Mai 8, 2021
Par Contretemps
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À l’occasion des 150 ans de la Commune de Paris, Contretemps publie du 18 mars au 4 juin une lettre quotidienne rĂ©digĂ©e par Patrick Le Moal, donnant Ă  voir ce que fut la Commune au jour le jour

***

L’essentiel de la journĂ©e

Situation militaire

A l’ouest

Le matin, le calme a fait croire Ă  un nouvel armistice, mais vers trois heures, les fusillades ont repris vers Levallois, Neuilly et Clichy.

Le viaduc du Point-du-Jour est le principal objectif des batteries versaillaises.

Au sud

L’effort des Versaillais porte sur les tranchĂ©es situĂ©es entre Issy et Vanves, afin de cerner le fort d’Issy.

Pour Ă©viter des surprises analogues Ă  celle qui a conduit Ă  l’investissement de la redoute du Moulin-Saquet, le dĂ©lĂ©guĂ© Ă  la guerre interdit d’admettre plus de deux hommes Ă  la fois dans l’enceinte des forts et redoutes, entre le coucher et le lever du soleil, Ă  moins qu’il ne s’agisse d’une troupe dĂ»ment annoncĂ©e et attendue; encore doit-elle ĂȘtre soigneusement reconnue et tenue Ă  distance, jusqu’au moment oĂč on lui accordera l’accĂšs au fort.

Publié dans le Journal Officiel

Les DĂ©fenseurs de la RĂ©publique, dits « Turcos de la Commune Â», qui ont dĂ©jĂ  eu plusieurs fois l’occasion de se rencontrer avec l’ennemi du droit et de l’humanitĂ©, avec les Versaillais, en un mot, ont besoin de complĂ©ter leur effectif.

Ils viennent donc s’adresser Ă  tout ce qui est vĂ©ritablement homme de cƓur dĂ©vouĂ© Ă  la RĂ©publique en faisant savoir que les enrĂŽlements ont lieu caserne Nationale, ex-caserne NapolĂ©on, de huit heures Ă  onze heures, et de une heure Ă  cinq heures.

Les enrÎlements seront terminés dans le plus bref délai.

Lettre adressĂ©e par la femme d’un garde national Ă  un membre de la Commune[1]

Le premier devoir d’un gouvernement et de faire exĂ©cuter ses dĂ©crets : s’il n’y a pas cette fermetĂ©, ses adversaires ne manquent pas d’exploiter cette faiblesse, et ces partisans, mĂȘme les plus chauds, se dĂ©moralisent. C’est ce qui arrive en ce moment. La fleur des rĂ©publicains verse sont sang, tandis que la non-exĂ©cution des dĂ©crets permet Ă  une foule de gens valides, non seulement de vaquer tranquillement alors affaires, mais de ridiculiser les combattants
 Mon mari fait partie de la 7° Compagnie de marche du 141° Bataillon : il est au fort d’Issy depuis dimanche 30 avril : lĂ , il combat pour la dĂ©fense de nos droits. Je ne regrette pas cela, car moi-mĂȘme l’ai encouragĂ© Ă  le faire, car c’est son devoir. Mais aussi j’ai le cƓur saignĂ© de voir qu’il n’y a absolument que ceux qui le veulent qui combattent. La lĂąchetĂ© des rĂ©fractaires reste impunie. DĂ©jĂ  une partie des citoyens formant l’effectif du bataillon sont rentrĂ©s chez eux, ayant lĂąchement abandonnĂ© leurs frĂšres fidĂšles Ă  leur poste d’honneur. Ce qui ne les empĂȘche nullement de percevoir les secours allouĂ©s Ă  la garde nationale.

Ce n’est point, citoyen dĂ©lĂ©guĂ©, une dĂ©nonciation que je viens vous faire, loin de moi cette idĂ©e. Mais mon cƓur de citoyenne craint que la faiblesse de la Commune ne fasse avorter nos beaux projets d’avenir.

Le sentiment des combattants est que la Commune doit au plus vite procĂ©der au recensement gĂ©nĂ©ral de la population et Ă  l’incorporation immĂ©diate de tous les citoyens valides.

Que la Commune agisse en ce sens, les braves, se sentant soutenus, redoubleront d’énergie, et tout sera sauvĂ©.

