Mai 9, 2021
Par Contretemps
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À l’occasion des 150 ans de la Commune de Paris, Contretemps va publier du 18 mars au 4 juin une lettre quotidienne rĂ©digĂ©e par Patrick Le Moal, donnant Ă  voir ce que fut la Commune au jour le jour

***

L’essentiel de la journĂ©e

Situation militaire

A l’ouest

Attaque versaillaise générale sur les barricades de Neuilly.

Ils ont passé la seine et se sont établis à Boulogne, devant les remparts, au Point du jour.

Au sud

Les derniers dĂ©tachements de fĂ©dĂ©rĂ©s restĂ©s au fort d’Issy l’ont quittĂ© Ă  l’aube. La position clef de la dĂ©fense sud de la capitale, dĂ©fendue avec acharnement depuis un mois, est tombĂ©e !

AprĂšs l’avoir dĂ©minĂ©, vers midi et demi, un rĂ©giment de ligne est entrĂ© dans les ruines, a hissĂ© le drapeau tricolore. Les batteries concentrent maintenant le feu sur le fort de Vanves, qu’elles accablent de projectiles.

A Versailles, c’est la fĂȘte, l’AssemblĂ©e suspend ses travaux pour accueillir les soldats qui ramĂšnent les piĂšces trouvĂ©es au fort d’Issy.

Nouvelles des négociations de Versailles avec Bismark

Londres, 8 mai.

On demande Francfort, le 7 mai.

Dans la premiĂšre entrevue avec les ministres français, M. de Bismarck n’a pas refusĂ© de remettre Ă  l’armĂ©e française les forts de la rive droite de la Seine. Il a insistĂ© sur le strict paiement de l’indemnitĂ© de guerre. Il a conseillĂ© de faire des emprunts en Angleterre, en France et en Allemagne. Les nĂ©gociateurs se sont entendus sur les points principaux du traitĂ©, lequel serait soumis dĂšs mardi Ă  l’assemblĂ©e et Ă  l’empereur.

Rossel exacerbe la crise !

La situation est grave, il y a nĂ©cessitĂ© de comprendre les raisons de la dĂ©faite et de prendre les mesures les plus efficaces. Ce n’est pas ce qui se passe.

Le dĂ©lĂ©guĂ© Ă  la guerre avait hier demandĂ© au ComitĂ© central une mobilisation de 12 000 hommes pour une offensive. A midi, les bataillons Ă©taient alignĂ©s sur la place de la Concorde, pas loin de 10 000 hommes. Rossel arrive Ă  cheval, parcourt les lignes et jette aux chefs de lĂ©gion qu’il n’y a pas le compte et tourne bride, les laissant lĂ .

RentrĂ© au ministĂšre, on lui annonce l’évacuation d’Issy.

Il Ă©crit un texte de deux lignes, qu’il fait afficher Ă  10 000 exemplaires (alors que le tirage habituel est de 6000).

Midi et demi.

Le drapeau tricolore flotte sur le fort d’Issy, abandonnĂ© hier soir par la garnison.

ROSSEL

Cette rĂ©daction laconique pour annoncer un fait aussi grave a tellement l’air d’une mystification que la Commune, mal informĂ©e, s’empresse de dĂ©mentir par une dĂ©pĂȘche affichĂ©e Ă  la porte des mairies:

Il est faux que le drapeau tricolore flotte sur le fort d’Issy. Les Versaillais ne l’occupent pas et ne l’occuperont pas. La Commune vient de prendre les mesures Ă©nergiques que comporte la situation.

HĂŽtel-de-Ville, 9 mai, 8 h. du soir

Ces affirmations contradictoires illustrent le désordre qui rÚgne dans les affaires militaires du fait des conflits entre le délégué à la guerre, le Comité central, la Commune et la Commission militaire.

Rossel prend une derniĂšre dĂ©cision, qui montre son refus d’intĂ©grer les conditions d’une guerre en situation rĂ©volutionnaire :

Il est dĂ©fendu d’interrompre le feu pendant un combat, quand bien mĂȘme l’ennemi lĂšverait la crosse en l’air ou arborerait le drapeau parlementaire.

