Juin 4, 2021
Par Contretemps
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À l’occasion des 150 ans de la Commune de Paris, Contretemps publie du 18 mars au 4 juin une lettre quotidienne rĂ©digĂ©e par Patrick Le Moal, donnant Ă  voir ce que fut la Commune au jour le jour

***

L’essentiel de la journĂ©e

Enterrement de LĂ©o Frankel

L’enterrement a rassemblĂ© quelques centaines de personnes, dont Édouard Vaillant, Jules Guesde, Jean JaurĂšs, Prosper-Olivier Lissagaray, et un certain nombre de membres de la Commune, comme Jean Allemane, qui voyait en LĂ©o Frankel un des plus nobles et des plus dĂ©sintĂ©ressĂ©s combattants du socialisme international : Â« le mouvement de 1871 doit Ă  LĂ©o Frankel et Ă  ses obscurs collaborateurs de surgir dans l’histoire – non pas comme une rĂ©volte patriotarde ou politique – mais comme la RĂ©volution sociale avec ses inĂ©vitables consĂ©quences et son aboutissement franchement communiste Â».

LĂ©o Frankel, nĂ© le 28 fĂ©vrier 1844 Ă  Budapest, devint orfĂšvre, ou ouvrier bijoutier, et arriva en France, Ă  Lyon, en 1867, pour ensuite rejoindre Paris. Il Ă©tait alors correspondant du journal Lassallien, le « Social-DĂ©mokrat Â». Il adhĂšre Ă  l’Internationale, devient membre de la section allemande Ă  Paris, et est condamnĂ© pour cela en 1870. LibĂ©rĂ© le 5 septembre, il devient un orateur Ă©coutĂ© du club de la Reine Blanche et joue un rĂŽle important dans le Conseil fĂ©dĂ©ral des sections parisiennes, il est dĂ©signĂ© avec Thiesz comme secrĂ©taire du Conseil de l’Internationale pour l’étranger. Élu Ă  la Commune dans le XIIIĂšme arrondissement, il devint la cheville ouvriĂšre de la Commission du travail et de l’échange et, Ă  ce titre, il est Ă  l’origine des principales mesures sociales, sinon socialistes de la Commune. Lors de la semaine sanglante, deux fois blessĂ©, il est sauvĂ© par Elisabeth Dmitrieff et sort de Paris dĂ©guisĂ© en menuisier.

En exil, il est Ă©lu le 22 aoĂ»t 1871 membre du Conseil gĂ©nĂ©ral de l’Internationale lors du congrĂšs qui met en avant l’idĂ©e de la constitution de la classe ouvriĂšre en parti politique. Il est alors trĂšs proche de Marx. AprĂšs la disparition de cette l’Internationale en 1872, il est actif en Allemagne, en Autriche et e, Hongrie, oĂč il milite pour l’union des forces socialistes. Il participe Ă  la constitution du Parti gĂ©nĂ©ral des ouvriers de Hongrie et Ă  plusieurs congrĂšs socialistes internationaux. CondamnĂ©, il revient en France en exil en 1889. Il meurt en vivant de peu, « personne ne sut mourir de faim comme Frankel. Il Ă©tait de ces hommes que vous rencontrez toujours propres, soigneux de leurs vĂȘtements qu’ils portent pendant des annĂ©es sans les user, accomplissant le miracle de vivre avec quatre sous par jour, car ils redoutent par-dessus tout la commisĂ©ration d’autrui et n’acceptent que les sympathies qui s’adressent Ă  leurs idĂ©es » [1].

Ma derniÚre volonté, Léo Frankel

Ayant vĂ©cu libre penseur, je veux mourir de mĂȘme. Je demande donc qu’aucun prĂȘtre d’aucune Église n’approche de moi, soit Ă  l’heure oĂč je meurs, soit Ă  mon enterrement, pour « sauver » mon Ăąme.

Je ne crois ni Ă  l’enfer, ni au ciel, ni aux chĂątiments ni aux rĂ©compenses dans un autre monde.

Enfer et ciel, chùtiments et récompenses vivent dans la conscience de chacun. Le remords et le contentement sont le chùtiment et la récompense que chacun reçoit et porte en soi en rapport de ses actions, bonnes ou mauvaises.

