Mai 1, 2021
Par Contretemps
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À l’occasion des 150 ans de la Commune de Paris, Contretemps publie du 18 mars au 4 juin une lettre quotidienne rĂ©digĂ©e par Patrick Le Moal, donnant Ă  voir ce que fut la Commune au jour le jour

***

L’essentiel de la journĂ©e

Situation militaire

À l’ouest

Les hostilitĂ©s ont recommencĂ© immĂ©diatement aprĂšs la trĂȘve. Dans la soirĂ©e, la canonnade a Ă©tĂ© intense sur Neuilly et les Ternes, trois incendies ont Ă©tĂ© allumĂ©s par les obus Versaillais, au bal Dourlans, avenue de Wagram, dans un chantier situĂ© rue des Acacias, et enfin dans les ateliers d’un carrossier, situĂ©s rue Saint-Ferdinand.

Au sud

Les troupes versaillaises ont lancĂ© une violente attaque sur Issy, le point avancĂ© de la dĂ©fense de la capitale. BombardĂ© depuis seize jours, presque cernĂ©, le fort d’Issy n’est plus qu’un amas de ruines. Les rĂ©parations faites hier sur le fort, complĂštement Ă©croulĂ© en certains endroits, ne sont guĂšre solides. Rien ne peut tenir sous les feux croisĂ©s de toutes les batteries de l’armĂ©e de Thiers.

La majoritĂ© des 300 hommes prĂ©sents a jugĂ© le  fort intenable, le commandant MĂ©gy n’ayant pas reçu les renforts demandĂ©s, l’évacuation a Ă©tĂ© dĂ©cidĂ©e. Quelques hommes sont restĂ©s pour sauver l’honneur. Lorsque la garnison d’Issy a reçu une sommation de se rendre sous un quart d’heure, faute de quoi toute la garnison serait passĂ© par les armes, il ne restait que 23 hommes.  A partir de deux heures, il ne restait plus qu’un jeune de moins de 20 ans, Dufour, auprĂšs d’une brouette remplie de cartouches et de gargousses, qui Ă©tait prĂȘt Ă  se faire sauter Ă  l’arrivĂ©e des ennemis. Les Versaillais n’osĂšrent pas s’aventurer.

À cinq heures, Cluseret et La CĂ©cilia arrivĂšrent Ă  Issy avec quelques compagnies ramassĂ©es Ă  la hĂąte et Ă  huit heures, les fĂ©dĂ©rĂ©s sont rentrĂ©s dans le fort.

TĂ©moignage â€“ Victorine Brochet 31 ans, piqueuse en bottines, ambulanciĂšre 

Dans cette reprise du fort et du parc d’Issy, il y a eu des actes de bravoure et d’hĂ©roĂŻsme exĂ©cutĂ©s par notre bataillon. Le lieutenant Berjaud, plusieurs fois sur une grĂȘle de mitraille, est aller chercher des munitions pour ses hommes qui en manquaient. 
 Le sergent Laurent de la premiĂšre compagnie qui a Ă©tĂ© tuĂ© fut mis Ă  l’ordre du jour. Fabre, blessĂ© mortellement Ă©galement.  Ces deux derniers Ă©taient les bons amis qui le matin, tout joyeux, Ă©taient revenus de la cueillette d’oseille pour la soupe qu’ils avaient faite avec tant de plaisir et qui ne fut mangĂ© par personne.

Ces deux bons garçons sont morts dans l’ardeur du combat, ils sont morts heureux. Le sergent de la 2e compagnie fut aussi griĂšvement blessĂ©.

À 4h, on sonna la retraite. Le drapeau des ambulances fut hissĂ©, ordre fut donnĂ© de cesser le feu, en hĂąte je m’approche de la tranchĂ©e, j’eus un moment de terrible angoisse et de rage. Tous ces pauvres enfants, qui le matin Ă©taient encore si gais, remplis d’enthousiasme et d’amour pour la libertĂ©, ont donnĂ© si gĂ©nĂ©reusement leur vie pour sauver la RĂ©publique, espĂ©rant  encore sauver la France .

