Un ministre de la République dit sur un plateau de télévision son opinion quant au voile islamique : selon lui, celui-ci n’est « pas souhaitable dans notre société »[[ Quelques jours auparavant, une femme voilée était violemment apostrophée par un élu de la République, publiquement et en présence de son fils ; un mois plus tôt, une autre avait été poignardée en pleine rue. Plus tard, une mosquée sera attaquée à la carabine, le massacre n’aura été que de peu évité. Dans le même temps, les injonctions étatiques à la lutte contre la « radicalisation » et « l’hydre islamiste » indiquent une sensible accélération de l’institutionnalisation de la parole islamophobe.

[Photo : Serge D’ignizio]

« L’« invention » s’opère dans le langage reçu ou subi, mais sous la forme d’une brèche. Une expérience collective était obscure à elle-même, perdue, voire effacée, par la culture aliénante qui s’était imposée du dehors ou dans sa propre tradition altérée (devenue douteuse ou passée) à la suite de la rencontre. Voici qu’elle trouve une possibilité de s’exprimer. Certes, elle se constitue dans l’interstice de deux sociétés, avec des matériaux tirés de part et d’autre. Ce n’est pourtant pas un « mélange » mais, pour un groupe, le signe d’une possibilité neuve, celle d’exister. Les thèmes culturels reçus d’un passé compromis ou d’un dominateur ne sont pas métamorphosés, mais ils deviennent l’instrument d’une expression originale ; ils sont « pris » autrement, rassemblés d’une manière qui symbolise une autonomie possible. »

Michel de Certeau, L’absent de l’histoire

Un ministre de la République dit sur un plateau de télévision son opinion quant au voile islamique : selon lui, celui-ci n’est « pas souhaitable dans notre société » [1]. Cette position pose divers problèmes à l’analyse : le premier étant le caractère d’une parole explicitement normative qui, bien qu’étant celle de l’un des plus hauts représentants de l’État, s’affranchit du droit comme cadre privilégié de l’action publique. Cependant, un effet non prévu de la prise de liberté du ministre [2] est alors que celle-ci en appelle d’autres en miroir. En effet, si les représentants de l’État peuvent cumuler la défense du principe de neutralité de l’espace publique et une normativité explicite quant à ce que ce que celui devrait être (et par voie de conséquence des individus qui le composent), pourquoi ne pas interroger ce que le geste religieux a à dire de « notre société » ? Partant alors du constat qu’un préalable historique [3] et transversal au débat actuel tient à ce que le voile serait un symbole de l’asservissement des femmes en islam, on propose d’étudier les instances qui composent une telle affirmation : le voile est un symbole  ; son sens est transparent, les idées dont il s’agit portent ainsi de toute évidence sur le rapport à la sexualité [4] et à l’ordre social genré ; enfin, le voile est rattaché à une religion, l’islam, dont il est donné une définition culturelle et, plus encore, civilisationnelle.

Au-delà de la nation, le voile

On l’a alors dit plus tôt, s’agissant du voile comme signifiant, le débat politique assimile celui-ci à un évident symbole de la domination masculine. Il existerait ainsi un sens universel lié à l’acte de se couvrir la tête, i.e. l’asservissement. Cette thèse ne résiste pas pourtant à l’examen critique : il n’est pas de signifiant dont le signifié soit indépendant des situations d’énonciation. Plus avant, l’association de certaines masculinités au port de couvre-chefs finit de battre en brèche le postulat d’universalité du symbole-voile. 

De fait, dire du voile qu’il n’est pas souhaitable dans « notre société », c’est d’abord affirmer qu’il lui est étranger. La thèse n’est pas neuve, elle a été très explicitement soutenue par un ancien Premier ministre qui, à l’aube de sa campagne électorale d’alors, avait dit de Marianne qu’elle avait «  le sein nu » et qu’elle « n’était pas voilée ». Il apparait ainsi que l’actualisation de la nation et de son gouvernement par la focalisation du débat politique sur le voile islamique est d’autant plus réalisée qu’elle s’inscrit dans une trame contemporaine plus large où s’enchevêtrent, au plus haut niveau de l’Etat, les injonctions à lutter collectivement contre la « radicalisation » et le « communautarisme », à la fois à travers et par-delà le cadre institutionnel (c’est ainsi le thème de la vigilance de chacun). Plus avant, le voile donne une puissante incarnation aussi bien à l’ennemi intérieur, soit une communauté que la rumeur publique déclare avoir fait sécession du corps national, que ce qui est tenu pour être une manifestation en acte de l’emprise exercée par une idéologie réputée régressive. De cette tension fondatrice découle alors le paradoxe le plus frappant de la lutte contre le voile islamique : celui qui consiste, au nom de l’émancipation des femmes, à refuser à certaines d’entre elles l’accès à l’espace public. Cette contradiction n’est pourtant qu’apparente : le thème de l’endoctrinée endoctrineuse permet un double point d’application aux mécanismes contemporains de gouvernement. En effet, en reprenant une distinction de Pierre Bourdieu, il apparait que la main droite de l’État réprime celles qui figurent le plus sensiblement l’ennemi parmi nous (« l’hydre islamiste » contre laquelle le Président appelait à la mobilisation nationale), tandis que sa main gauche (celle de l’éducation et du travail social) se propose de sortir ces femmes de l’emprise qui serait ainsi exercée sur elles. Dans un cas comme dans l’autre, une telle fabrique du discours n’a alors été possible qu’au travers de la dénégation de la portée authentiquement subjective du port du voile. Au-delà de la fin de non-recevoir adressée à la parole des femmes dont il s’agit, la séquence contemporaine s’est alors affairée à nier au voile toute dimension pieuse : celui-ci serait ainsi moins spirituel qu’identitaire et politique.

