Début avril, l’ex-ministre avait initié un manifeste demandant au Gouvernement la liberté pour les médecins de prescrire plus facilement de l’hydroxychloroquine aux patients atteints de Covid-19.

Philippe Douste-Blazy (capture d’écran BFM TV, 23 mai 2020).

A l’instar de plusieurs autres personnalités politiques telles que Nicolas Dupont-Aignan, Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon, Bruno Retailleau ou Ségolène Royal, l’ancien ministre de la Santé Philippe Douste-Blazy (2004-2005), s’est distingué au cours des dernières semaines par ses prises de position en faveur du traitement à base de chloroquine préconisé par le Pr Didier Raoult dans la lutte contre le nouveau coronavirus.

Médecin de formation, celui qui fut, en 2016, un candidat malheureux à la direction générale de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), était invité samedi 23 mai sur BFM TV à s’exprimer sur un article paru dans The Lancet, une revue médicale britannique de notoriété internationale. Cette analyse rétrospective qui s’appuie sur plus de 96 000 dossiers médicaux montre que le traitement à base de chloroquine se traduit chez les patients hospitalisés par un risque accru d’arythmie cardiaque et de décès.

Selon Philippe Douste-Blazy, qui est également membre du conseil d’administration de l’IHU Méditerranée Infection dirigé par Didier Raoult, cela s’expliquerait par le fait que dans le groupe à qui a été prescrit de l’hydroxychloroquine, il y aurait eu un plus fort taux de patients souffrant de comorbidité – et nécessitant ainsi des besoins en oxygène plus importants – que dans le groupe contrôle. Ce qu’il résumait ainsi :

« Si vous donnez de l’hydroxychloroquine à des gens qui vont mourir, c’est sûr qu’ils vont mourir. »

Rapidement réfuté sur les réseaux sociaux (il avait confondu les données issues des résultats de l’étude avec les valeurs de départ), Philippe Douste-Blazy a admis qu’il s’était trompé :

Pourtant, un autre passage de l’intervention de l’ancien ministre suscite le malaise. Entreprenant de jeter le doute sur la crédibilité des grandes revues scientifiques, et du Lancet en particulier, Douste-Blazy évoque une réunion « top secret » qui se serait tenue « l’autre jour » à huis clos. A l’en croire, à l’issue de cette réunion qui a rassemblé des responsables des plus prestigieuses revues scientifiques du monde, « le patron de The Lancet, ça a fini par fuiter, a dit : “maintenant, au fond, si ça continue, on va plus pouvoir publier des données de recherches cliniques parce que les laboratoires pharmaceutiques sont tellement forts, financièrement, et arrivent à avoir de telles méthodologies pour nous faire accepter des papiers qui apparemment, méthodologiquement, sont parfaits, mais qui au fond, font dire ce qu’ils veulent”. C’est très très grave ».

Qu’en est-il exactement ?

Le colloque auquel Philippe Douste-Blazy fait allusion a bien eu lieu : non pas « l’autre jour » mais il y a cinq ans, les 1er et 2 avril 2015, à Londres, au siège du Wellcome Trust. Le thème de cette réunion était la reproductibilité et la fiabilité de la recherche biomédicale.

Ce colloque, initié par l’Académie des sciences médicales, le Conseil pour la recherche en biotechnologie et sciences biologiques (BBSRC), le Conseil de la recherche médicale (MRC) et le Wellcome Trust (une fondation caritative britannique dans le domaine de la médecine) et qui avait pour thème « la reproductibilité et la fiabilité de la recherche biomédicale » était-il « top secret » ? Non. En revanche, il fut organisé, comme des centaines d’autres réunions régulièrement à travers le monde, dans le respect de la règle de Chatham House, ce qui ne signifie pas que la réunion était secrète mais que ceux qui y participent s’engagent à préserver la confidentialité des échanges.