Je meurs sans crainte.

Mon enterrement doit ĂȘtre aussi simple que celui des derniers crĂšve-de-faim.

La seule distinction que je demande c’est d’envelopper mon corps dans un drapeau rouge, le drapeau du prolĂ©tariat international, pour l’émancipation duquel j’ai donnĂ© la meilleure part de ma vie et pour laquelle j’ai toujours Ă©tĂ© prĂȘt Ă  la sacrifier. [
] »

Que sont devenus les communeux.ses ?

À l’heure ou disparaĂźt LĂ©o Frankel, nombre d’entre eux sont disparus, morts prĂ©maturĂ©ment des conditions du bagne ou de l’exil, toujours avec des cĂ©rĂ©monies du souvenir Ă©mouvantes.

Pour n’en citer que quelques-uns, Thiesz en 1881, Amouroux et Vallùs en 1885, Eudes en 1888


Nombreux Ă©taient inconnus lors de leur Ă©lection Ă  la Commune, nombreux sont ceux qui sont retournĂ©s dans l’anonymat, tout comme les membres du ComitĂ© central de la Garde nationale.

Ils refont leur vie Ă  l’atelier, dans l’industrie, le commerce, les arts, le journalisme. L’administration municipale, aux mains des rĂ©publicains, en occupe un certain nombre ; quelques-uns ont mĂȘme des emplois officiels, NapolĂ©on Gaillard, le cordonnier barricadier comme concierge Ă  la ville de Paris, Arnold comme architecte de la ville, Avrial comme contrĂŽleur chemins de fer du rĂ©seau de l’État.

Quel rĂŽle jouent-ils dans la redĂ©finition des organisations Ă  l’Ɠuvre pour le combat socialiste depuis l’écrasement de la Commune ?

Lorsque les dĂ©portĂ©s et les exilĂ©s rentrent, la sociĂ©tĂ© et les formes du combat politique ont bien changĂ©, et ils sont obligĂ©s de s’adapter aux nouvelles conditions de lutte.

Au lendemain de l’écrasement de la Commune, les organisations dissoutes, les rĂ©volutionnaires fusillĂ©s, envoyĂ©s au bagne ou en exil, la terreur confinait les rares Ă©chappĂ©.e.s au massacre. Le mouvement ouvrier n’a plus de militants chevronnĂ©s, l’État de siĂšge limite toute action, l’Internationale est interdite, les procĂšs se multiplient.

Mais cela n’empĂȘche pas les grĂšves de rĂ©apparaĂźtre dĂšs 1871 Ă  Paris, les chambres syndicales de se reconstituer, quarante-cinq en 1872 qui ont de plus en plus d’adhĂ©rent.e.s. Le premier congrĂšs national se tient en 1876, avec trois cents quarante dĂ©lĂ©guĂ©s dont deux cents cinquante-cinq de Paris, d’autres congrĂšs sont interdits, jusqu’à celui de Marseille en octobre 1879. Le congrĂšs ouvrier et socialiste de France, qui est Ă  l’origine du parti ouvrier va se constituer en 1882 autour de Guesde, lafargue, et d’autres. La majeure partie des militants socialistes communeux rejoignent ce mouvement gĂ©nĂ©ral, mais d’autres restent en dehors des organisations qui se constituent sous une forme qui n’existait pas avant la Commune de Paris.

Si les communeuses et communeux ne dirigent pas et n’influencent pas, ou trĂšs marginalement, l’évolution en cours, Ă  l’exception de Vaillant, Allemane et Malon, l’expĂ©rience de la Commune, et celle de la social-dĂ©mocratie allemande ont favorisĂ© la victoire de l’idĂ©e qu’il est nĂ©cessaire pour gagner que les travailleurs s’organisent en parti de classe sans se compromettre avec la bourgeoisie, position des marxistes Ă  la fin de l’Internationale.

