Au moment où nous finnissons cet article, les Kurdes viennent de trouver un accord avec le régime syrien afin d’éviter un massacre. Les conséquences de cette avancée du régime en territoire kurde sont énormes.

Depuis mercredi 09 octobre, la Turquie pilonne des villes du nord-est de la Syrie. Le lancement de cette opération militaire baptisée « Printemps de la Paix » intervient à la suite d’un revirement de Trump sur les précédents accords concernant la stabilité de cette zone frontalière. Alors qu’ils avaient garanti une protection aux forces kurdes, les américains ont finalement livré ce territoire à la Turquie.

Nous avons pris contact avec des personnes actuellement présentes au Rojava, afin qu’elles nous exposent la situation. Certaines font partie des internationaux qui se battent courageusement sans appui aérien à Sere Kanye aux côtés des FDS [1], d’autres sont des observateurs à Kobané. Depuis que nous nous sommes entretenus avec eux, la situation sur place s’est empirée. Nous n’avons plus de nouvelles de nos amis au front.

Nous revenons, à travers cet article, sur le contexte dans lequel ce nouveau front s’est ouvert : mise à mal d’un travail de stabilisation de la zone, retour des cellules dormantes de Daesh, politique anti-terroriste américaine sur le territoire syrien, présence du PKK dans les zones arabes.

Les kurdes avaient annoncé depuis plusieurs mois l’imminence d’une intervention turque sur leurs territoires, ils avaient notamment lancé une campagne de soutien internationale que vous pouvez retrouver ici.

Nous tenons à rappeler que l’offensive turque ne doit pas faire oublier qu’au même moment Bachar Al Assad, appuyé par les russes et les milices iraniennes, continue de bombarder lourdement la province d’Idlib, dernière poche syrienne tenue par l’opposition et protégée par les Turcs.

Au vu des derniers évènements, les américains qui n’avaient jusque là pas encore déserté toutes leurs bases et restaient déployés sur certains axes du Rojava, semblent maintenant totalement dépassés. Leur sécurité sur place n’est plus garantie. Ils ont subit des attaques de groupes islamistes et leur présence ne constitue pas un obstacle pour l’avancée des Turcs au delà de la zone frontalière. Les opérations militaires turques facilitent actuellement l’évasion massive des prisonniers retenus jusque là par les Forces Démocratique Syriennes. Ces derniers, occupés désormais à contrer l’offensive turque, affirment que la sécurité de ces prisons ne constituent plus pour eux une priorité. A cela s’ajoute la multiplication des apparitions des cellules dormantes de l’Etat Islamique.

Pour cartographier grossièrement la situation actuelle, le Rojava subit une invasion turque au Nord par les villes de Tal Abyad et de Sere Kanye ainsi que des incursions de groupes islamistes au sud à cela s’ajoute des bombardements sur les villes et les axes de circulation. Le retrait des américains a non seulement ouvert la porte à une offensive de la Turquie mais a précipité la possibilité du retour de Bachar al Assad et de la Russie dans les zones kurdes. Le régime peut désormais s’y présenter comme la seule alternative possible pour assurer la sécurité des territoires kurdes. Ce qui rend très incertain le sort des zones arabes, de Raqqa à Der ez Zor, jusqu’ici sous contrôle kurde. Ces territoires seront coincés entre la possibilité d’un retour du régime ou la reconquête par des groupes islamistes.

TRAHISON

Le Rojava a toujours vécu sous la pression d’une possible intervention turque. Si cet assaut militaire surprend c’est qu’il a lieu alors que la situation était stabilisée par un récent accord turco-américain qui prévoyait la création d’une zone de sécurité à la frontière turque et auquel toutes les parties collaboraient.

Les américains garantissaient aux Turcs le retrait des structures militaires kurdes de la zone tout en offrant à ces derniers une protection contre toute agression turque. Dans ce cadre, les FDS ont, dès la fin août, détruit leurs fortifications et les tunnels qu’ils avaient installés sur la ligne de front, tandis que turcs et américains y mettaient en place leur patrouilles conjointes.

