Août 5, 2021
Par Le Poing
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L’hebdomadaire du jeudi a puissamment forgĂ© l’esprit montpelliĂ©rain des annĂ©es FrĂȘche. Ses sursauts d’arrogance ne sont plus que pathĂ©tiques.

Article publié dans le numéro 34 du Poing, imprimé en avril 2021

Fin octobre 2020, La Gazette de Montpellier publie l’un de ses numĂ©ros hebdomadaires, cette fois largement consacrĂ© Ă  la mĂ©moire de Georges FrĂȘche, l’autocrate montpelliĂ©rain qui gouverna la ville puis la rĂ©gion Languedoc-Roussillon de 1977 jusqu’à son dĂ©cĂšs voici dix ans. Pour cet anniversaire, la nostalgie complice suinte Ă  toutes les pages. On pourrait presque manquer l’une des rares infos, au dĂ©tour d’un radio-trottoir, oĂč se rendre compte qu’un jeune habitant d’une vingtaine d’annĂ©es ne voit plus guĂšre qui peut bien ĂȘtre ce bonhomme.

La question n’est pas de s’en rĂ©jouir ; simplement constater que la roue tourne. La Montpellier de 2020 n’a rien Ă  voir avec celle des annĂ©es 80. De la mĂȘme maniĂšre, il est Ă  parier qu’une Ă©norme proportion des lecteurs du Poing n’ont aucune idĂ©e de ce que peut bien ĂȘtre La Gazette de Montpellier. Laquelle mĂ©rite pourtant d’ĂȘtre situĂ©e : elle pĂšse lourd, parfois trĂšs lourd, dans l’histoire de la presse montpelliĂ©raine.

Dans les pages de La Gazette, on voit encore apparaĂźtre un pavĂ© qui tente de convaincre des lecteurs de soutenir « la presse indĂ©pendante » en rĂ©gion. VoilĂ  qui frise la publicitĂ© mensongĂšre. Depuis vingt ans dĂ©jĂ , 33,34 % des parts de la sociĂ©tĂ© Ă©ditrice ont Ă©tĂ© cĂ©dĂ©es au puissant groupe de La DĂ©pĂȘche du Midi, l’équivalent toulousain du Midi Libre montpelliĂ©rain. Midi si peu libre qu’il appartient lui aussi au mĂȘme groupe de presse toulousain.

Rions un peu d’un dĂ©tail, mais sans oublier que le diable se cache dans les dĂ©tails : pendant des annĂ©es, La Gazette de Montpellier se permettait de publier des leçons de journalisme, toutes hautaines, Ă  l’adresse des confrĂšres du bon vieux quotidien, soupçonnĂ©s de toutes les compromissions. C’était comme une manie. Et elle disparut comme par enchantement, le jour mĂȘme oĂč La Gazette se passa au cou la laisse du mĂȘme maĂźtre toulousain.

Les mouvements de capitaux ne sont pas les seuls Ă  expliquer une perte d’indĂ©pendance qui fait que mĂȘme un cadre de La Gazette estime que « le niveau de compromission atteint suscite le dĂ©goĂ»t ». Il suffit de feuilleter les pages : la communication institutionnelle, celle dont dĂ©cident les Ă©lus et grandes structures d’influence, se dĂ©versent comme d’un robinet, dans les pages de ce qui a le culot de vouloir se faire prendre pour encore indĂ©pendant. Difficile d’évaluer combien de millions d’euros sont ici en cause. « Entre un ou deux dans l’annĂ©e ? » se demande l’un des journalistes de l’hebdomadaire.

MĂȘme payant trĂšs mal (« on peut avoir 40 ans et s’y faire embaucher journaliste dans les 1 400 euros mensuels » confie le mĂȘme employĂ©), mĂȘme Ă  devoir affronter un mouvement de grĂšve du personnel, La Gazette doit rĂ©gler cinquante salaires tous les mois (elle a une Ă©dition Ă  NĂźmes, Ă  SĂšte, et un site internet). Pourris d’idĂ©ologie de la consommation, pourquoi pas sur le versant du luxe, particuliĂšrement vouĂ© au marchĂ© immobilier, les volumineux supplĂ©ments publicitaires se succĂšdent. Il faut encore compter avec les Ă©ditions Ă©vĂ©nementielles clĂ©s en main, qui se vendent autour de 10 000 euros, aux institutions politiques du coin, vantant leurs journĂ©es des jardins ici, ou leur ComĂ©die du livre lĂ .

Ainsi se tisse un rĂ©seau de connivences politico-commerciales, entre rĂ©dactions et services de communication. Vers la fin des annĂ©es 80, face Ă  un Midi Libre trĂšs poussif, La Gazette amĂšne un vrai coup de jeune et de neuf dans le paysage mĂ©diatique montpelliĂ©rain. Le dynamisme de ses jeunes journalistes, dont l’inamovible directeur Pierre Serre, pĂ©tri d’enthousiasme rebelle au cours des Ă©popĂ©es de la Guerre du Vin, la rĂ©sistance du Larzac, le combat pour “Vivre et travailler au pays”, voire un ancrage maoĂŻste, rĂ©sonne avec l’indĂ©niable coup de fouet que Georges FrĂȘche, Ă©lu en 1977, donne Ă  la vie municipale montpelliĂ©raine.

