Avril 13, 2021
Par Contretemps
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À l’occasion des 150 ans de la Commune de Paris, Contretemps publie du 18 mars au 4 juin une lettre quotidienne rĂ©digĂ©e par Patrick Le Moal, donnant Ă  voir ce que fut la Commune au jour le jour

***

L’essentiel de la journĂ©e

 Situation militaire 

– À l’ouest

Le combat a repris avec une grande vigueur, on s’est battu toute la journĂ©e dans Neuilly, qui est dĂ©fendu pied Ă  pied, avec des renforts d’artillerie envoyĂ©s pour conserver le terrain conquis. La canonnade atteint les quartiers les plus proches, dans le haut des Champs-ElysĂ©es, les maisons sont fortement endommagĂ©es ; sur les trottoirs, on voit çà et lĂ  des Ă©clats de vitres, des rĂ©verbĂšres brisĂ©s, des arbres rompus et des trous d’obus. Les lignes d’omnibus vers Passy ont complĂštement interrompu leur service.

– Au sud

La journĂ©e s’est passĂ©e sans incident notable Ă  notre connaissance, mais le gĂ©nĂ©ral Eudes se prĂ©occupe vivement de la nuit prochaine : les dispositions de l’ennemi semblent prĂ©sager une attaque.

 

Le blocus de Paris se resserre

L’ordre prussien est imposĂ© au nord et Ă  l’est de Pari, en soutien de Versailles. L’armĂ©e allemande vient de dĂ©cider d’instaurer l’état de siĂšge pour les parties des dĂ©partements de la Seine, de Seine-et-Oise, de Seine-et-Marne et de l’Oise qui sont occupĂ©es. Les pouvoirs dont l’autoritĂ© civile Ă©tait revenue pour le maintien de l’ordre et de la police passent tous entiers Ă  l’autoritĂ© militaire allemande et les tribunaux militaires allemands peuvent ĂȘtre saisis de la connaissance des crimes et des dĂ©lits contre l’ordre et la sĂ»retĂ© des troupes allemandes, contre l’ordre et la paix publics, quelle que soit la qualitĂ© des auteurs principaux et des complices. L’armĂ©e allemande s’octroie le droit de faire des perquisitions de jour et de nuit dans le domicile des habitants, d’ordonner la remise des armes et munitions et de procĂ©der Ă  leur recherche et Ă  leur enlĂšvement d’interdire les publications et les rĂ©unions qu’elle juge de nature Ă  exciter ou Ă  entretenir le dĂ©sordre. Les prussiens ont envoyĂ© des patrouilles au nord des zones de combat d’AsniĂšres et de Neuilly, Ă  Colombes, Argenteuil, Sartrouville.

Les lignes d’OrlĂ©ans et de l’Ouest sont interceptĂ©es par les troupes de Versailles Ă  une certaine distance de Paris. Les journaux du gouvernement affirment que le but n’est pas d’arrĂȘter l’approvisionnement de Paris, mais d’empĂȘcher les mouvements de troupes. A l’AssemblĂ©e une interpellation du gouvernement sur la continuation de la guerre ou sur la conclusion de la paix avec Paris Ă©tĂ© ajournĂ©e Ă  un mois. Les prisonniers fĂ©dĂ©rĂ©s partis de Satory sont arrivĂ©s en Bretagne : 800 Ă  belle Ăźle et 400 Ă  Port Louis.

La construction des nouvelles barricades

Construction de la barricade de la rue de Rivoli, Ă  l’angle de la rue Saint Florentin. Cette barricade dĂ©fendue par un fossĂ© de plusieurs mĂštres, avec des talus percĂ©s d’embrasures, prend d’heure en heure des proportions impressionnantes.

TĂ©moignage

Martial Senisse, 20 ans, maçon limousin

Ce matin, rue Monge, quand je suis sorti, on quĂȘtait pour les blessĂ©s, les veuves et les orphelins. Un garde rĂąclait du violon. Une jeune polonaise jouait de l’harmonica. J’ai Ă©tĂ© appelĂ© par Frankel. Il m’a dit qu’il avait dĂ©cidĂ© de me mettre Ă  disposition de Rossel. Rossel a demandĂ© un bon ouvrier maçon pour seconder le pĂšre Gaillard Ă  la commission des barricades. Gaillard est un compagnon dĂ©vouĂ© et il prend sa tĂąche au sĂ©rieux, mais Rossel lui trouve un grave dĂ©faut : il est cordonnier de son mĂ©tier et pour Ă©difier des barricades, ce n’est pas un mĂ©tier trĂšs utile. J’ai acceptĂ©. D’ailleurs, Frankel ne m’a pas demandĂ© mon avis. Je me suis rendu ensuite chez 
 Il m’a recommandĂ© d’ĂȘtre prudent, m’affirmant que tout cela allait trĂšs mal finir pour les parisiens.

