Avril 1, 2021
Par Contretemps
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À l’occasion des 150 ans de la Commune de Paris, Contretemps publie du 18 mars au 4 juin une lettre quotidienne rĂ©digĂ©e par Patrick Le Moal, donnant Ă  voir ce que fut la Commune au jour le jour

***

L’essentiel de la journĂ©e

La Commune réaffirme son autorité

La Commune s’offusque de la nomination hier par le ComitĂ© central de la garde nationale de Cluseret comme chef du dĂ©partement de la guerre sans avoir Ă©tĂ© consultĂ©e. Nombre des membres pensent que le ComitĂ© central n’a pas le droit de procĂ©der ainsi, et la proposition de la suppression du ComitĂ© central est formulĂ©e Ă  nouveau.

On demande Ă  Duval s’il garantit la sĂ©curitĂ© de l’assemblĂ©e. En effet, le  gouverneur de l’HĂŽtel de ville est Assi qui est Ă©galement membre du ComitĂ© central de la garde nationale. Si Assi intervient peu dans les dĂ©bats, il se dit soutenu par le ComitĂ© central et affirme que la Commune n’a de compĂ©tence que pour les strictes affaires municipales.

Assi est arrĂȘtĂ©, officiellement accusĂ© de dĂ©tournement de fonds pour avoir tenu table ouverte Ă  l’HĂŽtel de ville, mais il est difficile de ne pas faire de lien entre les tensions existantes entre la Commune et le ComitĂ© central et cette arrestation. C’est le charpentier Pindy, membre de l’Internationale, qui est nommĂ© pour le remplacer, avec le grade de colonel.

Arthur Arnould veut que le ComitĂ© Central soit citĂ© Ă  comparaĂźtre. Les membres de la Commune qui ont appartenu au ComitĂ© Central sont chargĂ©s d’exiger des explications. Ils les apportent Ă  la sĂ©ance de nuit. Le ComitĂ© dĂ©savoue la rĂ©daction de la note et Cluseret dĂ©savoue sa nomination. La Commune se dĂ©clare satisfaite.

Concernant le commandement militaire, en réponse à la tentative du Comité central de la garde nationale, la Commission exécutive de la Commune décide de nommer explicitement Eudes, membre de cette Commission exécutive ainsi que de la Commission militaire, et actif militant blanquiste, comme délégué à la guerre.

 La Commune de Paris dĂ©crĂšte :

1° Le titre et les fonctions de général en chef sont supprimées ;

2° Le citoyen Brunel est mis en disponibilité ;

3° Le citoyen Eudes est dĂ©lĂ©guĂ© Ă  la guerre, Bergeret Ă  l’état-major de la garde nationale, et Duval au commandement militaire de l’ex-prĂ©fecture de police.

Paris le 1er avril 1871.

La commission exĂ©cutive : GĂ©nĂ©ral EUDES, FELIX PYAT, G. TRIDON, GĂ©nĂ©ral JULES BERGERET, LEFRANÇAIS, E. DUVAL, ED. VAILLANT

Préparatifs militaires

Le renforcement de l’armĂ©e de Versailles

M. Thiers annonce la guerre :

« L’AssemblĂ©e siĂšge Ă  Versailles, oĂč achĂšve de s’organiser une des plus belles armĂ©es que la France ait possĂ©dĂ©es. Les bons citoyens peuvent donc se rassurer et espĂ©rer la fin d’une lutte qui aura Ă©tĂ© douloureuse mais courte. Â»

La rĂ©organisation de l’armĂ©e par Thiers bat son plein. Selon diverses sources, il semble qu’il aurait rĂ©ussi Ă  regrouper plus de 60 000 hommes et 2400 officiers, bien plus que les 40 000 autorisĂ©s par l’armistice. Ces chiffres sont sujets Ă  discussion, d’autres observateurs estimant qu’il n’y a Ă  sa disposition que 40 000 hommes dont 5000 gendarmes.

