Avril 3, 2021
Par Les mots sont importants
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La gestion d’une importante mosquĂ©e française par une association rĂ©actionnaire et liĂ©e Ă  un État tyrannique, belliciste et suprĂ©maciste (la Turquie) n’est pas une chose anodine, et il est lĂ©gitime, et mĂȘme nĂ©cessaire, de s’en inquiĂ©ter. Encore faut-il le faire avec cohĂ©rence et bonne foi, sans instrumentalisation politicienne, ce qui pour le moment n’a pas vraiment Ă©tĂ© le cas, loin s’en faut. Encore faut-il aussi Ă©viter certains coups-bas qui, loin de servir le combat laĂŻque et dĂ©mocratique, rĂ©activent plutĂŽt un imaginaire, une esthĂ©tique et donc des passions trĂšs peu laĂŻques et trĂšs peu dĂ©mocratiques. C’est cette mise en garde que nous a adressĂ©e Bettina Papillon, et que nous avons choisi de publier.


Ceci Messieurs-Dames, n’est pas une caricature parue dans Gringoire, Je suis partout ou L’Antijuif au dĂ©but du XXe siĂšcle ou durant l’entre-deux guerres. C’est une caricature de 2021. Et elle n’est pas parue dans Minute, ni mĂȘme dans Valeurs actuelles, non, elle a Ă©tĂ© publiĂ©e par le Canard enchaĂźnĂ©, qui reproche Ă  la maire de Strasbourg, Jeanne Barseghian, de financer, conformĂ©ment aux rĂšgles du concordat en vigueur en Alsace, une mosquĂ©e d’une association rĂ©actionnaire, proche du prĂ©sident turc Reçep Tayyip Erdogan : Milli GorĂŒs.

Jeanne Barseghian n’est pas juive, mais elle est armĂ©nienne. Son histoire et sa trajectoire sont le fruit de l’immigration armĂ©nienne en France : c’est une mĂ©tĂšque, et ça s’entend Ă  son nom. L’auteur de ce dessin ne peut feindre de l’ignorer. Les ArmĂ©niens, cette communautĂ© implantĂ©e en France depuis le dĂ©but du XXe siĂšcle car ayant fui un gĂ©nocide, et que l’extrĂȘme-droite a toujours inclus prioritairement dans son offensive xĂ©nophobe et antisĂ©mite.

L’Affiche rouge n’est jamais trĂšs loin dans les imaginaires, et le rapprochement Juif-ArmĂ©nien, sur le plan physique autant que psychique, est un des stĂ©rĂ©otypes racistes les plus Ă©culĂ©s, du nez « armĂ©noĂŻde Â» que les traitĂ©s antisĂ©mites « savants Â» de la France vichyste attribuaient aux Juifs aux griefs d’« usure Â» et de duplicitĂ©, entre autres. On trouvera plus de prĂ©cisions sur cet entrelacement Ă©troit de la judĂ©ophobie, de l’armĂ©nophobie et de la xĂ©nophobie dans les remarquables Ă©tudes de Sandrine Bertaux (« Les ArmĂ©niens dans l’approche dĂ©mographique Â», Revue du monde armĂ©nien moderne et contemporain, n°5, 1999-2000) et d’Anouche Kunth (« Dans les rets de la xĂ©nophobie et de l’antisĂ©mitisme : les rĂ©fugiĂ©s armĂ©niens en France, des annĂ©es 1920 Ă  1945 Â», paru dans les Archives Juives en 2015), mais on se contentera ici de citer trois auteurs, parmi bien d’autres possibles. Deux grands « lettrĂ©s Â» d’abord, tous deux membres de l’AcadĂ©mie française, et un « savant Â» ensuite, qui fit une « belle Â» carriĂšre d’expert au service de l’État français, pour Vichy d’abord, pour De Gaulle ensuite :

« Les ArmĂ©niens sont (
) les vĂ©ritables Juifs de l’Orient – je prends le mot Juif dans son plus mauvais sens et j’en fais mes excuses aux trĂšs nombreux IsraĂ©lites que je connais pour n’ĂȘtre pas plus juifs que moi-mĂȘme. Les ArmĂ©niens sont des Juifs tellement juifs – tellement rapaces, tellement vautours et vampires – que les vrais IsraĂ©lites, Ă©crasĂ©s par la concurrence armĂ©nienne, meurent littĂ©ralement de faim en Orient. Le Turc, lui, honnĂȘte travailleur, Ă  qui sa religion dĂ©fend rigoureusement l’usure, le Turc qui jamais n’entendit goutte aux questions de droit, d’avoir et d’intĂ©rĂȘts composĂ©s, le Turc a toujours Ă©tĂ© tondu de si prĂšs par l’ArmĂ©nien, prĂȘteur Ă  la petite semaine, que le cuir lui fut souvent arrachĂ© avec la laine. RuinĂ©, affamĂ©, dĂ©sespĂ©rĂ©, le Turc alors a souvent pris son bĂąton pour sa raison suprĂȘme. Je ne l’en glorifie point. Mais je l’en excuse. Â» (Claude FarrĂšre, Fin de Turquie, Paris, 1913)

