĂ©Ă© par Jules Allix. DĂšs octobre 1870, les femmes rĂ©clament l’organisation « d’ateliers communs pour donner le travail commun aux femmes » et « l’autorisation de fonder et d’équiper une lĂ©gion de femmes armĂ©es pour la dĂ©fense directe ».
Le 28 fĂ©vrier, une rĂ©union institue une premiĂšre commission « pour la distribution du service qui sera fait tant, pour la dĂ©fense intĂ©rieure de l’arrondissement (Ve) que pour assurer la stricte observation de la partie du traitĂ© relatif Ă  l’occupation partielle de Paris, commission composĂ©e de LesĂ©nĂ©chal (21e), Da Costa (118e), Longuet Charles (248e), Ledroit (161e), Jourde (160e), etc.
Tous les soirs, le sujet  « Capital et travail » est abordĂ© sous diverses formes, par exemple Ă  la rĂ©union du 30 mars, est discutĂ© le sujet « Capital et travail. Moyens politiques d’organisation ».[3]

En bref

La Commune de Paris a dĂ©cidĂ© d’organiser sous le contrĂŽle direct de la Commission exĂ©cutive une compagnie d’aĂ©rostiers civils et militaires composĂ©e provisoirement d’un capitaine, d’un lieutenant, d’un sous-lieutenant, d’un sergent, de deux chefs d’équipe et douze aĂ©rostiers. Sa tĂąche sera de recenser et d’inventorier les ballons disponibles. Ils devraient servir dans la guerre pour les observations aĂ©rostatiques militaires, et pour faciliter les Ă©changes de nouvelles, journaux, correspondances privĂ©es, toutes communications intellectuelles entre Paris et les dĂ©partements, pour que la vĂ©ritĂ©, les actes et les intentions de la Commune soient connues partout malgrĂ© Versailles.

Le MinistĂšre de l’agriculture et du commerce informe qu’il nous est arrivĂ© hier par une des gares un convoi de 600 bƓufs, et qu’il en arrive tous les jours une quantitĂ© suffisante pour l’alimentation.

Le Mot d’ordre rĂ©clame la dĂ©molition de la chapelle expiatoire de Louis XVI, cet Ă©difice grotesque Ă©levĂ© sous Louis XVIII au 29 rue Pasquier Ă  l’emplacement de l’ancien cimetiĂšre de la Madeleine, qui insulte la Convention nationale qui, Ă  l’unanimitĂ©, a dĂ©clarĂ© le roi coupable d’avoir appelĂ© l’étranger en France. C’est une protestation contre la RĂ©publique, et la RĂ©publique ne devrait plus selon le Mot d’Ordre tolĂ©rer cela plus longtemps.

PubliĂ© au Journal Officiel 

Meeting de Londres pour la Commune de Paris

Dimanche 16 avril, un meeting populaire était convoqué dans Hyde Park, à Londres ; une grande manifestation de la Ligue démocratique en faveur de la Commune de Paris.

Trente ou quarante mille citoyens ont rĂ©pondu Ă  l’appel. Le Times constate, non sans regret, que le nombre des paletots l’emportait sur celui des blouses. Plusieurs orateurs ont parlĂ© avec autant d’énergie que de conviction ; puis l’assemblĂ©e a votĂ© par acclamations cette adresse de fĂ©licitations Ă  la Commune de Paris :

FrĂšres,

Nous vous saluons, au nom de la RĂ©publique universelle, et nous vous remercions du fond de notre cƓur pour la grande Ɠuvre que vous accomplissez en ce moment, au nom de la libertĂ© et pour la dĂ©fense de vos droits communaux.

Nous vous saluons comme pionniers et les constructeurs d’un nouvel Ă©tat social, tandis que nous regardons vos adversaires, les hommes de Versailles, comme les dignes Ă©mules de l’homme de DĂ©cembre, lĂąches instruments des despotes de l’Europe. Elus pour la plupart par des campagnes encore sous le joug des prĂȘtres romains et des baĂŻonnettes prussiennes, pour dĂ©cider seulement les conditions de la paix, ils ont accompli leur mission par la vente honteuse qu’ils ont faite d’une partie de vos compatriotes aux hordes du Nord. NĂ©anmoins, ils veulent encore exercer l’autoritĂ© ainsi usurpĂ©e, et ils osent s’arroger le droit de vous maĂźtriser et de vous opprimer.