– Thiers a dit « c’est peut-ĂȘtre Foutriquet aprĂšs Badinguet, comme le rĂ©pĂštent les gens de l’hĂŽtel de ville, mais Thiers est Ă  la tĂȘte d’une armĂ©e puissante et il est plus facile d’abattre la colonne VendĂŽme que d’abattre la puissance du gouvernement de Versailles. Je ne suis pas contre la Commune parce que, parmi ses raisons, il en est de trĂšs respectables, mais je ne suis pas pour elle car une tyrannie n’est qu’une tyrannie et la tyrannie exercĂ©e au nom du peuple ne me sĂ©duit pas davantage que la tyrannie exercĂ©e contre le peuple
 Â»

La fuite des rĂ©fractaires continue, des centaines de personnes disparaissent chaque jour sous divers prĂ©textes, ils partent approvisionner paris, sont appelĂ©s pour affaires de famille urgentes, pĂȘchent sur la seine et partent en bateau, sont dĂ©guisĂ©s en bouviers, maraĂźchers, conducteurs ou employĂ©s de train, en dames ou vieillards Ă  perruque. Les bourgeois de la garde nationale ne sont pas vraiment inquiĂ©tĂ©s, malgrĂ© les textes sur les enrĂŽlements de force, alors que les exigences sont plus rigoureuses du cĂŽtĂ© des prolĂ©taires, auxquels on dit : c’est votre cause que vous avez Ă  dĂ©fendre !

Versailles reçoit les prisonniers libérés par les prussiens, lance ses gendarmes a la chasse aux réfractaires, fusille les soldats qui font des difficultés pour marcher contre Paris.

Service d’ambulance de la garde nationale

Beaucoup de bataillons partent au feu sans chirurgien, n’arrivent pas Ă  en trouver, la commune met donc en place un service d’ambulance pour la garde nationale. Il prĂ©voit la crĂ©ation de compagnies d’ambulance avec 20 docteurs, 60 Ă©lĂšves en mĂ©decine, 10 voitures du train et 120 brancardiers. Ces compagnies seront divisĂ©es en escouades qui marcheront sur la demande de la guerre ou de la place, transmise par la commission mĂ©dicale de l’HĂŽtel-de-Ville. Les inscriptions pour le service mĂ©dical nouvellement organisĂ© seront reçues dans toutes les mairies, sur un registre spĂ©cial. On pourra aussi s’inscrire Ă  l’HĂŽtel-de-Ville, Ă  la commission mĂ©dicale.

Fédération des artistes

Quatre cent artistes ont participĂ© aujourd’hui au grand amphithĂ©Ăątre de l’école de mĂ©decine a une assemblĂ©e prĂ©sidĂ©e par Courbet pour mettre en place la fĂ©dĂ©ration des artistes. Il Ă©tait assistĂ© par EugĂšne Pottier rapporteur du projet de fĂ©dĂ©ration adoptĂ© par la rĂ©union prĂ©paratoire. Les statuts ont Ă©tĂ© adoptĂ©s. Les artistes prĂ©voient le gouvernement de l’art par les artistes eux-mĂȘmes, qui gĂ©rera les musĂ©es, dĂ©veloppera les expositions, et mettra en place un enseignement pour concourir « Ă  notre rĂ©gĂ©nĂ©ration Ă  l’inauguration du luxe communal et aux splendeurs de l’avenir et Ă  la RĂ©publique universelle Â». Il Ă©mane de ces propositions une grande solidaritĂ© entre artistes, tout en affirmant nettement l’importance de la libertĂ© de l’art, dĂ©gagĂ© de toute tutelle gouvernementale.