Un de nos interlocuteurs sur place nous confirme le contexte dans lequel Trump a accepté que la Turquie remette en cause le travail de stabilisation qui existait jusqu’alors :

« Avant la semaine dernière, il y avait une forme d’optimisme chez les kurdes, il semblait que les Turcs avaient accepté une solution au rabais, qui aurait eu comme effet de figer la frontière avec une garantie de protection américaine. »

Pourquoi donc les turcs ont-ils décidé d’attaquer malgré l’accord ? Il faut savoir qu’à l’origine des négociations, les Turcs exigeaient plus qu’une démilitarisation des FDS dans cette zone. Ils voulaient également un retrait politique avec le démantèlement des administrations kurdes sous influence du PKK et une zone géographique plus profonde. Ce qui, selon un observateur sur place, était loin d’être gagné :

« En réalité le retrait des FDS s’est traduit pour les kurdes par la création de conseils militaires mixtes complètement fantoches tel que le conseil militaire de Tal Abyad, ou de Sere Kanye (Ras al Raïn). Des sortes de coquilles vides, où finalement ce sont les cadres du PKK qui continuaient de contrôler l’ensemble des structures militaires et des structures civiles à tous les niveaux. »

La Turquie, qui garde le souvenir d’accords passés non respectés tel qu’à Manbij, a préféré organiser lui même le retrait des kurdes en bombardant la zone.

La politique anti-terroriste des américains en Syrie

Dans son argumentaire farfelu sur le retrait des forces américaines et l’abandon des FDS, Trump a mis en avant la qualification terroriste du PKK. Mais les américains n’ont pas beaucoup cherché à faire autrement que de s’organiser avec une structure entièrement controlée par le PKK. Comme ils font de l’antiterrorisme à court terme et n’ont pas vraiment de vision stratégique, les Américains ont poussé le PKK à recruter des arabes pour les intégrer dans les FDS. La création des FDS était pour les américains un moyen de se distancier du PKK, ça permettait d’utiliser un autre nom que YPG et d’y intégrer des arabes. Mais cela n’a absolument rien changé au fait que ce sont les cadres du PKK, formés à Qandil, qui contrôlent la totalité des structures militaires des FDS.

Dans chaque unité des FDS tous les cadres sont intimement liés au PKK. Il y a des unités qui ont une forme d’autonomie comme le conseil militaire de Der ez Zor composé d’arabes ou encore les forces syriaques d’obédience chrétienne. Mais ces unités ne peuvent pas rentrer en contact avec la coalition sans passer par un intermédiaire du PKK. S’il y a une rencontre entre ces unités et la coalition, elle se fera toujours en présence d’un membre du parti. Les brigades locales qui veulent bien travailler avec la coalition sont déjà intégrées aux FDS et par la même sous le contrôle du PKK. Trump a beau les qualifier d’organisation terroriste, les américains n’étaient rien en Syrie sans cette organisation et ils viennent de perdre toute crédibilité envers l’ensemble des acteurs du conflit syrien.

Les américains dépassés par l’offensive turque

Jusqu’à dimanche, le retrait des américains étaient jusque là minimal. Ils avaient déserté uniquement les bases de Tel Abyad et de Sere Kanye (Ras Al Raïn), précisément là où les turques ont concentré le début de leur attaque.

Il y a deux jours un membre d’une ONG qui travaille avec les Kurdes nous affirmait :

« Pour l’instant, il semble que la coalition n’ait pas l’intention de se retirer totalement. Ils ont peut-être en vue de laisser les Turcs faire leur zone de protection, prendre des postes à la frontière mais espérer continuer la lutte anti-Daesh dans la vallée de l’Euphrate plus au sud. Ils n’ont pas bougé de leurs bases ni à Kobané ni à Hassaké. Il y a des patrouilles américaines organisées conjointement avec les FDS et depuis vendredi, des blindés américains sont positionnés au sud de Tal Abyad sur la route M4 qui traverse d’Est en Ouest le Sud du Rojava. Ce qui pourrait ressembler à une ligne rouge tacite et un peu mollement tenue. »

Blindés américains postés au sud de Tal Abyad le long de la route M4.