MalgrĂ© les efforts de nos gouvernements aux abois, d’accord avec les fĂ©lons de Versailles pour appeler l’intervention Ă©trangĂšre et amener l’anĂ©antissement de vos droits, nous, le peuple de Londres, assurĂ©s que vous combattez pour la libertĂ© et l’affranchissement du genre humain tout entier, nous vous tendons la main de l’amitiĂ© et de la fraternitĂ©.

Nous regardons votre proclamation de la Commune et de l’autonomie (selfgovernment) comme la rĂ©surrection de cette Ăšre glorieuse de votre histoire oĂč la Constitution de 93 (articles 58, 59 et 60) mit le gouvernement direct du peuple par le peuple entre les mains des Communes d’alors.

Nous nous rĂ©jouissons de voir qu’au milieu de tant de difficultĂ©s, d’obstacles et de luttes, vous dĂ©libĂ©rez nĂ©anmoins sur d’importantes questions de rĂ©forme sociale, toutes intimement liĂ©es Ă  la chose publique. Nous n’avons qu’un regret, c’est que notre Ă©ducation politique, de ce cĂŽtĂ© du dĂ©troit, ne soit pas encore assez complĂšte pour nous entraĂźner Ă  suivre votre noble exemple.

AprĂšs la lecture et le vote unanime de cette adresse, le meeting s’est sĂ©parĂ© aux cris mille fois rĂ©pĂ©tĂ©s de : Vive la RĂ©publique universelle !

En débat. Notre révolution

Tribune de Pierre Denis, extraits d’une parution dans Le Cri du Peuple

Quelques mots de prĂ©sentation de l’auteur : journaliste, ancien employĂ©, ĂągĂ© de 31 ans, il est membre de l’Internationale. C’est un actif militant proudhonnien prĂ©sentĂ© par son ami VallĂšs comme « un sobre, un simple, qui vit de cafĂ© noir, de caporal et de pain bis Â». Il a d’abord Ă©tĂ© partisan de la conciliation avec Versailles, mais le refus de Thiers de toute nĂ©gociation l’a fait basculer dans     le camp de la guerre Ă  outrance.

« La rĂ©volution commencĂ©e le 18 mars n’est pas seulement une rĂ©volution politique, c’est encore et surtout, une rĂ©volution sociale.

C’est pour cela que la lutte se poursuit avec tant d’énergie, de patience, d’ardeur opiniĂątre, de vigueur passionnĂ©e.

C’est Ă  la fois une guerre de religion et une guerre d’intĂ©rĂȘt.

C’est le combat du vieux monde contre le nouveau, de la tradition monarchique, gouvernementale, pontificale, propriĂ©taire et militaire, contre l’idĂ©e de libertĂ©, d’individualisme, d’association, de contrat, de solidaritĂ©, contre tout ce que la science positive a affirmĂ© et dĂ©couvert.

C’est la rĂ©volte du conquis contre le conquĂ©rant, du serf contre le seigneur, de l’industrie urbaine contre la fĂ©odalitĂ© terrienne ou financiĂšre.

Devant cette révolution sociale, la bourgeoisie a hésité un instant.

Un instant mĂȘme, elle a cru devoir se montrer hostile et prendre parti pour Versailles, au nom de l’ordre que personne ni rien de troublait, contre Paris et la rĂ©volution.

Aujourd’hui elle doit ĂȘtre convaincue que cette rĂ©volution est le salut, qu’elle seule peut nous donner non seulement la libertĂ© vĂ©ritable, mais encore les certitudes d’ordre, de sĂ©curitĂ© durable, de rĂ©gularitĂ© et d’économie, dont les sociĂ©tĂ©s modernes, la sociĂ©tĂ© française plus que tout autre, ont besoin pour grandir et devenir glorieuses ou prospĂšres.

Elle doit ĂȘtre convaincue, elle l’est.

Cette RĂ©volution sociale a pour but, non pas de plier sous le joug d’un communisme dictatorial et intolĂ©rable toutes les intelligences, toutes les aptitudes, mais de donner leur vol Ă  toutes les initiatives, leur essor Ă  toutes les facultĂ©s.