Il est dĂ©fendu, sous peine de mort, de continuer le feu aprĂšs que l’ordre de le cesser a Ă©tĂ© donnĂ©, ou de continuer Ă  se porter en avant lorsqu’il a Ă©tĂ© prescrit de s’arrĂȘter. Les fuyards et ceux qui resteront en arriĂšre isolĂ©ment seront sabrĂ©s par la cavalerie ; s’ils sont nombreux, ils seront canonnĂ©s. Les chefs militaires ont, pendant le combat, tout pouvoir pour faire marcher et faire obĂ©ir les officiers et les soldats placĂ©s sous leurs ordres.

Le délégué à la guerre, ROSSEL

Si la crosse en l’air est pour certains une ruse de guerre dĂ©loyale, elle peut ĂȘtre, Ă  un moment donnĂ©, l’expression d’un vrai ralliement.

Rossel Ă©crit ensuite une lettre de dĂ©mission qu’il rend publique dans la presse avant mĂȘme qu’elle ait Ă©tĂ© reçue par les membres de la Commune, dans laquelle il dĂ©voile les difficultĂ©s, les entraves multiples qui selon lui ont paralysĂ© son action, juste au moment oĂč la prise du fort d’Issy par l’armĂ©e versaillaise peut donner aux rĂ©actionnaires de l’intĂ©rieur l’idĂ©e de profiter de la situation, pour rĂ©aliser la trahison Ă  laquelle les invite la proclamation de M. Thiers.

Extraits lettre de démission Rossel

Paris, le 9 mai 1871.

Citoyens membres de la Commune,

ChargĂ© par vous Ă  titre provisoire de la dĂ©lĂ©gation de la guerre, je me sens incapable de porter plus longtemps la responsabilitĂ© d’un commandement oĂč tout le monde dĂ©libĂšre et oĂč personne n’obĂ©it. 
.  La Commune a dĂ©libĂ©rĂ© et n’a rien rĂ©solu. 
 le ComitĂ© central dĂ©libĂšre et n’a pas encore su agir. Pendant ce dĂ©lai, l’ennemi enveloppait le fort d’Issy d’attaques aventureuses et imprudentes, dont je le punirais si j’avais la moindre force militaire disponible. La garnison, mal commandĂ©e, prenait peur, et les officiers dĂ©libĂ©raient, chassaient du fort le capitaine Dumont, homme Ă©nergique qui arrivait pour les commander, et tout en dĂ©libĂ©rant, Ă©vacuaient leur fort, aprĂšs avoir sottement parlĂ© de le faire sauter, chose plus impossible pour eux que de le dĂ©fendre.

[
] Ils ne me promirent pour aujourd’hui, comme le dernier terme de leurs efforts, qu’une force organisĂ©e de 12,000 hommes, avec lesquels je m’engage Ă  marcher Ă  l’ennemi. Ces hommes devaient ĂȘtre rĂ©unis Ă  onze heures et demie : il est une heure et ils ne sont pas prĂȘts; au lieu d’ĂȘtre 12,000, ils sont environ 7,000. Ce n’est pas du tout la mĂȘme chose. Ainsi, la nullitĂ© du ComitĂ© d’artillerie empĂȘchait l’organisation de l’artillerie ; les incertitudes du ComitĂ© central de la fĂ©dĂ©ration arrĂȘtent l’administration; les prĂ©occupations mesquines des chefs de lĂ©gions paralysent la mobilisation des troupes.

[
] Deux fois dĂ©jĂ  je vous ai donnĂ© des Ă©claircissements nĂ©cessaires, et deux fois, malgrĂ© moi, vous avez voulu avoir le comitĂ© secret. Mon prĂ©dĂ©cesseur a eu le tort de se dĂ©battre au milieu de cette situation absurde. ÉclairĂ© par son exemple, sachant que la force d’un rĂ©volutionnaire ne consiste que dans la nettetĂ© de la situation, j’ai deux lignes Ă  choisir : briser l’obstacle qui entrave mon action ou me retirer. Je ne briserai pas l’obstacle, car l’obstacle, c’est vous et votre faiblesse : je ne veux pas attenter Ă  la souverainetĂ© publique.

Je me retire, et j’ai l’honneur de vous demander une cellule à Mazás.

Rossel

En moins de deux heures, il a rĂ©ussi Ă  rebuter les combattants, jeter la panique, flĂ©trir les soldats d’Issy, et dĂ©noncer Ă  l’ennemi les faiblesses de la dĂ©fense!

