La France en 2019 ça veut encore et toujours dire dormir dehors, même quand on est enfant, même quand on est malade, qu’on est vieux, qu’on est vieille, qu’on fuit un chez-soi rendu invivable par la guerre, la misère, la violence, la colonisation, et finir par dormir sur les trottoirs des pays qui ont provoqué ça.

C’est la guerre, et la seule défense possible ce sont les trois chiffres, le 115, one-one-five, appeler tous les jours, toute la journée, pour savoir si ce soir encore il va falloir se battre contre la nuit qui ronge, ou espérer peut-être un pauvre lit de camp dans un gymnase bondé, au milieu des autres familles, de celles et ceux qui ne savent même plus dormir, en sachant qu’il faudra déguerpir au plus tard à 9h, sans demander son reste, partir à la recherche d’un petit déjeuner, d’un repas, de papiers, courir entre les rendez-vous, Préfecture, PADA, Hôpital, Secours Catholique, continuer de faire les trois chiffres, one-one-five, occuper ces journées qui ne sont jamais à soi, jamais simples, occuper les enfants, ne jamais rien savoir.

Et là, premier avril, mauvaise blague. Plus de gymnase, plus de 115, il n’y aurait plus d’urgence, ce ne serait plus l’hiver, c’est ce que dit la Loi, mais pas le thermomètre, les portes se referment un peu plus hermétiquement, le froid est toujours là, et toujours plus sévère le froid polaire des administrations, il n’y a plus de place, et rien ne sera fait. Pourtant, la ville en est gorgée, d’appartements, de bâtiments vides. Mais pas pour elle et eux. Pourtant, c’est la même Loi, qui dit que tou.te.s les demandeu.r.euse.s d’asile doivent être hébergé.e.s, en attendant de savoir si leur situation est assez dramatique pour que la France accepte de les accueillir. Mais plus personne n’en doute, ce sont bien ceux qui font les lois qui rechignent toujours le plus à les respecter.
Premier avril, mauvaise blague, où ira-t-on ce soir ? Une centaine d’humains dehors, un bâtiment public ouvert, le problème est assez urgent pour que l’on n’y réfléchisse pas cent mille ans : la Bourse du Travail fera un bon dortoir.

Onze jours plus tard, il y a de la vie là-dedans, les enfants courent partout, la cuisine regorge des dons de nourriture, et les quelques dizaines de personnes qui viennent aider ici comparent les cernes qui bordent leurs yeux. On s’inquiète, car si la Préfecture a promis de reloger demain une partie des gens qui ont pu s’inscrire sur les listes qu’a faites la CIMADE, si et seulement si tout le monde quitte gentiment la Bourse au plus tard à 9h, où iront les 70 personnes restantes ? On n’en sait rien, mais bon, personne n’oserait prendre le risque d’une expulsion violente, ni de faire perdre aux personnes sur les listes les soi-disant solutions promises par la Préfecture. On sortira demain, dans le calme, à 9h, et on verra ensuite. Bonne nuit, dors bien, fais de beaux rêves.
Mais c’est déjà demain, et à 6h, surprise ! Il est l’heure de profiter des bienfaits de la République ! Inquiète de nous voir rater le réveil, la Préfecture envoie ses monstres tout de bleu vêtus, casqués, armés, tout excités de l’exiguïté dans laquelle ils procéderont à l’évacuation de la centaine de personnes présente. Pleins de zèle, les monstres montrent les dents, enfoncent les portes de bureaux syndicaux au hasard, crient, insultent, donnent des ordres absurdes, séparent les ’militant.e.s’ des ’migrant.e.s’, ce qui implique une fine analyse du nuancier des peaux présentes qui fait froid dans le dos. On se retrouve dehors, pour apprendre plus tard que les logements promis ne sont que quelques nuits d’hôtel.

Est-ce qu’ielles réalisent ? Est-ce que donner leurs ordres depuis leurs bureaux, faire faire le sale boulot à leurs monstres débiles les protège totalement de ressentir une once de culpabilité, en mettant à la rue des nourrissons, des personnes âgées, malades, ou en situation de handicap ?
Est-ce qu’ielles arrivent elleux-mêmes à se persuader de ce qu’ielles racontent ensuite eux médias, qu’ielles font tout ça pour le Bien, pour la Loi, pour l’Ordre ?
Est-ce que c’est possible de se raconter à soi-même que les gens vivent mieux dans la rue que dans un lieu à peine salubre et non adapté à loger des personnes ?
Est-ce que Gaël Perdriau s’imagine une seconde ce que provoque le fait de vivre dans la rue chez un enfant de 13 ans, de 7 ans, de 4 ans ?
Est-ce que Evence Richard a déjà passé une nuit d’avril dans le sas d’entrée d’une banque de son département ?
Est-ce que Michèle Cottier, présidente de l’Université Jean Monnet, lorsqu’elle demande une expulsion 48h après celle de la Bourse, et alors que la fac est en période de vacances, saurait supporter le regard d’une maman arrêtée en pleine préparation du biberon matinal de son fils par la main gantée d’un CRS ?