Fédération des artistes de Paris

Les artistes de Paris adhĂ©rant aux principes de la RĂ©publique communale se constituent en fĂ©dĂ©ration. Ce ralliement de toutes les intelligences artistiques aura pour bases :

« La libre expansion de l’art, dĂ©gagĂ© de toute tutelle gouvernementale et de tous privilĂšges.

« L’égalitĂ© des droits entre tous les membres de la fĂ©dĂ©ration.

« L’indĂ©pendance et la dignitĂ© de chaque artiste mises sous la sauvegarde de tous par la crĂ©ation d’un comitĂ© Ă©lu au suffrage universel des artistes. »

Ce comitĂ© fortifie les liens de solidaritĂ© et rĂ©alise l’unitĂ© d’action.

Constitution du comité

Le comitĂ© est composĂ© de 47 membres reprĂ©sentant les diverses facultĂ©s, savoir : 16 peintres, 10 sculpteurs, 5 architectes, 6 graveurs, 10 membres reprĂ©sentant l’art dĂ©coratif, nommĂ© improprement art industriel.

Ils sont nommés au scrutin de liste et au vote secret.

Ont droit de prendre part au vote les citoyens et citoyennes qui justifient de la qualitĂ© d’artistes, soit par la notoriĂ©tĂ© de leurs travaux, soit par une carte d’exposant, soit par une attestation Ă©crite de deux parrains artistes.

Les membres du comité sont élus pour une année.

À l’expiration du mandat, quinze membres, dĂ©signĂ©s par un vote secret du comitĂ©, resteront en fonctions pendant l’annĂ©e suivante, les trente-deux autres membres seront remplacĂ©s.

Les membres sortants ne peuvent ĂȘtre rĂ©Ă©lus qu’au bout d’une annĂ©e d’intervalle.

Le droit de rĂ©vocation peut ĂȘtre exercĂ© contre un membre qui ne remplit pas son mandat. Cette rĂ©vocation ne peut ĂȘtre prononcĂ©e qu’un mois aprĂšs que la demande en a Ă©tĂ© faite, et, si elle est votĂ©e en assemblĂ©e gĂ©nĂ©rale, Ă  la majoritĂ© des deux tiers des votants.

DĂ©termination du mandat

Ce gouvernement du monde des arts par les artistes a pour mission :

La conservation des trésors du passé ;

La mise en Ɠuvre et en lumiĂšre de tous les Ă©lĂ©ments du prĂ©sent ;

La rĂ©gĂ©nĂ©ration de l’avenir par l’enseignement.

Monuments, Musées

Les monuments, au point de vue artistique, les musĂ©es et les Ă©tablissements de Paris renfermant des galeries, collections et bibliothĂšques d’Ɠuvres d’art, n’appartenant point Ă  des particuliers, sont confiĂ©s Ă  la conservation et Ă  la surveillance administrative du comitĂ©.

Il en dresse, conserve, rectifie et complÚte les plans, inventaires, répertoires et catalogues.

Il les met à la disposition du public pour favoriser les études et satisfaire la curiosité des visiteurs.

Il constate l’état de conservation des Ă©difices, signale les rĂ©parations urgentes, et prĂ©sente Ă  la Commune un compte rendu frĂ©quent de ses travaux.

AprĂšs examen de leur capacitĂ© et enquĂȘte sur leur moralitĂ©, il nomme des administrateurs, secrĂ©taire, archivistes et gardiens, pour assurer les besoins du service de ces Ă©tablissements et pour les expositions, dont il sera ultĂ©rieurement parlĂ©.

Expositions

Le comité organise les expositions communales, nationales et internationales ayant lieu à Paris.

Pour les expositions nationales ou internationales qui n’ont pas lieu Ă  Paris, il dĂ©lĂšgue une commission chargĂ©e des intĂ©rĂȘts des artistes parisiens.

Il n’y admet que des Ɠuvres signĂ©es de leurs auteurs, crĂ©ations originales ou traductions d’un art par un autre, telle que la gravure traduisant la peinture, etc.

Il repousse d’une maniĂšre absolue toute exhibition mercantile, tendant Ă  substituer le nom de l’éditeur ou du fabricant Ă  celui du vĂ©ritable crĂ©ateur.

Il n’est pas dĂ©cernĂ© de rĂ©compenses.

Les travaux ordinaires commandés par la Commune seront répartis entre les artistes que les suffrages de tous les exposants auront désignés.

