Avril 7, 2021
Par Contretemps
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À l’occasion des 150 ans de la Commune de Paris, Contretemps publie du 18 mars au 4 juin une lettre quotidienne rĂ©digĂ©e par Patrick Le Moal, donnant Ă  voir ce que fut la Commune au jour le jour

***

L’essentiel de la journĂ©e 

Situation militaire

Du cĂŽtĂ© de Versailles la reprise en main s’intensifie. Les unitĂ©s compromises dans l’affaire des canons du 18 mars sont dissoutes, et les soldats les plus rĂ©calcitrants sont envoyĂ©s en Afrique du Nord. L’AssemblĂ©e adopte une loi sur les cours martiales pour statuer le plus vite possible « sur les crimes de ces misĂ©rables qui dĂ©solent la France Â», qui Ă©limine l’instruction prĂ©alable, Ă©courte la dĂ©fense, se passe de preuves pour condamner les soldats qui refusent d’obĂ©ir aux ordres, ce qui permet de les condamner dans les 48 heures. En mĂȘme temps des efforts sont faits sur le ravitaillement, les uniformes neufs, et les promotions se multiplient.

À l’ouest

Dans la nuit, les troupes versaillaises sont revenues sur la rive gauche de la Seine et ont canonnĂ© la barricade de l’avenue de Neuilly. Le Mont-ValĂ©rien a continuĂ© le bombardement des quartiers des Champs-ÉlysĂ©es et des Ternes. Certaines maisons situĂ©es prĂšs du rond-point de l’Arc de Triomphe se sont effondrĂ©es. Dans la journĂ©e, les Versaillais ont attaquĂ© Neuilly et aprĂšs une lutte meurtriĂšre pour eux, deux gĂ©nĂ©raux tuĂ©s et un troisiĂšme blessĂ©, en se dĂ©versant en masse ils ont fini par s’emparer du pont, de la barricade qui le commandait et des maisons l’avoisinant sur la rive droite.

 Au sud

Du cÎté du sud les forts tenus par les Fédérés et les batteries versaillaises ont continué à se canonner réciproquement.

Paru dans Le Soir, un extrait de la Gazette de Cologne

L’état-major prussien a adressĂ© la dĂ©pĂȘche suivante aux autoritĂ©s militaires de Berlin :

« CompiÚgne, 3 avril, 10 h du soir.

Le combat principal a eu lieu au sud, prÚs de Chùtillon et de Fontenay-aux-Roses. Flourens aurait été fait prisonnier avec 8 000 hommes.

Le Mont-Valérien est aux mains de Versailles. Le commandant, suspect, avait été remplacé dans la nuit. Les prisonniers parisiens ont été fusillés sur-le-champ.

Le Mont-Valérien a pris une part trÚs heureuse au combat. Pertes de Parisiens considérables.

Les efforts des insurgés ont surtout échoué grùce aux positions fortifiées établies par les Allemands. »

À part l’exagĂ©ration Ă©vidente quant au chiffre des prisonniers et aux pertes supposĂ©es, cette dĂ©pĂȘche, est d’une exactitude remarquable, notamment concernant les prisonniers fusillĂ©s.

Diverses mesures militaires

Plusieurs mesures sont prises pour améliorer les capacités de défense.

Le ministĂšre de la Guerre organise une adjudication pour la fonte et la fabrication des projectiles, on recrute des artificiers Ă  la cartoucherie de Vanves, Ă  Paris, rue de Vanves.

ParallĂšlement le dĂ©lĂ©guĂ© Ă  la guerre Cluseret publie une critique de la manie ridicule du galon, des broderies, des aiguillettes, du clinquant et menace de sanctions ceux qui ajouteront Ă  l’uniforme rĂ©glementaire de la Garde nationale des aiguillettes ou autres distinctions vaniteuses. Il fait l’éloge de l’austĂ©ritĂ©, de la vertu contre le vice :

« Ne renions pas notre origine, et surtout n’en rougissons pas. Travailleurs nous Ă©tions, travailleurs nous sommes, travailleurs nous resterons. C’est au nom de la vertu contre le vice, du devoir contre l’abus, de l’austĂ©ritĂ© contre la corruption que nous avons triomphĂ©, ne l’oublions pas. Restons vertueux et hommes du devoir avant tout, nous fonderons alors la RĂ©publique austĂšre, la seule qui puisse et ait le droit d’exister. Â»

Paru dans le Cri du Peuple

La cantiniÚre du 66e bataillon, citoyenne Lachaise, est une gaillarde et une crùne femme. Elle a bien mérité de Paris, et nous sommes heureux de le lui dire.