Après avoir viré les soutiens, puis les hébergé.e.s, les flics rient, plaisantent, se curent le nez en regardant tranquillement la grosse pince qui broie les matelas et les couvertures que le commissaire a eu la riche idée de faire détruire pour éviter une troisième occupation. À peine deux jours de paix, et la fac, censée nous abriter jusqu’au lundi midi, a demandé à la Préfecture d’envoyer ses monstres à 9h, un dimanche, alors que les pares-brises sont encore gelés.

Mais on ne fait pas disparaître des humains en les repoussant méthodiquement d’un endroit à un autre, on ne fait pas disparaître les problèmes en les glissant sous le tapis, il y a de plus en plus de monde pour s’en rendre compte, ces personnes vivent ici et si l’on n’est pas tout à fait éteint.e on ne peut que tout faire pour rendre ça supportable, faute de décent, faute de digne.
Et beaucoup de monde s’y met, c’est beau, ces gens qui se sourient, qui rient même de cette folie, de ce monde sans dessus-dessous, à Paris une église brûle et l’argent coule à flots, au Sud des humains se noient dans la mer de nos vacances d’enfance et personne ne bouge le petit doigt. Partout des enfants à la rue et ce sont encore les moins riches qui, de bric et de broc, en fouillant leurs poches et leurs réseaux amis, trouvent des solutions qui n’en sont même pas. Depuis la fin de la trêve et le début de la guerre, le one-one-five botte en touche en nous envoyant celles et ceux qui l’appellent. Nous sommes seul.e.s, mais nombreu.x.ses, mais soudé.e.s, et plus rien ne semble marcher comme on le croirait.

Enfin, la mairesse de la Talaudière offre de quoi souffler un peu. Les vestiaires de la piscine désaffectée. Il y a des douches, il y en a même huit ! On pleure pour des douches, on pleure de joie et de fatigue, les gens font de grands yeux de nous voir dans tous nos états pour des douches et un toit. C’est si grave que ça ? Oui. On en était même arrivés à appeler Muriel Robin et Bernard Lavilliers.

On vit dans un pays où des enfants dorment au pied d’immeubles vides, où des humains crèvent devant les portes des mêmes banques qui fraudent le fisc à longueur d’années, on vit dans un pays où les institutions enfreignent les lois qu’elles invoquent par ailleurs quand ça les arrange, où tout le système social s’effondre de plus en plus vite et où la gestion de la misère finit par reposer sur la bonne volonté de quelques citoyen.ne.s, on vit dans un pays où l’on peut s’acharner sur des gens car ielles n’ont pas les bons papiers d’identité, et détruire leurs affaires personnelles, les humilier, nier leur existence.
Est-ce que c’est possible d’espérer vieillir en se disant qu’on n’aura rien fait face à ça ?

La Talau est déjà pleine, vivre les un.e.s sur les autres ça use et ça crée des conflits. Par bonheur et par mégarde, les portes du bureau de poste désaffecté du quartier de Solaure ont mal été fermées. Nous y voilà cinquante, et d’autres arrivent encore, et ça n’arrêtera pas, et il faudra s’y faire, il va falloir finir par faire quelque chose, ouvrir les bras, les cœurs et les cerveaux, les humains ne disparaissent pas, même si on le veut très fort, Perdriau et Richard auront beau froncer les sourcils, serrer les mâchoires, envoyer leurs sales monstres, personne n’est illégal, regarde un peu à l’intérieur de toi, tu sais qu’il n’y a rien d’autre à faire que d’accueillir ces gens, il y a toute la place, tout l’argent, toute la bouffe qu’il faut, on crève sous la bouffe, sous la thune inutile pour payer des biennales de design ou des bancs anti-SDF, il y a de quoi les accueillir des gens, il y a de quoi dix fois, cent fois, il faut juste arrêter d’avoir peur d’ouvrir les bras. Les voisin.e.s et habitant.e.s de Solaure en montrent déjà un exemple qui fait chaud dans le ventre.

Le 24 juin a eu lieu le procès du squat de Solaure. Et contre toute attente, la Mairie de Saint-Etienne a perdu ce procès. Un dossier mal préparé, une urgence non justifiée, et le Tribunal Administratif de Lyon a interdit toute expulsion tant qu’un projet en bonne et due forme ne serait pas présenté à propos de ce bâtiment.
Et encore et toujours la solidarité, les voisin.e.s qui témoignent par écrit, les commerçant.e.s même, du monde qui se bouge pour constituer en une semaine un dossier sérieux, assos et squatteur.euse.s ensemble, des liens solides, des sourires, un peu de victoire, il y en a assez peu pour qu’on en profite, même si l’avenir fait peur, des gens il en arrive tous les jours, jusqu’où on pourra bien tenir, jusqu’où iront-ils en face dans leur refus d’accueillir ?

À suivre.


Article publié le 17 Juin 2019 sur Lundi.am