Les travaux extraordinaires sont donnés au concours.

Enseignement

Le comitĂ© surveille l’enseignement du dessin et du modelage dans les Ă©coles primaires et professionnelles communales, dont les professeurs sont nommĂ©s au concours ; il favorise l’introduction des mĂ©thodes attrayantes et logiques, estampille les modĂšles, et dĂ©signe les sujets chez lesquels se rĂ©vĂšle un gĂ©nie supĂ©rieur, et dont les Ă©tudes doivent ĂȘtre complĂ©tĂ©es au frais de la Commune.

Il provoque et encourage la construction de vastes salles pour l’enseignement supĂ©rieur, pour des confĂ©rences sur l’esthĂ©tique, l’histoire et la philosophie de l’art.

Publicité

Il sera créé un organe de publicité intitulé : Officiel des arts.

Ce journal publiera, sous le contrÎle et la responsabilité du comité, les faits concernant le monde des arts et les renseignements utiles aux artistes.

Il publiera les comptes rendus des travaux du comitĂ©, le procĂšs-verbal de leurs sĂ©ances, le budget des recettes et dĂ©penses et tous les travaux de statistique apportant la lumiĂšre et prĂ©parent l’ordre.

La partie littĂ©raire, consacrĂ©e aux dissertations sur l’esthĂ©tique, sera un champ neutre ouvert Ă  toutes les opinions et Ă  tous les systĂšmes.

Progressif, indĂ©pendant, digne et sincĂšre, l’Officiel des arts sera la constatation la plus sĂ©rieuse de notre rĂ©gĂ©nĂ©ration.

Arbitrages

Pour toutes les contestations litigieuses relatives aux arts, le comité, sur la demande des parties intéressées, artistes ou autres, désigne des arbitres conciliateurs.

Dans les questions de principe et d’intĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral, le comitĂ© se constitue en conseil arbitral, et ses dĂ©cisions sont insĂ©rĂ©es Ă  l’Officiel des arts.

Initiative individuelle

Le comitĂ© invite tout citoyen Ă  lui communiquer toute proposition, projet, mĂ©moire, avis ayant pour but le progrĂšs dans l’art, l’émancipation morale ou intellectuelle des artistes, ou l’amĂ©lioration matĂ©rielle de leur sort.

Il en rend compte Ă  la Commune et prĂȘte son appui moral et sa collaboration Ă  tout ce qu’il juge praticable.

Il appelle l’opinion publique Ă  sanctionner toutes les tentatives de progrĂšs, en donnant Ă  ces propositions la publicitĂ© de l’Officiel des arts.

Enfin, par la parole, la plume, le crayon, par la reproduction populaire des chefs-d’Ɠuvre, par l’image intelligente et moralisatrice qu’on peut rĂ©pandre Ă  profusion et afficher aux mairies des plus humbles communes de France, le comitĂ© concourra Ă  notre rĂ©gĂ©nĂ©ration Ă  l’inauguration du luxe communal et aux splendeurs de l’avenir et Ă  la RĂ©publique universelle.

COURBET, MOULINET, STEPHEN MARTIN, ALEXANDRE JOUSSE,

ROSZEZENCH, TRICHON, DALOU, JULES HÉREAU, C. CHABERT,

DUBOIS, A. FALEYNIÈRE, EUGÈNE POTTIER, PERRIN, A. MOUILLIARD.

Le premier compte rendu des débats de la Commune

On s’aperçoit que la Commune aborde de multiples questions, sans obligatoirement prendre des dĂ©cisions, questions d’une importance trĂšs relative au regard des enjeux de la lutte en cours, comme l’affichage des commissions, les sommes destinĂ©es aux orphelinats saisies dans les maisons de secours tenues par les sƓurs, la tombe de Pierre Leroux enterrĂ© ce jour, la dissolution des bataillons de vĂ©tĂ©rans de la garde nationale, la question des corps francs constituĂ©s dans Paris, etc. Une sage dĂ©cision est prise : que les dĂ©lĂ©guĂ©s dans la commune dans chaque arrondissement puissent dĂ©signer un membre de la commission municipale qui fera fonction d’officier d’état civil. Des dĂ©crets sont adoptĂ©s, notamment concernant les ambulances.