Du cÎté de Versailles

On apprend que MM. Jules Favre et Pouyer-Quertier sont arrivĂ©s Ă  Francfort il a y deux jours pour y rencontrer M. de Bismarck.  D’aprĂšs des informations de bonne source, la paix serait en discussion pour une signature dĂšs qu’on se sera entendu sur le mode de payement de l’indemnitĂ© de guerre.

La Commune n’a pu se rĂ©unir

Aujourd’hui 7 mai 1871, Ă  4 heures, les soussignĂ©s, ayant constatĂ© qu’ils n’étaient pas en nombre pour prendre sĂ©ance, ont renvoyĂ© les secrĂ©taires et les stĂ©nographes et remis l’ordre du jour Ă  demain lundi Ă  2 heures.
Ont signĂ© : RĂ©gĂšre. Dereure. Arthur Arnould. Ostyn. Trinquet. Avrial. B. Malon. Rastoul. Lefrançais. Demay. Jules Allix. Pillot. LĂ©o FrĂ€nkel. Ch. Ledroit. J. Miot. Paschal Grousset. É. ClĂ©ment. Mortier. R. Urbain. É. Vaillant. J. Martelet. C. Langevin. G. Tridon. V. ClĂ©ment. J. Durand. Viard.

Une réunion séparée

Les membres du courant jacobino-blanquiste de la Commune se sont rĂ©unis Ă  la mairie du 1er arrondissement pour se concerter, Ă  l’écart de leurs collĂšgues. Ceux-ci, qui avaient rĂ©cemment votĂ© pour le ComitĂ© de salut public, blĂąment trĂšs Ă©nergiquement sa conduite. A quelques jours d’intervalle, eux qui avaient le plus insistĂ© pour la formation immĂ©diate de ce comitĂ©, protestent contre ce qu’ils ont eux-mĂȘmes Ă©difiĂ©.

La Commune Ă©vite de s’opposer aux rĂ©publicains radicaux et explore les voies pour avoir des alliĂ©s contre Versailles.

L’association gĂ©nĂ©rale des dĂ©fenseurs de la RĂ©publique, composĂ©e des vingt groupes de Paris a votĂ© Ă  l’unanimitĂ© les deux rĂ©solutions suivantes, dans sa rĂ©union du 7 mai, Ă  l’Alcazar :

1/ L’association des DĂ©fenseurs de la RĂ©publique

Considérant que les députés de Paris qui siÚgent à Versailles depuis le 19 mars, avaient reçu mandat de représenter et de défendre les droits des électeurs de Paris ;

ConsidĂ©rant que l’AssemblĂ©e de Versailles reprenant le bombardement interrompu par l’armĂ©e prussienne, fait Ă  Paris une guerre d’extermination et qu’elle ne mĂ©nage ni les femmes, ni les enfants, ni les propriĂ©tĂ©s ;

ConsidĂ©rant que ces dĂ©putĂ©s qui ont continuĂ© de faire partie de cette assemblĂ©e, n’ont protestĂ© ni contre le bombardement dont Paris est l’objet, ni contre l’exĂ©cution sommaire des prisonniers, ni contre les calomnies de toutes sortes dirigĂ©es contre le peuple de Paris ;

ConsidĂ©rant qu’ils ont, au contraire, par leur prĂ©sence Ă  l’AssemblĂ©e et par leur mutisme, donnĂ© Ă  tous ces actes une consĂ©cration d’autant plus grande qu’elle Ă©tait appuyĂ©e de la notoriĂ©tĂ© que leur a fait le parti rĂ©publicain ;

ConsidĂ©rant qu’ils deviennent ainsi les alliĂ©s et les complices conscients du parti monarchique ;

Par ces motifs :

Déclare traßtres à leur mandat et à la République les députés de Paris qui siÚgent à Versailles depuis le 19 mars.

2/ L’association des DĂ©fenseurs de la RĂ©publique

En présence de la lutte engagée entre la réaction représentée par Versailles, et la Révolution, représentée par Paris ;

PĂ©nĂ©trĂ©e de la nĂ©cessitĂ© qu’il y a de s’affirmer dans un moment aussi dĂ©cisif, et persuadĂ©e que la Commune sera forte, plus la fin de la lutte sera proche ;

DĂ©clare qu’elle adhĂšre Ă  la RĂ©volution du 18 mars et Ă  ses principes, et qu’elle soutiendra la Commune de Paris dans la lutte engagĂ©e.