Quoiqu’il en soit, Bismarck, convaincu que les ennemis de Thiers sont aussi les siens,  loin de s’opposer au dĂ©passement du chiffre fixĂ© par l’armistice, va plus loin : on apprend qu’il a autorisĂ© il y a trois jours Versailles Ă  rĂ©unir 80 000 hommes. Pour aider Ă  la rĂ©alisation de cela, il libĂšre en masse les prisonniers.

Les avant-postes versaillais sont dans l’avenue de Neuilly, Ă  cent mĂštres des remparts. Ce sont des zouaves pontificaux de Charrette, reconnaissables Ă  leur habit gris lisĂ©rĂ© de rouge.

En outre Thiers envoie Ă  Paris un rĂ©seau de mouchards pour ĂȘtre renseignĂ©.

Renforcement des défenses parisiennes

Certains journaux populaires ne veulent pas croire Ă  cette armĂ©e, demandent la sortie, parlant mĂȘme du voyage Ă  Versailles comme d’une promenade.

Du cÎté de la Commune diverses mesures sont prises.

La commission militaire fait appel au patriotisme de tous les citoyens qui sont dĂ©tenteurs de plusieurs fusils, en leur donnant l’ordre de les reporter au siĂšge de la lĂ©gion de chaque arrondissement dans le plus bref dĂ©lai.

 Devant l’hĂŽtel des Monnaies, quai Conti, une flottille de chaloupes canonniĂšres portant le nouveau drapeau rouge de la Commune de Paris est prĂȘte Ă  servir la Commune.

Depuis la fin du siĂšge de Paris, elles Ă©taient stationnĂ©es quai de Javel, prĂšs de la porte de Saint Cloud, elles sont maintenant au cƓur de la capitale.

De vastes mouvements de troupes ont lieu dans Paris.

De dix heures à midi, une grande animation a régné sur la place VendÎme.

Les bataillons de la garde nationale sont arrivĂ©s de tous cĂŽtĂ©s, venus prendre les instructions, s’en sont allĂ©s qui au sud-ouest, qui Ă  l’ouest de Paris pour y occuper les positions, avec de nombreuses piĂšces de canons.

De nombreux bataillons, en tenue de campagne, et de forts détachements de cavaliers de la République qui allaient occuper la ligne de remparts et des avant-postes ont défilé rue de Rivoli, rue de SÚvres, et sur les boulevards intérieurs et extérieurs.

Le chef d’état-major a demandĂ© des renseignements pour connaĂźtre l’effectif des troupes qui occupent le Mont ValĂ©rien.

 Mesures de sĂ©curitĂ©

La commission de justice nomme un dĂ©lĂ©guĂ© « chargĂ© d’expĂ©dier les affaires civiles et criminelles les plus urgentes, et de prendre les mesures nĂ©cessaires pour garantir la libertĂ© individuelle de tous les citoyens Â», c’est le citoyen Protot, avocat.

Concernant la circulation des citoyens, par ordre du dĂ©lĂ©guĂ© Ă  l’ex-prĂ©fecture, Rigault, il est prĂ©cisĂ© que les laissez-passer, du fait qu’ils exigent une surveillance spĂ©ciale, ne peuvent ĂȘtre dĂ©livrĂ©s qu’à la PrĂ©fecture de police, au bureau des passeports. Si la circulation, tant au dedans qu’en dehors de Paris, est libre, il est expressĂ©ment dit que tout citoyen sortant de Paris ne pourra emporter avec lui aucun effet d’équipement, d’armement ou d’habillement militaire.

Entrée préfecture de police rue de Jerusalem

De mĂȘme, tout journal imprimĂ© Ă  Paris peut librement ĂȘtre expĂ©diĂ© hors de Paris, aprĂšs avoir, comme par le passĂ©, acquittĂ© au prĂ©alable les droits de port.

