Juillet 24, 2021
Par Perspectives PrintaniĂšres
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Article publiĂ© une premiĂšre fois le 17 mars 2019, republiĂ© le 23 juillet 2021 suite au crash de l’ancien blog Perspectives PrintaniĂšres.

Comme un Ă©cho aux « alertes Â» de nombreux-ses scientifiques concernant l’extinction de la biodiversitĂ©, les dĂ©rĂšglements climatiques ou la rarĂ©faction de l’eau potable Ă  la surface du globe (entre autres), les thĂ©ories de l’effondrement se diffusent rapidement dans la sociĂ©tĂ©, notamment grĂące Ă  un important relais mĂ©diatique oĂč est prodiguĂ© le discours persuasif qui caractĂ©rise ce mouvement. Une communautĂ© « effondriste Â» s’est progressivement constituĂ©e autour de ces thĂ©ories, notamment en France aprĂšs la parution d’un livre qui a fait date : Comment tout peut s’effondrer. Petit manuel de collapsologie Ă  l’usage des gĂ©nĂ©rations prĂ©sentes de Pablo Servigne – ingĂ©nieur agronome et docteur en biologie – et RaphaĂ«l Stevens – Ă©co-conseiller. Les collapsologistes – ou collapsologues comme iels s’autodĂ©signent, nous discuterons d’ailleurs du nom qu’il nous faut leur donner – semblent se poser en hĂ©ritier-Ăšres du mouvement pour la dĂ©croissance, dont iels reprennent nombre d’analyses et de travers. La collapsologie, la nouvelle « discipline Â» qu’iels pratiquent, s’avĂšre Ă©galement ĂȘtre une traduction politique parmi d’autres du concept d’AnthropocĂšne, en reprenant lĂ -aussi ses dĂ©fauts et son absence de raisonnement politique critique.

Qu’est-ce qui va s’effondrer selon les collapsologistes ? La collapsologie relĂšve-t-elle de l’analyse scientifique Ă©clairĂ©e comme elle est frĂ©quemment prĂ©sentĂ©e ou plutĂŽt du catastrophisme sectaire ? Quels biais politiques traversent cette communautĂ© ? C’est Ă  ces questions cruciales que tente de rĂ©pondre cet article, qui, sans ĂȘtre exhaustif, balaie plusieurs aspects du mouvement collapsologiste.

Certains points dĂ©veloppĂ©s ci-dessous ne concernent pas nĂ©cessairement tou-tes les collapsologistes. Ils dĂ©coulent plutĂŽt d’une lecture attentive et rĂ©flĂ©chie sur le temps long puisque je fais partie de groupes virtuels parlant de collapsologie depuis plusieurs annĂ©es dĂ©jĂ  (Transition 2030 pour ne citer que le plus actif d’entre eux). Ce n’est absolument pas une analyse sociologique puisqu’il me serait bien impossible, par ma formation ou par les diffĂ©rentes formes de l’objet Ă©tudiĂ©, de fournir un tel travail. Ce n’est pas non plus une critique scientifique de leurs arguments puisque ce n’est pas l’objectif de ce blog. Je vous demanderais donc de prendre ce billet pour ce qu’il est : des rĂ©flexions politiques sur la collapsologie et certains de ses problĂšmes.

Vous m’excuserez, je n’ai pas relu rĂ©cemment le fameux livre Comment tout peut s’effondrer de Servigne et Stevens. Je me base plutĂŽt sur les nombreuses interviews vidĂ©o (Mediapart, Thinkerview, etc) et Ă©crites (Le Point, Socialter, Le Figaro, le Monde, etc) de Servigne et les diffĂ©rents mĂ©dias alternatifs qui relaient massivement les thĂ©ories collapsologistes sur la toile. Le livre Pourquoi tout va s’effondrer a Ă©galement Ă©tĂ© l’une des sources analysĂ©es.

AnthropocĂšne, effondrement et collapsologie

Face Ă  d’importantes transformations environnementales, de nombreux appels pour un rĂ©veil de l’humanitĂ© sont lancĂ©s[1]. Pour sa part, le monde scientifique explique que nous sommes entrĂ©-es dans une nouvelle Ăšre gĂ©ologique, l’AnthropocĂšne, un concept repris par des citoyen-nes qui annonçant l’imminence d’un « effondrement Â» de notre « civilisation industrielle Â» qu’une nouvelle « discipline Â» se propose d’étudier : la collapsologie.

L’AnthropocĂšne, un nouveau grand rĂ©cit pour l’humanitĂ©

Initialement formulĂ© en 2000 puis dĂ©fini dans les annĂ©es suivantes par le chimiste et mĂ©tĂ©orologue nĂ©erlandais Paul Crutzen[2], le concept d’AnthropocĂšne n’a pas laissĂ© le monde universitaire indiffĂ©rent. En effet, les sciences naturelles ont Ă©tĂ© plutĂŽt enthousiastes vis-Ă -vis de ce nouveau « grand rĂ©cit Â» de l’humanitĂ© mais aussi de la nature, dont les histoires se mĂȘlent dĂ©sormais dans une chronologie commune. Un grand nombre de travaux scientifiques de diverses disciplines sont alors mis en relation pour constater le passage de la Terre d’une Ă©poque gĂ©ologique stable (l’HolocĂšne, qui a dĂ©butĂ© il y a plus de 11 000 ans) Ă  une autre (l’AnthropocĂšne, dont l’instabilitĂ© est d’origine anthropique). DiffĂ©rents indicateurs sont utilisĂ©s – peut-ĂȘtre avez-vous dĂ©jĂ  vu les groupements de courbes (une version avec 9 courbes circule massivement, ainsi qu’une autre avec 24 courbes) – pour illustrer des bouleversements environnementaux majeurs, inĂ©dits dans l’Histoire, et relĂšvent essentiellement des sciences naturelles (climatologie, biologie, Ă©cologie, ocĂ©anographie, gĂ©ographie physique, etc). Cette transition gĂ©ologique serait imputable aux « activitĂ©s humaines Â» dans leur ensemble, dont le dĂ©veloppement rĂ©cent (Ă  l’échelle de quelques siĂšcles) aurait amplifiĂ© les impacts au point que ceux-ci seraient devenus significatifs. L’AnthropocĂšne marquerait ainsi le passage de l’humanitĂ© d’une simple espĂšce vivante Ă  une vĂ©ritable force tellurique, capable d’influer sur le devenir du systĂšme Terre, des espĂšces et objets rĂ©partis Ă  sa surface. Celle-ci s’illustre notamment par une accumulation d’élĂ©ments polluants (dans l’air, dans les sols, dans les eaux), par le(s) changement(s) climatique(s), la 6e extinction de la biodiversitĂ©, la rarĂ©faction/l’épuisement de nombre de ressources naturelles (il serait possible d’allonger indĂ©finiment la liste).

La date prĂ©cise de l’entrĂ©e dans l’AnthropocĂšne ne fait pas consensus : certain-es prĂ©fĂšrent la date symbolique de l’invention de la machine Ă  vapeur par James Watt en 1784, celle-ci Ă©tant le point de dĂ©part de la rĂ©volution industrielle et illustrant les choix techniques initiaux ayant abouti Ă  la situation environnementale ; d’autres prĂ©fĂšrent que l’AnthropocĂšne dĂ©bute Ă  la sortie de la seconde guerre mondiale, date Ă  laquelle les transformations environnementales de l’AnthropocĂšne seraient rĂ©ellement visibles avec l’emballement simultanĂ© des indicateurs Ă©voquĂ©s prĂ©cĂ©demment (et qui ne s’embarrassent ainsi pas trop des choix et rapports de force politiques ayant entraĂźnĂ© cette situation). Quoi qu’il en soit, trois pĂ©riodes caractĂ©ristiques de l’AnthropocĂšne sont identifiĂ©es et mises bout Ă  bout chronologiquement :

Les diffĂ©rentes Ă©poques sont ainsi prĂ©sentĂ©es comme se succĂ©dant selon un enchaĂźnement logique, linĂ©aire, presque inĂ©luctable. L’Histoire ne serait qu’un enchaĂźnement de faits vers lequel l’humanitĂ© ne pouvait qu’inexorablement se diriger. Evidemment, lire l’histoire d’une façon aussi linĂ©aire – en Ă©vacuant les contestations politiques exprimĂ©es, les rapports de force entre diffĂ©rents groupes sociaux dĂ©fendant chacun leurs intĂ©rĂȘts, les choix politiques qui en dĂ©coulent – est erronĂ©e. Cette erreur, issue d’une sĂ©paration frĂ©quente entre sciences naturelles et sciences humaines et sociales pour dĂ©chiffrer le monde est frĂ©quente (cela mĂ©riterait d’ĂȘtre dĂ©veloppĂ© sĂ©parĂ©ment dans un article). Ainsi, l’étude de l’AnthropocĂšne ne s’intĂ©resse pas aux conditions politiques, sociales et Ă©conomiques de son Ă©mergence. La responsabilitĂ© des acteurs, classes ou individus, n’est jamais questionnĂ©e mais seulement attribuĂ©e Ă  un groupement indiffĂ©renciĂ© d’humain-es : l’espĂšce humaine. Cette absence de lecture sociale et politique de l’AnthropocĂšne se rĂ©percute dans le concept dĂ©rivĂ© d’effondrement « Ă©tudiĂ© Â» en collapsologie.