Pour copie conforme : Le prĂ©sident de l’association, BAYEUX-DUMESNIL

Une fĂȘte populaire aux Tuileries

Le journaliste hostile Ă  la Commune, Aldolphe de Balathier-Braguelonne, commente le concert populaire au profit des veuves et des orphelins de la RĂ©publique qui s’est tenu hier soir aux Tuileries. Le peuple de Paris a pris possession des lieux, au prix d’entrĂ©e de 1,50 francs Ă  3 francs. Dix-mille personnes sont venues :

« Dans cette mer humaine oĂč se coudoyaient les costumes les plus divers, la veste de travail de l’ouvrier, la vareuse du garde civique, grise encore de la boue des tranchĂ©es, les dorsays Ă  la mode et les plus fraĂźches toilettes de femmes ; de cette immense procession, calme et digne, pas une scĂšne de dĂ©sordre ne s’est produite, un seul cri s’éleva : La Marseillaise ! Et l’hymne national, rĂ©pĂ©tĂ© par dix-mille voix, retentit dans tout le palais Â».

La citoyenne Agar a dĂ©clamĂ© La Lyre d’airain, de Barbier, L’Hiver d’HĂ©gĂ©sipe Moreau.

Florence Charvin, dite Agar, 29 ans, artiste dramatique

La cĂ©lĂšbre tragĂ©dienne a pris son nom de scĂšne Agar lorsqu’elle a Ă©tĂ© nommĂ©e comme sociĂ©taire au ThĂ©atre-Français. Elle a dĂ©jĂ  incarnĂ© l’enthousiasme patriotique au lendemain de la dĂ©claration de la guerre lorsque, le 20 juillet 1870, le public rĂ©clama d’entendre entre deux actes la Marseillaise. Elle la chanta et elle rĂ©pĂ©ta cela pendant 44 jours, quelque soit le spectacle proposĂ©. Ce n’est pas sa premiĂšre marque de soutien Ă  la Commune : elle a dĂ©jĂ  participĂ© le 30 avril dernier Ă  une matinĂ©e donnĂ©e au Vaudeville

ObsĂšques du frĂšre du directeur des postes Thiesz

Commandant d’une batterie d’artillerie, blessĂ© au combat, il est mort hier. Albert Thiesz refuse l’offre de la Commune de se charger des funĂ©railles et d’acheter une concession Ă  perpĂ©tuitĂ©.

Comme il est dĂ©muni et ne peut acheter lui-mĂȘme un terrain, le corps de son frĂšre sera dĂ©posĂ© Ă  la fosse commune.

Thiesz refuse de toucher le salaire mensuel de 500 francs alloué au directeur, et se contente de son indemnité de membre de la Commune.

Du cÎté des clubs

Le Club des Prolétaires

Le Club des ProlĂ©taires se rĂ©unit tous les soirs Ă  20 heures dans l’église Saint-Ambroise. Il est organisĂ© par les membres du sous-comitĂ© de la 11e lĂ©gion « pour l’éducation du peuple par le peuple ». Il attaque certains membres de la Commune et la « machine Ă  Ă©chauffement de l’HĂŽtel de Ville ». Il est acquis au mandat impĂ©ratif, Ă  la dĂ©mocratie directe.
Une affiche rouge placardĂ©e dans le quartier en annonce l’ouverture ce soir. L’abbĂ© Delmas se rend Ă  la mairie du XIe arrondissement oĂč il proteste devant Mortier et Verdure qui ne prennent pas position et l’envoient au ComitĂ© de Salut public oĂč on lui oppose un refus formel. Il revient Ă  la mairie oĂč il ne trouve que Paul Magdonel, qui autorise l’ouverture du club.