Nous relevĂąmes nos blessĂ©s et nos morts sous les balles ennemies. Quoique le drapeau de la Croix-Rouge fut levĂ©, les Versailles tiraient toujours isolĂ©ment. Plus d’une fois il nous fallut il fallut nous coucher en tenant dans nos bras le prĂ©cieux fardeau pour le garantir une seconde fois


..au milieu de cette tuerie, nous Ă©tions trois femmes, la cantiniĂšre des Vengeurs et une de la Garde nationale, laquelle fut griĂšvement blessĂ©e. Ces deux vaillantes citoyennes ont bien mĂ©ritĂ© de l’humanitĂ©, elles eurent un grand courage et furent admirables de dĂ©vouement. Moi, j’étais la troisiĂšme, le hasard m’a Ă©pargnĂ©e
.

Malheureusement, tout nous manquait, nous n’avions pas de bande pour les pansements, nous Ă©tions obligĂ©es de faire boire ces malheureux dans de petites boites Ă  cartouches. MalgrĂ© tout, ces mutilĂ©s ne profĂ©raient pas une plainte, pas un regret ; ils souffraient mais il avaient l’air content d’avoir repris le fort, heureux de donner leur vie pour fonder une sociĂ©tĂ© plus juste et plus Ă©quitable. Pour nous tous, RĂ©publique Ă©tait un mot magique qui allait faire accomplir de grandes et bonnes chose pour le bonheur de l’humanitĂ©. Vainqueurs d’un jour, il entrevoyaient l’aurore nouvelle qui allait se lever sur la France pour le bonheur de chacun.

Cluseret démis, remplacé par Rossel

Lorsque les conditions dans lesquelles la position d’Issy a Ă©tĂ© abandonnĂ©e sont connues, l’exaspĂ©ration monte Ă  Paris, dans la rue, dans la Commune.

On attribue cet abandon du fort d’Issy Ă  la nĂ©gligence, voire mĂȘme Ă  la trahison de Cluseret. La Commission exĂ©cutive dĂ©cide de retirer son commandement au commandant MĂ©gy qui a dĂ©cidĂ© l’évacuation, et surtout de rĂ©voquer le citoyen Cluseret de ses fonctions de dĂ©lĂ©guĂ© Ă  la guerre, qu’en outre, elle arrĂȘte, en accord avec la Commune, pour des raisons Ă©tranges et mal expliquĂ©es. La nĂ©gligence, l’incompĂ©tence ne sont pas de la mĂȘme nature que la trahison. Cluseret est convaincu que Paris est imprenable et que la bataille ne pourra jamais s’engager que sous ses murs.

Le citoyen Rossel est chargĂ©, Ă  titre provisoire,  des fonctions de dĂ©lĂ©guĂ© Ă  la guerre. Il avait pourtant Ă©tĂ© dĂ©jugĂ© par la Commune pour sa raideur toute militaire dans ses fonctions de  prĂ©sident de la Cour martiale il y a quelques jours.C’est un pur militaire, n’entendant rien au caractĂšre politique de la guerre civile. Sa conception de l’armĂ©e, de la discipline, ne correspondent pas Ă  l’état d’esprit des fĂ©dĂ©rĂ©s qui entendent ĂȘtre traitĂ©s en citoyens plutĂŽt qu’en soldats, et il a trĂšs peu d’estime dans le ComitĂ© Central de la garde Nationale.

Dans la soirĂ©e, il accepte en des termes rappelant que sa participation au complot du 27 avril n’est pas un hasard : il demande le « concours le plus entier, le plus absolu Â» aux membres de la commission exĂ©cutive :

Citoyens,

J’ai l’honneur de vous accuser rĂ©ception de l’ordre par lequel vous me chargez, Ă  titre provisoire, des fonctions de dĂ©lĂ©guĂ© Ă  la guerre.

J’accepte ces difficiles fonctions, mais j’ai besoin de votre concours le plus entier, le plus absolu, pour ne pas succomber sous le poids des circonstances.

Salut et fraternité.

Le colonel du gĂ©nie,   ROSSEL.

Paris, le 30 avril 1871.

Le nouveau dĂ©lĂ©guĂ© Ă  la guerre prend immĂ©diatement l’arrĂȘtĂ© suivant :

ORDRES

Le citoyen Gaillard pĂšre est chargĂ© de la construction des barricades formant une seconde enceinte en arriĂšre des fortifications. Il dĂ©signera ou fera dĂ©signer par les municipalitĂ©s, dans chacun des arrondissements de l’extĂ©rieur, les ingĂ©nieurs ou dĂ©lĂ©guĂ©s chargĂ©s de travailler sous ses ordres Ă  ces constructions.