Le rĂ©publicain rĂ©volutionnaire Jules Guesde, condamnĂ© pour avoir soutenu la Commune dans son journal, qui a d’abord soutenu le futur courant anarchiste, en a Ă©tĂ© convaincu et en est un des dĂ©fenseurs les plus influents. Il reste bien des divisions entre les plus radicaux et les plus disposĂ©s Ă  prendre les postes de dĂ©putĂ©s radicaux, comme Amouroux, Meillet ou Gambon.

Le texte envoyĂ© au congrĂšs de Marseille par le groupe blanquiste constituĂ© Ă  Londres[2] et quelques ex-internationalistes, Arnaud, Lissagaray, Langevin, Johannard, Longuet, Eudes et Thiesz marque l’évolution sur les questions Ă©lectorales et politiques : Â« Lorsque quelques-uns des nĂŽtres seront parvenus, Ă  travers quelques obstacles, Ă  entrer au parlement, comme par une brĂšche, qu’ils n’oublient jamais qu’il n’est pas dans la nature d’aucune assemblĂ©e centralistes, SĂ©nat, Chambre ou Convention, de nous affranchir. Nous n’allons pas croire que quelques ouvriers, qu’un petit noyau socialiste aura jamais la puissance d’ébranler la majoritĂ© bourgeoisie dont les intĂ©rĂȘts nous sont hostiles. Mais ne mĂ©connaissons pas non plus l’immense service que quelques dĂ©fenseurs convaincus, Ă©nergiques, instruits, Ă©loquents mĂȘme, pourraient rendre au socialisme. Du haut d’une tribune nationale leur voix aurait un Ă©cho, leur propagande un retentissement que vingt congrĂšs ouvriers ne nous donneraient pas Â».

Les anarchistes qui se regroupent lors de la disparition de l’Internationale dĂ©fendent d’abord la Â« propagande par le fait Â» qui veut affirmer les principes anarchistes par des actes rĂ©volutionnaires. Les actes seront rares et cette propagande cesse Ă  partir de 1888, alors que se dĂ©veloppe une vĂ©ritable vague terroriste qui culmine en 1894 par l’assassinat du prĂ©sident de la RĂ©publique, Sadi Carnot.

Ils s’impliquent alors dans la constitution des bourses du travail, et dĂ©fendent la grĂšve gĂ©nĂ©rale comme levier employĂ© pour dĂ©clencher la rĂ©volution sociale. ParallĂšlement, les syndicats de mĂ©tiers se dĂ©veloppent, surtout aprĂšs la loi de 1884 autorisant les syndicats. Ces deux mouvements fusionnent lors du congrĂšs de Limoges en 1895, qui regroupe vingt-six fĂ©dĂ©rations d’industrie et de mĂ©tier, dix-huit bourses du travail et cent vingt-six chambres syndicales isolĂ©es.
Au jour du pĂ©ril, en 1889, lorsque le gĂ©nĂ©ral Boulanger, un des officiers versaillais qui a participĂ© Ă  l’écrasement de la Commune, a voulu Ă©difier une dictature de type bonapartiste, la grande majoritĂ© des combattants de la Commune n’hĂ©sita pas Ă  livrer bataille, Ă  l’exception de la moitiĂ© du groupe blanquiste qui s’engagea avec ce massacreur, comme une bonne partie du peuple parisien.

1er juin 1885, une marée humaine aux obsÚques de Victor Hugo

Adversaire politique de la Commune, Victor Hugo a Ă©tĂ© prĂ©sent contre la rĂ©pression de Thiers, et pour l’amnistie. Il a correspondu avec Louise Michel et l’a soutenue alors qu’elle Ă©tait dĂ©portĂ©e.