 

Organisation d’élections complĂ©mentaires

Aujourd’hui seize Ă©lus Ă  la Commune ont dĂ©missionnĂ©, les citoyens Adam, MĂ©line, Rochart, BarrĂ©, Brelay, Loiseau, Tirard, ChĂ©ron, Leroy, Robinet, Desmarest, Ferry, Nast, Fruneau, Marmottan, de Bouteiller, et plusieurs autres postes n’ont pu ĂȘtre occupĂ©s du fait que les citoyens A. Arnould, Varlin, Delescluze, Theisz et Blanqui ont Ă©tĂ© Ă©lus dans plusieurs arrondissements.
La Commune décide de procéder à de nouvelles élections dans les arrondissements et pour le nombre de membres indiqué au tableau ci-aprÚs.

Elle dĂ©crĂšte :

Art. 1er. Les Ă©lecteurs des 1er, 2e, 6e, 8e, 9e, 12e, 16e, 17e, 18e et 19e arrondissements, sont convoquĂ©s pour le mercredi prochain 5 avril, Ă  l’effet d’élire le nombre de membres dont suit le dĂ©tail :

1er –   4 Ă©lections

2e –    4

6e –     2

8e –    1

12e –  2

16e – 2

17e –  1

18e –  2

19e – 1

Art. 2. Le scrutin sera ouvert de 8 heures du matin et fermé à 8 heures du soir.

Il faut noter la prise de position de qui reste du comitĂ© des 20 arrondissements qui soulĂšve une nouvelle fois la nĂ©cessitĂ© de dĂ©cider la publicitĂ© des dĂ©bats des assemblĂ©es de la Commune. Il indique que beaucoup de citoyens refuseraient la candidature aux Ă©lections complĂ©mentaires de la Commune si la publicitĂ© n’assurait pas leur responsabilitĂ©.

En bref

La commission du travail et de l’échange a nommĂ© une sous-commission chargĂ©e de prĂ©senter, dans le plus bref dĂ©lai, un Ă©tat dĂ©taillĂ© des travaux de construction et de rĂ©paration inachevĂ©s et de prĂ©senter, s’il y a lieu, un projet relatif Ă  l’achĂšvement de ces travaux par la Commune de Paris. Cette commission va permettre de recevoir, Ă©valuer et trier les propositions des parisien-nes.

Une commission de rĂ©organisation et de direction du service de l’octroi, de concert avec le citoyen VolpĂ©nile, directeur gĂ©nĂ©ral, nommĂ© par la Commune, prendront ensemble les mesures qu’ils jugeront nĂ©cessaires dans l’intĂ©rĂȘt financier de la Commune de Paris.

L’entrepĂŽt des tabacs de la ChaussĂ©e-d’Antin (rue de Luxembourg), dont la Commune a pris possession, sera ouvert aux dĂ©bitants, lundi 3 avril, Ă  l’heure habituelle. M. Cardozo, l’entreposeur, a Ă©tĂ© remplacĂ© dans ses fonctions.

On a fait courir le bruit que les gares de tous les chemins de fer sont fermĂ©es et que personne ne pouvait sortir de Paris. Nous avons voulu nous renseigner par nous-mĂȘme et voici ce que nous avons vu : la gare Saint-Lazare exceptĂ©e, toutes les autres sont Ă  peu prĂšs libres. Sur la ligne de l’Est, un train est parti le matin, un autre a dĂ» partir Ă  sept heures du soir. La ligne du Nord n’a pas cessĂ© de fonctionner. La ligne d’OrlĂ©ans marche comme Ă  l’ordinaire, ainsi que les lignes de Nantes et de Bordeaux. Quant au chemin de fer de Lyon, la gare, Ă  quatre heures du soir, Ă©tait encombrĂ©e d’une foule trĂšs calme et parfaitement rassurĂ©e. Les arrivages Ă©taient du moins aussi nombreux que les dĂ©parts. Les convois de marchandises en destination pour Paris sont nombreux. Les wagons sont surchargĂ©s. Quoi qu’en disent les alarmistes, nous ne sommes pas prĂšs de la disette.

