Mars 31, 2021
Par Contretemps
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À l’occasion des 150 ans de la Commune de Paris, Contretemps va publier du 18 mars au 4 juin une lettre quotidienne rĂ©digĂ©e par Patrick Le Moal, donnant Ă  voir ce que fut la Commune au jour le jour

***

L’essentiel de la journĂ©e 

Décisions du Comité Central de la Garde Nationale

Du cĂŽtĂ© du ComitĂ© central, on s’inquiĂšte du risque de dissolution de l’autonomie de la garde nationale, mĂȘme si certains membres pensent qu’il est logique que la Commune ait le pouvoir administratif et politique en laissant au comitĂ© central le pouvoir militaire. Il est certain qu’il est important de bien dĂ©limiter les pouvoirs respectifs. Par exemple, le fait que la commission militaire de la Commune commande le service de la place VendĂŽme sans consultation du comitĂ© central pose problĂšme.

Le Comité central de la Garde Nationale prend donc deux décisions.
La premiĂšre est de publier dans le Journal Officiel la dĂ©cision prise hier de provoquer de nouvelles Ă©lections :

En attendant la loi sur la rĂ©organisation de la garde nationale, et vu l’urgence,

Le ComitĂ© central arrĂȘte :

Tous les bataillons de la garde nationale de Paris procéderont vendredi prochain aux élections nécessaires pour compléter leurs cadres.

Il sera Ă©galement procĂ©dĂ©, dans les compagnies qui ne l’ont pas encore fait, Ă  l’élection des dĂ©lĂ©guĂ©s de la FĂ©dĂ©ration rĂ©publicaine de la garde nationale.

Les procĂšs-verbaux de ces Ă©lections, ainsi que les Ă©tats nominatifs des cadres de tous les bataillons devront ĂȘtre parvenus au ComitĂ© central samedi prochain au plus tard.

Le ComitĂ© central rappelle aux gardes nationaux qu’ils ont le droit de rĂ©voquer leurs chefs dĂšs qu’ils ont perdu la confiance de ceux qui les ont nommĂ©s.

Paris, le 29 mars 1871. Les membres du Comité central. PRUDHOMME, LAVALETTE, ED. MOREAU, FOUGERET, BAROUD

La seconde est de nommer le gĂ©nĂ©ral Cluseret chef du dĂ©partement de la guerre avec mission de rĂ©organiser l’administration de la garde nationale sous sa direction.

Enfin, le ComitĂ© central va quitter l’hĂŽtel de Ville pour siĂ©ger au Luxembourg.

PremiÚre réunion de la commission du travail-industrie-échange

Frankel expose ses projets ; travail de nuit dans les boulangeries, que les ateliers abandonnĂ©s par les patrons soient gĂ©rĂ©s par ouvriers groupĂ©s en libres associations.

Témoignage. Martial Senisse, 20 ans, maçon limousin

J’ai assistĂ© Ă  la premiĂšre rĂ©union de travail de la commission d’initiative. Frankel prĂ©sidait. Benoit Malon Ă©tait lĂ . On a dĂ©cidĂ© d’étudier d’abord comment on pourrait interdire le travail de nuit dans les boulangeries. Frankel veut que les ateliers abandonnĂ©s par les patrons qui ont fui Paris soient gĂ©rĂ©s par des associations ouvriĂšres. Quelqu’un dans la salle a dit que c’était une rĂ©volution. Frankel a rĂ©pondu qu’on Ă©tait lĂ  pour en faire une.

La volonté clairement exprimée dÚs ses premiers travaux est de donner un rÎle aux chambres syndicales, coopératives et associations existantes. Elle commence par leur demander un avis sur la question des échéances.

La Commune de Paris,

ConsidĂ©rant l’urgence de rĂ©soudre la question des Ă©chĂ©ances, et dĂ©sirant prendre Ă  cet Ă©gard une dĂ©cision qui concilie tous les intĂ©rĂȘts ;

La Commune invite :

Les sociĂ©tĂ©s ouvriĂšres, les chambres syndicales du commerce et de l’industrie

Ă  faire parvenir par Ă©crit, Ă  la commission du travail et de l’échange, leurs observations et tous les renseignements qu’ils jugeront utiles, avant le 10 avril.