La question des échéances est une nouvelle fois abordée en prenant le temps de la réflexion collective, car trois projets sont présentés, celui de Jourde et Varlin, celui de Tridon et celui de Beslay. Ils seront imprimés et une commission de cinq membres examinera les projets et déposera un rapport la semaine prochaine.

 

Les Ă©changes de courrier avec la province

Des agences privĂ©es se sont crĂ©Ă©es pour retirer Ă  Versailles les lettres de toute provenance en destination de Paris, et les distribuer Ă  leurs destinataires. Le gouvernement Thiers acceptait ce systĂšme tout en refusant un fonctionnement normal avec le service postal de la Commune.

Ainsi deux mille lettres sont arrivĂ©es ce 13 13 avril de Versailles par l’agence Bruner, ce qui porte Ă  six mille le nombre des lettres distribuĂ©es dans Paris depuis le nouveau siĂšge.

 

Arrestation de Gustave Chaudey, rédacteur du SiÚcle, ex-adjoint du maire de Paris

Gustave Chaudey est le directeur politique de ce journal. Proudhonien dans sa jeunesse (il est l’exĂ©cuteur testamentaire de Proudhon, conjointement avec Gustave DuchĂȘne, journaliste Ă  La Commune et Langlois, dĂ©putĂ© restĂ© Ă  Versailles), membre de l’internationale jusqu’en juillet 1866, adjoint au maire de Paris, Jules Ferry, en novembre 1870. Il Ă©tait dans l’HĂŽtel de ville avec Jules Ferry le 22 janvier 1871 lorsque la troupe a tirĂ© sur une foule dĂ©sarmĂ©e, faisant 6 morts dont Sapia, tuĂ© aux cĂŽtĂ©s de Rigault et une vingtaine de blessĂ©s.

TĂ©moignage  

Gustave Lefrançais, 45 ans, instituteur, comptable


 m’arrive un citoyen, porteur d’un mot d’un des gendres de Pierre Leroux, le citoyen Auguste Desmoulins, un peu trop expectant, il me semble, pour un socialiste. Enfin ! Le recommandĂ© de Desmoulins est le citoyen Miles NoĂ©, gendre de Chaudey, qu’on vient d’arrĂȘter sur ordre de Raoul Rigault. J’ignorais cette arrestation. Le citoyen Miles Noe me demande d’intervenir pour faire relĂącher son beau-pĂšre.

En conscience, je le pourrais que je ne le fasse pas.

Je n’ai personnellement aucune animositĂ© contre Chaudey, Ă  qui la vanitĂ© plus que tout autre chose a fait commettre le crime qu’on lui reproche et dont on a la preuve, d’avoir, nouveau Flesselles, amusĂ© le peuple Ă  l’hĂŽtel de ville le 22 janvier, pour donner Ă  Ferry le temps d’organiser le massacre.

S’il n’eĂ»t tenu qu’à moi, considĂ©rant la campagne qu’il a fait depuis quelques jours dans le SiĂšcle en faveur de l’idĂ©e communaliste, cette arrestation n’eĂ»t peut-ĂȘtre pas eu lieu.

Mais encore un fois, je ne ferai aucune tentative, d’ailleurs fort inutile, pour obtenir son Ă©largissement.

Il serait vraiment trop commode, aprĂšs avoir prĂ©parĂ© froidement le massacre de ses concitoyens, de se tirer d’affaire en reconnaissant simplement qu’on s’est trompĂ©.

A chacun la responsabilité de ses actes.

Je me contente d’expliquer au citoyen Miles NoĂ© que mon intervention serait absolument inutile, ce qui est rigoureusement vrai.

Il est seulement regrettable que Cernuschi[1] ait pu se soustraire au mandat Ă©galement dĂ©cernĂ© contre lui. Plus encore que Chaudey, cet ex-triumvir romain de 1849 aurait mĂ©ritĂ© d’expier sa complicitĂ© dans toutes les trahisons de la prĂ©tendue DĂ©fense nationale.

En bref

■   Le citoyen Babick passe de la commission de justice Ă  la commission des services publics.

■   L’inspecteur des Halles et marchĂ©s, accusĂ© d’avoir dissimulĂ© d’une partie du stock de farine.