Pour l’occasion, les Ă©coles et les thĂ©Ăątres subventionnĂ©s ont Ă©tĂ© fermĂ©s. La cĂ©rĂ©monie a dĂ©butĂ© Ă  10h30, avec le tir de vingt et une salves de canon depuis l’hĂŽtel des Invalides. Dix-neuf orateurs prononcent des discours, les reprĂ©sentants de l’État et des collectivitĂ©s publiques prenant la parole Ă  l’Arc de Triomphe, les reprĂ©sentants des organisations artistiques et Ă©trangĂšres au PanthĂ©on. Le cortĂšge, avec son cercueil dans le « corbillard des pauvres Â», s’ébranle Ă  12h40, pour se terminer Ă  18h20. En tĂȘte du cortĂšge, devant le cercueil et la famille, marchent douze jeunes poĂštes choisis par la famille, une dĂ©lĂ©gation de Besançon, ville natale du poĂšte, une dĂ©lĂ©gation de la presse et quatre sociĂ©tĂ©s artistiques. Mille cent soixante-huit dĂ©lĂ©gations de sociĂ©tĂ©s et cercles divers se sont inscrits pour participer au dĂ©filĂ©. La procession descend l’avenue des Champs-ÉlysĂ©es, passe place de la Concorde, puis emprunte le boulevard Saint-Germain et le boulevard Saint-Michel avant de rejoindre la rue Soufflot, qui dĂ©bouche sur le PanthĂ©on.

PrÚs de deux millions de personnes ont assisté à ces funérailles, la plus grande manifestation de ce siÚcle.

Manifestations au PĂšre Lachaise

Lors de la bataille acharnée dans le PÚre Lachaise lors de la semaine sanglante, tous les fédérés faits prisonniers ont été fusillés et jetés dans la fosse commune. Ce lieu est devenu un lieu de commémoration.

Avant le vote de la loi d’amnistie, le 23 mai 1880, s’est tenue la premiĂšre manifestation de commĂ©moration. Elle est partie de Bastille, avec plusieurs milliers de personnes[3], dont nombre portaient une immortelle rouge Ă  la boutonniĂšre. Les policiers arrĂȘtent les porteurs de couronnes, interdisent toute prĂ©sence de couronnes dans le cimetiĂšre.

Extraits l’ÉgalitĂ©

La colonne bientĂŽt reformĂ©e s’avança vers la grande porte d’entrĂ©e du cimetiĂšre du PĂšre Lachaise. Il fallait que la manifestation aboutĂźt Ă  n’importe quel prix.

La colonne pénÚtre dans le cimetiÚre, les manifestants chapeau bas, une immortelle rouge à la boutonniÚre, marchant quatre par quatre. Sur les contre-allées les curieux se découvrent. Le calme est religieux. Tous ceux qui étaient présents garderont toujours le souvenir de cette scÚne imposante et unique. [
]

Le calme de ces travailleurs en marche vers la fosse commune oĂč reposent ceux des leurs qu’y ont couchĂ©s les fusillades bourgeoises – ce calme ramenait involontairement l’esprit neuf ans en arriĂšre. Dans ce mĂȘme cimetiĂšre, il y a neuf ans – jour pour jour – se dĂ©chaĂźnaient toutes les horreurs de la bataille et de la rĂ©pression : crĂ©pitements des mitrailleuses, feux de peloton, hurlements des suppliciĂ©s, et les vivats Ă©nergiques poussĂ©s par les « invaincus » que l’on allait massacrer. [
]

Oui, le prolĂ©tariat se souvient – il n’a rien oubliĂ© – et il apprend chaque jour.

La fosse commune

Les manifestants gravissent la montĂ©e du PĂšre Lachaise et bientĂŽt arrivent Ă  la fosse commune. Quelques arbres maigres, une herbe Ă©paisse et drue, çà et lĂ  des tranchĂ©es mal comblĂ©es encore apparentes, le tout bornĂ© par cette lugubre muraille contre laquelle les vaincus Ă©taient fusillĂ©s par milliers (dix mille, d’aprĂšs Le SiĂšcle).

Cette muraille Ă©tait gardĂ©e par de nombreux agents commandĂ©s par un officier et qui avaient pour consigne de ne pas laisser approcher les manifestants. MalgrĂ© tout, les immortelles, lancĂ©es par-dessus leur tĂȘte, allaient retomber sur la fosse commune.

Notre devoir était accompli et nous nous sommes retirés.

Manifestation au PÚre Lachaise réprimée

Le nombre de visiteurs se recueillant sur cette fosse devenant de plus en plus important, la mairie fait remblayer cette partie du cimetiĂšre. Il faut l’opposition d’un conseiller municipal socialiste pour que n’y soient pas installĂ©s des tombeaux, et qu’elle reste intacte[4].