Mais depuis 24 heures l’offensive turque s’est intensifiée. Une des bases américaines à Kobane a subit des tirs d’artillerie de la part des Turcs. Il n’y a pas eu de blessé, mais cela ressemble à un avertissement. Face aux attaques de groupes infiltrés et aux frappes aériennes, les américains ont du quitter leurs positions le long d’un des principaux axes du Rojava.

Un international actuellement en première ligne à Sere Kanye nous raconte comment les combats ont commencé.

« Nous étions mobilisés depuis une petite semaine donc on était déjà sur place avant les premières frappes. Le mercredi 9 octobre dans l’après midi, des avions de chasse ont fait des tours en laissant derrière eux des trainées blanches. C’était soit les turcs qui faisaient de la reconnaissance, soit la coalition qui nous prévenait que les turcs étaient prêts à frapper. Puis la Turquie a bombardé un des QG du MLKP (parti marxiste-léniniste clandestin turque). De commencer par là c’est un symbole fort, car le MLKP est un parti turc d’extrême gauche qu’Erdogan veut éliminer. Heureusement ce QG avait été en partie évacué, même s’il y a eu des pertes. Ensuite les forces turques ont ciblé quelques bases. Ils avaient dit qu’ils tireraient d’abord dans les champs pour que les civils puissent partir mais ils ont fait des morts dès le début en ciblant ces bases et un quart d’heure plus tard ils bombardaient le centre ville. Donc là c’était vraiment la débandade : toutes les routes étaient saturées, les gens se faisaient prier pour monter à bord des véhicules, les gens pleuraient pendant que d’autres se prenaient en selfie et faisaient des vidéos. Il y en avait même qui sortaient sur les routes dans des lits d’hôpital et qui demandaient à être remorqués tel quel par les voitures, c’était le chaos. Les militaires avaient interdiction d’emprunter les routes des civils pour ne pas les mettre en danger. En gros c’était la débandade pour les civils mais nous, les militaires ont été déjà organisés, positionnés dans et autour de la ville prêts à la défendre. On a commencé à repousser les assauts sans trop difficulté et dans les heures qui ont suivi les renforts sont arrivés. Depuis, il reste encore des civils en ville, ils sont chez eux avec des réserves. Il arrive que des personnes âgée circulent dans les rues, certains sortent pour surveiller leurs échoppes d’autres se baladent et nous souhaitent bon courage mais les rues sont globalement désertes. »

« Il reste très peu de combattants internationaux en première ligne. Il faut savoir qu’avant l’attaque, les généraux kurdes voulaient que les internationaux, notamment les tendances les plus anarchistes dont Tekosina Anarsist, retournent dans les structures civiles et ne restent pas dans les structures militaires. En revanche au sein de la gauche turque, qui a une relative autonomie par rapport au PYD, les internationaux pouvaient rester dans les structures militaires, mais on était très peu. Maintenant que le conflit a repris, d’autres internationaux nous ont rejoins au front mais ça représente une quinzaine de combattants.

A la vitesse où vont les évènement, la situation a sans doute évoluée.

Pour l’instant les combats au sol restaient concentrés à la frontière sur Tal Abyad et Sere Kanye, les turcs encerclent ces villes depuis les villages à l’est et à l’ouest mais ils n’ont toujours pas réussi à prendre les accès par le sud. Ce qui permet aux FDS, qui se battent dans la ville, de ne pas être complètement coupés de leurs renforts. La stratégie des combattants kurdes semble être d’emmener les turcs sur le terrain d’une guerre urbaine, là où ces derniers auront plus de mal à avancer.




Carte valide au 12/10/

Si les combats se concentrent autour de Tal Abyad et Sere Kanye, c’est qu’il s’agit de territoires mixtes à majorité arabe. Depuis le début de la révolution ces endroits ont été le théâtre de nombreux affrontements entre différents groupes. Ces villes sont contrôlées par les kurdes mais sont revendiquées par les arabes. L’ambiance y a toujours été tendue parce qu’elle a longtemps été contrôlée par des cadres étrangers iraniens et turcs du PKK et leur gestion autoritaire de la sécurité a fait naître des rancoeurs au sein de la population.