■ Pour assurer l’approvisionnement de Paris, il sera mis gratuitement Ă  la disposition des nĂ©gociants en grains et farines des magasins aussi grands qu’il sera nĂ©cessaire. Les marchandises resteront toujours la propriĂ©tĂ© des nĂ©gociants, qui en feront le commerce comme d’habitude.

Dans le cas oĂč le blocus de Paris deviendrait effectif, il serait fixĂ© un maximum rĂ©munĂ©rateur pour la vente de ces grains ou farines. Ce maximum sera basĂ© sur le prix au moment de l’investissement. La Commune s’engagera Ă  ne pas rĂ©quisitionner ces marchandises, mais elle aura une prioritĂ© d’achat au maximum indiquĂ©.

■  La Commune a dĂ©cidĂ© l’envoi de deux de ses membres aux funĂ©railles de Pierre Leroux aprĂšs avoir dĂ©clarĂ© qu’elle rendait cet hommage non au philosophe partisan de l’idĂ©e mystique, dont nous portons la peine aujourd’hui, mais Ă  l’homme politique qui, le lendemain des journĂ©es de Juin, a pris courageusement la dĂ©fense des vaincus.

■ Les soussignĂ©s, membres de la dĂ©lĂ©gation communale du 1er arrondissement considĂ©rant que le vote Ă  bulletin secret est immoral au premier chef ; qu’il ne peut y avoir de vraie dĂ©mocratie et d’élections libres lĂ  ou les Ă©lecteurs acceptent la responsabilitĂ© de leurs actes, Ă©mettent le vƓu qu’aux prochaines Ă©lections, le vote nominal ou Ă  bulletin ouverts soit le seul autorisĂ© paris, le 13 avril 1871

TOUSSAINT, WINANT, TANGUY, SALLEE

Nouvelles du Havre

Dans le cadre de la prĂ©paration des Ă©lections municipales, le ComitĂ© central rĂ©publicain organise une rĂ©union publique Ă  laquelle sont conviĂ©es les membres du ComitĂ© Central RĂ©publicain de SolidaritĂ© de tendance socialiste. Plus de 3000 personnes, surtout des ouvriers, y assistent. Le Maire du Havre Ulysse Guillemard, du ComitĂ© Central RĂ©publicain rĂ©affirme que la RĂ©publique est le seul gouvernement capable de rĂ©gĂ©nĂ©rer et sauver la France, et revendique les franchises communales et dĂ©nonçant la loi qui soumet l’élection dĂ©finitive des maires des villes de plus de 20 000 habitants Ă  un dĂ©cret qui met les maires sous tutelle.

AprĂšs le discours d’un militant proudhonien en blouse bleue, qui demande « que les impĂŽts au lei de porter sur les besoins du travailleur, sur la viande notamment et autres objets de premiĂšre nĂ©cessitĂ© portent sur le superflu et particuliĂšrement sur les alcools Â», la discussion porte trĂšs rapidement sur la commune de Paris, divers orateurs contestant la lĂ©galitĂ© du pouvoir des versaillais. Guillemard prĂ©texte une indisposition et quitte la salle.

Un des animateurs du ComitĂ© Central RĂ©publicain de SolidaritĂ©, DĂ©trĂ© propose l’adresse suivante « au cas ou le gouvernement ne croirait pas devoir dĂ©fĂ©rer Ă  la demande qui lui est faite et refuserait Ă  la ville du Havre le droit de s’administrer et commune indĂ©pendante, le conseil municipal, au nom de la ville toute entiĂšre, dĂ©clare se considĂ©rer comme affranchi de toute obĂ©issance aux ordres Ă©manĂ©s du gouvernement de Versailles Â». Cette adresse est adoptĂ©e a une trĂšs forte majoritĂ©, ce qui provoque la rupture entre les deux comitĂ©s : il n’y aura pas de liste commune aux prochaines Ă©lections.

En débat

Voici une tribune Ă©crite hier, parue dans le Cri du Peuple, significative de l’état d’esprit parisien :

Lettre d’un ami du peuple aux honnĂȘtes gens

Il ne peut plus y avoir d’équivoque possible maintenant. Tout homme, quelle que soit sa position sociale, pourvu qu’il soit honnĂȘte et sensĂ©, ne peut, en prĂ©sence des faits qui se passent aujourd’hui, approuver les actes du gouvernement qui siĂšge Ă  Versailles. Ce gouvernement, uniquement composĂ© de tous les renĂ©gats politiques et de toutes les incapacitĂ©s qui se sont faites un nom et une fortune que grĂące Ă  la haine qu’ils ont contre les libertĂ©s publiques, et Ă  l’appui qu’ils ont donnĂ© Ă  tous les oppresseurs du peuple, ose aujourd’hui livrer la capitale Ă  toutes les horreurs de la guerre civile qu’il a provoquĂ©e.