La commune réagit

Toutes ces annonces suscitent une discussion passionnĂ©e. Dans cette situation critique, les accusations de trahison rĂ©apparaissent, comme si elles Ă©taient la seule explication d’un revers, d’une dĂ©faite. Le ComitĂ© de salut public est violemment attaquĂ©, sommĂ© de dĂ©missionner, Rossel arrĂȘtĂ©.

Dans un moment aussi critique, la seule rĂ©ponse proposĂ©e est la concentration des pouvoirs, l’unitĂ© de commandement, avec l’objectif que les mesures adoptĂ©es s’appliquent sans retard.

La Commune dĂ©cide de laisser pleins pouvoirs Ă  la Commission militaire et adopte une rĂ©solution votĂ©e grĂące Ă  l’influence de la minoritĂ© socialiste.

La commune de Paris a décidé :

1° De réclamer la démission des membres actuels du Comité de salut public et de pourvoir immédiatement à leur remplacement.

2° De nommer un délégué civil à la guerre qui sera assisté de la commission militaire actuelle, laquelle se mettra immédiatement en permanence.

3° De nommer une commission de trois membres, chargée de rédiger immédiatement une proclamation.

4° De ne plus se rĂ©unir que trois fois par semaine en assemblĂ©e dĂ©libĂ©rante, sauf les rĂ©unions qui auront lieu dans le cas d’urgence, sur la proposition de cinq membres ou sur celle du ComitĂ© de salut public.

5° De se mettre en permanence dans les mairies de ses arrondissements respectifs, pour pourvoir souverainement aux besoins de la situation.

6° De créer une cour martiale dont les membres seront nommés immédiatement par la commission militaire.

7° De mettre le ComitĂ© de salut public en permanence Ă  l’hĂŽtel de ville.

Paris, le 9 mai 1871.

Les secrĂ©taires, membres de la Commune, AMOUROUX, VÉSINIER

La discussion a continué en séance de nuit en Comité secret, notamment pour nommer les nouveaux membres du Comité de salut public.

AprĂšs un discours incendiaire insultant la minoritĂ© socialiste, critiquant ce qu’il appelle sa lĂąchetĂ©, sa complicitĂ© avec toutes les tentatives de trahison que chaque jour rĂ©vĂšle, la sĂ©ance a Ă©tĂ© suspendue pendant quelques minutes. Le groupe jacobino-blanquiste composant la majoritĂ© a alors quittĂ© la salle. Une demi-heure aprĂšs, comme ils n’étaient pas encore de retour, quelques membres de la minoritĂ© sont partis Ă  leur recherche, et les ont trouvĂ©s dans une des salles de l’HĂŽtel de Ville, occupĂ©s Ă  dĂ©libĂ©rer en commun et prendre des rĂ©solutions Ă  l’insu de la minoritĂ©. Ils imposent la reprise de la sĂ©ance en prĂ©sence de tous les membres.

Les Ă©clats verbaux prennent alors un tour caricatural, un membre allant jusqu’à rĂ©clamer l’arrestation de la minoritĂ© « factieuse » jugĂ©e cause de tous les dĂ©sordres. Enfin, il est procĂ©dĂ© Ă  l’élection, cette fois-ci par tous les membres de la Commune.

Ne sont pas rĂ©Ă©lus, Charles Pyat, qui avait dĂ©missionnĂ©, LĂ©o Meillet et Charles GĂ©rardin. Cinq membres sont Ă©lus :

Gabriel Ranvier, rĂ©Ă©lu, 43 ans, peintre dĂ©corateur, banquiste et membre de l’Internationale franc maçon, Ă©lu du XXĂšme

Antoine Arnaud, rĂ©Ă©lu, 40 ans, employĂ© de chemin de fer, prĂ©sident d’une section parisienne de l’Internationale, Ă©lu du IIIĂšme

Ferdinand Gambon, 51 ans, avocat, magistrat, républicain, élu du XÚme

Émile Eudes, 28 ans, journaliste, Blanquiste, franc maçon, Ă©lu du XIĂšme

Charles Delescluze, 62 ans, journalise, républicain de 1830 et 1848, élu du XIÚme

Les trois nouveaux Ă©lus : Ferdinand Gambon, Emile Eudes, Charles Delescluze

La fracture au sein de la Commune s’élargit. Tous ces changements dans le gouvernement inquiĂštent le peuple parisien : « quand le malade s’agite incessamment sur sa couche, c’est que la fiĂšvre augmente en intensitĂ© ».