Si les FDS résistaient plutôt bien les premiers jours, l’absence de No Fly Zone, la multiplication des bombardements plus au sud couplée aux incursions de groupes islamistes sur des axes cruciaux pour la défense, les a mis dans une grande difficulté ce dimanche.

Si les premières frappes aériennes sur les villes de Kobané, Qamisli, Darsabya semblaient cibler des objectifs précis en réponse à des tirs ou des attaques de la part des FDS. Elles ne présageaient pas encore d’une offensive au sol à ces endroits là. A chaque bombardement les gens fuyaient mais revenaient le lendemain.

A Kobané, vendredi soir les habitants ont fui la ville face aux bombardements qui semblaient répondre à l’attaque d’un poste de police à Suruç (ville turque collée à Kobané de l’autre côté de la frontière) par les YPG. Le lendemain les habitants sont revenus en ville.

Vidéo de l’attaque du poste de police à Suruç :

Notre interlocuteur présent à Kobané, nous raconte de l’ambiance sur place :

« Le 10 octobre, les canons kurdes ont tiré sur la Turquie et Jaraboulous, zone tenue par l’ASL et les turcs. Ils ont répliqué en bombardant dans la périphérie de Kobané. Par peur tout le monde a fui, les rues étaient désertes. La ville s’est repeuplée le lendemain et comme tout le monde se barrait au début, les FDS ont fermé la ville. A un moment, ils ont réouvert mais il y a certaines zones où il est interdit de circuler par mesure de sécurité. Les gens ont peur mais ce n’est pas non plus la panique générale. Quelques magasins sont encore ouverts, les gens font des réserves, tu peux voir des mecs armés qui viennent acheter des tonnes de boites de thon et de sardines mais ce n’est pas non plus le rationnement avec des queues énormes »

Il rajoute :

« Jeudi, j’ai roulé la nuit pour aller à une base pas très loin du front et tous les checkpoints, qui sont de grosses installations, étaient déserts ou tenus seulement par deux personnes soit très jeunes, disons moins de 18 ans, soit vieux de plus de 50 ans. Il y a la consigne de n’être pas plus de deux à ces endroits pour éviter les bombardements. Ceux qui tiennent les checkpoints sont des volontaires membres des communes de chaque quartier. Ils sont armés mais sans salaire et sans entrainements spécifiques. Ce sont eux qui d’habitude font des rondes dans la rue lorsqu’il y a des problèmes. Ils ont l’air démuni avec peu de moyens pour faire des contrôles. Mais là, avec la peur des bombardements il y a vraiment peu de circulation. Il y a également des rumeurs à propos de gangs qui profiteraient de la situation pour faire du racket. »

Depuis samedi 12 octobre les turcs se sont également mis à bombarder à l’intérieur des terres plus au sud et notamment la route M4. Cette route qui relie Qamisli à Alep, délimite symboliquement la frontière entre le Rojava traditionnel et les zones arabes. Vendredi soir il y a eu une incursion pour couper cet axe, probablement réalisée par des groupes infiltrés à l’arrière. Cela a eu pour conséquence de compliquer l’évacuation de la ville de Kobané qui subissait des frappes au même moment.

Les turcs réalisent actuellement une percée entre Tal Abyad et Serek Kanye depuis la frontière jusqu’à la route M4 où leurs troupes ont établi un barrage.

Circuler à l’arrière est devenu de plus en plus difficile pour les populations et les forces qui résistent à l’offensive turque.

Dimanche, face à la dégradation de la situation, les YPG ont ouvert un canal de négociation avec les Russes et le régime. Les blindés américains encore présents ont prouvé leur totale inutilité face à l’avancée des Turcs et des groupes islamistes. Le régime syrien apparait alors comme la dernière option aux Kurdes pour sécuriser leurs territoires. Les Russe auraient annoncé l’établissement d’une No Fly Zone sur une partie du Rojava et le gouvernement Assad a annoncé vouloir entrer dans Kobané et Manbij dès dimanche soir.