La Commune de Paris

 Le drapeau rouge flotte sur le PanthĂ©on

 Aujourd’hui par ordre des membres de la commune administrative du VĂšme arrondissement, le PanthĂ©on a Ă©tĂ© retirĂ© au culte : il est redevenu une nĂ©cropole pour les personnalitĂ©s ayant « contribuĂ© Ă  la grandeur de la France. »

Le citoyen Jourde, aprĂšs avoir annoncĂ© au peuple la dĂ©cision ; a fait hisser au sommet un immense drapeau rouge. Il est en plus prĂ©vu que les branches de la croix seront sciĂ©es dans les jours qui viennent.

A ce moment, les cris de « Vive la Commune ! Â» ont Ă©clatĂ©, deux bataillons de la garde nationale ont prĂ©sentĂ© les armes.

Les canons du PanthĂ©on, de la place d’enfer et de la mairie de Montrouge ont saluĂ© d’une salve de vingt et un coups le drapeau de la RĂ©volution. Jean Allemane a prononcĂ© un discours.

Le Panthéon un symbole important pour les révolutionnaires

La construction d’une Ă©glise dĂ©diĂ©e Ă  Sainte GeneviĂšve Ă  cet endroit a Ă©tĂ© dĂ©cidĂ©e par Louis XV. Le bĂątiment est achevĂ© en 1790. Avant mĂȘme d’ĂȘtre consacrĂ© comme Ă©glise, l’AssemblĂ©e Nationale dĂ©cide le 4 avril 1791 de nommer ce bĂątiment le « PanthĂ©on français Â» et d’en faire une nĂ©cropole aux personnalitĂ©s qui ont contribuĂ© Ă  la grandeur de la France. Au fronton on appose l’inscription : Â« Aux grands hommes la patrie reconnaissante Â». Les cercueils de Voltaire et Descartes y sont transportĂ©s dans les mois qui suivent la chasse de Sainte GeneviĂšve qui avait Ă©tĂ© transfĂ©rĂ©e dans la crypte rĂ©intĂ©gra l’ancienne Ă©glise abbatiale, avant que le Conseil GĂ©nĂ©ral de Paris ne dĂ©cide de la brĂ»ler avec le corps de la Sainte et ses autres reliques, puis de jeter les cendres dans la Seine en dĂ©cembre 1793.

Jusqu’en dĂ©cembre 1821, date Ă  laquelle Louis XVIII dĂ©cide de faire du bĂątiment une Ă©glise, des dizaines de cercueils y sont transfĂ©rĂ©s. En 1822 une croix dorĂ©e remplace la statue de la RenommĂ©e qui avait Ă©tĂ© placĂ©e sur le dĂŽme.

Le 26 aoĂ»t 1830, le PanthĂ©on est rendu Ă  sa destination primitive et l’inscription : « Aux grands hommes, la Patrie reconnaissante Â», est rĂ©tablie sur le fronton. La croix est remplacĂ©e par une hampe de drapeau.

En 1848, le bĂątiment devient le « temple de l’HumanitĂ© Â». Il est un des centres de l’insurrection de juin. Des barricades sont Ă©levĂ©es dans la rue Soufflot. Plus de 1 500 insurgĂ©s s’y rĂ©fugient, ils seront dĂ©logĂ©s par un rĂ©giment de la garde rĂ©publicaine.

En dĂ©cembre 1851, quelques jours aprĂšs le coup d’état, le bĂątiment est une nouvelle fois transformĂ© en Ă©glise, Louis NapolĂ©on Bonaparte utilise cet Ă©difice comme un symbole pour affirmer sa conception de l’État et de son rapport avec le pouvoir religieux, contre la rĂ©publique.

Paru dans le Journal officiel : Le Drapeau Rouge

« Puisque le drapeau rouge est maintenant arborĂ© sur nos monuments publics, il n’est pas inutile de dire quelques mots de son histoire. La routine et l’ignorance sont si grandes, que c’est une bien grosse affaire que de changer un drapeau fĂ»t-il souillĂ© du sang et de la boue de Waterloo et de Sedan, et La BruyĂšre l’a dit excellemment : « Vous pouvez aujourd’hui ĂŽter Ă  cette ville ses franchises, ses droits, ses privilĂšges ; mais demain, ne songez pas mĂȘme Ă  rĂ©former ses enseignes. »

Depuis le rĂšgne de Henri Ier jusqu’à celui de Charles VII, le drapeau national fut l’étendard rouge, connu sous le nom d’oriflamme. De Charles VII Ă  Louis XVI sous le rĂ©gime des armĂ©es permanentes et de la royautĂ© absolue, le drapeau national fut le drapeau du roi, la banniĂšre blanche fleurdelisĂ©e.