Verdier prĂ©side cette premiĂšre sĂ©ance Ă  laquelle assistent plusieurs centaines de personnes. L’abbĂ© Delmas y assiste et est obligĂ© de partir malgrĂ© de longues discussions avec certains des assistants. Parmi les organisateurs, les plus connus sont François David, Jean Parthenay, Gauthier, Verdier, plusieurs fois prĂ©sident de sĂ©ance, etc. (D’aprĂšs le dictionnaire Maitron)

Le Club Central, club Saint-Esutache

Il s’agit d’un club Ă  majoritĂ© fĂ©minine oĂč prennent la parole la femme BrossutJosĂ©phine DulimbertÉlisabeth Deguy,Anne-Marie Menand, «la grande Françoise», ex-plieuse de la Patrie en danger et, parmi les orateurs masculins, on trouve Champy, Blanchet, VĂ©sinierVerdureChardon, etc. On y a proposĂ© que «les membres de l’AssemblĂ©e nationale, les Louis BlancSchoelcher, etc. soient dĂ©clarĂ©s responsables sur leur fortune privĂ©e de tous les malheurs de cette guerre.» (D’aprĂšs le dictionnaire Maitron)

En bref

La Mairie du IIIĂšme arrondissement informe que, pour simplifier le service de contrĂŽle sur les cartes de pain et des fourneaux, et pour Ă©viter les queues inĂ©vitables qui en rĂ©sultent, les personnes porteuses de cartes de pain et de fourneaux devront, tous les huit jours, prĂ©senter lesdites cartes dans leurs fourneaux respectifs, oĂč le timbre spĂ©cial y sera apposĂ©.

Sont nommĂ©s deux juges d’instruction : les citoyens Frederic-Joseph MoirĂ© et Felix Leloup, avocat ex-sous prĂ©fet de la RĂ©publique .

Tous les rĂ©fugiĂ©s sont avertis que, pour les renseignements, logements et secours dont ils pourraient avoir besoin, ils doivent s’adresser Ă  la Commune de Paris, bureau de l’assistance extĂ©rieure. Ils y trouveront l’aide et l’assistance que rĂ©clamerait la position spĂ©ciale que leur ont faite les tristes circonstances que nous traversons depuis de longs mois.

Il est bien recommandĂ©, toutefois, de ne se prĂ©senter qu’avec les piĂšces qui doivent constater et l’identitĂ© de chacun et de ses droits aux secours demandĂ©s.

Le membre de la Commune délégué aux services publics, JULES ANDRIEU.

Des arrestations Ă  Rouen

La démocratie socialiste rouennaise avait décidé de ne pas prendre part aux élections municipales qui ont eu lieu dimanche.

Lundi, Ă  l’appel de la FĂ©dĂ©ration ouvriĂšre rouennaise, cinq-cents personnes se sont rĂ©unies et ont adoptĂ© une adresse Ă  la Commune de Paris. Rendez-vous Ă©tait donnĂ© le lendemain Ă  deux heures du soir, dans la salle de la FĂ©dĂ©ration.

Le parquet a fait cerner, Ă  l’heure dite, la rue oĂč se trouve la salle, par M. GĂ©rard, commissaire central de l’Empire laissĂ© Ă  son poste par le prĂ©fet et accompagnĂ© de vingt-cinq mouchards. Ils avaient l’espoir de faire une rafle. Mais fort heureusement la rĂ©union ayant Ă©tĂ© avancĂ©e de trois heures, ils trouvĂšrent porte close. Ils ont perquisitionnĂ©, saisi des livres et papiers, puis ont arrĂȘtĂ© les principaux membres de la FĂ©dĂ©ration. Certains sociĂ©taires, avertis Ă  temps, ont pu Ă©chapper Ă  cet ouragan versaillais en venant se mettre sous la protection de la Commune.

PrĂšs de vingt citoyens sont actuellement en prison, privĂ©s de toute communication. MalgrĂ© l’occupation prussienne, MM. les Versaillais, craignant la proclamation de la Commune Ă  Rouen, ont cru prudent de prĂ©venir un pareil scandale en faisant une razzia des citoyens dĂ©vouĂ©s Ă  la cause du peuple.