La Commune dĂ©mocratise l’Imprimerie nationale

Les affiches Ă©manant de la Commune qui recouvrent chaque jour les murs de Paris pour informer les parisien-nes sont tirĂ©es Ă  l’Imprimerie Nationale, au savoir-faire bien connu. Elles sont placardĂ©es plusieurs fois par jour, parfois mĂȘme la nuit, par son service d’affichage composĂ© d’une cinquantaine d’afficheurs.

L’Imprimerie a Ă©tĂ© rĂ©quisitionnĂ©e dĂšs le 18 mars malgrĂ© la rĂ©sistance du directeur rĂ©publicain nommĂ© en septembre. Depuis, ses bĂątiments sont surveillĂ©s jour et nuit, et on n’y entre et on n’en sort que muni d’un laissez-passer.

Si le directeur et les principaux dirigeants ont Ă©tĂ© relevĂ©s de leurs fonctions par le ComitĂ© central de la Garde nationale, le reste du personnel a Ă©tĂ© libre de rester ou de partir. La plus grande partie du personnel administratif a obĂ©i aux ordres de Thiers et quittĂ© l’imprimerie.  Plus de 90 % des ouvriers et des ouvriĂšres sont restĂ©-es.

La direction est assurĂ©e par un ouvrier typographe qui n’a jamais travaillĂ© Ă  l’Imprimerie nationale, Louis-Guillaume Debock (membre de l’Internationale, 49 ans), secondĂ© par deux autres ouvriers typographes, son fils Georges, et AndrĂ© Alavoine, Ă©galement membre de l’Internationale.

Elle n’a pas changĂ© de statut, elle reste  un service public industriel  d’État spĂ©cialisĂ© dans la production d’affiches officielles, d’imprimĂ©s administratifs, assurant Ă©galement l’impression du  Bulletin des lois, des ouvrages nĂ©cessitant des techniques, des caractĂšres ou un savoir-faire qui n’existent pas ailleurs.
Les rĂ©formes sociales proclamĂ©es par la Commune, fondĂ©es sur des principes d’égalitĂ©, de dĂ©mocratie, de participation, ayant pour objectif l’amĂ©lioration des conditions de vie et de travail connaissent un dĂ©but d’application Ă  l’Imprimerie nationale, avec l’appui de toutes celles et tous ceux qui sont restĂ©-es Ă  leur poste.

L’organisation hiĂ©rarchique traditionnelle distinguait les 80 employĂ©s et dirigeants d’une part qui sont des fonctionnaires, et un millier d’ouvriers et ouvriĂšres, compositeurs, imprimeurs, fondeurs, dessinateurs-lithographes, ouvriĂšres aux travaux accessoires (reliure, rĂ©glure, brochure, etc.), hommes de peine, qui sont de droit privĂ© et sont payĂ©-es dans leur grande majoritĂ© « aux piĂšces » et pour certain-es « en conscience », c’est-Ă -dire Ă  la journĂ©e. Iels bĂ©nĂ©ficient tou-tes d’une pension de retraite et de secours, financĂ©e par des subventions de l’État et par leurs cotisations Ă  une caisse commune.  Les ouvrier-es de « la Nationale » sont convaincus de former l’aristocratie de la classe ouvriĂšre, iels n’ont pas participĂ© aux grĂšves de ces derniĂšres annĂ©es et n’ont pas de chambre syndicale.

Le rĂšglement intĂ©rieur permettait aux chefs dans les ateliers d’imposer une discipline trĂšs exigeante : le moindre retard, la moindre nĂ©gligence dans la tenue, toute dĂ©sobĂ©issance, un mauvais travail, etc.) pouvait donner lieu Ă  des amendes, des suspensions ou des renvois.

Des modifications fondamentales ont dĂ©mocratisĂ© l’Imprimerie nationale.