Excellent client pour les journalistes, avec une idĂ©e par minute et Ă  peu prĂšs autant de blagues et de jurons, le nouveau maire fascine. Des fidĂ©litĂ©s se nouent, des logiques d’appareil s’entremĂȘlent. Quand Georges FrĂȘche passe Ă  l’assaut de la RĂ©gion, certains journalistes de La Gazette n’en peuvent plus, et lancent une pĂ©tition pour dĂ©noncer l’alignement outrancier de leur journal dans la campagne Ă©lectorale. « Ce journal s’est imposĂ© en City magazine, sur un mythe de la proximitĂ©. Mais cette proximitĂ© a dĂ©gĂ©nĂ©rĂ© en promiscuitĂ© » estime l’une des figures tutĂ©laires du journalisme montpelliĂ©rain de cette gĂ©nĂ©ration.

On pouffe encore de l’incroyable danse du ventre effectuĂ©e en 2014 par La Gazette, devant le nouveau maire Philippe Saurel, ravi de son Ă©lection par surprise, malgrĂ© la mobilisation de tout le clan frĂȘchien, son hebdo chĂ©ri compris, derriĂšre l’inconsistant Jean-Pierre Moure. Mais on n’allait quand mĂȘme pas perdre les budgets de communication institutionnelle. Le premier interview du nouveau maire rĂ©alisĂ© dans ces conditions laisse le souvenir d’une drĂŽlatique mission impossible.

Beaucoup moins drĂŽle, le black-out posĂ© sur nombre de dossiers embarrassants pour les pouvoirs en place. Une simple mention en rubrique “rumeurs et chuchotements” vaut pirouette pour esquiver les difficultĂ©s. Mais en 2010, un interne du CHU de Montpellier se suicide, s’estimant Ă  bout de harcĂšlement. On fait mine de dĂ©couvrir le problĂšme. Avant quoi, quasiment aucune ligne n’aura Ă©tĂ© consacrĂ©e aux lourds soupçons pesant sur les mĂ©thodes managĂ©riales de la direction de l’établissement.

Il Ă©tait pourtant possible de s’y consacrer, un autre hebdomadaire montpelliĂ©rain s’y Ă©tait attelĂ©, contre procĂšs et intimidations (L’Agglorieuse, quoiqu’on en pense par ailleurs). Mais les donneurs de leçons de La Gazette n’eurent pas cette dĂ©termination, face au premier employeur de la Ville, sous prĂ©sidence de Georges FrĂȘche, et sa direction trempant alors dans les logiques les plus opaques des rĂ©seaux en place.

Au fil de son abondante pagination axĂ©e sur les sorties et les tendances, La Gazette aura forgĂ© des gĂ©nĂ©rations de bobos pseudo-branchĂ©s montpelliĂ©rains, acquis Ă  la social-dĂ©mocratie de la bonne conscience de couche moyenne high-tech, aujourd’hui repeinte en vert Ă  la hĂąte. Voici cinq ans, par stratĂ©gie de marque, Ă©tait ouvert un Gazette CafĂ©, prĂšs de la gare Saint-Roch. Lisons une seule de ses programmations hebdomadaires, par exemple celle du 8 octobre dernier.

Hors concerts et Ă©vĂ©nements strictement artistiques, dix rendez-vous s’égrenent cette semaine lĂ  : un CafĂ© Couple (DĂ©pendance affective : comment trouver nos appuis en nous?), un CafĂ© DĂ©veloppement personnel, un CafĂ© RĂȘves, un CafĂ© MĂ©ditation, et un CafĂ© des Émotions. Heureusement, un CafĂ© BiĂšres nous remonte le moral, face Ă  cet Ă©talage de vacuitĂ© des modĂšles de vie ainsi esquissĂ©s.

C’est toute une vision du monde qui n’en plus de s’empoussiĂ©rer. Longtemps fiĂšre de claironner son ascension irrĂ©pressible, La Gazette perd chaque annĂ©e depuis cinq ans un millier de lecteurs, tombant de 17 000 exemplaires alors vendus, aux 12 000 environ d’aujourd’hui. RestĂ©e assez expert en conseils pour le recyclage du jardin bio, ou la cueillette des pissenlits en randonnĂ©e dans les garrigues de ValflaunĂšs, ce journal dĂ©rive de recentrage en recentrage vers une incomprĂ©hension du monde d’aujourd’hui. Les journalistes de La Gazette – dont trĂšs peu brillent dans le paysage qu’occupe depuis plus de trente ans le duo vieillissant de ses fondateurs – relaient le storytelling accablant des mĂ©dias dominants.

Ils se sont surpassĂ©s face aux Gilets jaunes, dont la formidable richesse et complexitĂ© ont vite Ă©tĂ© passĂ©s Ă  la moulinette de la version policiĂšre macronienne. Une abondante rubrique de courrier des lecteurs donne encore une illusion d’agora dĂ©mocratique. Elle est encombrĂ©e de commentaires de ras de trottoir sur la saletĂ© des rues, les dĂ©fectuositĂ© des chaussĂ©e, et autres poubelles mal collectĂ©es. C’est Ă  l’image d’un lectorat pĂ©pĂšre, Ă  l’acuitĂ© Ă©moussĂ©e. Dans ce contexte, il est dĂ©conseillĂ© de formuler un point de vue quelque peu rebelle Ă  l’ordre Ă©tabli. Car alors la rĂ©daction se permet l’insertion d’un commentaire narquois, pourquoi pas mĂ©prisant, sans rĂ©ponse possible, qui vous rappelle Ă  l’ordre d’un consensus montpelliĂ©rain dont La Gazette est la gardienne. Mais qui n’en peut plus de s’épuiser. D’ailleurs tant mieux.

Dessin de Tati Richi




Source: Lepoing.net