Extrait d’une lettre d’un membre de l’Internationale à Rouen

Il n’y a d’autre moyen aujourd’hui que la victoire, vaincre Versailles ou s’ensevelir sous les murailles de la grande capitale, pas d’autres alternatives ; le triomphe de la justice ou l’esclavage Ă  perpĂ©tuitĂ©, tel est le dilemme posĂ© par la RĂ©volution du 18 mars, et comme l’humanitĂ© ne peut rĂ©trograder, la RĂ©volution triomphera, parce qu’ainsi que l’a dit Proud’hon « cela est Ă©crit », la justice ne peut pĂ©rir.

Continuons donc notre confiance au mouvement, et ne cessons la lutte qu’aprĂšs avoir obtenu la certitude que l’affranchissement du prolĂ©tariat sera assurĂ© !

Vive la RĂ©volution ! vive la Commune !

E. AUBRY, secrĂ©taire de correspondance de la FĂ©dĂ©ration ouvriĂšre rouennaise.

Paru au Journal Officiel du jour

Association internationale des travailleurs Ă  GenĂšve, AssemblĂ©e ouvriĂšre tenue le 15 avril au Temple Unique

Adresse aux travailleurs de Paris

Travailleurs, nos frĂšres !

En prĂ©sence de la lutte terrible Ă  laquelle vous provoque la rĂ©action des jĂ©suites et des hordes privilĂ©giĂ©es, en prĂ©sence de calomnies haineuses que la rĂ©action rĂ©pand sur vous par la bouche impure de sa presse entretenue, il est du devoir de tous les groupes ouvriers d’affirmer hautement la solidaritĂ© fraternelle qui nous lie tous et toutes Ă  travers toutes les frontiĂšres. — Ces calomnies, ces insultes qu’on dĂ©cerne Ă  la classe ouvriĂšre traitĂ©e de bandits, de voleurs, « aux figures ignobles, » — nous les acceptons pour tous, — et nous portons tous garants de la saintetĂ© de votre cause, qui est aussi la nĂŽtre.

Dans la rĂ©volution communale du 18 mars, nous avons saluĂ© l’avĂšnement politique de la classe ouvriĂšre, et nous l’avons considĂ©rĂ©e comme le commencement de l’ùre de la rĂ©organisation sociale. Vos noms inconnus aux ignorants de la VendĂ©e royaliste, nous sont chers par votre dĂ©vouement connu et Ă©prouvĂ© Ă  notre cause commune, et les principes que vous avez Ă©noncĂ©s dans la proclamation de la RĂ©publique des prolĂ©taires, et qui sont aussi professĂ©s dans les grandes rĂ©unions de l’Association internationale, ces principes sont pour nous un gage certain de ce que Paris prĂ©side en ce moment aux assises du nouvel Ă©difice social, — de ce vrai Ă©difice de la libertĂ©, de l’égalitĂ© et de la fraternitĂ© pour tous et toutes, et non pour une infime minoritĂ© privilĂ©giĂ©e. D’autant plus exĂ©crables sont ceux qui s’imaginent de pouvoir noyer dans votre sang la tĂąche que vous avez entreprise.

Quoi qu’il en arrive, frĂšres et sƓurs de Paris, votre Ɠuvre ne pĂ©rira pas, car c’est l’Ɠuvre universelle de l’émancipation ouvriĂšre, et nous ne faillirons pas Ă  notre devoir en poursuivant toujours et partout les mĂȘmes aspirations, en continuant toujours et partout la mĂȘme lutte, dont vous ĂȘtes les premiers combattants.

Devant notre solidaritĂ© internationale, devant le grand combat, dont l’éveil est donnĂ© par vous, la VendĂ©e de la rĂ©action payera cher chacune de vos victimes, et jamais une main ouvriĂšre ne sera tendue en signe de paix Ă  la main ensanglantĂ©e de nos oppresseurs communs. Ils ne veulent pas comprendre qu’ils entreprennent une guerre sans issue pour eux, et s’ils veulent faire de la France un vaste cimetiĂšre, leur besogne sera longue, car les vivants afflueront de tous les cĂŽtĂ©s du monde pour leur demander compte de leurs assassinats.