Cette brave femme du peuple n’a cessĂ©, depuis trois jours, de faire le coup de feu dans les plaines de ChĂątillon et de voler au secours de ceux qui tombent frappĂ©s par les balles des sbires de Versailles.

Elle est Ă  la fois soldat et chirurgien. Brave femme ! Il coule du sang de lionne dans ses veines.

Nouvelle modification de la composition des compagnies de guerre

La composition des compagnies de guerre est modifiĂ©e, retirant l’obligation entre 17 et 19 ans, et l’ajoutant entre 35 et 40 ans, qu’ils soient ou non mariĂ©s, pour « rĂ©pondre aux rĂ©clamations d’un grand nombre de gardes nationaux Â» dit la dĂ©cision.

ConsidĂ©rant les patriotes rĂ©clamations d’un grand nombre de gardes nationaux qui tiennent, quoique mariĂ©s, Ă  l’honneur de dĂ©fendre leur indĂ©pendance municipale, mĂȘme au prix de leur vie, le dĂ©cret du 5 avril est ainsi modifiĂ© :

De dix-sept à dix-neuf ans, le service dans les campagnes de guerre sera volontaire, et de dix-neuf à quarante obligatoire pour les gardes nationaux, mariés ou non.

J’engage les bons patriotes Ă  faire eux-mĂȘmes la police dans leur arrondissement et Ă  forcer les rĂ©fractaires Ă  servir.

Le dĂ©lĂ©guĂ© Ă  la guerre :  G. CLUSERET

Cette modification augmente encore le nombre d’hommes concernĂ©s par l’obligation, avec une argumentation discutable. Il n’était pas difficile d’accepter la volontĂ© d’engagement de gardes nationaux mariĂ©s ou plus ĂągĂ©s dans les compagnies de guerre, sans pour autant l’imposer Ă  tous. Le dernier paragraphe incite la population ouvriĂšre Ă  « faire la police dans leur arrondissement et Ă  forcer les rĂ©fractaires Ă  servir Â». Comment cette dĂ©cision va ĂȘtre appliquĂ©e ? Quels vont en ĂȘtre les effets ?

Beaucoup de personnes qui se trouvent sous le coup de cette dĂ©cision et qui ne dĂ©sirent pas participer Ă  la lutte engagĂ©e, commencent d’ores et dĂ©jĂ  Ă  sortir de Paris en essayant de dĂ©jouer la surveillance dans les gares, oĂč les contrĂŽles se multiplient.

La dĂ©livrance des passeports devient impossible pour tous les individus « sous le coup de la loi militaire Â», et toutes les personnes « ayant des relations avec Versailles Â».

Dans la journĂ©e, le citoyen Raoul Rigault fait afficher l’arrĂȘtĂ© suivant, relatif Ă  la dĂ©livrance des « passe-ports Â» :

ConsidĂ©rant que l’autoritĂ© civile ne saurait, sans manquer Ă  ses devoirs, favoriser l’inexĂ©cution des dĂ©crets de la Commune;

Qu’il est nĂ©cessaire qu’elle empĂȘche les communications avec des ĂȘtres qui nous font une guerre de sauvages;

Le membre du ComitĂ© de sĂ»retĂ© gĂ©nĂ©rale, dĂ©lĂ©guĂ© prĂšs de l’ex-PrĂ©fecture de police,

arrĂȘte :

Art. 1er. – Les passe-ports ne seront dĂ©livrĂ©s que sur des piĂšces significatives sĂ©rieuses.

Art. 2. — Aucun passe-port ne sera dĂ©livrĂ© aux individus de dix-sept Ă  trente-cinq ans, qui sont sous le coup de la loi militaire.

Art. 3. – Aucun passe-port ne sera dĂ©livrĂ© aux individus qui, soit agents de l’ancienne police, soit Ă  elle Ă©trangers, ont des relations avec Versailles.