En 1882, des prises de parole sont tolĂ©rĂ©es, en 1883 les drapeaux sont acceptĂ©s dans l’enceinte de la nĂ©cropole. En 1885, la police attaque le cortĂšge pour retirer les drapeaux rouges qui sont interdits dans la rue.

Chaque année les militants sont de plus en plus nombreux.

Impossible d’empĂȘcher la construction de la basilique du SacrĂ©-Coeur

Le culte du SacrĂ©-CƓur de JĂ©sus est l’expression d’un monarchisme rĂ©actionnaire voulant expier toutes les rĂ©volutions depuis 1789 et pour la dĂ©fense des États pontificaux. Un projet antĂ©rieur Ă  la Commune voulait Ă  Paris l’édification d’un Â« sanctuaire dĂ©diĂ© au SacrĂ©-CƓur [si] Dieu sauve Paris et la France, et dĂ©livre le souverain pontife » avec la bĂ©nĂ©dictiondu trĂšs conservateur pape Pie IX.

En rĂ©action Ă  l’insurrection parisienne, la majoritĂ© monarchiste et clĂ©ricale de Versailles a dĂ©clarĂ© le projet du SacrĂ©-CƓur d’utilitĂ© publique et a dĂ©terminĂ© le choix du lieu de construction, Ă  l’endroit prĂ©cis oĂč ont Ă©tĂ© tuĂ©s, le 18 mars, les gĂ©nĂ©raux ClĂ©ment-Thomas et Lecomte. Elle a optĂ© pour la domination symbolique au lieu de l’installation militaire qui Ă©tait d’abord envisagĂ©e pour contrĂŽler l’est parisien.

La premiÚre pierre a été posée le 6 juin 1875.

DĂšs 1881, un projet de loi est proposĂ© pour l’abrogation de la loi et la construction d’un hospice des invalides civils Ă  la place de la basilique. En 1882, les dĂ©putĂ©s radicaux-socialistes anticlĂ©ricaux Ă©chouent de peu Ă  arrĂȘter la construction.

En bref, quelques dates

– 16 juin 1881. Loi Ferry sur la gratuitĂ©.

– 28 mars 1882. Loi Ferry sur l’enseignement obligatoire et la laĂŻcitĂ© de l’enseignement.

– 1884. Les priĂšres publiques Ă  la rentrĂ©e des Chambres sont supprimĂ©es.

En débat

Tribune

Friedrich Engels, Londres, pour le 20e anniversaire de la Commune de Paris, le 18 mars 1891.

« C’est Ă  l’improviste que j’ai Ă©tĂ© invitĂ© Ă  faire une nouvelle Ă©dition de l’Adresse du Conseil gĂ©nĂ©ral de l’Internationale sur La Guerre civile en France et Ă  y joindre une introduction. Aussi, ne puis-je ici que mentionner briĂšvement les points les plus essentiels. [
]

Si, aujourd’hui, vingt ans aprĂšs, nous jetons un regard en arriĂšre sur l’activitĂ© et la signification historique de la Commune de Paris de 1871, il apparaĂźt qu’il y a quelques additions Ă  faire Ă  la peinture qu’en a donnĂ©e La Guerre civile en France.

Les membres de la Commune se rĂ©partissaient en une majoritĂ© de blanquistes, qui avait dĂ©jĂ  dominĂ© dans le ComitĂ© central de la Garde nationale et une minoritĂ© : les membres de l’Association internationale des travailleurs, se composant pour la plupart de socialistes proudhoniens. Dans l’ensemble, les blanquistes n’étaient alors socialistes que par instinct rĂ©volutionnaire, prolĂ©tarien ; seul un petit nombre d’entre eux Ă©tait parvenu, grĂące Ă  Vaillant, qui connaissait le socialisme scientifique allemand, Ă  une plus grande clartĂ© de principes. Ainsi s’explique que, sur le plan Ă©conomique, bien des choses aient Ă©tĂ© nĂ©gligĂ©es, que, selon notre conception d’aujourd’hui, la Commune aurait dĂ» faire. Le plus difficile Ă  saisir est certainement le saint respect avec lequel on s’arrĂȘta devant les portes de la Banque de France. Ce fut d’ailleurs une lourde faute politique. La Banque aux mains de la Commune, cela valait mieux que dix mille otages. Cela signifiait toute la bourgeoisie française faisant pression sur le gouvernement de Versailles pour conclure la paix avec la Commune. Mais le plus merveilleux encore, c’est la quantitĂ© de choses justes qui furent tout de mĂȘme faites par cette Commune composĂ©e de blanquistes et de proudhoniens. Il va sans dire que la responsabilitĂ© des dĂ©crets Ă©conomiques de la Commune, de leurs cĂŽtĂ©s glorieux ou peu glorieux, incombe en premiĂšre ligne aux proudhoniens, comme incombe aux blanquistes celle de ses actes et de ses carences politiques. Et dans les deux cas l’ironie de l’histoire a voulu, – comme toujours quand des doctrinaires arrivent au pouvoir -, que les uns comme les autres fissent le contraire de ce que leur prescrivait leur doctrine d’école.