FrĂšres et sƓurs de Paris ! l’immense enthousiasme, les sympathies chaleureuses que vous soulevez dans tous les pays parmi les travailleurs vous prouvent, en effet, que votre Ɠuvre est impĂ©rissable. Demain, frĂ©missante de dĂ©goĂ»t, la province se lĂšvera contre la rĂ©action royaliste, laquelle, par ses hauts faits, doit nous rallier tous dans un sentiment de haine ; elle est lente pour se dĂ©barrasser des grands et petits bourreaux qui la tiennent garrottĂ©e, comme Ă  Lyon, Ă  Saint-Etienne et Ă  Toulouse, qui la bombardent comme Ă  Marseille, Bordeaux et dans d’autres villes, mais elle retrouvera son Ă©lan rĂ©volutionnaire, en comprenant que son sort Ă  elle, tout comme Ă  celui des travailleurs du monde entier, se joue en ce moment sous les murs de Paris.

Recevez donc, pionniers de la RĂ©volution sociale et internationale, la reconnaissance fraternelle que nous vous envoyons, et l’assurance sincĂšre et ferme des travailleurs que malgrĂ© toute la distance qui nous sĂ©pare gĂ©ographiquement, nous sommes tous et toutes Ă  vos cĂŽtĂ©s, et que nous consacrerons tous nos efforts Ă  ce que le triomphe de la rĂ©action ne puisse arriver avant la disparition du dernier de nous.

Vive la Commune de Paris !

Vive la révolution des prolétaires !

Au nom de l’assemblĂ©e : Candaux, ChĂ©naz, Desborne, Dupleix, ThĂ©odore Duval, L. Garin, GuĂ©tat, Guillaumet, E.-H. JĂŠrig, Lonchanp, L. Magnin, L. Blanc, J. Mogenet, Marguerittaz, J.-Ph. Becker, N. Outine, Pelissier, H. Perret, Ch. Perrenoud, F. Rochat, Rorh, B. Rosseti, J. Steiner, A. Troussof, Vuarcher ; citoyennes Marie Louvel, Nap. Perret, M. Petitpierre, M. Sattler, M. Schindler, C. Vitoux.

En débat

Tribune sur les interdictions de journaux d’Élie Reclus, 44 ans, journaliste

« Aujourd’hui, le citoyen dĂ©lĂ©guĂ© Ă  la sĂ»retĂ© gĂ©nĂ©rale, m’ayant rencontrĂ©, m’a fait l’honneur de me demander mon avis sur les mesures apprendre vis-Ă -vis de la Presse :

– la meilleure de toutes serait de remporter une bonne victoire contre les Versaillais.

– Mais cette victoire ils la rendent impossible en divulguant nos plans, et par contre, en donnant de faux renseignements, en encourageant les ennemis du dehors et du dedans, en racontant un tas de billevesĂ©es sur notre compte que nos amis eux-mĂȘmes s’empressent de croire.

– S’il en est ainsi, ce qu’il y aurait Ă  mon sens de moins mauvais, c’est que la Commune tout entiĂšre se ralliĂąt Ă  la proposition radicale du citoyen Amouroux : en temps de guerre, tous les journaux doivent ĂȘtre supprimĂ©s un seul exceptĂ©, l’Officiel.

– Vous n’y avez pas plus rĂ©flĂ©chi qu’Amouroux, l’Officiel est fatalement l’Officiel c’est-Ă -dire un journal sec, rebutant, gourmĂ©, ne donnant que des faits aussi exacts que possible, c’est-Ă -dire de vieux faits, rances, insipides, incolores. Quant Ă  donner des faits actuels avec l’exactitude d’un procĂšs- verbal, quant Ă  raconter nos fautes passĂ©es et celles que nous allons commettre, autant vaudrait engager les gĂ©nĂ©raux de Versailles Ă  assister Ă  nos Conseils de guerre. L’Officiel ne doit contenir que des comptes-rendus administratifs, nos affiches, dĂ©crets et proclamations, pour tout le reste il doit ĂȘtre insignifiant. En dehors de lui, nous avons besoin de journaux pour stimuler le zĂšle de la population, pour lui donner du cƓur au ventre, car la Commune est perdue si elle n’est soutenue par l’enthousiasme et la passion de ses dĂ©fenseurs


Cet entretien me laissa sous une impression quasi pĂ©nible et la conscience mal Ă  l’aise, comme dans toutes les circonstances oĂč le Droit est en lutte avec la NĂ©cessitĂ©, lorsque le droit individuel de lĂ©gitime dĂ©fense s’arme contre le droit collectif et impersonnel â€Š