Le Comité central de la garde nationale poursuit son opération

Il dĂ©cide dans cette crise d’apparaĂźtre comme une forme de recours en faisant afficher dans Paris une dĂ©claration dans laquelle il indique entendre « mettre fin aux tiraillements, vaincre le mauvais vouloir, faire cesser les compĂ©titions et renverser les obstacles rĂ©sultant de l’ignorance et de l’incapacitĂ©, ou habilement suscitĂ©s par la rĂ©action Â».

Commune de Paris

Administration de la guerre

Citoyens,

le ComitĂ© central, en recevant du ComitĂ© de salut public l’administration de la guerre, sort de son rĂŽle, mais il a le devoir de ne pas laisser succomber cette rĂ©volution du 18 mars qu’il a faite si belle. Il faut qu’elle triomphe. Elle triomphera.

RĂ©solu Ă  introduire l’ordre, la justice, la rĂ©gularitĂ© dans les distributions et les tours de service, il brisera impitoyablement toutes les rĂ©sistances pour imprimer partout l’activitĂ© la plus grande.

Il comprend que la sociĂ©tĂ© Ă©tant attaquĂ©e, tous les membres sont solidaires, et que nul ne peut impunĂ©ment se soustraire Ă  la dĂ©fense. Il devient de son devoir d’appliquer sans faiblesse les mesures exigĂ©es par les circonstances.

Il entend mettre fin aux tiraillements, vaincre le mauvais vouloir, faire cesser les compĂ©titions et renverser les obstacles rĂ©sultant de l’ignorance et de l’incapacitĂ©, ou habilement suscitĂ©s par la rĂ©action.

Il ne demande aux citoyens de Paris qu’un peu de patience et la dĂ©fense va recevoir une irrĂ©sistible impulsion.

Citoyens, rappelons-nous les immortels dĂ©fenseurs de la grande rĂ©volution : sans pain, pieds nus dans la neige, ils combattaient et remportaient des victoires. Dans des conditions meilleures, serions-nous donc moins valeureux ? 
 MĂ©prisons les rĂ©criminations des lĂąches et des traĂźtres, soyons stoĂŻques. Que diraient nos enfants si nous les rendions esclaves ? 
 Nos enfants seront libres, car nous maintiendrons la rĂ©publique et la Commune, et l’humanitĂ© nous devra son amĂ©lioration et son indĂ©pendance.

Vive la RĂ©publique ! Vive la Commune !

Paris, le 9 mai 1871

Par dĂ©lĂ©gation du ComitĂ© central, la commission d’organisation, BOUIT, BARROUD, L. BOURSIER, L. LACORD, TOURNOIS

Le ComitĂ© de salut public nomme Edouard Moreau, 33 ans, qui a consacrĂ© depuis le dĂ©but de la rĂ©volution tous ses efforts Ă  l’organisation du ComitĂ© central de la garde nationale, considĂ©rĂ© comme « la pensĂ©e et le verbe Ă©loquent Â» de cette instance, commissaire civil de la Commune auprĂšs du dĂ©lĂ©guĂ© Ă  la guerre. C’est un triomphe pour le ComitĂ© central.

Des comploteurs impuissants

Gastion da Costa affirme qu’aussitĂŽt la nouvelle de l’évacuation du fort arrivĂ©e, une dĂ©libĂ©ration a eu lieu entre les comploteurs.

Dombrowski envoya sa dĂ©mission, Rossel rĂ©digea le texte sur le drapeau tricolore flottant sur le fort d’Issy. Les conjurĂ©s pensaient que l’émotion de la garde nationale apprenant la prise du fort et la dĂ©mission annoncĂ©e de Dombrowski, que son courage a rendu populaire, Ă©vĂ©nements dont la Commune devait ĂȘtre responsable, rendait possible un coup de main sur l’HĂŽtel de Ville.

Le blanquiste Rigault, consultĂ© de nouveau, s’il s’affirme convaincu qu’il n’y a plus rien Ă  attendre des « bavards de la Commune Â», persiste dans sa conviction qu’il faut attendre le retour de Blanqui, sinon le risque d’une lutte fratricide entre bataillons fĂ©dĂ©rĂ©s est trop important.