En 1789, le 13 juillet, Ă  l’HĂŽtel-de-Ville, Lafayette proposa l’adoption d’un drapeau formĂ© par l’alliance du blanc, couleur de la royautĂ©, avec le bleu et le rouge, couleurs du tiers-Ă©tat parisien.

Le bleu Ă©tait la couleur des maĂźtres bourgeois des villes, et le rouge la couleur des travailleurs. Le bonnet phrygien du costume officiel des paysans sous Louis XVI Ă©tait rouge.

En rĂ©sumĂ©, le blanc Ă©tait la couleur du roi et de ses instruments politiques, la noblesse et le clergĂ©, le bleu celle des privilĂ©giĂ©s du rĂ©gime des maĂźtrises et des jurandes, le rouge celle des travailleurs, c’est-Ă -dire de l’immense majoritĂ© du peuple français.

En 1789, on crut pouvoir concilier toutes les classes de la sociĂ©tĂ©, et l’on adopta le drapeau tricolore : ce fut une contradiction avec le principe de l’égalitĂ© devant la loi, et une erreur bien pardonnable dans une Ă©poque de transition. Mais on n’arriva jamais Ă  mĂȘler ensemble le mercure, l’eau et l’huile.

En 1848, comme l’a racontĂ© Louis Blanc, le peuple comprenait qu’à de nouvelles institutions, il faut de nouveaux emblĂšmes. Le drapeau rouge fut demandĂ© spontanĂ©ment et avec une passion oĂč se rĂ©vĂ©lait la profondeur des instincts populaires.

Lamartine, ce poĂšte Ă  l’esprit faux, cet homme Ă  la vanitĂ© fĂ©minine et monstrueuse, l’amant de Graziella, qui, nĂ© riche, gaspilla sa fortune, et, devenu pauvre, vĂ©cut sans dignitĂ©, et mourut trop tard, accablĂ© sous les aumĂŽnes d’Émile Ollivier et de NapolĂ©on III, osa profĂ©rer en 1848 ce mensonge historique : « Le drapeau rouge n’a jamais fait que le tour du Champ-de-Mars, traĂźnĂ© dans le sang du peuple ! »

Aujourd’hui, le drapeau rouge flotte dans les airs ! L’application du principe de l’égalitĂ© de tous les citoyens devant la loi politique avec les consĂ©quences sociales qu’il implique, finira par confondre tous les Français dans une seule classe, celle des travailleurs ! Le peuple est devenu majeur, comme aux États-Unis, et il entend se gouverner lui-mĂȘme. Il veut que la devise : LibertĂ©, ÉgalitĂ©, FraternitĂ© ! ne soit plus un mensonge inscrit sur le fronton de nos Ă©difices. Une nouvelle Ăšre commence, l’ùre des travailleurs, novus ordo sƓculorum, comme disent les AmĂ©ricains.

A nouvelle Ăšre, nouveau drapeau ! Le drapeau du travail, de la paix et de l’égalitĂ©, le drapeau rouge !

X+Y

Service des contributions indirectes

Bastelica, nommĂ© Directeur des Contributions indirectes de la Seine, annonce Ă  tous les employĂ©s qui « veulent continuer leurs services Ă©clairĂ©s Ă  cette administration Â» Ă  se prĂ©senter dans les bureaux.

En mĂȘme temps, du fait de l’absence ou de la rĂ©vocation d’un grand nombre d’employĂ©s, l’administration fait appel aux citoyens aptes Ă  servir dans les diffĂ©rentes branches du service, qui sont invitĂ©s Ă  se prĂ©senter, avec les titres Ă  l’appui, au siĂšge de la direction, rue Duphot, 12.