Les emplois inutiles ont Ă©tĂ© supprimĂ©s, les appointements du directeur diminuĂ©s.  AprĂšs le dĂ©part des chefs, des ouvriers occupent certains postes de responsabilitĂ©, sans que soit reconstituĂ©e pour autant la hiĂ©rarchie antĂ©rieure, puisque les chefs d’atelier sont maintenant Ă©lus.

La direction a bouleversĂ© l’élaboration des salaires, en substituant Ă  la traditionnelle rĂ©munĂ©ration aux piĂšces, la rĂ©munĂ©ration en conscience:  chaque heure de travail de jour est payĂ©e 60 centimes. Des augmentations sont accordĂ©es, notamment aux femmes pour lesquelles le salaire horaire passe de 25 Ă  30 centimes.

Une consultation est en cours pour donner la parole aux ouvriers-e-s, sur ces changements, sur l’organisation du travail, la rĂ©partition des responsabilitĂ©s.

C’est la rĂ©volution Ă  imprimerie Nationale !

Témoignage. Gustave Lefrançais, 45 ans, instituteur, comptable

« GrĂące Ă  la confusion qui s’est Ă©tablie dans beaucoup d’esprits entre le titre de « prĂ©sident des sĂ©ances du Conseil Â» et celui de « PrĂ©sident de la Commune Â», et malgrĂ© l’avis que j’ai fait insĂ©rer Ă  ce propos dans l’Officiel le lendemain mĂȘme de mon Ă©lection, je suis assailli de lettres dans lesquelles on me demande ma « protection Â» pour obtenir des fonctions publiques quelconques 
 pourvu qu’on puisse Ă©marger. Le reste n’a point d’importance.

D’autres lettres contiennent des offres de service 
 pour monter la cave du « citoyen prĂ©sident Â», pour lui fournir des provisions de bouche et encore une foule d’autres choses
. Il est aussi de bonnes gens qui me demandent « audience Â» pour m’entretenir de leurs projets financiers, d’inventions d’armes nouvelles, ou de marchĂ©s relatifs aux fournitures dont les fĂ©dĂ©rĂ©s vont avoir besoin.

Je renvoie ces solliciteurs aux diverses commissions ayant à s’occuper de ces questions.

Nouvelles du Havre

 L’appel de Versailles aux volontaires et aux gardes nationaux ne rencontre aucun succĂšs au Havre Le Courrier du Havre Ă©crit :

« Dans tous les quartiers (de la capitale) ou l’insurrection domine, on voit des individus se prĂ©senter dans les boutiques et les magasins, prendre ce qui leur convient et en guise de monnaie, montrer un revolver au marchand qui rĂ©clame le prix de sa marchandise Â»

En débat

Un article paru dans Le Journal Officiel petite Ă©dition du soir, probablement Ă©crit par le citoyen Longuet, aborde une question importante, Ă©galement traitĂ©e par Elie Reclus :

« Ces hommes de la Commune ne se considĂšrent pas comme les bourgeois de Paris, mais comme les citoyens du monde. Ils parlent au nom d’une Commune, mais leur Commune elle-mĂȘme procĂšde d’une idĂ©ale FĂ©dĂ©ration Internationale. On voit ici l’inutilitĂ© des discussions, tout l’oiseux des controverses soulevĂ©es de droite et de gauche. Les uns parlent des droits spĂ©cifiques du Parisien, les autres parlent des droits de l’Homme. Â»

*

« Certains journaux croient voir dans les premiers actes de la Commune de Paris l’intention de sortir des attributions municipales. Il n’est pas douteux qu’en rendant pour Paris des dĂ©crets portant la remise des loyers, l’abolition de la conscription, etc., etc., la Commune est sortie du cercle Ă©troit oĂč la lĂ©gislation antĂ©rieure enfermait la libertĂ© municipale. Mais ce serait une illusion Ă©trange et mĂȘme puĂ©rile de penser que la rĂ©volution du 18 mai avait pour but unique d’assurer Ă  Paris une reprĂ©sentation communale Ă©lue, mais soumise Ă  la tutelle despotique d’un pouvoir national fortement centralisĂ©. Jamais en France la loi n’a satisfait, ni pour Paris, ni pour les villes, ni pour les villages, les besoins d’indĂ©pendance, de libre administration qui sont une condition absolue de vie rĂ©guliĂšre, de stabilitĂ© et de progrĂšs dans un État rĂ©publicain.