Au-delà de la tradition, le voile

L’assimilation du voile à un geste militant lié à l’islamisme a pour condition d’existence une autre lecture paradoxalement normative, celle de la tradition islamique elle-même. On a ainsi souvent entendu dire, au cours des derniers jours, que le voile ne participait pas du « véritable islam ». Au-delà de l’ironie propre à la discussion de postulats proprement théologiques par des personnalités se réclamant de la laïcité, cette caractérisation est informée par une position littéraliste : si le voile n’est pas vraiment musulman, c’est parce que celui-ci ne serait pas « mentionné dans le Coran » [5].

Dès lors, s’il est aisé de démontrer la faiblesse constitutive d’un tel raisonnement, tant factuellement qu’historiquement (le voile est une pratique aussi ancienne qu’orthodoxe [6], par-delà les différents courants de l’islam), son intérêt tient moins à sa (non-)validité intellectuelle qu’à la possibilité d’excommunier ainsi les femmes voilées de la pratique régulière de l’islam. En partant du postulat que celles-ci innovent ainsi en se voilant, on aboutit alors à la conclusion qu’elles sont mues par des motifs tenant nécessairement à l’appartenance à des groupes militants dont chacun se charge alors de repérer l’action malfaisante [7]. Cette mystification est alors liée à une autre : l’intervention dans le débat public de personnalités vaguement définies par leur appartenance « à l’islam », malgré la nature essentialiste de ce geste pour ceux et celles qui se défient pourtant régulièrement du communautarisme, superpose des définitions concurrentes de ce dont être musulman est le nom. En d’autres termes, en admettant tout lien avec l’islam comme opérateur de légitimité et de compréhension authentique du geste religieux, la portée proprement existentielle de ce dernier comme forme vécue est rendue inaudible à la séquence contemporaine à l’aide, entre autres, du bruit de musulmans de faciès, de nom ou d’héritage [8].

Être musulmane. Des subjectivités dans le monde

Avant de tenter d’appréhender la portée subjective réelle du voile, on rappelle que cette question ne rejoint en rien les termes du débat actuel : au-delà de leur droit à disposer d’elles-mêmes (mais la parole du ministre a rappelé à tous que nous n’étions plus à la discussion juridique), on ne postule en aucun cas une dimension a priori régressive de la pratique des femmes voilées. Ce qui suit relève donc d’une écriture au conditionnel, qui ne pourra advenir que lorsque le débat ne consistera plus simplement à sélectionner, entre vrais et faux racistes, les méthodes les plus productives pour combattre le voile et celles qui le portent ; mais bien plus simplement, à écouter, comprendre et réinscrire la pensée qui se donne ainsi à voir dans le contemporain.

Pourquoi des femmes musulmanes se voilent-elles, aujourd’hui plus qu’hier ?

Prendre au sérieux une telle interrogation impliquerait alors de prendre appui sur la visée pieuse que celles-ci invoquent quant à leur geste : se voiler est une forme d’actualisation de l’adoration réservée au divin. Pour autant, le processus de constitution d’un « soi orienté vers Allah » que figure le voile n’est ni la résultante d’une doctrine produite par des « centres de production idéologique » étrangers (Gilles Kepel évoque ainsi, avec sa coutumière subtilité, le « pétro-islam ») ni le travail consacré d’une institution autonome (i.e. d’une église). De même, la piété contemporaine n’est pas plus ce qui demeure non altéré par le projet séculier que la « vérité éternelle de l’islam ». C’est parce que les musulmans sont pleinement immergés dans le projet séculier, tant dans les États modernes post-coloniaux que via l’immigration dans les sociétés européennes, qu’il a été donné un sens nouveau à leur geste religieux. Partant de là, si le voile est effectivement neuf, ce n’est pas à l’aune de la tradition islamique mais bien à la lumière du contemporain : il est la manifestation en acte l’actualité de la pensée de celles qui le portent. Aussi, l’option subjective qui se donne à voir alors dans la piété contemporaine n’est pas exclusive : au sein même du collectif des marginaux, i.e. parmi les populations issues de l’immigration dans un État aux catégories nationales aussi affirmées que celles de la France, la piété fait figure d’un possible dont il faut donc admettre la texture propre.