Ouvrirez-vous enfin les yeux, vous tous qui vous appelez des hommes d’ordre, vous petits propriĂ©taires, vous, petits fabricants et petits commerçants, vous tous enfin qui prĂ©tendez toujours que la sagesse et l’honnĂȘtetĂ© toujours que consistent Ă  ne s’occuper que de ses affaires et non de politique ? Regardez oĂč vous en ĂȘtes maintenant.

Il y a deux ans, je vous ai dit dans toutes les rĂ©unions publiques, que votre persistance Ă  soutenir le gouvernement impĂ©rial, et votre haine contre les principes de la dĂ©mocratie, amĂšneraient inĂ©vitablement votre ruine. Vous n’avez tenu aucun compte des avis que vous donnaient tous les hommes vĂ©ritablement sincĂšres, vous avez persistĂ© Ă  donner vos voix Ă  tous les bohĂšmes politiques qui, depuis 1830, ont occupĂ© toutes les positions gouvernementales, et ce jour est presque venu. Le seul moyen d’éviter votre ruine complĂšte, est de vous rallier franchement, et le plus tĂŽt possible, Ă  ceux qui revendiquent toutes les franchises municipales.

N’ayez surtout aucune confiance Ă  ce camĂ©lĂ©on politique, qui tient aujourd’hui dans ses mains le pouvoir exĂ©cutif. Comment, cet homme ose dire Ă  prĂ©sent qu’il serait tout prĂȘt Ă  reconnaĂźtre Ă  la ville de Paris le droit de s’administrer elle-mĂȘme, mais Ă  la condition du dĂ©sarmement de la garde nationale. Eh bien, cela est impossible. L’homme qui a fait Transnonnain[2], qui a traitĂ© la population laborieuses de vile multitude ; qui deux fois, s’est ralliĂ© Ă  la RĂ©publique afin de la noyer dans le sang des citoyens ; qui pendant toutes les pĂ©ripĂ©ties de la guerre avec les prussiens, parcourait toutes les cours de l’Europe, et leur promettait son concours pour mener Ă  fin cette Ɠuvre machiavĂ©lique, a mis le comble Ă  toutes les infamies de sa carriĂšre politique, en appelant autour de lui tous ces gĂ©nĂ©raux qui n’ont au cƓur que la haine du peuple qu’ils ont lĂąchement assassinĂ© au 2 dĂ©cembre, et qui, en 1870, ont totalement dĂ©sorganisĂ© l’armĂ©e, afin d’empĂȘcher la victoire de rĂ©pondre Ă  nos accents et de seconder votre courage.

Eh bien croyez-le, citoyens, il n’y a plus d’espoir pour vous tous, qui n’avez que la droiture dans votre conduite, que le triomphe de la Commune de Paris, qui n’est autre chose que le conseil municipal que vous avez toujours rĂ©clamĂ© ; qui amĂšnera la reprise des affaires et du travail que nous souhaitons tous avec tant d’ardeur, qui rĂ©tablira le crĂ©dit, et qui fera cesser tous ces abus et tous ces impĂŽts iniques qui pĂšsent sur vous, depuis des siĂšcles et des siĂšcles ; et qui, sous des noms diffĂ©rents, ont toujours pesĂ© sur tous les hommes qui travaillent au profit de ceux qui ne font rien.

VoilĂ  pourquoi nous disons tous : ralliez-vous Ă  nous pour faire triompher le droit incontestable que la ville de Paris a de se gouverner elle-mĂȘme !

Vive la République démocratique et sociale !

Vive la Commune !

Adrien Delaire

Ouvrier ébéniste, ancien délégué de 1848

Paris 12 avril 1871

Notes

[1]Le principal propriétaire du SiÚcle.

[2]Massacre d’insurgĂ©s lors d’une Ă©meute les 13 et 14 avril 1834

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Source: Contretemps.eu