L’effondrement, une interprĂ©tation catastrophiste de l’AnthropocĂšne

L’AnthropocĂšne est initialement un concept scientifique, qui met en relation diffĂ©rentes sciences naturelles s’intĂ©ressant Ă  l’observation du systĂšme Terre et de son Ă©volution. Plusieurs interprĂ©tations politiques de l’AnthropocĂšne cohabitent et entrent mĂȘme parfois en contradiction. Certains sont estampillĂ©s comme radicaux, donc rapidement Ă©cartĂ©s du dĂ©bat public comme l’écofĂ©minisme ou les renouveaux Ă©cologistes du marxisme (qui sont pourtant intĂ©ressants, mais qui ne correspondent pas Ă  l’orientation gĂ©nĂ©rale du dĂ©bat puisque largement empreints de sciences sociales, rĂ©pulsives pour la classe dominante), voire absurdes comme le survivalisme (dont certain-es collapsologistes peuvent parfois se rĂ©clamer, mais cette tendance semblant plutĂŽt marginale, elle ne sera pas abordĂ©e ici).

Le discours le plus rĂ©pandu reste celui de la gĂ©o-ingĂ©nierie[3] qui propose de dĂ©velopper des solutions technologiques pour maĂźtriser le systĂšme Terre et contrĂŽler/limiter ses dĂ©bordements futurs (le climat Ă©tant l’une des principales prĂ©occupations de la gĂ©o-ingĂ©nierie). Ainsi, nombre d’innovations sont imaginĂ©es : dispositifs de captage de CO2, accĂ©lĂ©ration de l’érosion naturelle des roches (consommatrice de CO2), installation de miroirs gĂ©ants dans l’espace pour rĂ©flĂ©chir une part des rayonnements solaires et autres systĂšmes pharamineux, matĂ©riellement compliquĂ©s Ă  fabriquer puis Ă  installer. Ils sont Ă©galement extrĂȘmement onĂ©reux ce qui pose la question de leur financement : les Ă©tats Ă©tant de moins en moins interventionnistes, le secteur public ne pourra pas financer cette gĂ©o-ingĂ©nierie, tandis que le secteur privĂ© y verra un gouffre financier et ne s’intĂ©ressera pas Ă  la gĂ©o-ingĂ©nierie tandis que celle-ci n’est pas Ă©conomiquement rentable.

En opposition Ă  la gĂ©o-ingĂ©nierie se sont dĂ©veloppĂ©es des thĂ©ories annonçant l’effondrement imminent de la civilisation thermo-industrielle dans les annĂ©es voire les dĂ©cennies Ă  venir. Si l’AnthropocĂšne s’intĂ©resse seulement aux signaux renvoyĂ©s par notre environnement, le concept d’effondrement est une extension de ces signaux qui dĂ©taille leurs possibles effets sociaux, sans entrer dans le dĂ©tail non plus. En ce sens, il est une projection politique de l’AnthropocĂšne et de ses effets sur nos sociĂ©tĂ©s. Cet effondrement n’est gĂ©nĂ©ralement pas perçu comme un Ă©vĂšnement qui sera soudain et brutal mais au contraire comme un dĂ©clin relativement progressif de notre civilisation industrielle (ce point est Ă©galement discutĂ© au sein de la collapsologie mais il sera admis comme tel dans cet article). Les impacts de l’AnthropocĂšne sur les sociĂ©tĂ©s humaines laissent prĂ©sager de multiples facteurs d’effondrement de celles-ci, dont l’interconnexion pourrait se traduire par un effet domino, une cause en entrainant une autre :

Ces facteurs font partie des nombreux risques guettant notre civilisation thermo-industrielle. L’interdĂ©pendance entre les diffĂ©rents secteurs Ă©conomiques, les accords commerciaux internationaux ou les alliances politiques entre Ă©tats notamment au sein d’institutions supranationales sont autant de marqueurs de l’éminente complexitĂ© de notre sociĂ©tĂ©. Si l’un des effondrements partiels listĂ©s ci-dessus se produit, mĂ©caniquement, il entraĂźnera inĂ©vitablement l’effondrement d’autres pans de notre sociĂ©tĂ©. C’est le propre d’un systĂšme complexe : mĂȘme lorsque seul un infime Ă©lĂ©ment de celui-ci est modifiĂ©, l’intĂ©gralitĂ© des autres Ă©lĂ©ments peut potentiellement se retrouver impactĂ©e. Tout est fonction de la connexitĂ© des diffĂ©rents Ă©lĂ©ments, des liens qu’ils partagent entre eux. Les thĂ©oriciens de l’effondrement considĂšrent qu’une rĂ©action en chaĂźne provoquant certaines catastrophes dĂ©buterait dĂšs lors que l’un des Ă©lĂ©ments prĂ©cĂ©demment citĂ©s se produit, conduisant finalement Ă  un effondrement total de la civilisation thermo-industrielle.

La collapsologie pour Ă©tudier l’effondrement

Suite au livre Comment tout peut s’effondrer de Servigne et Stevens en 2015 ainsi qu’à l’aide de quelques autres publiĂ©s depuis, une nouvelle « discipline Â» a Ă©mergĂ© et propose d’étudier de façon transdisciplinaire cet effondrement annoncĂ©. La collapsologie, telle que prĂ©sentĂ©e dans le livre, prĂ©tend en effet rĂ©aliser un « exercice transdisciplinaire d’étude de l’effondrement de notre civilisation industrielle et de ce qui pourrait lui succĂ©der, en s’appuyant sur les deux modes cognitifs que sont la raison et l’intuition et sur des travaux scientifiques reconnus Â» (dĂ©finition donnĂ©e dans le livre). Cette nouvelle discipline – dont nous discuterons ultĂ©rieurement le caractĂšre scientifique – utilise des travaux analogues Ă  ceux utilisĂ©s pour dĂ©finir l’AnthropocĂšne : climatologie, biologie, gĂ©ologie, etc. Les deux auteurs dĂ©finissent un certain nombre de thĂšmes pour la collapsologie (tous ces thĂšmes et les prĂ©cisions associĂ©es viennent directement de leur site internet) :

La diversitĂ© des thĂšmes Ă©voquĂ©s semble montrer qu’au contraire de ce qui est avancĂ© prĂ©cĂ©demment dans l’article, la collapsologie ne s’intĂ©resse pas qu’aux dimensions « naturelles Â» de l’effondrement mais Ă©galement Ă  ses implications sociales et Ă©conomiques, historiques ou prĂ©sentes. Pourtant, un rapide tour sur les articles ou vidĂ©os prĂ©sentant la collapsologie dessine un tout autre portrait de celle-ci, qui suivrait la tendance qu’on les anthropocĂšnologues Ă  ne jamais questionner politiquement le sujet qu’iels Ă©tudient. Comme le rappellent Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz, historiens des sciences, des techniques et de l’environnement : « les flux de matiĂšre et d’énergie qui traversent le systĂšme Terre Ă  diffĂ©rentes Ă©chelles sont [gĂ©nĂ©rĂ©s puis] polarisĂ©s par des activitĂ©s humaines socialement structurĂ©es Â»[4]. Il semble ainsi absurde pour la collapsologie de ne pas interroger ces structures sociales dans l’étude leur effondrement supposĂ©.

La soi-disante prise de conscience rĂ©cente de l’effondrement

Pour beaucoup, la crĂ©ation du concept d’AnthropocĂšne tĂ©moigne d’une prise de conscience de l’espĂšce humaine de ses impacts sur son environnement. Celle-ci aurait Ă©tĂ© possible grĂące Ă  l’amĂ©lioration des techniques d’observation des diffĂ©rentes composantes du systĂšme Terre. Pourtant, ce n’est pas la premiĂšre fois que des prĂ©dicateurs nous annoncent la « fin du monde Â», c’est mĂȘme plutĂŽt frĂ©quent (de nombreux mythes dans diffĂ©rentes cultures Ă©voquent un phĂ©nomĂšne de nature apocalyptique Ă  l’avenir), mĂȘme des scientifiques s’y essaient. Pour le systĂšme thermo-industriel incriminĂ© ici, il Ă©tait par exemple dĂ©jĂ  remis en question par le rapport Meadows commandĂ© par le club de Rome et publiĂ© en 1972, qui donnait dĂ©jĂ  l’alerte sur plusieurs dĂ©gradations environnementales naissantes (mĂȘme si la mĂ©thodologie de ce rapport et son utilisation ultĂ©rieure semblent parfois intrigantes). Celui-ci envisageait un effondrement systĂ©mique aux alentours des annĂ©es 2030.