Sa singularité tient alors au postulat d’accessibilité de la Révélation divine. Aussi, le voile n’est le marqueur d’une identité collective qu’à la marge : le geste qu’il implique est d’abord lié à la catégorie existentielle de l’adoration du divin par le sujet pieux. Cette quête du salut est alors moins médiatisée par l’immuabilité de la loi ou le caractère rassurant de la tradition héritée que définie par la quête de ce qui manque toujours. On peut pourtant aller plus loin : en inscrivant l’adoration divine dans les corps, le voile redouble la dimension existentialiste de la piété ; celle-ci intervient alors comme une réponse possible à la bien connue question de Thomas Mann faisant face au monde séculier : est-ce tout ce qu’il y a  ?

Giorgio Agamben, dans La communauté qui vient, indiquait ce qui suit : « mais que des singularités constituent une communauté sans revendiquer une identité (…) constitue ce que l’État ne peut en aucun cas tolérer ». C’est alors peut-être de cela que le voile se rapproche le plus : expression fragile de subjectivités visant à s’écarter de l’État, il est également le signe de l’écart demeurant à combler pour une politique qui n’est pas encore advenue.

[1Quelques jours auparavant, une femme voilée était violemment apostrophée par un élu de la République, publiquement et en présence de son fils ; un mois plus tôt, une autre avait été poignardée en pleine rue. Plus tard, une mosquée sera attaquée à la carabine, le massacre n’aura été que de peu évité. Dans le même temps, les injonctions étatiques à la lutte contre la « radicalisation » et « l’hydre islamiste » indiquent une sensible accélération de l’institutionnalisation de la parole islamophobe.

[2Du reste, ironie comme seule en donne à voir la politique institutionnelle, le même ministre a régulièrement fait montre de son attachement musclé au « devoir de réserve » de ses subordonnés.

[3On rappelle ainsi la bien-connue affiche coloniale appelant les femmes d’Algérie à être « jolies » plutôt que voilées.

[4Il découle de cette évidence la place prédominante accordée à l’analyse psychanalytique dans le débat. En 2003 déjà, quelques mois avant la loi sur les signes religieux à l’école, une psychanalyste médiatique avait ainsi considéré que le voile était le signe d’un « rejet de l’altérité qui va à l’encontre du principe de mixité et d’égalité propre à l’école républicaine », défendus par les « fondamentalistes et autres intégristes  » pour lesquels « le féminin doit être refoulé sous peine de subir les foudres d’une condamnation impitoyable ».

https://www.liberation.fr/tribune/2003/05/27/le-foulard-a-l-ecole-etouffoir-de-l-alterite_434944 (consulté le 5 novembre 2019).

Du reste, le thème psychopathologique de « l’emprise » est une constante de la pastorale étatique séculière quant au geste religieux, et dont les avatars comprennent ainsi tout à la fois l’investissement saint-simonien de la conquête coloniale de l’Algérie, les politiques publiques de « répression des sectes ») mais également le thème marxiste de la « fausse conscience ». S’agissant de la situation coloniale, citons ainsi le général Lamoricière, saint-simonien, qui écrit ainsi : « Une fois installés à Alger, nous avons pris les collèges pour les changer en magasins, casernes ou écuries. Nous avons fait main basse sur les biens des mosquées et des collèges. On prétendait appliquer au peuple arabe les principes de la Révolution française. Malheureusement, les musulmans n’ont vu là qu’une attaque brutale à leur religion et un manque de foi ».

https://www.elwatan.com/edition/contributions/les-reseaux-de-lassociation-comme-reseaux-de-la-soumission-1-05-07-2006 (consulté le 5 novembre 2019)

[5On se réfère ici à la tribune des « 101 musulmans contre le voile », publiée par Marianne. Le texte, d’assez piètre

facture, est néanmoins emblématique de cette étrange parole musulmane appelée et promue dans l’état du débat public.

[6De fait, toute orthodoxie et toute prescription normative est contestable et contestée, formant une tradition discursive que l’anthropologue Talal Asad définit comme l’espace où sont possibles l’accord et le désaccord.

[7Selon les discours et les accointances politiques, l’accent est soit mis sur les Frères musulmans ou sur les salafis. Du reste, on ne manquera pas de relever la dimension proprement conspirationniste de ces thèses, incarnée jusqu’au comique par l’un des signataires de la tribune des « 101 musulmans contre le voile » qui attribuait le mouvement des Gilets jaunes à la main invisible des dits Frères musulmans.

[8On rappelle la célèbre préface que fit Sartre aux Damnés de la Terre : « Ces mensonges vivants n’avaient plus rien à dire à leurs frères ; ils résonnaient ; de Paris, de Londres, d’Amsterdam nous lancions des mots “ Parthénon ! Fraternité ! ” et, quelque part en Afrique, en Asie, des lèvres s’ouvraient : “… thénon ! … nité ! ” C’était l’âge d’or ».


Article publié le 11 Nov 2019 sur Lundi.am