Avril 5, 2021
Par Le Monde Libertaire
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Vous retrouverez ici des présentations de livres consacrés à La Commune, 150e anniversaire oblige.

Trois femmes, trois destins pour le féminisme socialiste
L’entrée massive et déterminante des femmes dans l’action politique apparaît clairement avec la Commune de Paris. Carolyn J. Eichner, professeure à l’Université du Wisconsin aux Etats-Unis s’appuie sur les vies d’André Léo, Elisabeth Dmitrieff et Paule Mink, trois parcours totalement différents pour montrer l’émergence du féminisme en France et ses liens avec le socialisme. Chacune avec sa culture a su tracer son parcours pour défendre l’égalité des sexes et la justice sociale. André Léo s’appuie sur son talent d’écrivain et de journaliste, Elisabeth Dmitrieff sur ses capacités organisationnelles, Paule Mink sur ses talents d’oratrice.
Les femmes n’avaient pas de reconnaissance politique au cours du XIXème siècle. Les premières féministes se réfèrent à 1793, au socialisme utopique dès 1830 et évidemment 1848 pour démontrer que le combat doit porter sur le terrain économique et social. Toutes insistent sur la participation des femmes à la révolution en s’attaquant aux oppressions de genre et de classe. Chacune dans leur registre souligne les questions prégnantes et urgentes, celle du mariage et du divorce, les inégalités y compris dans le travail et les salaires, la réciprocité liberté et égalité, le poids de l’Eglise dans la société, soutien du patriarcat.

« Un détail de son mari »

Ecoutons Paule Mink : « En déniant à la femme le droit au travail, vous la ravalez, vous la mettez sous le joug de l’homme et vous la livrez au bon plaisir masculin. En cessant de faire d’elle une travailleuse, vous lui ôtez sa liberté et vous lui faites perdre par conséquent sa responsabilité, elle ne sera plus elle-même une créature libre et intelligente, mais seulement un reflet, un détail de son mari. »
La Commune sera un moment d’avancées et de réticences. Tous les hommes ne voulaient pas des femmes au combat ni vraiment dans les ateliers. Avec l’appui de Frankel, Varlin, l’Union des femmes très organisée, les clubs, les comités introduisent les femmes dans les coopératives de production, dans les forts comme celui d’Issy, dans les rues. Bien sûr, nous croisons d’autres femmes, Louise Michel, Nathalie Le Mel et tant d’inconnues qui se battront jusque sur les dernières barricades, elles savaient ce qu’elles avaient à perdre avec la victoire des Versaillais. N’oublions pas le poids de l’Ordre moral de Mac Mahon dès 1873.

« Assez de force morale et d’énergie »

Que deviendront ces femmes après La Semaine sanglante ? Toutes trois pourront fuir. Dmitrieff regagne la Russie et se perd en Sibérie, André Léo poursuit son travail d’écriture et s’investit dans l’Internationale, un temps proche des idées anarchistes, meurt discrètement en 1900, Paule MInk se tourne vers le blanquisme, le socialisme révolutionnaire et poursuit son combat d’activiste très appréciée dans le monde ouvrier.
Un mot d’André Léo sur cette Commune : « Il y eut alors dans Paris une telle frénésie pour la liberté, le droit, la justice, que les femmes combattirent avec les hommes ; et qu’il se trouva dans cette ville de deux millions d’âmes, assez de force morale et d’énergie pour balancer le reste de la France. »

Franchir les barricades, Les femmes dans la Commune de Paris
, Carolyn J. Eichner. Ed. de la Sorbonne 2020

Un gouvernement de la classe ouvrière ?
Comment Karl Marx et Friedrich Engels ont-ils perçu et intégré la Commune de Paris dans leur construction intellectuelle et action politique ? Ce sphinx comme l’appelait Marx ! Celle-ci marque un tournant dans l’histoire du monde ouvrier et suscite de nouvelles réflexions quant à leur vision de l’État, de la stratégie révolutionnaire et des formes d’organisation d’une nouvelle société. L’ouvrage Sur la Commune de Paris est composé de quatre parties : un essai de Stathis Kouvélakis intitulé Évènement et stratégie révolutionnaire, un dossier autour du livre La Guerre civile en France, un recueil des publications de la Commune et une partie intitulée Controverses, sans doute la plus intéressante, la plus humaine avec des interventions de Bakounine, Kropotkine et Gustave Lefrançais.