Art. 4. – Les individus qui, restant dans les cas prĂ©vus par les articles 2 et 3, se prĂ©senteraient pour obtenir des passe-ports, seront immĂ©diatement envoyĂ©s au dĂ©pĂŽt de l’ex-PrĂ©fecture de police.

Les arrestations se multiplient

TĂ©moignage. Mme Milliet Ă  son mari

Paris, 7 avril.

Nous sommes bloqués, mon cher ami, presque comme au temps du siÚge


Je ne quitterai pas Paris avant qu’il y ait eu une entente et que les hostilitĂ©s soient dĂ©finitivement cessĂ©es ; on espĂšre que les nombreux efforts tentĂ©s dans ce sens finiront par aboutir, assez de sang versĂ© comme cela, on parle de 7000 morts parmi la Garde nationale. J’espĂšre qu’il y a parmi ce nombre bien des disparus prisonniers ou autrement et qu’on devra en rabattre, enfin, il y en a beaucoup trop, on fusille les prisonniers, on fait mille horreurs. La Commune a pris des otages, emprisonnĂ© l’archevĂȘque, le curĂ© de la Madeleine et bien d’autres, on pille les couvents. Une fois lancĂ© dans cette voie, oĂč s’arrĂȘtera-t-on ? [
]

Un dĂ©cret de la Commune appelle sous les drapeaux tous les hommes mariĂ©s de 17 Ă  35 ans. On fait des perquisitions dans les maisons. On emprisonne les rĂ©calcitrants aussi c’est Ă  qui se soustraira au dĂ©cret, mais les portes sont gardĂ©es, les prĂ©cautions les plus entiĂšres sont prises pour les empĂȘcher de fuir. [
]

Adieu mon cher ami

Des arrestations, parfois pour des prĂ©textes les plus futiles, sont faites par le ComitĂ© central de la Garde nationale, par des bataillons dans les quartiers, ou directement par la commission de sĂ»retĂ© qui a la volontĂ© d’incarcĂ©rer, de supprimer les ennemis du pouvoir Ă©tabli. Par exemple, nombre de prĂȘtres n’osent plus se montrer en public en costume ecclĂ©siastique, se dissimulent en revĂȘtant des habits civils et se laissant pousser la barbe.

La Commune s’inquiĂšte de cette situation et publie un dĂ©cret invitant la commission de justice Ă  instruire les dossiers des personnes arrĂȘtĂ©es, qui doivent, soit ĂȘtre condamnĂ©es, soit Ă©largies, pour respecter « l’un des grands principes de la RĂ©publique, la libertĂ© Â».

Vu le vote de la Commune du 5 avril, relatif Ă  une enquĂȘte sur les arrestations faites par le ComitĂ© central et par la commission de sĂ»retĂ©, la commission exĂ©cutive invite la commission de justice Ă  instruire immĂ©diatement sur le nombre et la cause de ces arrestations, et Ă  donner l’ordre de l’élargissement ou de la comparution devant un tribunal et un jury d’accusation. La commission de justice doit d’urgence s’occuper d’une mesure qui intĂ©resse si particuliĂšrement l’un des grands principes de la RĂ©publique, la libertĂ©.

Paris, le 7 avril 1871.

La commission exĂ©cutive :  F. COURNET, DELESCLUZE, FÉLIX PYAT, G. TRIDON, E. VAILLANT, VERMOREL

L’interdiction du drapeau tricolore sur les monuments publics est Ă©dictĂ©e dans le XIIe arrondissement.

La commission municipale du XIIe arrondissement

ARRÊTE :

1° Le drapeau de la Commune, drapeau rouge, sera immĂ©diatement arborĂ© sur tous les monuments publics de l’arrondissement.

2° Aucun Ă©difice particulier ne sera pavoisĂ© d’un autre drapeau que celui de la Commune ; en consĂ©quence, les citoyens devront faire disparaĂźtre dans le plus bref dĂ©lai le drapeau tricolore, qui aprĂšs avoir Ă©tĂ© celui de la RĂ©volution, sa gloire ; aprĂšs avoir Ă©tĂ© souillĂ© de toutes les trahisons et de toutes les hontes de la monarchie, est devenu la banniĂšre flĂ©trie des assassins de Versailles.