ArrĂȘtĂ© sur la vente des cigares et du tabac

« Le dĂ©lĂ©guĂ© civil et le dĂ©lĂ©guĂ© militaire de l’ex-prĂ©fecture de police,

Attendu que les rues sont encombrées tous les jours par des marchands qui débitent au public des tabacs et des cigares de provenance étrangÚre ;

ConsidĂ©rant que ces cigares, n’ayant pas Ă©tĂ© soumis au contrĂŽle de l’administration des tabacs, peuvent ĂȘtre un danger pour la santĂ© publique ;

Qu’au surplus, la vente des tabacs constitue l’une des principales ressources des revenus de l’État, à laquelle il importe de ne pas porter atteinte,

ArrĂȘtent :

Art. 1er. La vente des tabacs sur la voie publique est formellement interdite.

Les contrevenants au prĂ©sent, arrĂȘtĂ© seront poursuivis et leurs marchandises saisies.

Art. 2. -L’exĂ©cution du prĂ©sent arrĂȘtĂ© est confiĂ© Ă  la garde nationale. Â»

Paris, le 31 mars 1871.

Le délégué civil, RAOUL RIGAULT. Le délégué militaire, Général E. DUVAL

RequĂȘte

Des dĂ©lĂ©guĂ©s de la sociĂ©tĂ© l’Education nouvelle reçus par les membres de la Commune qui s’est dĂ©clarĂ©e complĂštement favorable Ă  une rĂ©forme radicale de l’éducation dans le sens indiquĂ© ; et qu’elle considĂšre cette dĂ©marche comme un encouragement Ă  entrer dans la voie oĂč elle Ă©tait rĂ©solue Ă  marcher.

 Ă€ la Commune de Paris,

ConsidĂ©rant la nĂ©cessitĂ© qu’il y a, sous une rĂ©publique, Ă  prĂ©parer la jeunesse au gouvernement d’elle-mĂȘme par une Ă©ducation qui est toute Ă  crĂ©er ;

ConsidĂ©rant que la question de l’éducation, laquelle n’est exclusive d’aucune autre, est la question mĂšre, qui embrase et domine toutes les questions politiques et sociales, et sans la solution de laquelle il ne sera jamais fait de rĂ©formes sĂ©rieuses et durables ;

ConsidĂ©rant que les maisons d’instruction et d’éducation entretenues par la commune, ou par le dĂ©partement ou par l’État, doivent ĂȘtre ouvertes aux enfants de tous les membres de la collectivitĂ©, quelles que soient les croyances intimes de chacun d’eux ;

Les soussignĂ©s dĂ©lĂ©guĂ©s de la sociĂ©tĂ© l’Éducation nouvelle, demandent d’urgence, au nom de la libertĂ© de conscience, au nom de la justice :

Que l’instruction religieuse ou dogmatique soit laissĂ©e tout entiĂšre Ă  l’initiative et Ă  la direction libre des familles, et qu’elle soit immĂ©diatement et radicalement supprimĂ©e, pour les deux sexes, dans toutes les Ă©coles, dans tous les Ă©tablissements dont les frais sont payĂ©s par l’impĂŽt ;

Que ces maisons d’instruction et d’éducation ne contiennent aux places exposĂ©es aux regards des Ă©lĂšves ou du public aucun objet de culte, aucune image religieuse ;

Qu’il n’y soit enseignĂ© ou pratiquĂ©, en commun, ni priĂšres, ni dogmes, ni rien de ce qui est rĂ©servĂ© Ă  la conscience individuelle ;

Qu’on n’y emploie exclusivement que la mĂ©thode expĂ©rimentale ou scientifique, celle qui part toujours de l’observation des faits, quelle qu’en soit la nature, physiques, moraux, intellectuels ;

Que toutes les questions du domaine religieux soient complÚtement supprimées dans tous les examens publics, et principalement dans les examens pour brevets de capacité ;

Qu’enfin, les corporations enseignantes ne puissent plus exister que comme Ă©tablissements privĂ©s ou libres.

La qualitĂ© de l’enseignement Ă©tant dĂ©terminĂ©e tout d’abord par l’instruction rationnelle, intĂ©grale, qui deviendra le meilleur apprentissage possible de la vie privĂ©e, de la vie professionnelle et de la vie politique ou sociale, la sociĂ©tĂ© l’Education nouvelle Ă©met en outre le vƓu que l’instruction soit considĂ©rĂ©e comme un service public de premier ordre ; qu’en consĂ©quence, elle soit gratuite et complĂšte pour tous les enfants des deux sexes, Ă  la seule condition du concours pour les spĂ©cialitĂ©s professionnelles.