Il prendra les ordres du dĂ©lĂ©guĂ© Ă  la guerre pour arrĂȘter les emplacements de ces barricades et leur armement.

Outre la seconde enceinte indiquée ci-dessus, les barricades comprendront trois enceintes fermées ou citadelles, situées au Trocadéro, aux buttes Montmartre et au Panthéon.

Le tracĂ© de ces citadelles sera arrĂȘtĂ© sur le terrain par le dĂ©lĂ©guĂ© Ă  la guerre, aussitĂŽt que les ingĂ©nieurs chargĂ©s de ces constructions auront Ă©tĂ© dĂ©signĂ©s.

Le gĂ©nĂ©ral Wroblewski Ă©tendra son commandement sur toute la rive gauche de la Seine, aux troupes et aux forts situĂ©s d’Issy Ă  Ivry.

Journal officiel de la Commune de Paris du 20 mars au 24 mai 1871. (1871) 1288

Les commandants des forts, les commandants des troupes et autres officiers et employés de la Commune, le reconnaßtront en cette qualité et obéiront à ses ordres.

Le délégué à la guerre, ROSSEL.

Paris, le 30 avril 1871.

Le citoyen Gaillard pĂšre, 56 ans, cordonnier.

Vers un comitĂ© de salut public ?

Dans le climat de panique de la journée, tous ceux qui avaient comme projet une dictature vont relancer leur action. Le débat commencé vendredi dernier reprend en comité secret, et dure plus de cinq heures.

Le citoyen Miot[1] fait la proposition d’instaurer un ComitĂ© de salut public, car on on accuse la Commune « de mollesse, d’inactivitĂ© Â», un comitĂ© qui donne une impulsion nouvelle Ă  la dĂ©fense et ait le courage, s’il le faut, « de faire tomber les tĂȘtes des traĂźtres. Â»

C’est une rĂ©miniscence de 93 pour terrifier les rĂ©actionnaires.

Les motivations qui conduisent ses partisans sont centrĂ©es sur le fait qu’actuellement les dĂ©cisions de la Commune ne sont pas appliquĂ©es comme elles devraient l’ĂȘtre, car il n’y a pas de membres qui soient chargĂ©s de cette tĂąche et pour donner « Ă  la dĂ©fense plus de coordination Â».

Beaucoup demandent qu’on prĂ©cise les attributions, les pouvoirs, le programme, d’autres qu’on prenne soin des hommes qui le composeront, un Ă©lu allant mĂȘme jusqu’à souhaiter qu’il soit composĂ© de membres « jeunes et Ă©nergiques Â». Si tout le monde s’accorde sur le fait qu’il faut concentrer les volontĂ©s, permettre Ă  la Commune d’ĂȘtre plus efficace, bien des interrogations subsistent. Que pourrait-il ĂȘtre, un comitĂ© directeur ? Un comitĂ© qui donnerait la direction politique ? Un comitĂ© faisant exĂ©cuter les dĂ©cisions de la Commune ? Un comitĂ© pour contrĂŽler les dĂ©lĂ©guĂ©s ? Un comitĂ© ayant pour seul mandat de poursuivre et de punir les traĂźtres ?

Aux inquiĂ©tudes de constituer une dictature, un retour aux errements monarchiques, un membre rĂ©plique que cela ne peut ĂȘtre un danger dans la mesure oĂč ce comitĂ© n’a pas « auprĂšs de lui un tribunal suprĂȘme ayant le droit d’arrĂȘter les membres de la Commune Â».

L’Internationaliste Vaillant demande qu’on ne fasse pas de pastiche rĂ©volutionnaire. L’important serait de transformer la Commune elle-mĂȘme, d’en faire une assemblĂ©e de commissions travaillant ensemble, et non un parlement oĂč chacun tient Ă  dire son mot. La Commune risque d’entrer dans une dictature jacobino-blanquiste. Les Blanquistes (Ă  l’exception de Tridon qui  ne voit pas les hommes Ă  mettre dans ce comitĂ©) ont groupĂ© tous ceux qui Ă©taient sincĂšrement convaincus qu’il ne s’agissait que d’appliquer au service de la cause dĂ©mocratique des procĂ©dĂ©s autoritaires.