La France communale le répudie.

3° Les commissaires de police de l’arrondissement sont chargĂ©s de l’exĂ©cution du prĂ©sent arrĂȘtĂ©.

Paris, le 7 avril 1871.

Les membres de la commission, PHILIPPE, MAGOT, AMBROISE LYAZ.

De nouveaux conciliateurs apparaissent

Dans la journĂ©e, des citoyens habitant le quartier des Écoles, ont fait afficher dans les Ve, VIe et VIIe arrondissements la lettre suivante Ă  M. Thiers, qui indique en termes nets et modĂ©rĂ©s la cause premiĂšre du dissentiment, et qui dĂ©clare que l’AssemblĂ©e doit tout d’abord, affirmer la RĂ©publique, afin de fournir un point d’appui solide pour toute discussion :

« Monsieur, Paris tout entier est dans une consternation profonde. AprĂšs tant de souffrances et l’ennemi encore sous nos murs, pourquoi cette guerre fratricide qui nous Ă©pouvante et nous atterre ? Un malentendu dĂ©plorable semble en ĂȘtre la cause. Vous croyez Ă  une Ă©meute : vous vous trouvez en face de convictions prĂ©cises et gĂ©nĂ©ralisĂ©es. L’immense majoritĂ© de la capitale considĂšre la RĂ©publique, aujourd’hui gouvernement de fait et qu’on ne pourrait changer sans rĂ©volution, comme un droit supĂ©rieur, hors de discussion. Aussi n’est-ce pas sans alarmes qu’elle a vu l’attitude prise par l’AssemblĂ©e Ă  Bordeaux et continuĂ©e Ă  Versailles. L’attaque de Montmartre lui a paru Ă©galement suggĂ©rĂ©e par une mĂ©prise regrettable. Paris, Ă  tort ou Ă  raison, a vu dans toute la conduite de l’AssemblĂ©e le dessein prĂ©mĂ©ditĂ© de rĂ©tablir la monarchie, origine de nos affreux dĂ©sastres. Beaucoup de citoyens ont diffĂ©rĂ© d’avis sur l’opportunitĂ© d’une rĂ©sistance matĂ©rielle. Mais conclure de lĂ  Ă  un dĂ©saccord sur le mĂ©rite du rĂ©gime rĂ©publicain serait, de votre part, tomber dans une erreur grave. Sans doute, Ă  Versailles, comme Ă  Paris, on aspire Ă  une honorable conciliation. Encore faut-il que les bases en soient Ă©videntes. L’AssemblĂ©e, c’était un devoir crĂ©Ă© par la situation, aurait dĂ» donner des gages de son rĂ©publicanisme. C’est Ă  elle, si elle a un vrai dĂ©sir de la paix, de ne pas souffrir que ses dĂ©libĂ©rations et ses actes puissent ĂȘtre fĂącheusement interprĂ©tĂ©s. Que, rentrant dans la lĂ©galitĂ© rĂ©publicaine dont elle a au moins l’air d’ĂȘtre sortie, elle adhĂšre sans rĂ©ticence Ă  une forme gouvernementale, patrimoine commun, qui, de votre avis mĂȘme, « est celle qui nous divise le moins ». Alors les hommes d’ordre, que vous blĂąmez trĂšs injustement de ne vous ĂȘtre point venus en aide, auront un point d’appui efficace pour exercer leur utile entremise.

Quant Ă  la Commune, expression vĂ©ritable du droit de la citĂ©, elle ne saurait ĂȘtre un obstacle. Sa constitution, modifiable par l’élection, soulĂšve des problĂšmes complexes, dont la solution ne saurait s’improviser. Ce point, subordonnĂ© quoique capital, doit ĂȘtre rĂ©glĂ© amiablement.