Enfin, elle demande que l’instruction soit obligatoire, en ce sens qu’elle devienne un droit Ă  la portĂ©e de tout enfant, quelle que soit sa position sociale, et un devoir pour les parents ou pour les tuteurs, ou pour la sociĂ©tĂ©.

Au nom de la sociĂ©tĂ© l’Education nouvelle, les dĂ©lĂ©guĂ©s nommĂ©s dans la sĂ©ance du 26 mars 1871, Ă  l’Ecole Turgot : Henriette GAROSTE, rue Saint-Paul, 43 ; — Louise LAFITTE, rue Saint-Paul, 43 ; J. MANIER, rue du Faubourg-Saint-Martin, 148 bis ; — RHEIMS, rue d’Hauteville, 33 ; — Maria VERDURE, rue Sainte-Marie-du-Temple, 8.

Regards sur les premiers pas de la Commune

 L’idĂ©e de la commune est omniprĂ©sente depuis des mois. Une fois mise en place, son contenu, sa place, sa fonction se dĂ©finissent en avançant. Il faut rappeler que pour les communeux, les Ă©lus ne sont pas des dĂ©putĂ©s, des reprĂ©sentants, mais des mandataires, nantis d’un mandat impĂ©ratif. Pour la Commune Ă©lue, comment exprimer la volontĂ© gĂ©nĂ©rale, comment agir sans ĂȘtre oppresseur du peuple ?

Les rĂ©publicains bourgeois qui ont Ă©tĂ© Ă©lus Ă  la Commune dans le mouvement irrĂ©pressible de ces derniĂšres semaines en ont dĂ©missionnĂ© les uns aprĂšs les autres dĂšs qu’ils ont vu qu’il s’agissait d’un nouveau pouvoir du peuple ouvrier qui se mettait en place. Si certains souhaitaient changer le nom, la durĂ©e et le mode d’élection de la magistrature municipale, ils Ă©taient tous dĂ©cidĂ©s Ă  maintenir tel quel l’ordre Ă©conomique actuel, garantie de leurs situations privilĂ©giĂ©es, et pour d’aucuns prĂȘts Ă  se joindre mĂȘme aux monarchistes de toutes nuances pour le dĂ©fendre Ă  tout prix cet ordre social.

Pour les rĂ©volutionnaires, si la volontĂ© de mettre en place une rĂ©publique sociale est commune, les conceptions en prĂ©sence sont multiples, parfois floues. Il est clair qu’il s’agit, en ayant acquis l’autonomie de la Commune parisienne, la libertĂ© et la souverainetĂ©, de changer la condition du peuple ouvrier, d’instaurer un progrĂšs social et politique, Ă  partir de Paris en lien de libre association entre les autres villes.

La majoritĂ© des Ă©lus sont d’anciens membres du comitĂ© central des vingt arrondissements qui s’étaient affirmĂ©s comme socialistes rĂ©volutionnaires, mĂȘme si cette notion recouvre diverses apprĂ©ciations. Faut-il amorcer l’instauration d’un systĂšme qui peut permettre d’avancer vers le socialisme, ou d’avancer vers un systĂšme associatif et fĂ©dĂ©raliste, de maniĂšre plus ou moins rapide, les conceptions sont toutes prĂ©sentes. En effet, y compris parmi les membres de l’Internationale et des chambres syndicales ouvriĂšres, cohabitent des adeptes du fĂ©dĂ©ralisme proudhonnien dĂ©centralisateur, et des partisans du collectiviste plus ou moins antiautoritaire. Pour certains c’est l’autogestion gĂ©nĂ©ralisĂ©e, pour d’autres une certaine forme de communisme, modalitĂ©s qui peuvent cohabiter pour modifier la structure Ă©conomique de la sociĂ©tĂ© et le pouvoir capitaliste. Quelques-uns sont en relation directe avec Marx, comme Frankel, mais ils sont trĂšs peu nombreux dans ce cas.