La proposition est votée article par article.

Arnold et Longuet font la proposition de considĂ©rants dĂ©limitant les fonctions de l’instance:

« ConsidĂ©rant qu’il importe absolument que les dĂ©crets de la Commune soient tous et immĂ©diatement exĂ©cutĂ©s;
ConsidĂ©rant qu’à ce point de vue, il est indispensable de constituer une commission, dont la mission exclusive et absolue sera de veiller Ă  l’exĂ©cution de tous les actes Ă©manant de la Commune Â». La dĂ©cision est prise d’écarter tout considĂ©rant, ce qui laisse ouvertes toutes les possibilitĂ©s !

Un vote nominal est alors organisĂ© sur le nom du ComitĂ©, comitĂ© directeur ou ComitĂ© de salut Public qui donne un rĂ©sultat nul, 26 voix pour chaque proposition : le vote est renvoyĂ© au lendemain.

Ont votĂ© pour que le nom soit «ComitĂ© de Salut public»: les citoyens Amouroux, Arnaud (Antoine), Blanchet, Champy, Chardon, ClĂ©ment (Émile), J.-B. ClĂ©ment, Clovis Dupont. Dupont, Durand, FerrĂ©, FortunĂ© (Henri), Gambon, E. GĂ©rardin, Grousset, Johannard, Ledroit, Meillet, Miot, Oudet, Pillot, Pottier, Pyat, RĂ©gĂšre, Urbain, VĂ©sinier.

Ont voté pour que le nom soit de« Comité exécutif» : les citoyens Andrieux, Arnold, Arthur Arnould, Avrial, Allix, Babick, Billioray, Courbet, Demay, Dereure, FrÀnckel, Langevin, Lefrançais, Longuet, Malon, Mortier, Ostyn, Pindy, Protot, Rastoul, Serailler, Theisz, Vaillant, VallÚs, Varlin, Verdure.

L’art. 2 : «  Il sera composĂ© de cinq membres, nommĂ©s par la Commune, au scrutin individuel Â» , est adoptĂ© Ă  l’unanimitĂ©.

L’art. 3 : « Les pouvoirs les plus Ă©tendus sur toutes les dĂ©lĂ©gations et commissions sont donnĂ©s Ă  ce comitĂ©, qui ne sera responsable qu’à la Commune. Â» est adoptĂ© par  33 voix contre 16 Ă  l’amendement de Longuet qui limite les pouvoir du ComitĂ© Ă  « un pouvoir de contrĂŽle et de surveillance.»

Un article additionnel est Ă©galement adoptĂ© : « Les membres de la Commune ne pourront ĂȘtre traduits devant aucune autre juridiction que la sienne.»

Le vote final sur l’ensemble du projet est renvoyĂ© au lendemain.

L’alliance rĂ©publicaine des dĂ©partements soutient la Commune

Un grand meeting de l’Alliance rĂ©publicaine des dĂ©partements a lieu dans la cour du Louvre. Des pancartes surmontĂ©es de trophĂ©es de drapeaux rouges et portant ces mots: Alliance rĂ©publicaine

des dĂ©partements, sont fixĂ©es au-dessus des portes de la cour. Des commissaires distribuent aux arrivants le programme et font une quĂȘte pour couvrir les frais de la rĂ©union. Des dizaines de milliers de personnes sont lĂ , les organisateurs annoncent entre 50 000 et 100 000.

Un bureau a été formé, une résolution adoptée, et des délégués ont été choisis pour le porter à la Commune de Paris.

ALLIANCE RÉPUBLICAINE DES DÉPARTEMENTS.

Assemblée générale des citoyens nés en province et résidant à Paris, réunis au nombre de 100 000 dans la cour du Louvre, dimanche 30 avril 1871.