Proudhon, le socialiste de la petite paysannerie et de l’artisanat, haĂŻssait positivement l’association. Il disait d’elle qu’elle comportait plus d’inconvĂ©nients que d’avantages, qu’elle Ă©tait stĂ©rile par nature, voire nuisible, parce que mettant entrave Ă  la libertĂ© du travailleur ; dogme pur et simple, improductif et encombrant, contredisant tout autant la libertĂ© du travailleur que l’économie de travail, ses dĂ©savantages croissaient plus vite que ses avantages ; en face d’elle, la concurrence, la division du travail, la propriĂ©tĂ© privĂ©e restaient, selon lui, des forces Ă©conomiques. Ce n’est que pour les cas d’exception – comme Proudhon les appelle – de la grande industrie et des grandes entreprises, par exemple les chemins de fer, que l’association des travailleurs ne serait pas dĂ©placĂ©e (voir IdĂ©e gĂ©nĂ©rale de la rĂ©volution, 3e Ă©tude).

En 1871, mĂȘme Ă  Paris, ce centre de l’artisanat d’art, la grande industrie avait tellement cessĂ© d’ĂȘtre une exception que le dĂ©cret de loin le plus important de la Commune instituait une organisation de la grande industrie et mĂȘme de la manufacture, qui devait non seulement reposer sur l’association des travailleurs dans chaque fabrique, mais aussi rĂ©unir toutes ces associations dans une grande fĂ©dĂ©ration; bref, une organisation qui, comme Marx le dit trĂšs justement dans La Guerre civile, devait aboutir finalement au communisme, c’est-Ă -dire Ă  l’exact opposĂ© de la doctrine de Proudhon. Et c’est aussi pourquoi la Commune fut le tombeau de l’école proudhonienne du socialisme. Cette Ă©cole a aujourd’hui disparu des milieux ouvriers français ; c’est maintenant la thĂ©orie de Marx qui y rĂšgne sans conteste, chez les possibilistes pas moins que chez les « marxistes ». Ce n’est que dans la bourgeoisie « radicale » qu’on trouve encore des proudhoniens.

Les choses n’allĂšrent pas mieux pour les blanquistes. ÉlevĂ©s Ă  l’école de la conspiration, liĂ©s par la stricte discipline qui lui est propre, ils partaient de cette idĂ©e qu’un nombre relativement petit d’hommes rĂ©solus et bien organisĂ©s Ă©tait capable, le moment venu, non seulement de s’emparer du pouvoir, mais aussi, en dĂ©ployant une grande Ă©nergie et de l’audace, de s’y maintenir assez longtemps pour rĂ©ussir Ă  entraĂźner la masse du peuple dans la rĂ©volution et Ă  la rassembler autour de la petite troupe directrice. Pour cela, il fallait avant toute autre chose la plus stricte centralisation dictatoriale de tout le pouvoir entre les mains du nouveau gouvernement rĂ©volutionnaire. Et que fit la Commune qui, en majoritĂ©, se composait prĂ©cisĂ©ment de blanquistes ? Dans toutes ses proclamations aux Français de la province, elle les conviait Ă  une libre fĂ©dĂ©ration de toutes les communes françaises avec Paris, Ă  une organisation nationale qui, pour la premiĂšre fois, devait ĂȘtre effectivement crĂ©Ă©e par la nation elle-mĂȘme. Quant Ă  la force rĂ©pressive du gouvernement naguĂšre centralisĂ© : l’armĂ©e, la police politique, la bureaucratie, crĂ©Ă©e par NapolĂ©on en 1798, reprise depuis avec reconnaissance par chaque nouveau gouvernement et utilisĂ©e par lui contre ses adversaires, c’est justement cette force qui, selon les blanquistes, devait partout ĂȘtre renversĂ©e, comme elle l’avait dĂ©jĂ  Ă©tĂ© Ă  Paris.