Des auteur-rices, plus proches des convictions dĂ©fendues sur ce blog, nous ont Ă©galement dĂ©jĂ  alertĂ© sur son insoutenabilitĂ© depuis prĂšs de deux siĂšcles :

  • [5]
  • [6]
  • [7], imaginant ainsi lui-aussi, un effondrement du « systĂšme technicien Â» (l’un de ces concepts).
  • [8]

Beaucoup d’autres ont Ă©voquĂ© l’effondrement probable d’un monde (et non DU monde, cet aspect sera questionnĂ© plus tard), il serait vain d’essayer de tou-tes les citer. Il faut seulement rappeler que la situation environnementale actuelle n’est pas due Ă  une direction inĂ©luctable du dĂ©veloppement de nos sociĂ©tĂ©s, celle-ci rĂ©sulte au contraire de rapports de forces entre diffĂ©rents groupes sociaux desquels rĂ©sultent des choix politiques et techniques (les deux Ă©tant intimement liĂ©s) prĂ©cis qui ne sont pas inĂ©luctables contrairement au rĂ©cit historique dominant, puisqu’ayant fait Ă  diffĂ©rentes Ă©poques l’objet de contestations.

La prégnance du scientisme

La collapsologie s’intĂ©resse donc peu aux conditions politiques, sociales et Ă©conomiques de l’émergence de l’effondrement. Seuls les constats des sciences naturelles (souvent dĂ©signĂ©s comme « scientifiques Â» comme si les sciences humaines et sociales n’étaient pas scientifiques Ă©galement) semblent guider ce nouveau courant Ă©cologiste. Une ambigĂŒitĂ© dans le positionnement du mouvement collapsologiste qui se ressent dans l’expression politique des idĂ©es qui Ă©mergent en son sein.

Une « discipline Â» sans consistance scientifique

La mĂ©thodologie employĂ©e en collapsologie est plutĂŽt limitĂ©e puisqu’elle consiste essentiellement en une compilation de travaux scientifiques divers. Ainsi, de nombreuses disciplines des sciences naturelles sont mobilisĂ©es (comme la biologie, la physique, la gĂ©ologie, la climatologie, etc). Leurs conclusions sont mises en rĂ©seau pour Ă©tablir une analyse supposĂ©e systĂ©mique de la « civilisation thermo-industrielle Â» (un objet d’étude qui sera dĂ©tricotĂ© par la suite). La dĂ©marche est honorable, associer diffĂ©rentes disciplines pour tenter de prendre du recul et combler la relative segmentation de la recherche scientifique est intĂ©ressant (l’étude de l’AnthropocĂšne exigeait d’ailleurs dĂ©jĂ  cette transdisciplinaritĂ©), mais cela ne fait pas de la collapsologie une discipline scientifique pour autant. En effet, exceptĂ© cette mise en rĂ©seau – qu’effectuent d’ailleurs dĂ©jĂ  certaines disciplines comme la gĂ©ographie par exemple, en alliant Ă©tudes physiques du globe (gĂ©ographie physique) et la dimension spatiale de l’organisation sociale (gĂ©ographie humaine) – la collapsologie ne produit pas de travaux qui lui sont propres. Peut-ĂȘtre que cela Ă©voluera par la suite si la collapsologie arrive Ă  identifier une dimension du monde dans lequel nous vivons non-analysĂ©e jusqu’alors, et Ă  constituer un champ de recherche Ă  partir de celle-ci (entre autres choses). Mais pour le moment, aucun contenu spĂ©cifique n’en sort, aucune Ă©tude originale n’est engagĂ©e, la collapsologie se contente de proposer une analyse systĂ©mique pas aussi novatrice que ses adeptes le voudraient. En ce sens, elle est un courant politique (ou plutĂŽt un ensemble de courants politiques divers vu la pluralitĂ© d’opinion en son sein) comme un autre : elle analyse de façon globale et sur plusieurs plans l’état du monde et propose diverses solutions. Cette confusion entre science et politique semble traverser la collapsologie de toutes parts, quels que soient les courants de cette nouvelle mouvance politique.

Si depuis le dĂ©but de l’article, ceux-ci sont dĂ©signĂ©s comme des collapsologistes, elleux se proclament plutĂŽt collapsologues. En extrapolant un petit peu par analogie avec une autre discipline, l’écologie, on voit clairement la symbolique associĂ©e Ă  ce nom. Les Ă©cologues sont des scientifiques qui font de l’écologie scientifique et Ă©tudient les interrelations entre les espĂšces vivantes et leur environnement, tandis que les Ă©cologistes sont des militant-es de l’écologie politique (au sens large du terme et non au sens du courant du mĂȘme nom). PrĂ©fĂ©rer « collapsologue Â» Ă  « collapsologiste Â» renforce cette image scientifique dont cherche Ă  se parer la collapsologie. Ce n’est d’ailleurs pas le seul artifice visant Ă  « scientifiser Â» la collapsologie. Stevens et Servigne, les deux auteurs de Comment tout peut s’effondrer, ont notamment crĂ©Ă© un site internet, le DECOLL DĂ©partement d’Etudes de COLLapsologie gĂ©nĂ©rale et appliquĂ©e, reprenant ainsi une terminologie propre Ă  la recherche scientifique et Ă  ses institutions. Selon eux, cela relĂšverait plus de la blague, de l’autodĂ©rision
 (personnellement, j’en doute mais libre Ă  chacun-e de penser ce qu’iel veut) Reste que certain-es prennent vĂ©ritablement la collapsologie pour une science. MĂȘme s’iels ne reprĂ©sentent pas la majoritĂ© des collapsologistes (sans Ă©tude statistique Ă  leur sujet, difficile de se prononcer), leur existence ne peut pas ĂȘtre ignorĂ©e. Évidemment, ces entourloupes sĂ©mantiques n’ont rien d’interdit mais participent Ă  faire passer la collapsologie pour ce qu’elle n’est pas : une discipline scientifique. La confusion science-politique Ă©voquĂ©e prĂ©cĂ©demment n’est pas seulement un manque de discernement qui se produit spontanĂ©ment au sein de mouvement collapsologiste, mais il est consciemment alimentĂ© par ses initiateurs.

MalgrĂ© ces Ă©lĂ©ments plutĂŽt nĂ©gatifs, on peut noter un certain attachement des collapsologistes Ă  la dĂ©marche scientifique, notamment Ă  la critique des sources. La dĂ©marche peut mĂȘme sembler se rapprocher de la zĂ©tĂ©tique (un article entier pourrait ĂȘtre consacrĂ© Ă  leurs similitudes : une dĂ©marche prĂ©sentĂ©e comme apolitique et ne s’inscrivant dans aucune idĂ©ologie, des rĂ©seaux quasi-sectaires, comportement se rapprochant presque d’un culte de la « rationalitĂ© Â», etc). En effet, lorsqu’un article est publiĂ© sur un groupe virtuel s’adonnant Ă  la collapsologie, on est assurĂ© que nombre de ses membres vont dĂ©tricoter la mĂ©thodologie employĂ©e dans ses moindres dĂ©tails. Sans s’essayer Ă  une analyse sociologique des collapsologistes, cet attachement Ă  la prĂ©cision mĂ©thodologique provient peut-ĂȘtre de la sociologie du mouvement. En effet, les ingĂ©nieur-es y sont nombreux-ses et tou-tes ne sont pas forcĂ©ment jeunes/encore en formation, puisque des ingĂ©nieur-es expĂ©rimentĂ©s participent Ă©galement aux dĂ©bats au sein de ces groupes. Ce n’est d’ailleurs pas si Ă©tonnant de retrouver des ingĂ©nieur-es ici, puisque leur formation n’est pas la plus propice Ă  dĂ©velopper un esprit politiquement critique mais plutĂŽt techniquement critique. Plusieurs grandes figures (dont les analyses sont parfois discordantes) sont d’ailleurs ingĂ©nieur-es de formation : Pablo Servigne, Jean-Marc Jancovici[9], Alain Grandjean[10] ou encore Philippe Bihouix[11] (je vous avais prĂ©venu, il y a plusieurs tendances au sein de la collapsologie). Cependant, la mĂ©thode collapsologiste pĂȘche plutĂŽt par sa faible contextualisation et mise en relation avec les sciences humaines et sociales, qui s’intĂ©ressent pourtant Ă  des objets d’étude analogues mais avec des angles trĂšs diffĂ©rents.

Une vision scientiste du monde

Baser sa rĂ©flexion politique sur les seuls constats environnementaux formulĂ©s par les sciences naturelles relĂšve purement et simplement du scientisme[12]. La collapsologie colle peu ou prou Ă  cette dĂ©finition, les questionnements proprement politiques Ă©tant trop rapidement Ă©vincĂ©s de ses analyses. MĂȘme s’ils sont souvent critiquĂ©s, puisque les travaux compilĂ©s sont scientifiques (ils Ă©manent gĂ©nĂ©ralement du monde universitaire, notamment d’anthropocĂšnologues[13]), ils ne sont que rarement contextualisĂ©s et questionnĂ©s politiquement (ce qui aboutit parfois Ă  des erreurs de raisonnement, cf suite de l’article). AprĂšs tout, ces scientifiques ne sont politistes, sociologues, gĂ©ographes, philosophes ; leur travail ne consiste pas en l’observation de la sociĂ©tĂ© et de son organisation, ni Ă  dĂ©terminer des solutions aux questions de sociĂ©tĂ© contemporaines, ce qui explique cette faible contextualisation. Ainsi, la collapsologie donne peu dans la critique politique des travaux scientifiques qu’elle utilise. L’orientation idĂ©ologique (consciente ou non) des chercheur-ses et les rĂ©percussions que cela a sur leur pratique de la recherche ne semblent mĂȘme pas exister (dĂšs lors, il n’y a pas lieu de les questionner). En effet, les donnĂ©es collectĂ©es et les Ă©tudes produites sont toujours perçues comme « objectives Â». Pourtant, la conceptualisation des problĂšmes ainsi que la collecte de ces donnĂ©es prĂ©cises rĂ©sultent de certains choix, qui sont – c’est inĂ©vitable – idĂ©ologiquement orientĂ©s.  Ainsi, la collapsologie reprend telles quelles les analyses de l’AnthropocĂšne, sans Ă©tudier/questionner les conditions socio-historiques de son Ă©mergence. Ces diffĂ©rents aspects tĂ©moignent du profond scientisme qui sclĂ©rose la collapsologie, mouvement duquel est presque totalement Ă©vacuĂ©e toute dimension sociale et politique.