Mont-de-piété, suite

La dĂ©lĂ©gation des finances annonce l’application du dĂ©cret relatif au mont-de-piĂ©tĂ©. Mais il n’est pas possible de distribuer Ă  toutes les objets en peu de temps.
Par suite de la suspension des ventes publiques depuis le mois d’aoĂ»t 1869, il y a une accumulation des objets dans des proportions extraordinaires. Huit cent mille articles sont concernĂ©s par le dĂ©cret adoptĂ©.

Pour faciliter et accélérer la délivrance des effets engagés, il a été formé quarante-sept lots représentant chacun les objets engagés pendant une période de quinze jours. Pour déterminer le rang des dégagements, ces lots seront tirés au sort jeudi 11 mai.

Le premier tirage comprendra quatre quinzaines, qui seront liquidĂ©es suivant l’ordre de leur sortie de l’urne.

AprĂšs la dĂ©livrance des deux premiĂšres quinzaines, de semblables tirages au sort auront lieu successivement et seront annoncĂ©s par voie d’affiches.

Les opĂ©rations de dĂ©gagement auront lieu au chef-lieu du mont-de piĂ©tĂ©, rue des Blancs-Manteaux, et aux succursales, rue Bonaparte et rue Servan, Ă  partir du vendredi 12 mai courant tous les jours, mĂȘme les dimanches. Les emprunteurs d’origine seront seuls admis au bĂ©nĂ©fice du dĂ©cret. Leur identitĂ© sera constatĂ©e de la maniĂšre suivante : Ils devront se prĂ©senter munis d’un certificat d’identitĂ© Ă©manant soit de la mairie, de la justice de paix, du commissariat de police ou du conseil de famille de bataillon de leur arrondissement.

Nul ne pourra prĂ©senter au dĂ©gagement plus de trois reconnaissances le mĂȘme jour.

A l’assistance publique

Le directeur gĂ©nĂ©ral de l’Assistance publique, Jean Treillard, a dĂ©cidĂ© que seuls seront admis Ă  visiter les hĂŽpitaux et hospices

les membres de la Commune et les inspecteurs qui lui seront dĂ©signĂ©s par le ComitĂ© de salut public, le ministĂšre de l’intĂ©rieur et des finances. En effet le service est gĂȘnĂ©, les malades dĂ©rangĂ©s par de multiples inspections Ă©manant de multiples instances.

A l’hĂŽtel-Dieu, le directeur nommĂ© le 28 avril, LĂ©opold Paget Lupicin, 52 ans ancien Ă©tudiant en mĂ©decine, franc maçon, Directeur de l’HĂŽtel Dieu a dĂ©baptisĂ© les noms des salles et des couloirs, remplaçant les noms des saints par des rĂ©volutionnaires, comme Blanqui, BarbĂšs et Proudhon. Il supprime le local de l’aumĂŽnier, tout en le laissant continuer sa visite des malades.

Il devient possible de procĂ©der Ă  des enterrements non religieux en cas de dĂ©cĂšs Ă  l’hĂŽpital.

TĂ©moignage de Maxime Vuillaume, 27 ans, homme de lettres, journaliste, cofondateur du PĂšre DuchĂȘne

« Paget nous a fait prĂ©parer, dans une embrasure de la fenĂȘtre du rĂ©fectoire, une petite table. Le vieux spartiate, qui a toujours vĂ©cu durement, ne possĂšde Ă  l’hĂŽpital qu’une chambrette, semblable Ă  celle que je lui connais depuis 2 ans dans un modeste hĂŽtel meublĂ© du quai Saint-Michel, l’hĂŽtel de SuĂšde. Pas de service spĂ©cial pour le citoyen directeur. Pas de domestiques autres que ceux qui servent les malades. Sur la table dans une assiette, un paquet de cigarettes d’un sous, les mĂȘmes qui ornaient les soucoupes du ministĂšre de l’Instruction publique, en intĂ©rim aprĂšs le 18 mars.
Paget nous dit ses rĂȘves administratifs.

–  Il faudra dĂ©mĂ©nager cette vieille baraque oĂč nous sommes, au plus tĂŽt, et nous transporter en face. Du reste l’HĂŽtel-Dieu devrait ĂȘtre hors de Paris, au milieu des arbres et des fleurs.

– Ta baraque, mais on va peut-ĂȘtre te la dĂ©molir Ă  coups de canon bientĂŽt.