Tous ceux-lĂ  mettent en cause directement l’état centralisĂ© existant et travaillent Ă  la construction d’une autre forme de pouvoir populaire, dirigĂ© par les intĂ©ressĂ©-e-s elles/eux-mĂȘmes ; adversaires de l’autoritĂ© gouvernementale, et convaincus que la RĂ©volution sociale ne s’effectuera que lorsque les institutions politiques actuelles reprĂ©sentatives du principe autoritaire, auront cĂ©dĂ© la place Ă  de nouvelles institutions ayant l’autonomie communale et populaire pour base.

Sont aussi prĂ©sents des fouriĂ©ristes qui sont restĂ©s sur la conception de la construction Ă  l’échelle parisienne d’un phalanstĂšre. Certains sont des admirateurs de la RĂ©volution, qui ont en tĂȘte le modĂšle rĂ©volutionnaire de 1792-1793, souvent d’anciens de 1848, qui ont par contre une conception centralisatrice du pouvoir, qu’on peut qualifier de nĂ©o-jacobins. Ils rejoignent les blanquistes sur certains points, la nĂ©cessitĂ© d’une direction centralisĂ©e, forte. Les blanquistes, comme les internationalistes, ont un projet socialiste, dont l’instauration passe par un projet politique centralisateur et parfois mĂȘme autoritaire, liĂ© Ă  un brĂ»lant patriotisme. Blanqui, qui est en prison, a Ă©laborĂ© un plan de mobilisation Ă©conomique, sociale et militaire, trĂšs dĂ©taillĂ©, avec le dĂ©placement hors de Paris des bouches inutiles, rĂ©quisition en province des ressources indispensables, levĂ©e en masse, formation rapide de cadres, une certaine forme de dictature de Paris sur les provinciaux attardĂ©s.

Ce sont toutes ces conceptions qui sont en débat dÚs les premiÚres décisions prises.

En bref

Il est prĂ©cisĂ© par la dĂ©lĂ©gation aux finances que la solde de 1 fr. 50 allouĂ©e aux gardes nationaux est personnelle et ne doit ĂȘtre versĂ©e qu’aux citoyens qui rĂ©pondent Ă  l’appel. Il est expressĂ©ment interdit aux offices payeurs ou sergents-majors de distribuer entre les gardes prĂ©sents la solde destinĂ©e aux citoyens gardes qui ne rĂ©pondent pas Ă  l’appel, ou qui ont cessĂ© d’avoir droit Ă  cette solde.

Dans le Journal des DĂ©bats : La mortalitĂ© continue Ă  diminuer. Le chiffre de dĂ©cĂšs du 11 au 17 mars n’est que de 2 576 au lieu de 2 993, comme l’autre semaine.

La variole a un peu augmentĂ© (98 au lieu de 85) ; la cholĂ©rine aussi (5 au lieu de 1) ; la rougeole est restĂ©e au mĂȘme chiffre (20).

Toutes les autres maladies sont en décroissance.

La maladie la plus meurtriÚre est toujours la bronchite (301 décÚs) ;

Puis viennent la fiÚvre typhoïde (329), la pneumonie (188), la diarrhée (104), la variole (98), la dysenterie (47), la rougeole (20), le croup (14), etc.

La bronchite a surtout frappĂ© les enfants et les vieillards. De 15 Ă  50 ans, elle n’a fait que trente-sept victimes, un peu plus d’un dixiĂšme du chiffre total.

La fiĂšvre typhoĂŻde frappe toujours principalement l’armĂ©e, qui a fourni plus de la moitiĂ© du chiffre des dĂ©cĂšs (122 sur 229).

La pneumonie a atteint Ă  peu prĂšs Ă©galement tous les Ăąges.

La diarrhée, comme la bronchite, a surtout enlevé les enfants et les vieillards.

Les adultes, de 15 Ă  50 ans, entrent Ă  peine pour un dixiĂšme dans le chiffre total (10 sur 104).

La variole est toujours rare passé 50 ans (5 sur 98) ; en revanche, la dysenterie à cet ùge entre presque pour la moitié dans le chiffre total (20 sur 49).

La rougeole sĂ©vit surtout chez les enfants, comme d’habitude (15 sur 20) ; la scarlatine aussi (3 sur 3) ; l’angine couenneuse (5 sur 7), et le croup (13 sur 14) Ă©galement.