La filiation du scientisme de la collapsologie peut Ă©galement remonter Ă  une deuxiĂšme origine, dans la dĂ©croissance. En effet, ce courant politique qui s’est constituĂ© dans les annĂ©es 70 Ă  la suite du rapport Meadows avait tendance Ă  se perdre dans des analogies entre Ă©conomie et thermodynamique, basĂ©es sur les travaux de l’économiste Nicholas Georgescu-Roegen. Si les travaux de ce dernier sont intĂ©ressants, on ne peut pas assimiler des comportements Ă©conomiques, intrinsĂšquement sociaux, uniquement Ă  des phĂ©nomĂšnes physiques. C’est nier l’importance de la lutte entre les diffĂ©rentes classes et son rĂŽle dans le processus Ă©conomique. L’analogie a certes un intĂ©rĂȘt analytique, notamment d’un point de vue macro-Ă©conomique, mais ne questionne pas les fondements du systĂšme Ă©conomique qu’elle veut analyser. Cet Ă©conomisme, rĂ©duit Ă  la seule Ă©tude d’indicateurs macro-Ă©conomiques, ne permet pas de comprendre les problĂšmes Ă©cologiques structurels du systĂšme Ă©conomique dominant. Mais ce n’était pas la seule tare de la dĂ©croissance, puisque les dĂ©rapages sexistes et racistes de ses adeptes Ă©taient frĂ©quents, ces dernier-Ăšres versant allĂšgrement dans l’essentialisme[14] ou le malthusianisme.

Certain-es objecteront que l’économie fait partie intĂ©grante des questionnements de l’AnthropocĂšne et par extension de l’effondrement, de la collapsologie. Or l’économie n’est pas une science naturelle mais bien, par dĂ©finition, une science sociale. Cependant, il convient de regarder quelles sont les analyses Ă©conomiques formulĂ©es, Ă  quelles donnĂ©es elles sont restreintes et dans quelle tendance de la discipline elles s’expriment. Les seules prĂ©occupations Ă©conomiques des anthropocĂ©nologues et collapsologistes semblent concerner la croissance et les dĂ©gĂąts environnementaux qu’elle engendre, et les impacts environnementaux des flux de matiĂšre et d’énergie. L’effort de conceptualisation du fonctionnement Ă©conomique s’arrĂȘte cependant lĂ , Ă  une analyse macro des impacts humains sur l’environnement. En effet, la structure Ă©conomique capitaliste n’est absolument pas questionnĂ©e, ni sur les inĂ©galitĂ©s qu’elle gĂ©nĂšre (une thĂ©matique plutĂŽt absente des intĂ©rĂȘts de la collapsologie), ni sur ses implications Ă©conomiques macro (celles pourtant dĂ©noncĂ©es par les collapsologistes comme la croissance). Ainsi, une critique purement technicienne et Ă©cologique du systĂšme capitaliste semble ĂȘtre implicitement formulĂ©e, mĂȘme si ce dernier n’est jamais directement nommĂ© ou mis en cause (quand il l’est, il n’est dĂ©fini que par l’impĂ©ratif de croissance qui guide les capitalistes, comme s’il Ă©tait rĂ©ductible Ă  cela).

Pas de lecture politique et sociale

L’analyse Ă©conomique est donc partiellement intĂ©grĂ©e Ă  la collapsologie puisqu’analyser l’organisation des flux de matiĂšres et d’énergie est central dans l’étude de l’effondrement. Cependant, l’analyse Ă©conomique en collapsologie semble s’arrĂȘter lĂ  : pas de questionnement sur les fondements thĂ©oriques – la propriĂ©tĂ© privĂ©e des moyens de production, la segmentation de la population en diffĂ©rentes classes sociales dĂ©finies par leurs rĂŽles respectifs dans le processus de production des biens et services, la marchandisation dans tous les domaines, la non-intĂ©gration des ressources naturelles aux modĂšles Ă©conomiques dominants – ou historiques – quels rapports de forces politiques ont abouti Ă  son imposition quasi-universelle – du systĂšme Ă©conomique en place. En l’absence de rĂ©flexion sur ces aspects pourtant essentiels, le systĂšme capitaliste et toutes ses implications sociales, techniques, environnementales ou encore culturelles ne sont pas questionnĂ©es. Pourtant, puisque l’un des objectifs centraux de la collapsologie est la critique des Ă©nergies fossiles, ne serait-il pas intĂ©ressant d’analyser pourquoi les Ă©nergies fossiles se sont imposĂ©es ? En effet, certaines sources d’énergies prĂ©existaient aux Ă©nergies fossiles comme l’énergie hydraulique. Le rendement des installations Ă©tait certes moins Ă©levĂ© que celui des installations utilisant cette mĂȘme source d’énergie aujourd’hui, mais il Ă©tait supĂ©rieur Ă  celui des Ă©nergies fossiles encore Ă©mergentes et peu perfectionnĂ©es. Cependant, la machine Ă  vapeur permettait aux industriels de possĂ©der leur propre installation et ainsi de ne pas dĂ©pendre des autres usines qui utilisaient l’eau en amont et rĂ©gulaient le dĂ©bit du cours d’eau utilisĂ© pour produire de l’énergie. Dans un autre registre, l’innovation technologique n’est pas accessible Ă  tou-tes les humain-es, mais seulement Ă  celleux possĂ©dant les moyens de mettre matĂ©riellement en Ɠuvre leurs idĂ©es afin de les faire fructifier. Si on reprend l’exemple prĂ©cĂ©dent, ce sont bien les patrons des usines qui, par pur individualisme, ont choisi de passer aux Ă©nergies fossiles pour accroĂźtre leur profit. Un autre exemple pourrait ĂȘtre celui de la propriĂ©tĂ© et ce que l’appropriation d’une portion de l’espace terrestre induit en termes d’impacts environnementaux[15]. Questionner les processus et fondements Ă©conomiques les plus Ă©lĂ©mentaires apparaĂźt ainsi absolument fondamental. Les concepts fondamentaux du systĂšme capitaliste tels que la propriĂ©tĂ© privĂ©e ou l’accumulation (qui est Ă  distinguer de la « croissance Â») doivent ainsi ĂȘtre analysĂ©s sous l’angle Ă©cologique. Sans ce questionnement radical, qui cherche Ă  traiter les problĂšmes Ă  leur racine, il semble parfaitement illusoire de bĂątir une sociĂ©tĂ© Ă©cologique durable (ou pĂ©renne, pour choisir un terme moins connotĂ©).

Puisque la responsabilitĂ© politique des diffĂ©rentes classes sociales n’est pas dĂ©finie, celles-ci sont toutes amalgamĂ©es au sein d’une mĂȘme « espĂšre humaine Â» qui masque les rapports de force politiques qui traversent une sociĂ©tĂ©. Ainsi, la situation actuelle du monde serait inĂ©vitable, produit d’une histoire linĂ©aire dont la seule finalitĂ© aurait Ă©tĂ© d’aboutir Ă  ce stade de « modernitĂ© Â». Exit les contestations, rĂ©voltes et Ă©vĂšnements. Cette vision des choses lisse les profonds rapports de force politiques dans lesquels sont enracinĂ©es nos sociĂ©tĂ©s depuis leurs origines. Des groupes sociaux aux intĂ©rĂȘts divergents voire opposĂ©es luttent sans cesse pour tenter de faire primer leurs propres intĂ©rĂȘts. Ce combat politique permanent ne peut ĂȘtre Ă©cartĂ© de notre rĂ©flexion. La domination d’une classe sociale sur une ou plusieurs autres est inĂ©vitable tant que lesdites classes existent. C’est de cette domination entre humain-es qu’est issue la domination de l’humanitĂ© sur la nature. Mais la responsabilitĂ© de cette derniĂšre, mĂȘme si elle profite globalement Ă  tou-tes, ne peut certainement pas ĂȘtre attribuĂ©e Ă  tou-tes. Il n’y a que celleux possĂ©dant les moyens financiers, culturels et matĂ©riels d’exĂ©cuter leurs projets comme iels le souhaitent qui peuvent ĂȘtre dĂ©signĂ©-es comme responsables. Diviser la sociĂ©tĂ© en classes sociales permet donc de dĂ©terminer les rapports de domination qui la traversent, entre humain-es ou sur la nature.