. Les blindés américains encore présents ont prouvé leur totale inutilité face à l’avancée des Turcs et des groupes islamistes. Le régime syrien apparait alors comme la dernière option aux Kurdes pour sécuriser leurs territoires. Le gouvernement Assad, a annoncé vouloir entrer dans Kobané et Manbij très prochainement.

Le risque d’évasion des prisonniers membres de Daesh

Le sort des membres de Daesh retenus dans les prisons et les camps gardés par les FDS, inquiète les occidentaux. A raison, la mobilisation sur le front des FDS ne leur permet pas de continuer à remplir leur mission de gardiens de prison pour le compte des occidentaux. D’autant que ce travail, ne leur assure plus aucune protection de la part des américains.

Tout à l’est du Rojava, près de la frontière irakienne, se trouve le camp d’ Al Hol où vivent des Irakiens et des Syriens dont beaucoup de gens de Der ez Zor. A l’intérieur de ce camp, existe une section pour les familles des combattants étrangers de Daesh, il s’agit surtout de femmes et d’enfants. C’est une zone un peu chaotique où l’idéologie de l’Etat islamique est encore très influente. Avec le début de l’offensive turque, des mutineries y ont éclaté avec des tentatives d’évasion.

Parmi les premiers renforts FDS arrivés à Tal Abyad, beaucoup étaient des gardiens d’une prison retenant les membres de l’Etat islamique. Ces camps sont déjà au bord de l’implosion, dans un état désastreux et les FDS ont de plus en plus de mal à les contrôler. Les dernières frappes turques à proximité du camp d’Aïn Issa ont facilité l’évasion d’une centaines de détenus. De tels mouvements laissent à penser que les Turcs ont inclus l’ouverture des prisons dans leur stratégie militaire.

Depuis le début de l’intervention turque, les médias kurdes multiplient la diffusion d’images provenant de l’intérieur des prisons où l’on voit des détenus s’évader.

Le retour des cellules dormantes de Daesh

Il faut aussi comprendre qu’il y a actuellement un retour des cellules dormantes de Daesh le long de l’Euphrate et notamment dans la province de Der ez Zor. Ils créent des administrations parallèles, prélèvent l’impôt et forcent ceux qui travaillent avec la coalition à faire acte de repentance.

« Il y a une ville arabe où l’Etat islamique a affiché le nom de 250 personnes qui travaillaient pour l’administration liée aux kurdes. Ils leur ont demandé de venir le vendredi à la mosquée faire acte de repentance et de déclarer leur soutien à l’Etat Islamique. Tout le monde l’a fait par peur d’être assassiné. Ils se promènent surtout la nuit et s’ils voient quelque chose qui ne leur plait pas ils font du racket ou des assassinats ».

Le veille de l’intervention turque, Daesh aurait fait une apparition inédite à Raqqa. Il s’agirait d’une attaque coordonnée visant à prendre position dans la ville. Plusieurs versions circulent sur l’ampleur de l’attaque et le nombre de combattants impliqués.

Raqqa Military Council Statement about ISIS attacks tonight “Our forces forces confronted group of ISIS members who tried to attack one of our centers. Terrorists used explosive belts, bombs & machine guns. 2 suicide bombers who blew themselves up before reaching our forces pic.twitter.com/50dnbftRNd

— Mutlu Civiroglu (@mutludc) 9 octobre 2019

Daesh profite évidemment de la situation pour refaire des apparitions. La question est de savoir s’ils sont en capacité de reprendre des territoires.

Qui sont les groupes armés syriens qui participent à l’offensive turque ?

Ce sont les forces spéciales de l’armée turque qui s’occupent de bombarder les premières lignes de l’offensive. Au sol, on trouve parmi les soldats turcs, des groupes syriens qui agissent dans une logique mercenaire, c’est à dire qu’ils ne le font pas dans l’attente d’une protection contre Bachar.