Les soussignĂ©s font appel Ă  la loyautĂ© de l’AssemblĂ©e. Si elle a la sagesse d’entrer dans cette voie juste et humaine, l’effusion du sang s’arrĂȘtera ; les frĂšres ennemis pourront de nouveau se tendre la main. Entre eux se scellera le pacte d’union ; Paris, ce jour-lĂ , sera dans la joie, rentrera dans la paix et reprendra ses travaux en disant avec vous :

Vive la RĂ©publique ! Â»

Charles Pajot, professeur Ă  la FacultĂ© de MĂ©decine ; docteur DELASIAUVE, mĂ©decin des hĂŽpitaux; Victor VENDEUZENCKEL, avocat ; Henri CARLE, rĂ©dacteur de la Libre conscience; docteur GALTIER-BOISSIÈRE ; EugĂšne DELATTRE, ancien prĂ©fet; NoĂ«l PASCAL, publiciste; E. ALBARIC, pharmacien ; Jean POUVIEILLE, instituteur; SNICHELLE, ingĂ©nieur civil ; Auguste Vaison, Ă©tudiant en droit; A. GRÉGOIRE, professeur ; P. Budix, Ă©tudiant en mĂ©decine; Housselin, artiste peintre; DEHALLAS, horloger ; docteur COLLINEAU.

Quel blocus de Paris ?

Si Versailles a envisagĂ© un blocus alimentaire, il n’a jamais Ă©tĂ© vraiment efficace: le nord et l’est de Paris sont entourĂ©s par l’armĂ©e prussienne qui n’a pas empĂȘchĂ© le ravitaillement d’arriver Ă  la ville.

Par contre la presse parisienne n’arrive pas Ă  franchir les fortifications, sauf lorsqu’elle est portĂ©e de la main Ă  la main. Par exemple, Marx, Ă  Londres, lit les journaux parisiens qui lui sont transmis par des porteurs spĂ©ciaux. Ainsi, il en sait beaucoup plus que la plupart des habitants de la province française. Un correspondant de journaux anglais Ă  Paris, Robert Reid, favorable Ă  la Commune, envoie rĂ©guliĂšrement des informations au Daily Telegraph.

Par contre la province française n’a, pour s’informer, que la presse d’inspiration versaillaise qui reprĂ©sente les « Parisiens Â» comme des ivrognes assoiffĂ©s de sang se livrant Ă  des bacchanales et autres orgies rouges


La description de la rĂ©alitĂ© parisienne dans cet article de Paul Lafargue en est d’autant plus prĂ©cieuse : en dĂ©pit des prĂ©cautions du gouvernement, la province n’est pas complĂštement isolĂ©e de Paris. Celles et ceux qui font l’effort de connaĂźtre les tendances de la rĂ©volution communale pour le triomphe de laquelle la capitale supporte le siĂšge versaillais, un nouveau bombardement arrivent Ă  avoir des informations, mais trĂšs difficilement.

Extraits d’un article Ă  paraĂźtre dans La Tribune de Bordeaux, de Paul Lafargue, 29 ans, journaliste, membre de L’Internationale

« Ă€ mon arrivĂ©e Ă  Paris, je traversais, le matin Ă  7 heures, la place de l’HĂŽtel de Ville. Une partie de la place Ă©tait illuminĂ©e par un joyeux rayon de soleil, enveloppant les gardes nationaux, les uns dormant, Ă©tendus sur les dalles, les autres cuisinant, fourbissant leurs armes, culottant leurs pipes ; dans le coin qui avoisine la rue de Rivoli, se tenaient les aristocrates, assis en rond sur des chaises, le fusil entre les jambes, ils roupillaient dodelinant de la tĂȘte, Ă  la mode des bonnes vieilles. Rien de plus dĂ©bonnaire que ce spectacle. Cependant, tout prĂšs les canons et les mitrailleuses montraient leurs gueules meurtriĂšres.

Si, accoudĂ© Ă  une fenĂȘtre du premier Ă©tage de l’HĂŽtel de Ville, on promĂšne un regard sur la cour intĂ©rieure, oĂč se trouve le magnifique escalier Ă  deux branches qui s’échappe d’un bassin pour s’épanouir en un escalier conduisant Ă  la salle du trĂŽne, oĂč se tiennent aujourd’hui les sĂ©ances de la Commune, on jouit d’un spectacle bien curieux :

La cour est remplie de gardes nationaux, de fusils en faisceaux, de petits matelas, de tables oĂč l’on mange ; dans un coin un groupe discute les Ă©vĂ©nements militaires ; plus loin, les femmes et les filles de gardes effarĂ©es et joyeuses, Ă©carquillent les yeux et contemplent le magnifique palais ; plus loin, lĂ -bas, sous l’escalier, autour d’une table une vingtaine de FĂ©dĂ©rĂ©s jouent au
 loto !