Ainsi, au lieu de questionner un modĂšle aux ramifications Ă©conomiques, sociales, politiques, techniques, culturelles comme le capitalisme (qui ne se rĂ©duit pas au seul systĂšme financier), la collapsologie annonce l’effondrement de la « civilisation industrielle Â». Mais dans la plupart des rĂ©cits collapsologistes, la notion de civilisation n’est pas clairement dĂ©finie. Puisque le terme est trĂšs utilisĂ© dans le langage courant pour parler d’anciennes sociĂ©tĂ©s humaines, alors il est remployĂ© pour dĂ©signer la sociĂ©tĂ© moderne, la sociĂ©tĂ© actuelle. En donnant corps Ă  une supposĂ©e « civilisation thermo-industrielle Â», les collapsologistes lissent l’ensemble des humain-es dans un ensemble uniforme Ă  savoir l’espĂšce humaine. Au risque de se rĂ©pĂ©ter, il convient de rappeler que des systĂšmes de domination, socialement construits, structurent notre sociĂ©tĂ© selon diffĂ©rents plans : genre, race, classe socio-Ă©conomique, etc. Envisager l’espĂšre humaine comme un ensemble uniforme masque les inĂ©galitĂ©s parmi les humaithĂ©orn-es. Il s’agit alors d’une analyse macro : du point de vue des sciences naturelles, l’espĂšce humaine apparaĂźt en effet comme une espĂšce parmi d’autres. Il semble possible de lui attribuer la responsabilitĂ© physique de certains phĂ©nomĂšnes, parfois divergents, quelle que soit son organisation sociale et la rĂ©partition individuelle de cette responsabilitĂ©. Cependant, lorsque l’on s’interroge sur les causes – politiques – de l’effondrement que nous annonce la collapsologie, il est nĂ©cessaire de passer Ă  une analyse micro : comprendre selon quelles structures sociales est ordonnĂ©e la sociĂ©tĂ©. Sans ce travail, il est inconcevable de comprendre l’origine des dĂ©sastres environnementaux (et lĂ  encore, des analyses contradictoires voire excluantes peuvent parfois nous sembler valides). Sans questionner les principes fondateurs de nos systĂšmes politiques actuels, les structures Ă©conomiques et sociales qu’ils induisent, comment empĂȘcher la rĂ©pĂ©tition de la situation actuelle Ă  l’avenir ? BĂątir une nouvelle sociĂ©tĂ© est attrayant, mais pour Ă©viter de reproduire un systĂšme dĂ©sastreux comme le capitalisme, il faut annihiler ses fondements.

Quelques erreurs de raisonnement

Certains constats repris par la collapsologie sont d’ailleurs plutĂŽt contradictoires avec les solutions rationnelles prĂ©sentĂ©es dans la littĂ©rature scientifique. Par exemple, il est souvent fait mention de l’épuisement de certaines ressources comme le pĂ©trole. Lorsque l’extraction de celui-ci s’arrĂȘtera, nos sociĂ©tĂ©s, trĂšs largement basĂ©es sur son utilisation massive, ne pourront continuer Ă  fonctionner comme elles le faisaient, voilĂ  le constat de la collapsologie. Cependant, pour rĂ©pondre aux impĂ©ratifs climatiques tels qu’ils sont dĂ©finis par le GIEC, prĂšs des trois quarts des rĂ©serves actuellement connues de pĂ©trole devraient rester sous terre. La perspective d’un Ă©puisement du pĂ©trole apparait dĂšs lors bien lointaine. En rĂ©alitĂ©, le pĂ©trole ne s’épuise pas, il devient simplement de moins en moins rentable sur le plan Ă©nergĂ©tique. En effet, son taux de retour Ă©nergĂ©tique (TRE ou EROEI en anglais) est en chute libre depuis les dĂ©buts de l’extraction de l’or noir. Cela vient notamment du passage du pĂ©trole conventionnel au pĂ©trole non-conventionnel, dont l’extraction est autrement plus Ă©nergivore. Il est assez certain que les collapsologistes ont bien conscience de ces enjeux, pourtant, dans leurs discours mĂ©diatiques, l’épuisement du pĂ©trole est toujours aussi frĂ©quemment mis en avant. Un exemple comme celui-ci est particuliĂšrement manifeste de la faible contextualisation politique dĂ©crite prĂ©cĂ©demment. Devant la dĂ©sastreuse situation climatique actuelle, une ou des dĂ©cisions politiques doivent permettre de passer dĂ©finitivement des Ă©nergies fossiles Ă  des Ă©nergies dĂ©carbonnĂ©es. Pourtant, les collapsologistes restent accrochĂ©-es aux constats d’épuisement des ressources fossiles, allant parfois jusqu’à les mentionner comme l’une des causes principales de l’effondrement.

Le plébiscite des médias en faveur de la collapsologie

Alors que la critique sociale et Ă©cologique du systĂšme capitaliste (qu’elle soit marxiste ou libertaire) a, Ă  l’exception de quelques apparitions occasionnelles, Ă©tĂ© Ă©vincĂ©e du paysage mĂ©diatique, la collapsologie y a quant-Ă -elle une place grandissante. Les grands journaux, chaĂźnes de tĂ©lĂ©vision et radios nationales ne proposent en effet plus d’analyse consĂ©quente de notre systĂšme social complexe. Elles se contentent de diffuser des commentaires politiques simplistes, parfaitement conformes aux intĂ©rĂȘts de la classe dominante dont journalistes et Ă©ditorialistes font partie, au mĂȘme titre que les dirigeant-es politiques et haut-es fonctionnaires. La collapsologie ne remettant au contraire pas en cause la stratification sociale, l’ordre social en place, celle-ci est valorisĂ©e puisqu’elle permet de rĂ©flĂ©chir sur des enjeux de sociĂ©tĂ© nous concernant tou-tes sans questionner les responsabilitĂ©s diffĂ©renciĂ©es de chaque classe sociale dans la situation Ă©cologique actuelle. Si les chaĂźnes de tĂ©lĂ©vision ne s’y sont que superficiellement intĂ©ressĂ©es jusqu’alors, l’effondrement fascine la presse gĂ©nĂ©raliste et les radios grand public qui relaient les thĂ©ories y Ă©tant associĂ©es sans aucune distance critique. Pour vous en rendre compte, tapez « effondrement Â» ou « collapsologie Â» sur votre navigateur, allez dans l’onglet ActualitĂ©s puis constatez les dĂ©gĂąts par vous-mĂȘme. Mediapart, Le Point, TĂ©lĂ©rama, Radio France (notamment France Culture), L’Express, La Croix, LibĂ©ration mais aussi des titres de presse plus confidentiels, qui se considĂšrent souvent comme alternatifs (mais en rĂ©alitĂ© destinĂ©s aux jeunes start-uppers macronistes en mal de questionnements existentiels), tels We Demain, Socialter ou Usbek & Rica (les deux derniers ayant consacrĂ© un numĂ©ro spĂ©cial Ă  la collapsologie, voire une Ă©mission de plusieurs heures diffusĂ©e en direct sur internet pour U&R).

Nul besoin de tomber dans des raisonnements complotistes pour analyser une telle prĂ©sence mĂ©diatique, tous les Ă©lĂ©ments la permettant ont dĂ©jĂ  Ă©tĂ© longuement dĂ©taillĂ©s prĂ©cĂ©demment dans le cƓur de cet article. En effet, puisque la collapsologie ne prĂ©sente aucune remise en question des choix politiques et techniques des derniers siĂšcles ni l’ordre politique, social et Ă©conomique en place qui en est l’hĂ©ritier direct, sa prĂ©sence dans les mĂ©dias grands publics ne dĂ©range pas grand monde, et au contraire, arrange celleux qui ont gros Ă  perdre. La collapsologie n’incrimine personne nommĂ©ment, ni des politicard-es aux intĂ©rĂȘts contraires de ceux pour lesquels iels ont Ă©tĂ© Ă©lu-es, ni le patronat et sa main-mise sur l’économie, ni les journalistes carriĂ©ristes qui ne se posent plus vraiment de questions pour exercer leur mĂ©tier avec une once de dĂ©ontologie.

Que faire de la collapsologie ?

Compte tenu des Ă©lĂ©ments prĂ©sentĂ©s ci-dessus, la question de l’investissement du champ politique par la collapsologie se pose dĂ©sormais. Est-il par exemple envisageable de s’appuyer sur la collapsologie pour Ă©tayer notre critique sociale et Ă©cologique du capitalisme d’un nouvel angle critique ?

Des constats intéressants

Jusqu’ici, ce billet Ă©tait plutĂŽt vindicatif vis-Ă -vis de la collapsologie puisqu’il visait Ă  dĂ©tricoter et critiquer certaines analyses formulĂ©es (ou non-formulĂ©es) au sein de cette mouvance. Cependant, malgrĂ© un manque Ă©vident d’analyse politique et sociale, un grand nombre de bilans que dresse la collapsologie sont tout Ă  fait dignes d’intĂ©rĂȘt. En effet, qu’ils concernent le(s) changement(s) climatique(s), l’extinction massive de la biodiversitĂ© ou encore l’appauvrissement accĂ©lĂ©rĂ© des sols, des constats scientifiques sont repris et les traduire dans la sphĂšre politique est intĂ©ressant. Cependant, il semble nĂ©cessaire d’assumer le discours politique qui dĂ©coule de la collapsologie. A premiĂšre vue, ce travail s’avĂšre plutĂŽt compliquĂ© puisque les collapsologistes semblent « rejeter les idĂ©ologies Â» (sic) dont iels ont des visions souvent caricaturales. Quoiqu’on pense de ce mouvement, il faut Ă©galement rester prudent-es quant aux rĂ©cupĂ©rations de la collapsologie par certaines personnalitĂ©s politiques. En effet, Delphine Batho – et GĂ©nĂ©ration Ecologie donc – et des cadres d’EELV (ainsi que certaines sections locales)[16] ont Ă©tĂ© les premier-Ăšres Ă  adhĂ©rer publiquement aux thĂšses collapsologistes. Chacun-e se fera son avis sur les tendances politiques associĂ©es citĂ©es, ce n’est l’objet de ce billet.