« En ce qui me concerne, je suis mal tombĂ© peut-ĂȘtre, mais je puis attester qu’à de rares exceptions prĂšs, je n’ai rencontrĂ© chez eux que lĂąchetĂ© morale, lĂąchage, vilains procĂ©dĂ©s et fourberie. Et comme je comprends que leur duplicitĂ© et leur astuce rĂ©pugne aux Turcs, qui sont en affaires la droiture mĂȘme ! Leurs pires ennemis sont les premiers Ă  le reconnaĂźtre. J’oserais presque dire que les ArmĂ©niens sont en Turquie comme des vers rongeurs dans un fruit, drainant Ă  eux tout l’or, par n’importe quel moyen, par l’usure surtout, comme naguĂšre les Juifs en Russie Â» (Pierre Loti, « La mort de notre chĂšre France en Orient Â», 1920)

« Non moins pernicieuse est la dĂ©liquescence morale de certains Levantins, ArmĂ©niens, Grecs, Juifs et autres “mĂ©tĂšques” trafiquants et nĂ©gociants. L’influence de ces Ă©trangers au point de vue intellectuel, encore que difficilement discernable, apparaĂźt surtout comme s’opposant Ă  la raison, Ă  l’esprit de finesse, Ă  la prudence et au sens de la mesure qui caractĂ©risent le Français. Â» (Georges Mauco, Les Etrangers en France. Leur rĂŽle dans l’activitĂ© Ă©conomique, 1932)

Cette caricature reprend les codes, la graphie et le trait de crayon des plus archĂ©typales des caricatures antisĂ©mites et xĂ©nophobes parues dans la presse pro-ligues du XXe siĂšcle. Le nez disproportionnĂ© et crochu, l’air menaçant, et un style reproduisant les vieilles gravures. La rĂ©daction d’un tel journal, composĂ©e on l’imagine de gens ayant un minimum de culture historique, ne peut l’ignorer. Elle est censĂ©e savoir ce Ă  quoi ce dessin renvoie dans les imaginaires, ce que ressentiront dans leur chair ceux et celles dont l’histoire familiale est marquĂ©e par le traumatisme de la xĂ©nophobie, de l’antisĂ©mitisme, de la haine du gauchisme, des passages Ă  tabac de militants d’origine « allogĂšne Â» par l’extrĂȘme-droite, des arrestations et des exĂ©cutions de Juifs, « Levantins Â» et autres « mĂ©tĂšques Â» par l’occupant et ses sous-fifres, de 1940 Ă  1944.

Le Canard enchaĂźnĂ©, quelles que soient les justifications qu’il se donne pour publier un tel dessin, n’ignore pas cela, Ă©videmment. Ses responsables pourront toujours brandir la carte de la « subjectivitĂ© Â» et de l’ « interprĂ©tation Â» : ils savent pertinemment sur quel sentiment ils jouent en reprĂ©sentant une femme politique de gauche, portant un nom emblĂ©matique de l’immigration, sous une forme hideuse et effrayante, afin de hurler avec l’extrĂȘme-droite, le tout en recyclant des codes graphiques de trĂšs sinistre mĂ©moire.

Ils pourront invoquer aussi le droit Ă  la caricature, en nous rappelant doctement que l’outrance du trait est la loi du genre, et que la « gueule de mĂ©tĂšque Â» de Jeanne Barseghian ne fait ici l’objet d’aucun traitement de dĂ©faveur. Mais, au vu de quelques autres oeuvres du mĂȘme dessinateur, cela ne saute pas aux yeux : François Fillon, Edouard Philippe, Henri Guaino ou Laurent Wauquiez, par exemple, paraissent avoir eu droit Ă  une caricature autrement plus bienveillante
 et ressemblante ! MĂȘme la dirigeante d’un parti fasciste, Marine Le Pen, s’avĂšre moins patibulaire que cette Jeanne Barseghian littĂ©ralement dĂ©figurĂ©e.



Par ailleurs, mĂȘme si « par nature Â» la caricature consiste Ă  « forcer le trait Â», il ne saurait y avoir de pure nature : tout, de la production du dessin Ă  sa rĂ©ception, se passe dans la culture, et on est donc en droit d’interroger l’univers culturel, les reprĂ©sentations, l’imaginaire, les stĂ©rĂ©otypes mobilisĂ©s par une caricature. Celle d’une Ă©lue d’origine armĂ©nienne comme celle, naguĂšre, d’un autre « Levantin Â» cĂ©lĂšbre, aux origines françaises catholiques, mais aussi hongroises et « juives ottomanes Â» [1] :


Le propos n’est pas ici d’accuser le dessinateur et ses chefs de militantisme raciste, mais de questionner le recours « innocent Â», « insouciant Â», irresponsable pour tout dire, Ă  une esthĂ©tique et un imaginaire aussi marquĂ©s, qu’on aurait pu croire – et en tout cas vouloir â€“ dĂ©finitivement disqualifiĂ©s.

On vit une Ă©poque de repositionnement du curseur politique assez terrifiante, disons-le.

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Source: Lmsi.net