Et bien quand la Commune marche timidement sur les traces du Gouvernement de Versailles, quand elle supprime maladroitement des journaux qui ne sont pas supprimĂ©s pour cela, Le Corsaire reparaissant sous le nom de Pirate et Le Pirate devant reparaĂźtre sous celui de Picrate et ainsi de suite, la Commune est pour cela sifflĂ©e et persiflĂ©e. Le Rappel, l’Avenir National, le SiĂšcle, le Mot d’Ordre, journaux rĂ©publicains mais non rĂ©volutionnaires qui hĂ©sitent prudemment entre Paris et Versailles, et qui critiquent l’un et l’autre indiffĂ©remment pour trouver grĂące auprĂšs du vainqueur, quel qu’il soit, entretiennent avec dĂ©lice cette plaie de coups et sĂ©vices contre la presse. Si des troupes de la Commune subissent quelque Ă©chec, nos Dictateurs sont rappelĂ©s au respect des principes ; on leur fait un crime d’oublier au pouvoir les idĂ©es qu’ils n’avaient cessĂ© de confesser dans l’opposition, de balafrer de leurs mains rĂ©publicaines la sublime devise « libertĂ©-Ă©galitĂ©-fraternitĂ© Â» pour y substituer le stupide talion judaĂŻque : « Ć“il dent pour dent Â» [
]

Depuis des siĂšcles et des siĂšcles, l’IdĂ©e lutte contre la Force, mais, pour que l’IdĂ©e Ă©crase la force brutale, il lui faut aussi savoir et pouvoir s’armer de violence. Du temps qu’on Ă©tait spiritualiste Ă  outrance, alors qu’on croyait le corps une vile guenille sans consĂ©quence et la matiĂšre une illusion, les Chevaliers de l’Esprit pouvaient croire qu’avec ses propres mĂ©rites intrinsĂšques, ou par la vigueur seule de ses mĂ©ditations, le Riche solitaire faisait surgir une Ăźle du sein des flots, la contraignant Ă  naviguer comme un navire Ă  travers l’ocĂ©an ; alors on pouvait croire qu’il suffisait de magnĂ©tiser le tyran d’un regard affectueux pour qu’il devint aussi libĂ©ral que le Marquis de Posa, qu’il suffisait de sourire gentiment Ă  un usurier pour qu’il vous prĂȘtĂąt de l’argent sans intĂ©rĂȘts. Aujourd’hui on est positivistes, on sait que les faits sont les faits, et qu’on ne les Ă©vince pas comme une inconnue algĂ©brique par une analyse plus ou moins subtile ; on sait que toute institution est une accumulation d’intĂ©rĂȘts, et que, derriĂšre chaque intĂ©rĂȘt, se tient un assassin armĂ© de son revolver
 Les barricadiers des journĂ©es de juin, les prolĂ©taires de 1871 ont repris la tradition de la premiĂšre RĂ©volution Française ; ils ne dĂ©daignent plus d’ĂȘtre les plus forts, pour un coup de baĂŻonnette, ils ne demandent qu’à en rendre deux, car ils ont acceptĂ© la bataille, la bataille pour leur droit.

C’est lĂ  que gĂźt la fatalitĂ©, ce qui pĂ©nĂštre d’horreur les plus braves, rempli de dĂ©goĂ»t les Ăąmes sincĂšres, c’est que, dans la bataille, il n’est plus de droit, c’est que la guerre, mĂȘme pour la justice, est la nĂ©gation de toute justice. Toutes les lois de libertĂ©, d’égalitĂ©, de fraternitĂ©, de morale, d’humanitĂ©, sont violĂ©es quand deux hommes se jettent sur leur Ă©pĂ©e sanglante, quand deux armĂ©es s’enveloppent dans les tourbillons de mitraille, quand on se brĂ»le les cervelles ; il s’agit bien alors d’un peu plus de un peu moins libertĂ© de la presse, de libertĂ© de rĂ©union et de circulation.

Ô Justice, que de crimes commis en ton nom ! Â»

Notes

[1]     Recueillie par Maurice Choury

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Source: Contretemps.eu