Septembre 6, 2021
Par Lundi matin
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Parle-nous, ĂŽ Platoche, de l’immonde Caverne dont tu t’es extrait et de tes Ă©bahissements sous les rayons du Soleil !

« Que ne fut ma surprise, lorsque, extrait de l’infĂąme Caverne oĂč j’avais Ă©tĂ©, ma vie durant, attachĂ© pieds et mains liĂ©s, je ne dĂ©couvris les formes rĂ©elles du monde, ses couleurs vives et Ă©clatantes, le chant mĂ©lodieux de quelques tourterelles et la douce odeur des champs fleuris. Imagine alors, trĂšs cher camarade, le choc des habitants de la Caverne, lorsque, telle une masse informe, je les conduisis Ă  l’air libre dans ce vĂ©ritable paradis.

Je t’épargne, mon bon ami, nos rares mĂ©saventures quant aux quelques rĂ©calcitrants et brebis Ă©garĂ©es de notre troupeau. C’est ainsi que, non sans peine, notre peuple pĂ»t enfin paĂźtre dans les champs fleuris et humer l’air pur du monde extĂ©rieur. Vois-tu, notre installation me sembla Ă  ce point naturelle que je ne peux aujourd’hui me remĂ©morer de quelconque difficultĂ© d’adaptation, comme si notre ĂȘtre tout entier n’avait attendu, depuis les trĂ©fonds de la Caverne, qu’à s’ébattre dans la lumiĂšre !

La tĂȘte chauffĂ©e par les rayons du Soleil, notre bienfaiteur, source de toute chose, mes camarades et moi-mĂȘme Ă©tions enfin en total Ă©panouissement, les Formes parfaites de la Connaissance inondant nos esprits. Tels de vrais sages – car ainsi nous Ă©tions devenus en dĂ©couvrant les Formes Ă©ternelles ! – mes acolytes savaient dĂ©sormais, en tant qu’ĂȘtres accomplis, que plus rien de mal ne pouvait leur arriver, comme si plus rien ne pouvait advenir tout court. Il n’y avait plus qu’à se laisser guider par les Ă©clats du Soleil et croĂźtre Ă  la façon des touffes d’herbes qui nous entouraient, en harmonie avec les pĂąquerettes et les papillons.

Un jour pourtant, je fus pris de graves interrogations – mais, en y repensant, j’étais sous doute ravagĂ© par les effets de notre Soleil bien-aimĂ©. Maudit soit ce jour car, dans ce monde qui ne connaĂźt pas l’obscuritĂ©, je ne pus me dĂ©faire de ces sombres pensĂ©es : qu’y avait-il dans la Caverne que nous avions fui si prĂ©cipitamment ? Ce doute me parut d’autant plus curieux qu’aucun souvenir ne me parvenait de la Caverne, pourtant omniprĂ©sente dans tous nos discours. Pourquoi, alors mĂȘme que j’avais enfin accĂšs, grĂące au Soleil tout puissant, Ă  la VĂ©ritĂ©, Ă©tais-je incapable de me souvenir de ce qui se nichait au fond de la Caverne ? C’est comme si, Ă©bloui par le Soleil, l’existence de l’horrible Caverne s’était, Ă  mes yeux, dissipĂ©e
 RongĂ© par ce mal, je me mis alors Ă  questionner mes braves acolytes Ă  ce sujet qui, tous, me rĂ©pondirent, ou bien avec une grimace de dĂ©goĂ»t ou un ricanement moqueur, que ne s’y trouvait que le sordide cachot dont nous venions, privĂ© de connaissance, privĂ© mĂȘme, depuis lors, de toute forme d’existence.

PoussĂ© par ma caractĂ©rielle soif de savoir, je ne pouvais me contenter de telles rĂ©ponses lacunaires. Eh oui, moi Platoche, roi des philosophes, fils du Soleil, j’allais entreprendre une nouvelle quĂȘte solitaire : retourner dans la Caverne ! Je devais savoir pourquoi, aprĂšs une lutte acharnĂ©e pour la connaissance, un voile d’ignorance s’était ainsi jetĂ© sur mes souvenirs de la Caverne


Le chemin pour retrouver la Caverne fĂ»t si pĂ©nible que, lassĂ© de blĂąmer le terrible sens de l’orientation dont m’avait dotĂ© les dieux, j’en vins Ă  me demander si j’avais seulement jamais Ă©tĂ© dans cette foutue caverne. EgarĂ© et somnolent, Ă  mi-chemin de mon agonie, enfin je trouva l’entrĂ©e de la grotte affreuse et, malgrĂ© les avertissements, j’y plongea