La bronchite est la maladie la plus meurtriĂšre Ă  tous les Ăąges, exceptĂ© de quinze Ă  cinquante ans, oĂč c’est la fiĂšvre typhoĂŻde qui tient la tĂȘte, comme dans l’armĂ©e. Sur 199 dĂ©cĂšs dans l’armĂ©e, 122 sont dus Ă  la fiĂšvre typhoĂŻde.

Avis du Chef de la Police Municipale, Dupont affichĂ© dans Paris :

« La plupart des services publics Ă©tant dĂ©sorganisĂ©s Ă  la suite des manƓuvres du gouvernement de Versailles, les gardes nationaux sont priĂ©s d’adresser par lettre, Ă  la police municipale, tous les renseignements pouvant intĂ©resser la commission de sĂ»retĂ© gĂ©nĂ©rale Â»

La presse hostile Ă  la Commune s’inquiĂšte de la diminution des arrivages d’articles de consommation, qui renchĂ©rit les prix, et des queues devant les cantines municipales « oĂč la Commune fait dĂ©livrer gratis des vivres aux classes laborieuses, et particuliĂšrement aux femmes lĂ©gitimes ou non, des gardes nationaux qui servent sous le drapeau rouge Â».

Compte tenu de l’émigration des classes aisĂ©es, ils notent que les commandes faites chez les grandes couturiĂšres, les lingĂšres et maisons de confection sont ajournĂ©es et que le nombre des appartements Ă  louer se serait accru

Paru dans le quotidien La Commune

Une assemblĂ©e considĂ©rable, tenue Ă  Londres le 25 mars, sous la prĂ©sidence d’un membre du Parlement, Sir Robert Austruther, et en prĂ©sence de M. Stuart Mill, du professeur Fawcett, de M Bright, de Mme Garrett Anderson, de Mlle Emily Faithfull et d’autres personnes distinguĂ©es, s’est prononcĂ©e en faveur du suffrage des femmes. Voici le texte des trois motions qui ont Ă©tĂ© adoptĂ©es aprĂšs que leurs auteurs, MM. Bright, Fawcett et Taylor, les ont eu dĂ©veloppĂ©es :

Le meeting est d’avis :

1°Que l’exclusion des femmes des assemblĂ©es Ă©lectorales et du vote est injurieuse pour elles et porte atteinte aux intĂ©rĂȘts de toute la communautĂ© ;

2° Que les femmes, soumises Ă  la loi aussi bien que les hommes, doivent avoir le droit d’élire ceux qui font les lois ;

3° Enfin, que les actes accordant aux femmes les franchises municipales et le droit de nommer les membres du conseil d’éducation devraient ĂȘtre remplacĂ©s par une loi gĂ©nĂ©rale.

A Narbonne

L’armĂ©e rĂ©guliĂšre, forte de plus de 600 hommes sans compter ceux de la caserne St Bernard, a investi la ville.
A trois heures du matin, un groupe de tirailleurs, les « turcos Â» avancent vers les barricades. Les dĂ©fenseurs cherchent Ă  fraterniser avec eux, en pure perte. Un coup de feu est tirĂ©, une fusillade se dĂ©clenche, deux communards sont tuĂ©s et trois blessĂ©s, ils Ă©vacuent la barricade.

A sept heures du matin est affichĂ©e la proclamation suivante :

 Â« RĂ©publique Française
Le GĂ©nĂ©ral Zentz, chargĂ© d’une mission spĂ©ciale par le gouvernement, prĂ©vient les habitants de Narbonne que des obus seront lancĂ©s aujourd’hui dans la ville contre ceux qui sont en rĂ©volte contre les lois. Il engage les gens d’ordre de tout Ăąge et de tout sexe Ă  s’éloigner des centres d’agitation. Â»

En rĂ©ponse les 300 communards prĂ©sents menacent d’abord d’exĂ©cuter les otages prĂ©sents dans l’HĂŽtel de ville, puis sur la pression des habitant-e-s voisin-ne-s du bĂątiment, rĂ©pondent positivement Ă  une derniĂšre proposition de capitulation sans combat.

La commune de Narbonne est tombĂ©e, et Digeon a Ă©tĂ© arrĂȘtĂ©.

Algérie

L’insurrection en cours en Kabylie contre l’occupation coloniale est traitĂ©e de façon humoristique dans rubrique çà et lĂ  du Journal Officiel du soir :

« – Calino !