RĂ©solution :

ConsidĂ©rant qu’aprĂšs avoir sacrifiĂ© la France aux intĂ©rĂȘts de leurs partis politiques et clĂ©ricaux et de leur ambition personnelle, ces hommes, qui s’étaient chargĂ©s de la dĂ©fense nationale, ont voulu Ă©touffer dans Paris l’esprit d’indĂ©pendance qui ne leur permettait pas de jouir du fruit de leur trahison ;

Qu’à cet effet, la majoritĂ© monarchiste de l’AssemblĂ©e nationale et son pouvoir exĂ©cutif ont provoquĂ© la population parisienne et l’ont fait attaquer par des chefs bonapartistes, complices du crime de dĂ©cembre ;

Que le gouvernement de Versailles en faisant recommencer, avec plus de barbarie que les Prussiens, le bombardement de Paris par des gĂ©nĂ©raux bonapartistes, qui font assassiner les prisonniers dĂ©sarmĂ©s, renouvelle contre la France tout Ă  la fois les horreurs de la guerre Ă©trangĂšre et du coup d’État ;

Que, tandis que le gouvernement lui fait une guerre atroce, Paris, parfaitement calme Ă  l’intĂ©rieur, se dĂ©fend avec l’hĂ©roĂŻsme du courage et de la loyautĂ©, pour maintenir, dans l’intĂ©rĂȘt de la France entiĂšre sans aucune prĂ©Ă©minence :

1° La république une et indivisible, seul gouvernement capable de mettre fin aux révolutions violentes ;

2° Et l’indĂ©pendance de la commune, garantie des droits individuels,

DĂ©clare ;

Qu’elle renouvelle solennellement son adhĂ©sion Ă  l’Ɠuvre patriotique de la Commune de Paris, et qu’elle adjure les bons citoyens dans chaque dĂ©partement d’apporter Ă  Paris l’appui moral, et, dans la mesure du possible, un concours effectif pour aider la capitale dans sa revendication de nos droits nationaux et municipaux.

Pour l’assemblĂ©e gĂ©nĂ©rale :

Les membres du bureau.

Une manifestation part vers la place de l’HĂŽtel-de-Ville, bon nombre de citoyen-nes portent des Ă©criteaux indiquant les dĂ©partements dont ils sont originaires et un bataillon de la garde nationale forme la haie.

A trois heures et quart, les dĂ©lĂ©guĂ©s sont reçus solennellement dans la cour d’honneur de l’hĂŽtel de ville par la Commune de Paris qui a suspendu sa sĂ©ance.

Les francs maçons appelés à rejoindre les compagnies de guerre

A deux heures, les francs-maçons se rĂ©unissent dans la salle Dourlan. Leurs banniĂšres ont Ă©tĂ© atteintes par les balles versaillaises, tous les francs-maçons sont invitĂ©s Ă  entrer dans les compagnies de guerre, pour y combattre revĂȘtus de leurs insignes. Une nouvelle rĂ©union est convoquĂ©e mardi prochain, Ă  deux heures, place de la Concorde, sans armes.Il est prĂ©vu de se rendre au rempart, pour y reprendre les banniĂšres maçonniques dĂ©chirĂ©es par la mitraille.

Municipales en France

Aujourd’hui, dans toutes les villes hors Paris, se dĂ©roulent les Ă©lections municipales. L’élection se fait au scrutin de liste : autant de noms Ă  inscrire sur le bulletin qu’il y a de conseillers Ă  Ă©lire. Pour ĂȘtre Ă©lu au premier tour il faut la majoritĂ© absolue des suffrages exprimĂ©s et que le nombre de suffrages soit supĂ©rieur au quart des Ă©lecteurs inscrits.

Dans les villes de moins de 20 000 Ăąmes, le maire et l’adjoint sont Ă©lus par le conseil municipal. Dans les villes de plus de 20 000 habitant-es ,les maires et adjoints sont dĂ©signĂ©s parmi les membres Ă©lus du conseil municipal.

Thiers fait tout pour empĂȘcher la tenue du congrĂšs de bordeaux des Ă©lus rĂ©publicains, il dĂ©clenche les foudres de la police, les correspondances sont interceptĂ©es, des journaux interdits.