Dans son essai introductif, Stathis Kouvélakis confronte les élaborations de Marx aux travaux des historiens récents et renouvelle la réflexion sur leurs apports théoriques. « C’est dans cette tension entre une pensée en mouvement, toujours à la recherche d’une prise sur le réel, une pensée stratégique orientée vers l’action révolutionnaire, et un évènement dont la brièveté temporelle n’a d’égales que la densité et la puissance de réverbération, qu’il faut chercher la portée, singulière et résistante au temps, des textes de Marx et d’Engels, le contenu de vérité qui leur est propre. »

« Une importance historique universelle »

Marx s’implique dans les évènements même à distance. Ces contacts, Serraillier, Dmitrieff, Frankel, l’informent régulièrement et lui demandent son avis. L’analyse de la situation internationale et particulièrement des évènements à l’origine de la guerre franco-prussienne retient l’attention car elle met en perspective les relations entre ces deux belligérants et les complicités plus ou moins objectives de leurs classes dominantes. Marx a la critique sévère à l’égard des versaillais mais aussi des communards, des proudhoniens, le polémiste avait bien le sens de la formule implacable. Pourtant, il replace la Commune dans une perspective historique. « La lutte de Paris a fait entrer dans une nouvelle phase la lutte de la classe ouvrière contre la classe capitaliste et son Etat. Quelle qu’en soit l’issue immédiate, elle a permis de conquérir une nouvelle base de départ d’une importance historique universelle. »

Elle permit à Marx d’affiner ses réflexions sur le rôle des classes et du prolétariat, la syndicalisation des moyens de production, le rôle des coopératives et bien sûr la grande question de l’État, thème central de sa rivalité avec les anarchistes. Quand fait-on disparaître l’État ? Le fédéralisme peut-il remplacer l’État centralisateur ?

Marx et Engels confortent leur vision internationaliste. Ils écrivent, ils publient, ils appellent à la solidarité avec le peuple parisien. Pourtant ils montrent leur certitude, leur volonté de faire rentrer les faits dans leur conception. Ils font croire à une unanimité de l’AIT derrière leurs positions. Les Adresses au Conseil général de l’AIT font vivre les évolutions de la pensée de Marx sur la Commune et permettent de comprendre La Guerre civile en France publiée immédiatement. Ses lettres soulignent ses sentiments de condescendance à l’égard de certains exilés, notamment les blanquistes et son opposition à l’égard des antiautoritaires. « Ont-ils jamais vu une révolution, ces messieurs ? Une révolution est certainement la chose la plus autoritaire qui soit. » Postérieurement à la semaine sanglante, Marx entend assurer son autorité sur l’Internationale, ses lettres sont très éclairantes. On y devine un animal politique froid qui mène un combat politique contre tous ceux qui s’opposent à lui et ce par tous les moyens. Sommes-nous vraiment surpris ?

« Confiance que dans la liberté »

La dernière partie de l’ouvrage contient des interventions notamment des anarchistes. Au regard de l’histoire, ces prises de position méritent d’être mises en valeur. Michel Bakounine souligne les critères de distinction entre les communistes et les socialistes révolutionnaires. « Les communistes sont les partisans du principe et de la pratique de l’autorité, les socialistes révolutionnaires n’ont de confiance que dans la liberté. » D’une étonnante lucidité !! « Le socialisme révolutionnaire vient de tenter une première manifestation éclatante et pratique dans la Commune de Paris. » Bakounine fait aussi preuve d’une grande humanité et d’un profond respect pour les victimes de la Commune, ainsi « notre ami Varlin ». Il relève aussi que la révolution ne peut être décrétée, qu’elle vient d’en bas et ne peut être téléguidée par le haut. Pierre Kropotkine défend la même idée et tient ces propos prémonitoires : « Mais sachons aussi que la prochaine révolution, qui, en France et certainement aussi en Espagne, sera communaliste et reprendra l’œuvre de la Commune. » Gustave Lefrançais, un des acteurs de la Commune, insiste sur la notion de mandat et de mandataire, le fonctionnement social, le rapport entre l’autorité et la révolution.

Concluons sur une appréciation de socialistes britanniques, « Les Parisiens qui ont choisi de s’enterrer dans les ruines fumantes de Paris plutôt que de laisser le socialisme et la révolution être souillés et dégradés sont aussi grands que les plus grands héros de l’histoire. »

Sur la Commune de Paris. Textes et controverses, Karl Marx, Friedrich Engels. Les éditions sociales, 2021

Rappel de la 1ère fournée 2e fournée




Source: Monde-libertaire.fr