– Patron ?

– On informe du district de Dra-el-Mizan que l’affaire de l’Oued-Okris a Ă©tĂ© un vĂ©ritable succĂšs pour les armĂ©es françaises.

– Bravo ! Vive la RĂ©publique ! Vive le drapeau rouge ! Vive la Commune !

– Pas si haut braillard !

– Hein ?

– L’officiel n’a pas l’habitude de ce cri de libertĂ© : Vive la Commune !

– C’est pour qu’il la tienne, patron !

– Comment ?

– Puisqu’il l’a.

– Écoute : le tĂ©lĂ©gramme annonce la dĂ©faite du bac-agha Mokrami, campĂ© sur la Nezla, du caĂŻd des Oular-M-ellem par les troupes lĂ©gĂšres du commandant l’Alger.

– C’était infaillible !

– Pourquoi ?

– Parce que les troupes lĂ©gĂšres sont faciles Ă  enlever. Â»

Et par un article dans Le Cri du Peuple :

« Nous recevons les nouvelles les plus graves d’AlgĂ©rie ; la province de Constantine et la province d’Oran sont envahies par des tribus arabes rĂ©voltĂ©es.
Dans la province d’Alger, le gouverneur s’est retirĂ© Ă  MĂ©dĂ©ah, oĂč il se trouve placĂ© entre l’insubordination de la colonie europĂ©enne et les rĂ©voltĂ©s de la population arabe.

Les arabes ont incendié toutes les maisons de Bordy, et assassiné tous les habitants.
Leurs colonnes sont armĂ©es de canons. Â»

En dĂ©bat 

Tribune : extraits d’un article de G. Daubes paru dans La Commune

Paris et la France

« Quel est le caractĂšre de la RĂ©volution du 18 mars ?

C’est une des phases de la lutte engagĂ©e dans toute la sociĂ©tĂ©, entre individu et le pouvoir, entre le groupe autonome et l’autoritĂ© centrale.

Dans toute sociĂ©tĂ© se trouvent deux tendances perpĂ©tuellement en lutte : l’une pousse l’individu Ă  s’affranchir de toute autoritĂ©, l’autre Ă  absorber l’individu dans l’autoritĂ©.

Cela s’appelle, selon qu’on l’applique Ă  des individus ou Ă  des groupes : libertĂ© et despotisme, centralisation et dĂ©centralisation. Dans la 1a thĂ©orie monarchique qui nous domine encore, l’individu n’a pas de droits, il n’a que des devoirs envers le souverain.




Il faut toujours remonter aux principes pour juger sainement des questions.
Dans le conflit actuel, nous avons, d’un cĂŽtĂ©, le droit monarchique, le droit du souverain sur le sujet, de l’assemblĂ©e sur la nation.

D’un autre, le droit du citoyen, le droit de la Commune, le droit individuel affirmant que le mandataire, placĂ© au-dessous du mandant n’a que des devoirs Ă  remplir et aucun droit Ă  exercer.

Paris vient d’affirmer, pour la premiĂšre fois, par une manifestation gĂ©nĂ©rale, le renversement de toute cette thĂ©orie.

La révolution issue du 18 mars est le plus grand fait historique qui se soit produit depuis 1789.

1789 a affirmĂ© le droit du citoyen, dans la fameuse dĂ©claration des droits de l’homme.

1871 est la négation des droits du pouvoir.

Pour la premiĂšre fois, la tradition monarchique est rompue. DĂ©sormais, 1’impulsion n’appartient plus au pouvoir central : elle vient du citoyen, du groupe, de la Commune !

Sous le rĂ©gime de la centralisation politique, tous les Ă©lĂ©ments, toutes les civilisations diverses devaient ĂȘtre au mĂȘme diapason, marcher du mĂȘme pas : c’était uniformitĂ©, condamnant tous les individus et tous les groupes, Ă  la mĂȘme forme, Ă  la mĂȘme mesure, Ă  la mĂȘme action, au mĂȘme mouvement: maintenant c’est la mĂȘme diversitĂ©, qui n’exclut pas l’unitĂ©, mais rend la libertĂ© d’action Ă  chaque Ă©lĂ©ment composant la nation. Â»

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Source: Contretemps.eu