La mĂ©thode collapsologiste en elle-mĂȘme prĂ©sente Ă©galement des aspects intĂ©ressants. Le premier est sĂ»rement son attachement Ă  la mise en liens de constats de diffĂ©rentes natures pour proposer une analyse systĂ©mique. MĂȘme si les sciences sociales sont Ă©cartĂ©es de cette mise en relation, l’approche est intĂ©ressante. A travers ces diffĂ©rents aspects, il est Ă©vident que la collapsologie revĂȘt un caractĂšre profondĂ©ment politique de conceptualisation du fonctionnement de la sociĂ©tĂ©. En effet, mĂȘme si notre raisonnement politique s’appuie en grande partie sur les sciences sociales, il est lui-aussi issu d’une analyse systĂ©mique. Cependant, notre questionnement est Ă©tendu aux institutions qui rĂ©gissent nos vies dans leur dimension sociale, Ă©conomique, politique. La collapsologie rĂ©ussira-t-elle Ă  dĂ©velopper la dimension politique pour le moment implicite qui la traverse ? Si les collapsologistes veulent que leurs propositions soient suivies d’effets, c’est trĂšs certainement l’une des directions qu’iels devraient suivre : politiser leur pensĂ©e.

Comment expliquer alors l’absence de dimension politique dans la critique collapsologiste ? Plusieurs pistes d’explication sont possibles. Tout d’abord, la collapsologie est un mouvement trĂšs jeune, constituĂ© de nombreuses personnes n’ayant que trĂšs rarement mis les pieds en politique jusqu’alors. Difficile, dĂšs lors, de dĂ©passer la vision caricaturale que l’on peut se faire de certaines idĂ©ologies lorsque l’on s’est tenu-e Ă©loignĂ©-e de celles-ci jusqu’alors. Mais la collapsologie, si elle apparaĂźt comme une interprĂ©tation politique de l’AnthropocĂšne, reste toutefois complĂštement enfermĂ©e dans le cadrage thĂ©orique offert par ce nouveau grand rĂ©cit de l’humanitĂ©. S’affranchir de certaines conceptions fondatrices (mais parfois infondĂ©es) de l’AnthropocĂšne sera ainsi nĂ©cessaire pour la collapsologie. Enfin, la diversitĂ© politique des collapsologistes est un frein important Ă  une expression politique relativement homogĂšne de la part du mouvement.

Diverses tendances parmi les collapsologistes

Ce fut le cas tout au long de cet article parce que les descriptions formulĂ©es plus haut formaient un socle commun pour (plus ou moins) tou-tes les collapsologistes, mais ces dernier-Ăšres ne peuvent pas ĂȘtre regroupĂ©-es au sein d’un groupe homogĂšne. Au contraire, les clivages sont nombreux, pas forcĂ©ment dans les constats qui sont posĂ©s mais plutĂŽt dans les solutions Ă  apporter. Quelques tendances apparaissant comme relativement rĂ©pandues seront dĂ©cryptĂ©es ci-dessous, mais les collapsologistes peuvent toutefois ĂȘtre proches d’autres tendances (difficile d’ĂȘtre exhaustif ici tant le mouvement est politiquement hĂ©tĂ©rogĂšne) ou mĂȘme avoir des idĂ©es pouvant ĂȘtre rattachĂ©es Ă  plusieurs tendances, expliquĂ©es ci-dessous ou non.

La tendance heureuse voit presque l’effondrement comme une chance pour bĂątir une nouvelle sociĂ©tĂ©. Cela pose question puisque les dĂ©gĂąts sociaux et politiques d’un effondrement sont, de fait, minimisĂ©s. Pourtant, il serait aisĂ© de dĂ©montrer le dĂ©sastre que reprĂ©senterait un effondrement non-politique du systĂšme actuel pour une grosse part de la population. En effet, l’humanitĂ© est traversĂ©e par d’importants systĂšmes de domination (genre, race, classe, etc), sur lesquels s’appuieraient les dominant-es en cas d’effondrement pour garantir leur confort. MĂȘme en dehors des pĂ©riodes de pĂ©nurie de certaines ressources, les dominant-es en font largement plus usage que les dominĂ©-es. Dans ce contexte, comment imaginer l’effondrement autrementsans que comme une consolidation des systĂšmes de domination actuellement en place. Cette tendance heureuse semble concerner un nombre important de collapsologistes et, par son europĂ©ocentrisme, nous renseigne peut-ĂȘtre sur la rĂ©alitĂ© sociologique de ce mouvement : des europĂ©ens diplĂŽmĂ©-es du supĂ©rieur, sĂ»rement le groupe social le moins exposĂ© aux dĂ©gĂąts qu’engendrerait un effondrement gĂ©nĂ©ralisĂ©.

La tendance rationnelle (elle ne l’est pas forcĂ©ment, mais s’auto-considĂšre comme telle) adopte une dĂ©marche purement technique et calculatoire, dĂ©nuĂ©e de raisonnement politique. Les solutions Ă  l’effondrement – pour le retarder, l’empĂȘcher ou bĂątir une nouvelle sociĂ©tĂ© aprĂšs – ne sont considĂ©rĂ©es que sous leur angle technique, selon une logique de calcul coĂ»ts/bĂ©nĂ©fices. Tout est pensĂ© selon la logique technocratique et institutionnelle actuelle. En effet, si des solutions techniques sont avancĂ©es, leur dimension politique est quasiment inexistante (ou dissimulĂ©e, les deux Ă©tant intimement liĂ©s). Les problĂšmes, mĂȘme s’ils sont liĂ©s, sont traitĂ©s indĂ©pendamment par des expert-es de la question. On retrouve ainsi beaucoup de collapsologistes pro-nuclĂ©aires, puisque cette Ă©nergie est intĂ©ressante du point de vue climatique. Cependant, elle a d’importantes rĂ©percussions ne pouvant ĂȘtre ignorĂ©es sur les plans Ă©cologique, dĂ©mocratique ou Ă©conomiques. Sans entrer dans le dĂ©tail, on peut lĂ©gitimement s’inquiĂ©ter d’un tel « gouvernement des expert-es Â» qui ouvrirait possiblement la voie Ă  une forme de dictature Ă©cologique (il faudrait dĂ©velopper ce thĂšme dans un autre billet).

MĂȘme si elle prend des formes trĂšs diverses, il serait Ă©galement possible d’identifier une tendance rĂ©actionnaire au sein de la collapsologie. L’écologie intĂ©grale pourrait par exemple ĂȘtre l’une des formes par lesquelles elle s’exprime. La sociĂ©tĂ© perçue comme socialement et politiquement dĂ©cadente car elle aurait outrepassĂ© des limites « naturelles Â», serait condamnĂ©e Ă  s’effondrer. La dimension religieuse de ce raisonnement fait particuliĂšrement Ă©cho Ă  l’effondrement civilisationnel dont font mention de nombreux-ses collapsologistes. On pourrait Ă©galement rattacher Ă  cette tendance rĂ©actionnaire les (nĂ©o)malthusianistes selon lesquel-les la catastrophique situation environnementale actuelle ne serait due qu’à un problĂšme de surpopulation. Enfin, certain-es survivalistes pourraient Ă©galement ĂȘtre rattachĂ©-es Ă  cette tendance rĂ©actionnaire, puisqu’iels justifient l’effondrement qu’iels prĂ©disent par des thĂ©ories racistes.

Contre l’historicisme catastrophiste

La prĂ©diction d’un effondrement inĂ©vitable d’ici quelques annĂ©es procĂšde d’une logique proprement historiciste, qui n’est pas sans rappeler la rhĂ©torique marxiste d’il y a quelques dĂ©cennies qui annonçait l’effondrement du systĂšme capitaliste sous le poids de ses propres contradictions ou encore qui vĂ©hiculait une marche en avant du progrĂšs social (attention, le propos n’est pas de faire du marxisme dans son ensemble un historicisme, simplement ces idĂ©es-ci). Au moins deux aspects de l’analyse collapsologiste illustrent cet Ă©cueil.