C’est, comme on l’a dit dĂšs le premier jour, pour conquĂ©rir et assurer dans l’avenir cette indĂ©pendance Ă  toutes les communes de France, et aussi Ă  tous les groupes supĂ©rieurs, cantons, dĂ©partements ou provinces, reliĂ©s entre eux, pour leurs intĂ©rĂȘts gĂ©nĂ©raux, par un pacte alors vraiment national ; c’est pour garantir en mĂȘme temps et perpĂ©tuer la RĂ©publique assise enfin sur sa base fondamentale, que les hommes du 18 mars grand nombre ont luttĂ© et vaincu.

Quel esprit Ă©clairĂ© et de bonne foi oserait soutenir que Paris a affrontĂ©, aprĂšs les souffrances et les dangers du siĂšge, les consĂ©quences douloureuses, quoique momentanĂ©es, d’une violente rupture, pour se soumettre de bonne grĂące Ă  une loi qu’il n’aurait mĂȘme pas discutĂ©e, Ă  une loi qui ne lui laisserait ni l’administration de sa police, ni la disposition de sa garde nationale; Ă  une loi qui serait non pas le gage de sa libertĂ©, mais le sceau mĂȘme de sa servitude?

En se constituant en Commune, si Paris a renoncĂ© Ă  son omnipotence apparente, identique en fait Ă  sa dĂ©chĂ©ance, il n’a pas renoncĂ© Ă  son rĂŽle initiateur, il n’a pas abdiquĂ© ce pouvoir moral, cette influence intellectuelle qui a tant de fois en France et en Europe donnĂ© victoire Ă  sa propagande. Paris affranchi, Paris autonome n’en doit pas moins rester le centre du mouvement Ă©conomique et industrie, le siĂšge de la Banque, des chemins de fer, des grandes institutions nationale, d’oĂč la vie se rĂ©pandra plus largement Ă  travers les veines du corps social, qui de leur cĂŽtĂ©, la lui reporteront plus active et plus intense.
En attendant que le triomphe dĂ©finitif de sa cause ait rendu Ă  Paris affranchi le rĂŽle influent, mais non dominateur que la nature, l’évolution Ă©conomique et le mouvement des idĂ©es lui assurent, la Commune se bornera Ă  dĂ©fendre dans leur intĂ©gritĂ© ses intĂ©rĂȘts et ses droits. Qu’il s’agisse d’organisation municipale, de loyers ou d’échĂ©ances, elle lĂ©gifĂ©rera pour lui souverainement, parce que ce sont lĂ  ses affaires, ses intĂ©rĂȘts propres, lesquels ne peuvent ĂȘtre lĂ©gitimement satisfaisants que par ceux qui les reprĂ©sentent, et non pas par ceux qui les Ă©crasent ou qui les nient.

La Commune aurait le droit d’agir ainsi en face d’un pouvoir central qui, rĂ©duit Ă  sa fonction, ne serait plus que le gardien et dĂ©fenseur des intĂ©rĂȘts gĂ©nĂ©raux. A plus forte raison en a-t-elle le devoir en face d’un pouvoir usurpateur, qui ne sait qu’obĂ©ir Ă  la raison d’État, ne fait appel qu’à la haine sociale, aux lĂąches terreurs, et Ă  ceux qui rĂ©clamaient un contrat, des garanties, ne parla jamais que de rĂ©pression et de vengeance. Â»

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Source: Contretemps.eu