Si maintenant, l’on vient Ă  fermer les yeux, et si l’on se reprĂ©sente cette cour illuminĂ©e par des milliers de langues de feu, les murs couverts de plantes grimpantes et de fleurs tropicales aux Ăącres senteurs, l’escalier, perdu sous les jupes ondulantes et chatoyantes des femmes du grand monde et, tout Ă  fait au haut, le baron Haussmann, Ă©talant sa large face de laquais de grande maison et promenant un regard dĂ©daigneux sur les Ă©paules poudrĂ©es des femmes, on saisit alors toute la portĂ©e de la rĂ©volution accomplie. Les parasites ont fait place aux travailleurs. [
]

Les voitures et les omnibus sillonnent la ville dans tous les sens ; toutes les barricades leur livrent passage. Les seuls omnibus rĂ©quisitionnĂ©s par la Commune sont des omnibus dont la Compagnie ne se servait plus : ils sont dĂ©fraĂźchis et n’ont pas de vitres. L’administration de la guerre ne manque ni de vĂ©hicules ni de chevaux. Les chevaux qui composent le train d’artillerie et la cavalerie de la Commune sont des chevaux appartenant Ă  l’ancienne administration de la guerre et que les Versaillais ont oubliĂ©s dans leur fuite prĂ©cipitĂ©e ; pour leur excuse, on doit avouer que ce n’est pas lĂ  leur seul oubli.

La circulation la plus libre et la plus tranquille est permise dans tous les quartiers. Depuis la disparition de la police, comme par enchantement, on n’entend parler ni de vols ni d’assassinats, ce qui faisait dire Ă  un patriote que tous les « conservateurs s’étaient enfuis Ă  Versailles. » [
.]

Dans les quartiers riches, un grand nombre de boutiques sont fermées, leur clientÚle étant partie. [
]

Si dans les grands quartiers les cafĂ©s et les restaurants sont dĂ©serts, les squares et les jardins publics des quartiers populeux sont comme d’habitude Ă©gayĂ©s par leur bruyante population d’enfants qui vont, viennent, courent, crient, piaillent, pleurent, au milieu des femmes qui causent, les unes en bĂąillant, les autres en travaillant, sans plus s’occuper des terribles combats qui, nuit et jour, se livrent depuis AsniĂšres, Levallois-Perret jusqu’au fort Montrouge et le Petit-BicĂȘtre. Le sourd grondement du canon et le sinistre rauquement du canon [ ? des mitrailleuses ?] les laissent impassibles. Â»

En bref

L’éclairage de la ville sera maintenu. La consommation journaliĂšre de houille pour l’éclairage est actuellement de 670 000 kils. Or, aujourd’hui 7 avril, la Compagnie parisienne, dans laquelle la grande majoritĂ© des employĂ©s ont adhĂ©rĂ© Ă  l’administration de la Commune, a en magasin un tonnage de 18 000 000 kils de houille qui assure l’éclairage de Paris pendant trente et un jours, si l’on tient compte de la diminution de la durĂ©e d’éclairage pendant le mois qui va suivre. De plus la Compagnie parisienne a reçu par la voie du nord cinquante et un wagons de charbon, du 6 au 7 avril.

Don patriotique du 181e bataillon du 2e arrondissement :il possĂšde 4 000 fr, montant d’une souscription pour la fonte des canons, somme prĂ©levĂ©e sur le pain noir de ses familles, restĂ©es sans emploi par suite de l’odieuse capitulation des traĂźtres qui ont livrĂ© Paris. Aujourd’hui, il veut la consacrer Ă  « l’établissement du rĂšgne de l’ordre, du travail et de la justice, Ă  l’établissement de la Commune. Â» C’est pourquoi elle sera versĂ©e dans la caisse municipale pour servir Ă  soulager les familles orphelines des travailleurs assassinĂ©s par les Chouans et les Prussiens de Versailles.