D’une part, la collapsologie s’appuie sur l’effondrement d’anciennes civilisations pour appuyer sa prĂ©diction concernant celui qui attend bientĂŽt la « civilisation industrielle Â». Mayas, Vikings, ou sociĂ©tĂ©s insulaires plus mĂ©connues mais tout aussi intĂ©ressantes, des rĂ©fĂ©rences toutes plus grandiloquentes les unes que les autres sont convoquĂ©es. Qu’importe si l’analogie paraĂźt alors peu pertinente aux yeux des connaisseur-ses, du moment qu’elle alimente notre imaginaire liĂ© Ă  l’effondrement, son utilisation est justifiĂ©e. Cet usage de l’effondrement d’anciennes sociĂ©tĂ©s humaines provient notamment du best-seller Effondrement de l’amĂ©ricain Jared Diamond (ce n’est pas le premier livre traitant du sujet, mais c’est celui qui est le plus frĂ©quemment citĂ© dans la sphĂšre collapsologiste). Si la qualitĂ© de l’ouvrage, considĂ©rĂ© Ă  juste titre comme un texte majeur, est incontestable, sa rĂ©cupĂ©ration par la collapsologie pose question. Alors que les sciences humaines et sociales n’ont pas encore leur place au sein de celle-ci, qu’elle intĂšgre grossiĂšrement les thĂšses d’un ouvrage aussi dense qu’Effondrement semble ĂȘtre une caution sociologique/anthropologique Ă  une analyse qui ignore totalement la dimension humaine du problĂšme qu’elle traite. Plus gĂ©nĂ©ralement, comment peut-on imaginer qu’il est valide de dĂ©calquer l’effondrement d’une sociĂ©tĂ© pour prĂ©dire celui qui en attend une autre ? Loin de vouloir rĂ©duire les civilisations citĂ©es Ă  des sociĂ©tĂ©s primitives, celles-ci avaient des organisations sociales radicalement diffĂ©rentes de celle qui structure le systĂšme capitaliste Ă  l’heure actuelle. Le pouvoir – politique, Ă©conomique, social – Ă©tait rĂ©parti trĂšs diffĂ©remment parmi la population et il semble hasardeux de supposer l’effondrement d’une sociĂ©tĂ© parce que d’autres sociĂ©tĂ©s trĂšs diffĂ©rentes qui l’ont prĂ©cĂ©dĂ©e se sont effondrĂ©es.

D’autre part, la collapsologie prĂ©tend apporter une vĂ©ritĂ© incontestable : la civilisation thermo-industrielle va s’effondrer d’ici peu. Si l’objet Ă©tudiĂ© – la civilisation thermo-industrielle – a dĂ©jĂ  Ă©tĂ© dĂ©tricotĂ©e prĂ©cĂ©demment, il convient de s’interroger sur le biais historiciste qui affirme l’imminence de l’effondrement. La prĂ©tention, presque prophĂ©tique, d’une telle annonce pose question sur la conception du monde politique que peuvent avoir les collapsologistes. Avec quelle certitude peut-on affirmer, Ă  partir d’une situation donnĂ©e, qu’un Ă©vĂ©nement va inĂ©luctablement se produire ? C’est nier l’existence fondamentale de faits purement politiques, dont la teneur peut modifier profondĂ©ment les Ă©vĂ©nements qui se produiront Ă  l’avenir.

Psychologie contre politique

Si la dimension politique de la collapsologie n’est encore qu’implicite, sa dimension psychologique, elle, est complĂštement assumĂ©e. Le terme d’effondrement nous Ă©voque un Ă©vĂ©nement soudain. La sociĂ©tĂ© s’effondrerait brusquement, presque dans la nuit. De prime abord, il peut provoquer diffĂ©rents types de rĂ©action selon notre rapport Ă  ce type de thĂ©ories : mĂ©fiance, fascination, peur, etc. Des stades qui peuvent mĂȘme se succĂ©der ou se superposer selon les personnes. DĂšs lors, s’engage une vraie dĂ©marche psychologique, principalement individuelle (mĂȘme si appuyĂ©e par certains cadres collectifs, notamment sur des groupes virtuels de discussion), dĂ©nuĂ©e de toute coloration politique. Il faudrait accepter l’effondrement Ă  venir, ne plus le voir comme un Ă©vĂ©nement nĂ©gatif mais comme une opportunitĂ© pour bĂątir une nouvelle sociĂ©tĂ©. En d’autres termes, il serait nĂ©cessaire d’atteindre un nouveau stade de conscience vis-Ă -vis de la rĂ©alitĂ© dans laquelle nous vivons. Cette dĂ©marche psychologique, cette « prise de conscience Â», cette acceptation est omniprĂ©sente chez les collapsologistes. Ces dernier-Ăšres, ancien-nes banquier-Ăšres/financier-Ăšres, cadres de l’industrie ou retraitĂ©-es aisĂ©-es, essentiellement citadin-es, auraient constatĂ© l’inadĂ©quation de leur mode de vie avec les diffĂ©rents cycles naturels. Iels entreprennent dĂšs lors d’éveiller leur entourage Ă  ces thĂ©ories les ayant bouleversĂ©-es : conseils de lecture, vidĂ©os youtube, confĂ©rences ou discussions plus classiques sont notamment des moyens (parmi d’autres) de toucher ses proches pour les convaincre de l’imminence d’un effondrement. Seulement, les rĂ©actions Ă  ces sollicitations ne sont pas toujours positives, elles sont mĂȘme parfois relativement hostiles. La collapsologie peut en effet ĂȘtre perçue comme une mouvance proto-sectaire avec un grand discours totalisant quelque peu dĂ©routant puisqu’en apparente contradiction avec les discours dominants. Face Ă  ce refus de leur entourage d’embrasser l’ensemble des thĂ©ories de l’effondrement, certain-es collapsologistes entrent dans une pĂ©riode d’isolement intellectuel, presque perçu comme une oppression (absolument fantasmĂ©e, entendons-nous). Iels ne se sentent plus libres d’exprimer les convictions, les choses dont iels ont conscience (c’est le vocabulaire utilisĂ©) autour d’elleux. Iels se rĂ©fugient alors sur des groupes de convaincu-es, notamment sur Facebook. Chaque semaine, de nombreux messages de collapsologistes despĂ©rĂ©-es par ce type de situation demandent des conseils pour rĂ©ussir Ă  dĂ©passer l’inconfort dans lequel iels estiment avoir plongĂ©. Sur ces groupes, les nouveaux-elles collapsologistes trouvent un soutien moral mais Ă©galement une nouvelle source d’information puisque sont relayĂ©es sur ces groupes un certain nombre d’articles traitant la thĂ©matique de l’effondrement.

Ces groupes virtuels placent la bienveillance lors des Ă©changes entre collapsologistes parmi leurs prioritĂ©s. Un principe qui n’est pas sans rappeler la philosophie du bien-ĂȘtre dans laquelle baigne globalement la collapsologie. La quĂȘte du bonheur est devenue un lieu commun de l’écologie auquel n’échappe pas la collapsologie. Il s’agirait de positiver face aux dĂ©sastres environnementaux en cours, il faudrait s’en servir, s’appuyer dessus pour construire une nouvelle sociĂ©tĂ© heureuse et harmonieuse. ThĂ©oriquement, pour rassembler large, cette rhĂ©torique a de grands atouts. En effet, qui refuse d’ĂȘtre heureux-se ou de vivre dans une sociĂ©tĂ© apaisĂ©e ? Pas grand monde, on pourrait presque dire que c’est le projet implicite d’un grand nombre d’idĂ©ologies politiques souvent opposĂ©es. Seulement, ce type d’argumentaire masque les rapports de pouvoir au sein de la sociĂ©tĂ©[17]. Chacun-e pourrait entreprendre un travail personnel sur lui/elle-mĂȘme afin d’ĂȘtre heureux-se, peu importe comment lui pĂšsent les oppressions sociales auxquelles iel est soumis-e.

Le caractĂšre individuel et psychologique de cette confrontation aux thĂ©ories de l’effondrement se traduit ensuite dans la façon dont ces collapsologistes passent Ă  l’action. En effet, nombre d’entre elleux se lancent dans des projets d’autosuffisance, en couple ou au sein de petites communautĂ©s composĂ©es d’autres collapsologistes. Sans toutefois devenir survivalistes (et ainsi faire la jonction avec les Ă©cologistes d’extrĂȘme-droite), iels se prĂ©parent aux chocs – Ă©nergĂ©tiques, Ă©conomiques, sociaux ou politiques – Ă  venir en rĂ©duisant leur dĂ©pendance au reste de la sociĂ©tĂ© : changement radical de mode de vie, rĂ©duction drastique de leur consommation de produits industriels (dans leur alimentation ou de façon gĂ©nĂ©rale), priorisation des mobilitĂ©s douces (donc, mĂ©caniquement, Ă©courtement des distances), etc. En dĂ©finitive, le profond caractĂšre collectif de la rĂ©flexion politique est Ă©vincĂ© au profit d’une mise Ă  l’abri personnelle (et de son entourage, quand celui-ci y est disposĂ©), le risque Ă©tant de passer de l’abri au repli (donc de l’apolitisme – si une telle chose existe – Ă  l’extrĂȘme-droite), la frontiĂšre entre les deux se rapprochant plus d’une passoire que du rideau de fer.