Paget reste songeur.

– ça va cependant toujours bien, là-bas! nous dit-il en montrant l’horizon

– Oh trĂšs bien! trĂšs bien! rĂ©pondis-je, dĂ©solĂ© de l’avoir inquiĂ©tĂ©

Paget, qui avait douté un instant de la stabilité de sa direction sembla satisfait. Nous avions fini de déjeuner.

– Et maintenant, venez voir mes bonnes sƓurs

– Tes sƓurs !

– Eh oui! si vous le voulez mes citoyennes.

Nous entrĂąmes dans la salle voisine. Des infirmiĂšres vĂȘtues de noir, ceinturĂ©es de rouge, s’empressaient autour des lits occupĂ©s. A la tĂȘte des lits, des fleurs. Des fleurs encore sur une console adossĂ©e Ă  la muraille.

– Eh bien! mais tes sƓurs?

– Mes sƓurs! Mais les voilĂ  nous rĂ©pondit Paget en nous prĂ©sentant les religieuses vĂȘtues de deuil. Ces excellentes filles, nos Augustines d’hier, n’ont pas voulu quitter leurs malades. Elles ont acceptĂ© de changer un peu leur costume. Les voici vĂȘtues maintenant en sƓurs de la commune.

Le visage de Paget rayonne. Ce qu’il ne nous dit pas, c’est que lui, rĂ©volutionnaire enragĂ©, mais le meilleur et le plus doux des hommes, admire ces braves filles, d’un dĂ©vouement et d’une abnĂ©gation sans bornes. Â»

Du cÎté des clubs

Dans l’école de Droit

Ajax Faure et Dominique RĂ©gĂšre sont des assidus et Jean Allemane prend souvent la parole. Ce soir, l’assistance a votĂ© la mise Ă  prix de la tĂȘte Thiers et de Jules Favre, la nĂ©cessitĂ© d’une carte d’identitĂ© pour tous les gardes nationaux de façon Ă  connaĂźtre les rĂ©fractaires, la punition des gardes nationaux trouvĂ©s en Ă©tat d’ivresse, la fermeture des Ă©tablissements dont chef ne sera pas prĂ©sent sous les 48 heures.

Club des Prolétaires ou Club Ambroise

Le citoyen Demar, en l’absence d’orateur, vient s’offrir par dĂ©vouement, de monter Ă  la tribune, et dĂ©veloppe les thĂšses dĂ©mocratiques et sociales qui sont celles du jour, concernant les droits et les devoirs de l’homme
 Il termine en soutenant le principe de l’instruction gratuite et obligatoire qui sera la base du dĂ©veloppement de l’intelligence universelle


Le citoyen Morel rĂ©clame la prĂ©sence Ă  chaque sĂ©ance d’un dĂ©lĂ©guĂ© de la Commune, avec lequel on puisse s’entendre sur les dĂ©cisions prises aux sĂ©ances, et recevoir les inspirations de l’assemblĂ©e, ĂȘtre enfin en rapport direct avec la Commune. La proposition mise aux voix est acceptĂ©e Ă  l’unanimitĂ©.

Jacques Rougerie

En bref

Ouverture d’un bureau de placement pour les ouvriers boulangers dans le IIIĂšme arrondissement. Ce bureau ouvert Ă  la mairie doit permettre de procurer sans frais aux ouvriers boulangers le travail qu’ils rĂ©clament. Il est ouvert Ă  la mairie, pour que les ouvriers inoccupĂ©s s’y rĂ©unissent Ă  la disposition des patrons qui, tous les matins, Ă  partir de quatre heures, pourront s’y prĂ©senter et embaucher le personnel qui leur sera nĂ©cessaire.

Le dĂ©lĂ©guĂ© Ă  la sĂ»retĂ© gĂ©nĂ©rale et Ă  l’intĂ©rieur, considĂ©rant que le citoyen Perrin, directeur de l’OpĂ©ra, a mis tous les obstacles possibles Ă  une reprĂ©sentation nationale organisĂ©e par les soins du comitĂ© de sĂ»retĂ© gĂ©nĂ©rale, au profit des victimes de la guerre et des artistes musiciens dĂ©cide de le rĂ©voquer et de le remplacer par le citoyen EugĂšne Garnier. Il nomme une commission pour veiller aux intĂ©rĂȘts de l’art musical et des artistes ; elle se compose des citoyens : Cournet, A. Regnard, Lefebvre-Roncier, Raoul Pugno, Edmond Levraud et Selmer.