Les typographes parisiens contre l’interdiction de journaux

Les typographes parisiens, dont un grand nombre ont Ă©tĂ© rĂ©duits au chĂŽmage par la suppression de dix journaux, envoient Ă  la Commune l’adresse suivante, l’invitant Ă  revenir sur sa dĂ©cision et Ă  abroger ses dĂ©crets relatifs aux journaux supprimĂ©s :

CITOYENS,

Les soussignés, délégués de la typographie parisienne,

S’appuyant sur la dĂ©claration de la Commune au peuple français, laquelle consacre toutes les libertĂ©s;

ConsidĂ©rant que la libertĂ© de la presse est la plus importante; que  toutes les autres en dĂ©coulent, ou que, du moins, elles y trouvent leur garantie;

ConsidĂ©rant, d’autre part, que le but capital que la Commune a dit plusieurs fois se proposer, est la reprise du travail, seul moyen de rĂ©tablir la confiance et de crĂ©er la prospĂ©ritĂ©;

Que l’imprimerie et toutes les branches qui s’y rattachent prĂ©sentent une grande importance au point de vue du travail, puisque des milliers de citoyens y trouvent leurs moyens d’existence;

Lesdits soussignĂ©s, Ă©mus par la suppression de dix journaux, qui a eu pour consĂ©quence le chĂŽmage forcĂ© d’environ cinq mille travailleurs, et effrayĂ©s par la proposition d’un membre de la Commune, tendant Ă  la suppression de tous les journaux;

S’adressent en toute confiance Ă  la Commune, espĂ©rant qu’elle reviendra sur ses dĂ©cisions et abrogera le dĂ©cret en vertu duquel les journaux ont cessĂ© de paraĂźtre. Salut et fraternitĂ©. (Suivent les signatures.)

En bref

■ La tĂ©lĂ©graphie privĂ©e est suspendue jusqu’à nouvel ordre, par suite des besoins du service officiel.

■  Commerce et commerçants, de nouvelles entraves, apportĂ©es par le Gouvernement de Versailles dans la marche des trains vers Paris, rĂ©duisent en ce moment les arrivages aux expĂ©ditions par terre, ce qui diminue naturellement l’importance et le nombre des transactions. GrĂące aux mesures prises par la commission des subsistances, la haute spĂ©culation seule sera atteinte par le nouveau trait que nous lancent ceux qui s’intitulent les dĂ©fenseurs de la propriĂ©tĂ©, et qu’ils n’en sont que les dĂ©molisseurs.

■ Le contrĂŽleur gĂ©nĂ©ral des chemins de fer vient d’adresser une circulaire aux directeurs des diffĂ©rentes compagnies de chemins de fer les enjoignant de restituer les amendes et retenues infligĂ©es depuis le 18 mars « parce que la rĂ©volution du 18 mars est assise sur une base inĂ©branlable : la justice. La revendication de la justice l’a fait naĂźtre, c’est par la justice qu’elle triomphera Â».

Nouvelles du Havre

Que s’est-il passĂ© ? Le journal de Rochefort , Le Mot d’Ordre, Ă©crit

« les Ă©lections municipales ont Ă©tĂ© prĂ©cĂ©dĂ©es  au Havre de troubles assez graves. Au reçu de la dĂ©pĂȘche des dĂ©lĂ©guĂ©s conciliateurs du Conseil Municipal, annonçant leur Ă©chec complet auprĂšs de M. Thiers, les diverses fractions de l’opposition rĂ©publicaine arrĂȘtĂšrent un programme antiversaillais dont l’affichage sur les murs de la ville fut entravĂ© par les policiers de la Sous PrĂ©fecture. De lĂ  des rixes nombreuses dont plusieurs Ă  main armĂ©e.

A la tombĂ©e de la nuit du vendredi 28 avril, 10 000 citoyens bourgeois et ouvriers se rĂ©unirent sur la place de la MĂąture et se dirigĂšrent vers le boulevard National oĂč siĂšge la Sous PrĂ©fecture, en chantant La Marseillaise entremĂȘlĂ©e des cris unanimes « A bas Thiers ! Vive Paris ! Â». Mais arrivĂ©e au coin du boulevard de la chaussĂ©e d’Ingouville, cette manifestation sans armes se heurta contre une cinquantaine d’agents de police armĂ©s d’épĂ©es et de revolvers  et appuyĂ©s de quatre compagnies de ligne, accourus en toute hĂąte du Fort de Tourneville. Les manifestants n’ayant tenu aucun compte de la sommation de se disperser, roussins et lignards se prĂ©cipitĂšrent sur la foule Ă  l’arme blanche et la dispersĂšrent, aprĂšs avoir blessĂ© une vingtaine de citoyens et opĂ©rĂ© une centaine d’arrestations Â».