Il s’agit d’un mélange de groupes issus de l’ASL en provenance d’Hama, d’Idlib d’Alep, de Der ez Zor… Il faut savoir que la Turquie a depuis des années organisé une stratégie de dépendance vis-à-vis de certains groupes rebelles syriens. Ils ont été neutralisé au fur et à mesure des accords de cessez-le-feu avec le régime : en échange de l’arrêt des combats contre Bachar, ces groupes rebelles recevaient argent et armes de la Turquie. Certains, comme à Idlib n’avaient pas forcément le désir de devenir des supplétifs de la Turquie, mais ils n’ont pas eu le choix, c’était soit la protection des turcs soit l’anéantissement par Bachar. Ce sont des gens qui, de défaite en défaite, sont devenus des mercenaires.

En revanche la plupart des groupes de Der-ez-Zor sont réellement sous l’influence idéologique islamiste. Il ne s’agit pas de Daesh mais de groupes qui partagent la propagande islamiste turque. Eux se battent au côté des turcs avec un réel désir de vengeance par rapport aux Kurdes, qu’ils considèrent comme une force d’occupation notamment à Der-ez-Zor.

A propos de ces groupes une de nos sources commente :

« Certains ont une idéologie islamiste, d’autres un racisme anti-kurde. Ce qui va être compliqué c’est que ces mecs-là n’auront pas forcément envie de rentrer chez eux après les batailles de Tal Abyad ou de Sereknaye. »

Qu’en est-il des autres fractions en Syrie ?

Pour ce qui est de Jaysh-al-Islam, ils soutiennent l’opération turque sans y prendre part pour l’instant. Ce qui est nouveau, parce qu’ils ont toujours privilégié la lutte contre Bachar et ne se positionnaient pas sur les autres conflits.

Sur la question du soutien de l’offensive turque dans les milieux activistes de l’opposition syrienne, la tendance est plutôt au rejet de l’intervention turque.

Bien évidemment comme l’opposition syrienne ne forme pas un bloc uni les avis divergent. Parmi les forces arabes ayant rejoints les FDS, des anciens de l’ASL, il n’est pas rare d’entendre des discours anti-kurdes qui peuvent faire craindre des défections.

En témoigne les propos d’un de nos observateurs :

« Aujourd’hui la position générale que ce soit de la part des activistes syriens, et des anciens de l’ASL ayant intégrés les FDS, quand ils te parlent franchement en privé, ils te disent qu’ils n’aiment pas les turcs, qu’ils préfèrent la coalition. Mais au vu du contrôle de tout par le PKK, ils en ont marre et que donc si le choix c’est entre un contrôle total du PKK et une intervention des turcs, ils ne seront pas mécontents de l’arrivée des turcs. Mais j’ai rencontré aussi beaucoup d’arabes assez convaincus de la position des FDS et qui ont même épousé les idées d’Ocalan. Mais c’est plutôt des cas individuels, des gens qui ont vraiment souffert de l’Etat Islamique et qui ont rejoins les kurdes par pure vengeance. Mais il n’y a pas suffisamment d’autonomie parmi les groupes arabes des FDS pour que des tendances se clarifient. Même les brigades tribales sont encadrées par des cadres kurdes et ne peuvent pas vraiment prendre d’initiative.

En revanche je crois qu’ils évitent de mettre des arabes en premières lignes contre les turcs par peur des défections. Les turcs font toute une propagande sur les défections au sein des FDS mais rien ne le prouve. Ce qui est sûr c’est que les arabes ne vont pas combattre avec enthousiasme dans ces zones-là. Peut-être qu’ils peuvent envoyer des combattants arabes mais ils vont bien faire attention que les types ne prennent pas d’autonomie, qu’il n’y ait pas de fractionnalisme. »

Maintenant que les kurdes ont accepté la protection du régime, certaines alliances au sein des FDS vont sans doute être remises en question. Pour les groupes locaux arabes issuent de l’opposition syrienne, dans des villes comme Raqqa ou Der ez Zor, il va rester peu d’option : le retour du régime ou celui des groupes islamistes.


Article publié le 14 Oct 2019 sur Lundi.am