O ciel, quelles tĂ©nĂšbres m’entourĂšrent quand notre Soleil chĂ©ri me quitta ! J’aimerais te dĂ©crire, mon brave, ce que j’y vis ou, plutĂŽt, ce que j’y compris, mais je serais bien prĂ©somptueux de penser en ĂȘtre capable. Car vois-tu, obnubilĂ© par mon ancienne estime de la parole et de la raison, je me rendis compte que j’étais, ma vie durant, par simple mĂ©pris, passĂ© Ă  cĂŽtĂ© de l’essentiel. Il existe en effet certaines voies de la connaissance qui ne sont accessibles que par expĂ©rience de la chair, par le saisissement de nos entrailles, et telle fut pour moi mon errance dans la Caverne. Ce fĂ»t, depuis mes souvenirs, une expĂ©rience inĂ©dite, charnelle, relevant de la moelle Ă©piniĂšre davantage que du cerveau, et sans doute mon plus proche accĂšs Ă  quelque chose comme la VĂ©ritĂ© – bien que, au moment mĂȘme oĂč j’y parvenais, je venais Ă  douter mĂȘme de son existence. Car les bas-fonds de ma chair qui s’illuminaient et s’embrasaient alors me transportĂšrent Ă  un tout autre niveau de l’existence, Ă  un stade supĂ©rieur de conscience et, Ă©trangement, Ă  mon expĂ©rience la plus radicale de l’en-dehors. Qui l’aurait cru, mais ce frisson que je ne pensais dĂ©nicher qu’au summum de mes Ă©tudes sur l’astre suprĂȘme se nichait en moi, si proche, dans ma solitude de cƓur !

Plus je descendais dans la Caverne et plus le monde, paradoxalement, s’illuminait. Je sais enfin, grĂące aux mots d’un misĂ©rable spectre du nom de Giorgiossos, que je croisa dĂ©pravĂ© dans un cloaque sur mon chemin, que les tĂ©nĂšbres ne correspondent pas, sur un mode purement privatif, Ă  une absence de lumiĂšre, mais plutĂŽt Ă  une sorte d’invisible lumiĂšre, espĂšce de fondement occulte du monde qui l’éclaire en vĂ©ritĂ©.

Dans mon interminable descente aux enfers, je croisai des monstres toujours plus affreux, aux pattes velues et aux tentacules visqueuses, des monstres que mĂȘme un cervelet aussi crĂ©atif que le mien ne put jamais imaginer auparavant ! Ainsi je passai devant les monstres en hochant la tĂȘte, comme si je ressentais, sans mot dire, dans ma chair, la souffrance qui Ă©tait la leur. Mon peuple doit l’apprendre : certes, la Caverne est rĂ©pugnante, mais elle n’en est pas moins exempte de vie, elle est, plutĂŽt que l’antre de l’ignorance, une sorte d’envers de notre monde, espĂšce d’horrible dĂ©potoir oĂč s’entassent dĂ©chets et crĂ©atures honnies mais non moins nĂ©cessaires Ă  sa fabrique.

Dans cette mesure, ce n’est pas notre monde qui s’est extrait de la Caverne, c’est notre monde qui, sans cesse, produit, la Caverne. La Caverne n’est que la terrible excrĂ©tion de notre monde ! On trouve, dans cette sombre cavitĂ©, les ĂȘtres et les endroits les plus abominables que l’on connaisse, ceux que l’on prĂ©fĂšre d’ordinaire ignorer, ceux que l’on entasse dans ces sordides cachots pour espĂ©rer ne jamais avoir Ă  les rencontrer. C’est pourtant dans ce profond cratĂšre poussiĂ©reux qu’il faut se rendre, dans cette vĂ©ritable fosse Ă  titans dont il faut percer la lourde porte scellĂ©e, quitte Ă  y pĂ©nĂ©trer Ă  tĂątons et Ă  y perdre toutes ses certitudes, pour espĂ©rer accĂ©der Ă  la connaissance de notre monde, car ci-gĂźt son principe cachĂ©, Ă  savoir que le fondement mĂȘme de notre Monde sous le Soleil rĂ©side dans l’immonde Caverne.

A ce titre, ce n’est pas sous les rayons pompeux du soleil que se niche la vĂ©ritĂ©, mais plutĂŽt dans les bas-fonds de la caverne, lĂ  oĂč sont entassĂ©s tous les surnumĂ©raires de l’ordre. La lumiĂšre blanche de ce monde n’est qu’un piĂšge Ă  insectes sur lequel nos existences viennent se calciner, et l’obscuritĂ© de la Caverne ces trĂ©fonds dans lesquels il n’est plus possible de discerner le carcan qui les enchaĂźne. Ce qui est nĂ©cessaire, c’est de raviver les flammes qui jonchent cette excavation secrĂšte, de maniĂšre Ă  apercevoir le fondement du monde et son innommable dĂ©pĂŽt Ă  dĂ©jections, d’en extraire l’amas monstrueux qu’il asservit et qui permettra de le dĂ©composer.

Il faut nous dĂ©faire du mythe de la Caverne : nous ne venons pas de la Caverne, nous entretenons seulement l’idĂ©e, plus accommodante, que le Soleil nous libĂšre et nous Ă©claire, alors que ce sont en fait ses perfides rayons qui constituent les plus lourdes de nos chaĂźnes et qui imprĂšgnent, dans nos cerveaux grillĂ©s, l’idĂ©e que nous avons Ă©tĂ© libĂ©rĂ©s de la Caverne. Mon brave ami, moi Platoche, je te l’enjoins de tout mon cƓur, chair de ma chair, renoue avec l’immonde, accepte mon invitation Ă  descendre dans la Caverne, envole-toi au cƓur mĂȘme de ton Ăąme ! Et si, depuis mon voyage, je n’ai plus aucune certitude quant Ă  notre hypothĂ©tique accĂšs Ă  la vĂ©ritĂ©, je sais nĂ©anmoins ceci : que notre Ă©mancipation, si elle existe, ne viendra pas de notre Ă©bahissement sous le Soleil mais de l’insurrection de la Caverne ! Â»

Toi qui cuis sous le Soleil, abandonne toute espérance.




Source: Lundi.am