La rĂ©action a rĂ©pandu le bruit ridicule que les tabacs allaient bientĂŽt manquer Ă  la consommation parisienne. Nous sommes en mesure de dĂ©mentir ces bruits absurdes. La direction des contributions indirectes s’est entendue avec la manufacture nationale des tabacs, et elle a complĂštement organisĂ© les services des entrepĂŽts, abandonnĂ©s par les employĂ©s du gouvernement de Versailles. La vente est reprise sur tous les points de la ville, et la banlieue mĂȘme vient s’approvisionner Ă  Paris. Les provisions en nature sont considĂ©rables.

L’Association gĂ©nĂ©rale des ouvriers tailleurs de Paris invite les citoyens et citoyennes qui ont pris part aux travaux d’habillement de la Garde nationale Ă  venir chercher leur dividende, rĂ©parti au prorata de l’argent gagnĂ© par chacun.

Un bureau spécial est ouvert à la Bourse pour chacun des vingt arrondissements, à partir de lundi 10 avril, de huit heures du matin à cinq heures du soir.

En débat

Le citoyen Pierre Denis, proudhonien, membre de l’Internationale, ami de Jules VallĂšs, propose dans le journal Le Cri du Peuple, un traitĂ© de paix dont l’idĂ©e fondamentale est que Paris doit dĂ©sormais ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme ville libre, absolument autonome, participant pour sa quote-part aux frais gĂ©nĂ©raux de la nation, Ă  l’exception toutefois de l’armĂ©e permanente.

Pour que Paris se dĂ©cide Ă  cesser la lutte, ses propositions sont que :

– la citĂ© parisienne peut, en cas de guerre, fournir les contingents, mais en temps normal l’entrĂ©e de son territoire est interdite Ă  l’armĂ©e, la police et la dĂ©fense Ă©tant assurĂ©es par la Garde nationale.

– le gouvernement français ne doit pas s’immiscer dans la constitution et le gouvernement de Paris, auprĂšs duquel il serait simplement reprĂ©sentĂ© par un dĂ©lĂ©guĂ©.

– Paris accepte les principes gĂ©nĂ©raux du Code civil tout en pouvant modifier des articles selon les besoins exprimĂ©s par le libre suffrage de la population.

– la ville libre de Paris enverra des reprĂ©sentants aux assemblĂ©es lĂ©gislatives et en acceptera les rĂ©solutions qui ne seront pas en contradiction avec la constitution communale.

– Paris adhĂšre aux prĂ©liminaires de paix avec la Prusse et soldera sa part de l’indemnitĂ© de guerre.

Ce projet a pour but de constituer Paris en vĂ©ritable État autonome, reliĂ© au reste du pays par un contrat clairement dĂ©fini. La rĂ©alisation et la gĂ©nĂ©ralisation de ces propositions transformeraient le pays en une sociĂ©tĂ© politique analogue Ă  la Suisse.

Selon cette conception, la satisfaction est donnĂ©e aux besoins divers, aux individualitĂ©s de chacun des groupes vivant de leur vie propre, sans dĂ©truire l’unitĂ© politique du pays.

Il dĂ©fend l’idĂ©e que la nation française n’a pas su, aprĂšs 1789, se constituer sur la base solide de l’indĂ©pendance communale, premier Ă©lĂ©ment de la sociĂ©tĂ© moderne, garantie de tout ordre et de tout progrĂšs, elle erre misĂ©rablement de rĂ©volution en rĂ©volution ; elle tombe de monarchie en empire en passant par la RĂ©publique autoritaire et centralisatrice ; c’est-Ă -dire que la nation française est, politiquement parlant, Ă  peine sortie de l’ancien rĂ©gime.

Il combat ce systĂšme de centralisation, d’autoritĂ© Ă  outrance, qui Ă©touffe le dĂ©veloppement et l’initiative de l’individu et des divers groupes dont les multiples rapports constituent l’harmonie sociale; il s’oppose au progrĂšs rĂ©gulier et pacifique de la nation. Cause primordiale de notre dĂ©cadence prĂ©sente, ce systĂšme doit ĂȘtre enfin abandonnĂ©.

Cette idée décentralisatrice est antipathique à tous les républicains imbus de tradition jacobine.

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Source: Contretemps.eu