Elle ne songe pas Ă  retourner le monde, Ă  faire du riche un pauvre, du patron un salariĂ©, mais Ă  rĂ©tablir partout l’égalitĂ© ou l’équilibre, Ă  faire participer tous les citoyens aux richesses communes, aux avantages sociaux, Ă  abolir le salariat en faisant de tous les producteurs oĂč Ă©changistes des commanditaires et des associĂ©s, propriĂ©taires de leurs instruments de travail ou d’une part indivise du capital social.

Tout le monde, bourgeois, ouvriers, employés, est presque également intéressé à cette Révolution, à la fois réparatrice et créatrice.

[
]

Il s’agit d’une rĂ©forme plus positive, plus radicale. Il s’agit non pas d’ĂȘtre gouvernĂ© par tel ou tel maĂźtre, par telle ou telle classe, mais de n’ĂȘtre plus gouvernĂ©, de diminuer l’autoritĂ© et le pouvoir de l’État pour augmenter la libertĂ© et le pouvoir du citoyen. Il s’agit d’amener l’effacement des classes par l’extinction du paupĂ©risme, d’assurer l’indĂ©pendance civique par l’indĂ©pendance Ă©conomique, d’en finir avec l’exploitation par la propagation de l’enseignement, de l’association et du crĂ©dit ; d’augmenter le bien ĂȘtre de chacun, la richesse publique, l’activitĂ© de la circulation par la diminution des frais gĂ©nĂ©raux, l’utilisation de toutes les aptitudes, et la suppression de tous les emplois ou fonctions dont l’utilitĂ© n’est pas incontestablement dĂ©montrĂ©e.

Il s’agit de ne plus prĂ©lever sur le salaire du producteur, sur le prix du produit consommable, une prime destinĂ© Ă  payer le luxe et les prodigalitĂ© de l’État, des subventions tantĂŽt stĂ©riles tantĂŽt honteuses, des garanties au privilĂšge, des traitements Ă  toutes les fainĂ©antises, Ă  toutes les prĂ©tentions ou Ă  toutes les servilitĂ©s politiques, aux crĂ©atures du nĂ©potisme, aux serviteurs ou complices des fractions de parlementaires.

VoilĂ  ce qu’on trouve au fond de cette rĂ©volution prĂ©parĂ©e par 60 ans de despotisme centralisateur, de corruption, d’exploitation, de gaspillage, d’oppression, de rĂ©action, de misĂšre et de dĂ©sastres.

[
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Cette rĂ©volution est donc celle des contribuables de tout ordre contre les subventionnĂ©s du budget, celle des administrĂ©s souverains contre ceux qui prĂ©tendent Ă  la confiscation de la souverainetĂ©, ils font de la politique leur fortune comme le prĂȘtre fait du culte son gagne-pain.

C’est la rĂ©volution faite par tous ce qui produit, travaille, Ă©change, contre tout ce qui vit d’exploitation et de dĂźme sous les mille formes que lui donne la centralisation et le budget de l’État.

Cette Révolution doit décider les destinées non seulement de Paris, mais de la France entiÚre.

Si, par malheur, elle Ă©tait vaincue, notre pays, tombant de dĂ©sastres en gĂąchis, de honte en mĂ©pris, de corruption en dissolution, descendrait au-dessous de l’Espagne, au-dessous de la Turquie, au-dessous de l’Inde ou de l’Égypte, ayant aussi ses bonzes, ses jannissaires, ses fellahs et ses parias.

Si elle triomphe c’est un avenir de libertĂ© glorieuse, de paix laborieuse, d’ordre, de prospĂ©ritĂ©, de crĂ©ation industrielle, d’efflorescence artistique, de bien-ĂȘtre et de dignitĂ© qui commence pour nous. C’est une France Nouvelle qui nait de la victoire de Paris, comme avait surgit la vieille France du combat de Bouvines, portant haut comme elle l’oriflamme rouge, non plus parsemĂ© de fleurs de lys, mais constellĂ© d’étoiles d’or.
[
]
Pour chacun de nous, citoyens, pour Paris, pour la France, la dĂ©faite serait la ruine et la mort. Nous n’avons plus de Salut que dans la victoire.

Il faut donc vaincre. Nous vaincrons. Â»

Notes

[1] Minet, Rouiller, Paget Lupicin, Serailler, Loret, Goullé, Moullé, Lévy.

[2] Transmis par Jacques Rougerie.

[3] Informations du Maitron.

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Source: Contretemps.eu