La Commune dut reconnaĂźtre d’emblĂ©e que la classe ouvriĂšre, une fois au pouvoir, ne pouvait continuer Ă  se servir de l’ancien appareil d’État ; pour ne pas perdre Ă  nouveau la domination qu’elle venait Ă  peine de conquĂ©rir, cette classe ouvriĂšre devait, d’une part, Ă©liminer le vieil appareil d’oppression jusqu’alors employĂ© contre elle-mĂȘme, mais, d’autre part, prendre des assurances contre ses propres mandataires et fonctionnaires en les proclamant, en tout temps et sans exception, rĂ©vocables. En quoi consistait, jusqu’ici, le caractĂšre essentiel de l’État ? La sociĂ©tĂ© avait crĂ©Ă©, par simple division du travail Ă  l’origine, ses organes propres pour veiller Ă  ses intĂ©rĂȘts communs. Mais, avec le temps, ces organismes, dont le sommet Ă©tait le pouvoir de l’État, s’étaient transformĂ©s, en servant leurs propres intĂ©rĂȘts particuliers, de serviteurs de la sociĂ©tĂ©, en maĂźtres de celle-ci. On peut en voir des exemples, non seulement dans la monarchie hĂ©rĂ©ditaire, mais Ă©galement dans la rĂ©publique dĂ©mocratique. Nulle part les « politiciens » ne forment dans la nation un clan plus isolĂ© et plus puissant qu’en AmĂ©rique du Nord, prĂ©cisĂ©ment. LĂ , chacun des deux grands partis qui se relaient au pouvoir, est lui-mĂȘme dirigĂ© par des gens qui font de la politique une affaire, spĂ©culent sur les siĂšges aux assemblĂ©es lĂ©gislatives de l’Union comme Ă  celles des États, ou qui vivent de l’agitation pour leur parti et sont rĂ©compensĂ©s de sa victoire par des places. On sait assez combien les AmĂ©ricains cherchent depuis trente ans Ă  secouer ce joug devenu insupportable, et comment, malgrĂ© tout, ils s’embourbent toujours plus profondĂ©ment dans ce marĂ©cage de la corruption. C’est prĂ©cisĂ©ment en AmĂ©rique que nous pouvons le mieux voir comment le pouvoir d’État devient indĂ©pendant vis-Ă -vis de la sociĂ©tĂ©, dont, Ă  l’origine, il ne devait ĂȘtre que le simple instrument. LĂ , n’existent ni dynastie, ni noblesse, ni armĂ©e permanente (Ă  part la poignĂ©e de soldats commis Ă  la surveillance des Indiens), ni bureaucratie avec postes fixes et droit Ă  la retraite. Et pourtant nous avons lĂ  deux grandes bandes de politiciens spĂ©culateurs, qui se relaient pour prendre possession du pouvoir de l’État et l’exploitent avec les moyens les plus corrompus et pour les fins les plus Ă©hontĂ©es ; et la nation est impuissante en face de ces deux grands cartels de politiciens qui sont soi-disant Ă  son service, mais, en rĂ©alitĂ©, la dominent et la pillent.