Le service des halles et marchĂ©s, comme tous les services dĂ©sertĂ©s par les fonctionnaires et employĂ©s, a Ă©tĂ© rĂ©organisĂ© grĂące au zĂšle patriotique de citoyens intelligents et honnĂȘtes. Ce service important est aujourd’hui entiĂšrement rĂ©tabli et fonctionne de maniĂšre Ă  assurer largement l’alimentation des habitants de Paris :

Lundi. Grand marchĂ© : taureaux, bƓufs, vaches et moutons.

Mardi. Petit marché aux veaux, avec renvoi des bestiaux non vendus la veille.

Mercredi. Arrivage de toute espĂšce de bestiaux.

Jeudi. Grand marchĂ© : taureaux, bƓufs vaches, moutons et porcs.

Vendredi. Grand marché aux veaux, avec renvoi des bestiaux non vendus la veille.

Au journal officiel

Algérie

Nous recevons d’Oran une lettre qui nous annonce que, le 1er mai, le conseil municipal d’Oran a adhĂ©rĂ© au programme de la Commune de Paris, exposĂ© dans la proclamation au peuple français.

En débat

La commune assemblĂ©e dĂ©libĂ©rante et agissante ?

Les dĂ©bats de l’assemblĂ©e de la Commune montrent la difficultĂ© d’organiser dĂ©mocratiquement Ă  la fois le travail d’élaboration de textes, arrĂȘtĂ©s, dĂ©crets, le travail d’une assemblĂ©e dĂ©libĂ©rante qui demande du temps, des confrontations, des dĂ©bats et Ă  la fois celui d’une instance exĂ©cutive.

La discussion est permanente, pas seulement Ă  l’occasion de celle sur le ComitĂ© de salut public.

Les Ă©lus Ă  la Commune assistent Ă  ses rĂ©unions, mais ont aussi Ă  gĂ©rer les tĂąches de la mairie de leur arrondissement, pour certains celles des commissions auxquelles ils appartiennent, et enfin pour d’autres des dĂ©lĂ©gations particuliĂšres, des missions ponctuelles. On constate par exemple que les membres du comitĂ© de salut public n’assistent pas tous aux rĂ©unions de la Commune.

Difficile dans cette accumulation des tĂąches, des responsabilitĂ©s d’avoir la disponibilitĂ© pour prendre le temps nĂ©cessaire Ă  l’apprĂ©ciation des Ă©volutions politiques, militaires en cours. Le risque est de gĂ©rer au mieux au jour le jour, sans vision d’ensemble. Or la gestion des choses n’est pas une affaire uniquement technique, face Ă  un problĂšme, il y a toujours plusieurs solutions, plusieurs options, y compris pour celles et ceux qui dĂ©fendent des perspectives Ă©mancipatrices, qui ont des effets diffĂ©rents.

Diverses propositions apparaissent pour tenter de rĂ©pondre Ă  ces sollicitations parfois contradictoires. Faut-il une commission supplĂ©mentaire, le comitĂ© de salut public, faut-il faire moins de rĂ©unions, mieux prĂ©parĂ©es ?

Comment dĂ©poser les projets de textes, comment organiser le dĂ©bat sur ces projets, faut-ils qu’ils soient discutĂ©es avec la dĂ©lĂ©gation la commission concernĂ©es avant l’assemblĂ©e ?

Comment Ă©quilibrer un pouvoir central communal, les pouvoirs des mairies d’arrondissements, ceux des diverses autres instances, et donner Ă  toutes ces initiatives qui font vivre la rĂ©volution, qui lui donnent cette force Ă©mancipatrice extraordinaire, un sens global dans l’affrontement avec l’état incarnĂ©e par Thiers et son gouvernement. Car la Commune est en guerre, et cette situation impose une centralisation plus forte qu’en temps de paix.

Il n’empĂȘche, comment faire pour Ă  la fois avoir une dĂ©mocratie directe, et un systĂšme dans lequel les pouvoirs sont contrĂŽlĂ©s par des contre-pouvoirs qui permettent de faire vivre les controverses   indispensables Ă  l’élaboration commune des meilleures rĂ©ponses Ă  la situation ?

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Source: Contretemps.eu