Cette information est sujette Ă  interrogation, il n’y a aucun autre tĂ©moignage pour la confirmer que celui d’un tĂ©moin qui parle d’une manifestation de terrassiers sans travail qui,

« conduits par quelques agitateurs, cherchĂšrent Ă  pĂ©nĂ©trer de vive force dans le domicile de M. Guillemard, rue des Tuileries. Mais, ils furent tenus en respect par Auguste, vieux domestique du maire, qui, les menaçant d’un revolver, les tint en respect jusqu’à l’arrivĂ©e de la force publique. Â»

Qui croire ?

Une Commune à Thiers, la capitale européenne de la coutellerie

une tentative d’insurrection a eu lieu Ă  l’occasion de l’élection municipale. Un forgeron venu voter a frappĂ© un officier du poste de la mairie en criant « je veux m’engager pour la Commune, pas pour Versailles ! Â». Une foule se forme, se rend Ă  la sous-prĂ©fecture, renforcĂ©e par la compagnie de la garde nationale du quartier des couteliers et Ă©tameurs qui arrive en mĂȘlant l’hymne de rĂ©volte des canuts Ă  la Commune de Paris en entonnant « Vivre en travaillant ou mourir en combattant, vive la Commune Â». La foule, dans laquelle est prĂ©sente la banniĂšre de saint Eloi, la patron des couteliers, moleste les gardes nationaux restĂ©s fidĂšles Ă  l’ordre et les dĂ©sarme, occupe la mairie. Un autre groupe tente de pĂ©nĂ©trer Ă  coups de hache dans l’église toute proche.

Pour quelques heures, la ville est aux mains des ouvriers révoltés. Appelés par télégraphe, les gendarmes arrivent dans la nuit et reprennent le contrÎle des lieux.

Quentin Deluermoz

En débat

Voici une proposition Ă  dĂ©battre concernant les monts de piĂ©tĂ©, puisque la Commune n’a toujours pas dĂ©cidĂ© sur cette question.

Rapport de la Commission de travail et d’échange sur la liquidation des monts de piĂ©tĂ©

Ce rapport trĂšs documentĂ©, fait une histoire de l’usure, des monts de piĂ©tĂ© apparus en Italie au XVĂšme siĂšcle, et de l’ordonnance Ă©tablissant les Monts de piĂ©tĂ© en France en 1626 par les Etats gĂ©nĂ©raux convoquĂ©s Ă  Paris, puis leur institution concrĂšte en 1643.

Il y a déjà eu des restitutions des objets engagés.

Lors de la rĂ©organisation de l’institution en 1777,Louis XVI, face aux demandes menaçantes, pour attĂ©nuer la misĂšre, ordonna la restitution des linges de corps et vĂȘtements d’hiver engagĂ©s pour une somme au dessous de 80 francs.

Lors de la rĂ©volution française, la convention nationale par un dĂ©cret du 4 pluviĂŽse an II accorde « aux porteurs de reconnaissance ne dĂ©passant pas 20 livres le droit de retirer gratuitement les effets dĂ©posĂ©s au mont de PiĂ©tĂ©. L’article 9 de ce dĂ©cret prĂ©voit une Ă©tude pour « savoir s’il est utile au bien gĂ©nĂ©ral de conserver les Ă©tablissements connus sons la dĂ©nomination de monts-de-piĂ©tĂ©.

Un autre dĂ©cret, du ler pluviĂŽse an III, ordonna la remise aux  propriĂ©taires indigents les nantissements dĂ©posĂ©s par eux jusqu’à concurrence de cent Livres (Assiqnats).

Puis le soufflĂ© rĂ©volutionnaire emporta l’institution.

C’est sous le directoire que les Monts de PiĂ©tĂ© furent rĂ©tablis.

Pour les auteurs du rapport, l’intervention de la Commune est nĂ©cessaire parce que cette institution financiĂšre est un monopole, dont la garantie est basĂ©e sur des propriĂ©tĂ©s d’état. Il emprunte Ă  3% en moyenne,  et prĂȘte Ă  un taux situĂ© entre 12 et 14 %. Les bĂ©nĂ©fices (784,737 francs en 1869) sont attribuĂ©s aux hospices.