Y a-t-il eu une « fuite » des propos du rédacteur en chef de The Lancet, Richard Horton ? Non plus. En fait, c’est lui-même qui, une dizaine de jours plus tard, a rendu compte des principales conclusions de cette réunion dans un éditorial paru dans la revue qu’il dirige. Il y portait un jugement très sévère sur la qualité et la pertinence d’un grand nombre d’articles scientifiques. Horton est très bien placé pour en juger puisque son travail de rédacteur en chef de The Lancet consiste justement à évaluer les articles avant de les publier. Mais contrairement à la version qu’en donne Philippe Douste-Blazy, Horton ne s’en prend pas spécialement aux laboratoires pharmaceutiques ou à l’emprise qu’ils exerceraient sur la production scientifique dans le champ médical. Son propos est une critique sans concession de la manière dont la science se fait :

« Ce colloque sur la reproductibilité et la fiabilité de la recherche biomédicale […] a abordé l’une des questions les plus sensibles de la science actuelle : l’idée que quelque chose a fondamentalement mal tourné avec l’une de nos plus grandes créations humaines. Les arguments contre la science sont simples : une grande partie de la littérature scientifique, peut-être la moitié, est peut-être tout simplement fausse. Encombrée par des études portant sur des échantillons de petite taille, avec des effets minimes, des analyses exploratoires invalides et des conflits d’intérêts flagrants, polluée par l’obsession de suivre des tendances à la mode dont l’importance est douteuse, la science a pris un virage vers l’obscurantisme. Comme l’a dit un participant, “les mauvaises méthodes donnent des résultats”. […] La conclusion du colloque a été qu’il fallait faire quelque chose. En effet, tous semblaient d’accord pour dire qu’il était en notre pouvoir de faire ce quelque chose. Mais quant à savoir précisément ce qu’il faut faire ou comment le faire, il n’y a pas eu de réponses fermes. […] La bonne nouvelle, c’est que la science commence à prendre très au sérieux certains de ses pires défauts. La mauvaise nouvelle est que personne n’est prêt à faire le premier pas pour assainir le système. »

Si Richard Horton déplore « de mauvais comportements en matière de recherche » et incrimine « la compétition malsaine pour se faire publier dans quelques revues à fort impact », il n’est pas tendre non plus avec les rédacteurs en chef des revues scientifiques (« Nous aidons et encourageons les pires comportements »). Il ne dit pas un mot, en revanche, sur l’emprise des grands laboratoires dans cet éditorial qui fait suite à une série d’affaires de fraudes scientifiques et de plagiats.

Ainsi Philippe Douste-Blazy déforme-t-il totalement le propos de Richard Horton. Par malveillance ? Ou, plus probablement, parce qu’il s’appuie sur un argumentaire qui circule alors depuis plusieurs heures parmi les partisans les plus exaltés du Pr Raoult et de la chloroquine ? Cet argumentaire, on le retrouve publié le 23 mai sur la page Facebook « Didier Raoult Vs Coronavirus » par un certain docteur Simon Berrebi.

Il s’agit en fait d’une traduction approximative d’un article rédigé par l’auteur conspirationniste William F. Engdahl et publié en 2015 sur le site conspirationniste russe pro-Kremlin New Eastern Outlook.

La traduction en français de ce texte a été assurée par le site complotiste Stop Mensonges [archive] d’où elle a essaimé sur Réseau International [archive], le site d’Alain Soral Égalité & Réconciliation [archive], Agoravox puis le site du CRIIGEN (une association anti-OGM fondée notamment par Corinne Lepage et Gilles-Éric Séralini).

Début avril 2020, Philippe Douste-Blazy avait initié un manifeste demandant au Gouvernement la liberté pour les médecins de prescrire plus facilement de l’hydroxychloroquine aux patients atteints de Covid-19.

Voir aussi :

Coronavirus et chloroquine : comment Gilbert Collard joue avec la théorie du complot


Article publié le 31 Mai 2020 sur Conspiracywatch.info