Pour Ă©viter cette transformation, inĂ©vitable dans tous les rĂ©gimes antĂ©rieurs, de l’État et des organes de l’État, Ă  l’origine serviteurs de la sociĂ©tĂ©, en maĂźtres de celle-ci, la Commune employa deux moyens infaillibles. PremiĂšrement, elle soumit toutes les places de l’administration, de la justice et de l’enseignement au choix des intĂ©ressĂ©s par Ă©lection au suffrage universel, et, bien entendu, Ă  la rĂ©vocation Ă  tout moment par ces mĂȘmes intĂ©ressĂ©s. Et, deuxiĂšmement, elle ne rĂ©tribua tous les services, des plus bas aux plus Ă©levĂ©s, que par le salaire que recevaient les autres ouvriers. Le plus haut traitement qu’elle payĂąt Ă©tait de 6 000 francs. Ainsi on mettait le holĂ  Ă  la chasse aux places et Ă  l’arrivisme, sans parler de la dĂ©cision supplĂ©mentaire d’imposer des mandats impĂ©ratifs aux dĂ©lĂ©guĂ©s aux corps reprĂ©sentatifs.

Cette destruction de la puissance de l’État tel qu’il Ă©tait jusqu’ici et son remplacement par un pouvoir nouveau, vraiment dĂ©mocratique, sont dĂ©peints en dĂ©tail dans la troisiĂšme partie de La Guerre civile. Mais il Ă©tait nĂ©cessaire de revenir ici briĂšvement sur quelques-uns de ses traits, parce que, en Allemagne prĂ©cisĂ©ment, la superstition de l’État est passĂ© de la philosophie dans la conscience commune de la bourgeoisie et mĂȘme dans celle de beaucoup d’ouvriers. Dans la conception des philosophes, l’État est « la rĂ©alisation de l’IdĂ©e » ou le rĂšgne de Dieu sur terre traduit en langage philosophique, le domaine oĂč la vĂ©ritĂ© et la justice Ă©ternelles se rĂ©alisent ou doivent se rĂ©aliser. De lĂ  cette vĂ©nĂ©ration superstitieuse de l’État et de tout ce qui y touche, vĂ©nĂ©ration qui s’installe d’autant plus facilement qu’on est, depuis le berceau, habituĂ© Ă  s’imaginer que toutes les affaires et tous les intĂ©rĂȘts communs de la sociĂ©tĂ© entiĂšre ne sauraient ĂȘtre rĂ©glĂ©s que comme ils ont Ă©tĂ© rĂ©glĂ©s jusqu’ici, c’est-Ă -dire par l’État et ses autoritĂ©s dĂ»ment Ă©tablies. Et l’on croit dĂ©jĂ  avoir fait un pas d’une hardiesse prodigieuse, quand on s’est affranchi de la foi en la monarchie hĂ©rĂ©ditaire et qu’on jure par la rĂ©publique dĂ©mocratique. Mais, en rĂ©alitĂ©, l’État n’est rien d’autre qu’un appareil pour opprimer une classe par une autre, et cela, tout autant dans la rĂ©publique dĂ©mocratique que dans la monarchie ; le moins qu’on puisse en dire, c’est qu’il est un mal dont hĂ©rite le prolĂ©tariat vainqueur dans la lutte pour la domination de classe et dont, tout comme la Commune, il ne pourra s’empĂȘcher de rogner aussitĂŽt au maximum les cĂŽtĂ©s les plus nuisibles, jusqu’à ce qu’une gĂ©nĂ©ration grandie dans des conditions sociales nouvelles et libres soit en Ă©tat de se dĂ©faire de tout ce bric-Ă -brac de l’État.

Le philistin social-dĂ©mocrate a Ă©tĂ© rĂ©cemment saisi d’une terreur salutaire en entendant prononcer le mot de dictature du prolĂ©tariat. Eh bien, messieurs, voulez-vous savoir de quoi cette dictature a l’air ? Regardez la Commune de Paris. C’était la dictature du prolĂ©tariat Â».

*

Illustration : « Vive la Commune Â», Â« Il n’y a pas de salut sur la Terre tant que l’on peut pardonner aux bourreaux. Â» (Paul Eluard), NYD V, Conteur d’images

Notes :

[1]GĂ©rault Richard

[2] Sous le nom Commune rĂ©volutionnaire se revendiquant athĂ©e, communiste et rĂ©volutionnaire et se proclament les seuls dĂ©positaires de l’hĂ©ritage de la Commune

[3]MichĂšle Audin

[4]Eric Fournier

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Source: Contretemps.eu