Contre cette dĂ©marche psychologique individualisante, il apparaĂźt nĂ©cessaire de dĂ©velopper la dimension politique qui traverse implicitement de la collapsologie. Analyser les causes profondes des phĂ©nomĂšnes que critique la collapsologie, dĂ©velopper une critique radicale des institutions Ă©conomiques, politiques et sociales qui garantissent le maintien d’un ordre social inĂ©galitaire, inventer un nouveau rapport Ă  la nature, voici les chantiers qui attendent les collapsologistes si celleux-ci veulent investir un jour le champ politique. En clair, il leur faut complĂ©ter leurs analyses d’une lecture sociale et politique des faits Ă©tudiĂ©s par la collapsologie. S’il s’enclenche, ce travail ne se fera pas sans une jonction entre collapsologistes et militant-es politiques, une alliance Ă  laquelle il nous faut rester particuliĂšrement attentif-ves pour Ă©viter la constitution d’un nouveau courant Ă©cologiste rĂ©actionnaire. Plus largement, il serait intĂ©ressant de complexifier les discours sur l’AnthropocĂšne[18] pour ne pas se limiter Ă  son interprĂ©tation catastrophiste qu’est la collapsologie. Attention toutefois pour les collapsologistes Ă  ne pas rĂ©inventer la roue en proposant des idĂ©es faussement nouvelles car dĂ©jĂ  prĂ©sentes dans les diffĂ©rents courants de l’écologie politique depuis des dĂ©cennies.

Pour une Ă©cologie sociale

L’écologie est un courant Ă©clatĂ© en diffĂ©rentes tendances aux analyses et propositions politiques extrĂȘmement divergentes. La collapsologie Ă©tant encore embryonnaire, il est encore difficile d’identifier sa place dans un tel fourmillement idĂ©ologique puisque ses modes d’action sont encore peu dĂ©veloppĂ©s. Contre l’individualisation forcĂ©e des problĂšmes environnementaux par le systĂšme capitaliste[19], l’écologie politique propose une rĂ©ponse radicale aux questions sociales et environnementales actuelles, Ă  condition d’éviter les piĂšges rĂ©actionnaires qui se dressent sur le chemin de l’émancipation pour tou-tes.

Selon la pensĂ©e dominante (et mĂȘme bien au-delĂ ), les dominations entre les humain-es dĂ©coulent de dominations diffĂ©renciĂ©es sur la nature. Cela sonne comme une lĂ©gitimation d’un ordre social parfaitement inĂ©galitaire, une naturalisation de systĂšmes sociaux de domination particuliĂšrement destructeurs. La raretĂ© de certaines ressources et l’inĂ©galitĂ© d’accĂšs Ă  celles-ci seraient alors les causes arbitraires des inĂ©galitĂ©s. L’écologie sociale propose une analyse absolument opposĂ©e[20] : loin d’en ĂȘtre l’origine, la domination diffĂ©renciĂ©e des humain-es sur la nature est un prolongement des dominations s’exerçant entre humain-es (genre, race, classe, etc). Les rapports de pouvoir qui traversent la sociĂ©tĂ© se projettent donc Ă©galement sur l’environnement, la capacitĂ© d’agir sur celui-ci dĂ©pendant essentiellement du pouvoir dĂ©tenu par l’individu dans la sociĂ©tĂ©. L’instauration d’un rapport Ă©cologique (et non environnementaliste, managĂ©rial vis-Ă -vis de la nature) suppose d’abolir simultanĂ©ment les systĂšmes de domination structurant notre sociĂ©tĂ©. On pourrait opposer Ă  l’écologie sociale l’inĂ©luctable diffĂ©renciation de l’espace gĂ©ographique, notamment par la rĂ©partition hĂ©tĂ©rogĂšne des ressources (naturelles ou humaines) Ă  la surface du globe, pour lĂ©gitimer Ă  nouveau les inĂ©galitĂ©s. Seulement l’humain-e est mobile et nos sociĂ©tĂ©s complexes, il serait malhonnĂȘte de prĂ©tendre que l’injuste accĂšs provient uniquement d’une implantation gĂ©ographique diffĂ©rente. Au contraire, le report de la part des dominant-es des problĂ©matiques environnementales sur les espaces de vie des populations dominĂ©es est parfaitement documentĂ©[21].

Penser une nouvelle sociĂ©tĂ© Ă©cologique nĂ©cessite ainsi un profond travail politique, notamment pour dĂ©finir des principes fondateurs pour bĂątir cette nouvelle sociĂ©tĂ© en essayant d’écarter tous les anciens principes ayant permis le dĂ©veloppement de systĂšmes de domination encore en place. La question Ă©cologique ne peut ĂȘtre relĂ©guĂ©e au second plan, ne pas ĂȘtre pensĂ©e pour elle-mĂȘme et ĂȘtre subordonnĂ©e Ă  une abolition Ă©cologiquement salvatrice du capitalisme. Le progressisme politique a longtemps nĂ©gligĂ©, volontairement, la question environnementale et les propositions proto-Ă©cologistes de certaines de ses tendances politiques[22]. Complexifier le rĂ©cit du progressisme politique apparaĂźt dĂšs lors comme un travail nĂ©cessaire pour notre camp social et politique. Inventer un nouveau rapport Ă  la nature – un rapport proprement Ă©cologique, au-delĂ  du grand partage nature/culture – passe par des questionnements fondamentaux, plus larges que ceux sur le systĂšme capitaliste. Si l’écologie suppose la priorisation de l’autorĂ©gulation des systĂšmes naturels Ă  un interventionnisme humain toujours plus croissant sur ceux-ci, il s’agit de ne pas tomber dans des positions essentialistes vouant un culte Ă  la Nature. Il est en effet nĂ©cessaire de garder Ă  l’esprit nos idĂ©aux politiques d’émancipation sociale pour tou-tes qui doivent nous servir de boussole pour choisir entre les systĂšmes naturels autorĂ©gulĂ©s ou ceux entretenus artificiellement[23]. L’écologie sociale apparaĂźt alors comme une forme de rĂ©alisme politique qu’il nous faut promouvoir.

[1] Cf https://blog.mondediplo.net/appels-sans-suite-1 (je rigole, je ne valide pas ce texte, c’est surtout pour voir si vous ĂȘtes attentif-ves, parce qu’on est qu’au dĂ©but).

[2] Nobel de chimie en 1995

[3] RĂ©gis Briday (2014), Qui alimente les Ă©tudes sur la gĂ©oingĂ©nierie ? Une perspective d’historien des sciences, disponible ici :https://www.cairn.info/revue-natures-sciences-societes-2014-2-page-124.htm?contenu=article

[4] Christophe Bonneuil, Jean-Baptiste Fressoz (2013), L’évĂ©nement AnthropocĂšne

[5] Aldous Huxley (1928), Progress: how the achievements of civilization will eventually bankrupt the entire world

[6] https://www.revue-ballast.fr/labecedaire-de-simone-weil/

[7] Jacques Ellul (1988), Le bluff technologique

[8] Lewis Mumford (1972), L’hĂ©ritage de l’homme

[9] IngĂ©nieur – diplĂŽmĂ© de l’École Polytechnique – spĂ©cialiste de l’énergie, confĂ©rencier et auteur de nombreux ouvrages sur l’énergie depuis les annĂ©es 2000 tels que Le plein s’il vous plaĂźt ! La solution au problĂšme de l’énergie (2006, avec Alain Grandjean) ou Dormez tranquilles jusqu’en 2100 ! (2015). Il Ă©galement prĂ©sident et membre fondateur du think-tank The Shift Project et depuis 2018, membre du Haut Conseil pour le Climat.

[10] IngĂ©nieur et Ă©conomiste spĂ©cialisĂ© dans la transition Ă©nergĂ©tique, diplĂŽmĂ© de l’École Polytechnique et de l’École Nationale de la Statistique et de l’Administration Économique (ENSAÉ), fondateur de Carbone4, cabinet de conseil spĂ©cialisĂ© dans la transition Ă©nergĂ©tique et l’adaptation au(x) changement(s) climatique(s).

[11] IngĂ©nieur – diplomĂ© de l’École Centrale – et essayiste, notamment auteur de L’ñge des low tech (2014), membre de l’Institut Momentum – qui s’intĂ©resse Ă  l’AnthropocĂšne et la dĂ©croissance.

[12] C’est bien une dĂ©finition politique du scientisme qu’il faut utiliser, qui ne se trouve pas forcĂ©ment telle quelle dans les dictionnaires (en ligne ou papier)

[13] Scientifique qui travaille sur l’Anthropocùne par le prisme des sciences naturelles

[14] http://www.confusionnisme.info/index.php/tag/la-decroissance/

[15] Fabien Locher, Frédéric Graber (2018), Posséder la nature

[16] https://paris.eelv.fr/tag/collapsologie/ ou encore https://paca.eelv.fr/video-leffondrement-de-quoi-parle-t-on-1-la-collapsologie/

[17] Aude Vidal (2017), Écologie, individualisme et course au bonheur

[18] Christophe Bonneuil, Jean-Baptiste Fressoz (2013), L’évĂ©nement AnthropocĂšne

[19] Yannick Rumpala (2009), La « consommation durable » comme nouvelle phase d’une gouvernementalisation de la consommation, disponible sur cairn.info : https://www.cairn.info/revue-francaise-de-science-politique-2009-5-page-967.htm?contenu=article

[20] Murray Bookchin (2003), Qu’est-ce que l’écologie sociale ?

[21] Razmig Keucheyan (2013), La nature est un champ de bataille

[22] Serge Audier (2017), La société écologique et ses ennemis

[23] André Gorz (1973), Ecologie et liberté




Source: Perspectives-printanieres.info