Les prĂȘts sur gage soulagent momentanĂ©ment les classes laborieuses en cas de chĂŽmage ou de maladie, mais les familles sont dĂ©possĂ©dĂ©es d’objets qu’elles ne peuvent remplacer et qui sont vendus Ă  vil prix lorsqu’elles ne peuvent les racheter. Or ces situations frĂ©quentes devraient ĂȘtre prĂ©vues par une organisation sociale Ă©quitable, qui aurait pour mission de les prĂ©venir et de soulager effectivement.

Ils n’ont pas plus de raison d’ĂȘtre dans les moments de crise gĂ©nĂ©rale, oĂč les charges de la sociĂ©tĂ© doivent ĂȘtre rĂ©parties d’une façon normale.

Le rapport dénonce les abus des monts de piété, la vente des objets non dégagés à bas prix et le trafic sur les reconnaissances.

La Commune, par ses institutions sociales, par l’appui qu’elle donnera au travail, au crĂ©dit et Ă  l’échange, doit tendre Ă  rendre inutile l’institution des Monts de PiĂ©tĂ©, qui sont une ressource offerte au dĂ©sordre Ă©conomique et Ă  la dĂ©bauche.

Le mont-de-piĂ©tĂ© dĂ©tient un nombre considĂ©rables d’objets gagĂ©s, pour lesquels il a prĂȘtĂ© 38 millions, alors qu’ils reprĂ©sentent une valeur rĂ©elle de 180 millions, la moyenne du prĂȘt ne dĂ©passant pas le cinquiĂšme de la valeur de l’objet dĂ©posĂ©.

« La liquidation des mont-de-piĂ©tĂ© est donc indispensable, au double point de vue  de l’immoralitĂ© et de la nullitĂ© absolue de leur fonctionnement Ă©conomique.
La difficulté est le remboursement des 38 millions de francs.

Pour cela le rapport propose que la Commune dĂ©lĂšgue un administrateur pour examiner la rĂ©gularitĂ© des titres des crĂ©anciers et s’engage Ă  les rembourser en cinq ans, par trimestres. Quant aux dĂ©biteurs, il recevraient leurs gages reprĂ©sentĂ©s par des effets d’habillement, de literie, objets mobiliers et outillage et souscriraient au profit de la Commune un engagement Ă  rembourser leur dette par coupons mensuels en cinq ans. Le rapport ajoute « cette confiance accordĂ©e au peuple consacrerait le principe du droit des travailleurs au crĂ©dit Â». Les objets d’or et d’argent, qui n’ont qu’une valeur accessoire, seraient conservĂ©s comme garantie, les emprunteurs pouvant les racheter par fractions. Il se conclut par un projet de dĂ©cret prononçant et organisant la liquidation des monts-de-piĂ©tĂ©.
Cela consiste Ă  rendre tous les gages, outillage, vĂȘtements, couvertures, literie, dĂ©tenus par les monts-de-piĂ©tĂ© aux propriĂ©taires prouvant leur identitĂ©, et pas au marchands qui trafiquent les reconnaissances ; avec un engagement de rembourser en cinq annĂ©es et par mois..les municipalitĂ©s pouvant rendre gratuitement les gages aux nĂ©cessiteux,et gratuitĂ©  aux veuves et orphelins, aux blessĂ©s, aux nĂ©cessiteux.

Il va de soit qu’à cette liquidation doit « succĂ©der une organisation sociale qui donne au travailleur des garanties rĂ©elles de secours et d’appui en cas de chĂŽmage et de maladie, avec des institutions rĂ©paratrices, susceptibles de mettre Ă  l’abri de l’exploitation par le capital, Ă  l’abri des nĂ©cessitĂ©s d’emprunts usuraires et « d’installer Ă  son foyer le calme et la tranquillitĂ©  qui retrempent les courages et moralisent l’individu Â»

Commission : Chalain, Longuet, Malon, SĂ©raillier, Thiesz et Frankel

Note

[1]62 ans, pharmacien, a adhĂ©rĂ© Ă  l’Internationale Ă  Londres durant son exil, a assistĂ© comme auditeur libre au congrĂšs de l’internationale en 1868. Le 4 septembre, prĂ©sent dans la salle en tant qu’ancien dĂ©putĂ©, c’est lui qui a ouvert les grilles pour que la foule entre dans le parlement.

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Source: Contretemps.eu