DĂ©cembre 8, 2020
Par Les mots sont importants
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Yoko Ono est une artiste, elle a une Ɠuvre de plasticienne et de musicienne avant, pendant et aprĂšs John Lennon, qui pourrait en tant que telle justifier un texte – je me contenterai, parce que je connais mieux les ritournelles que les galeries d’art, de dire qu’elle prĂ©figure Björk, Tom Tom Club, Cocorosie, M.I.A. et les B 52’s, et de citer son joyeux hymne fĂ©ministe Sisters Oh Sisters  [1], ainsi que deux beaux albums parus en 1973 : Approximately Infinite Universe et Feeling The Space. Mais puisque c’est Lennon qui manque, puisque c’est sa mort que nous commĂ©morons aujourd’hui, les lignes qui suivent ne parleront que de John-et-Yoko, et plus prĂ©cisĂ©ment de l’incontournable question de ce-que-Yoko-a-fait-Ă -John.


C’est Ă  Yoko Ono que je veux rendre hommage. D’abord parce que John mĂ©rite mille hommages mais les a eus, alors que Yoko mĂ©rite des hommages qu’elle n’a pas eus et dĂ©mĂ©rite les sarcasmes et les vilĂ©nies qui se dĂ©versent abondamment sur elle depuis prĂšs de cinq dĂ©cennies. Nul-le en effet n’a plus que Yoko Ono servi d’accoucheur ou d’accoucheuse du sale mec et du gros raciste anti-asiate qui sommeillait au fond de tant de babyboomers de gauche, d’anciens hippies androgynes et Ă©pris de spiritualitĂ© orientale, ou d’enfants du rock qui « auraient voulu ĂȘtre noirs Â». Rares en effet sont les fans et plus rares encore les rock-critics qui n’ont pas donnĂ© de la voix dans le concert de clichĂ©s qui s’est abattu sans discontinuer sur la « Dragon Lady Â» depuis ce jour fatidique de novembre 1966 oĂč elle est entrĂ©e dans la vie de l’Idole, faisant d’elle â€“ je ne cite que les formules les plus canoniques â€“ une sorciĂšre, un boudin, une arriviste, une dominatrice et bien entendu une fouteuse de merde, responsable entre autres forfaits de l’éclatement de la belle Ă©quipe des « quatre garçons dans le vent Â»  [2].


Tout cela est fort bien rĂ©sumĂ© par un rĂ©pugnant compte Facebook intitulĂ© « Yoko Ono should have died instead of John Lennon. For people who are against that japanese slut Â»  [3], et par la page Wikipedia de Yoko Ono oĂč l’on trouve cette phrase sublime de concision, qui renferme un intense et puissant concentrĂ© de crĂ©tinerie humaine :

« MĂȘme si le temps qui passe la rĂ©habilite peu Ă  peu, Yoko restera dans l’esprit de millions de fans la manipulatrice, castratrice, fourbe, dĂ©mon avant-gardiste en minijupe qui a provoquĂ© la sĂ©paration des Beatles. Â» 

La phrase est absolument vraie, bien sĂ»r, si on la lit comme un discours indirect libre, exposant de maniĂšre distante – et mĂȘme ironique â€“ ce qui malheureusement se pense et se dit chez les fans de John Lennon. Mais cette lecture distanciĂ©e n’est pas franchement encouragĂ©e par la tournure gĂ©nĂ©rale de la notice, qui s’affranchit Ă  maintes reprises de la « charte de neutralitĂ© Â» de Wikipedia, notamment dans ce passage oĂč le point de vue Ă©videmment partial d’un ancien mari est prĂ©sentĂ© comme objectif, et sert mĂȘme de fondement Ă  une extrapolation pas vraiment bienveillante… ni trĂšs originale :

« Des annĂ©es plus tard, Toshi rĂ©vĂ©lera Ă  un journal japonais que Yoko avait toujours besoin qu’on la traite comme une reine. Elle Ă©tait Ă©goĂŻste et morbide. DĂšs le dĂ©but, la jeune femme a des aventures extra conjugales. Son mari en souffre, mais il ferme les yeux (…) Toutes les relations qu’aura Yoko par la suite suivront le schĂ©ma Ă©tabli par son mariage avec Toshi. A chaque fois, Yoko semble avoir besoin d’un homme qui l’aide Ă  se sortir d’une mauvaise passe, mais qui devient trĂšs vite un instrument qu’elle utilise pour compenser ses ambitions déçues. Â»

Castratrice disent-ils donc aussi, et ce grief est sans doute le seul qui se fonde sur du rĂ©el, mĂȘme s’il le fait bĂȘtement, salement et Ă  contresens. Yoko disent-ils a dĂ©virilisĂ© Lennon : en sĂ©parant John de ses compĂšres, en l’éloignant de la « scĂšne rock Â», en l’introduisant dans d’autres mondes artistiques et politiques â€“ le mouvement anti-guerre, http://www.youtube.com/watch?v=W1XSt_HqAmA”>le fĂ©minisme, la cause noire, la cause irlandaise â€“ et en concevant avec lui des happenings gauchistes ou pacifistes, en lui inspirant des chansons d’amour pas du tout rock’n’roll et mĂȘme une chanson de NoĂ«l  [4], en le quittant pendant plus d’un an puis en le retrouvant et enfin crime des crimes en faisant de lui, pendant plus de cinq ans, un « pĂšre au foyer Â», elle l’a humiliĂ©, ridiculisĂ©, Ă©masculĂ© ! 


Ce qui n’est pas faux du tout, c’est qu’au contact de Yoko, John s’est dĂ©masculinisĂ© : tant dans les postures corporelles que dans l’écriture â€“ paroles et musiques â€“ et dans la maniĂšre de poser sa voix, il y a un avant et un aprĂšs Yoko. Il y a un monde entre le style petite teigne hĂ©tĂ©roviolente  [5] du Lennon rock’n’roll, pĂ©riode Hambourg et Liverpool, et le Lennon maigrichon et binoclard posant tout nu dans les bras de Yoko, et il y a un monde surtout entre les fanfaronnades imbĂ©ciles et menaçantes de You Can’t Do That (1964) ou Run For Your Life (1965)  [6] et la drĂŽlerie, la joie, l’ivresse amoureuse de The Ballad Of John And Yoko (1969) – et surtout ces miracles de dĂ©licatesse, absolument inouĂŻs dans la musique populaire masculine jusqu’alors et peu rĂ©entendus depuis, que sont Don’t Let Me Down (1969) et le merveilleux tryptique Oh Yoko – Love – Oh My Love (1970-1971). Ou encore, prĂšs de dix ans plus tard, Woman et Grow Old With Me.

La mĂ©tamorphose n’a d’ailleurs pas produit seulement une autre maniĂšre de chanter l’amour, mais aussi une autre maniĂšre de chanter tout le reste : sa mĂšre, Dieu et les autres mondes possibles, la politique et la cĂ©lĂ©britĂ© â€“ je pense Ă  ces autres merveilles : Mother, God, Imagine, How ?, Watching The Wheels ou Working Class Hero, et Ă  ce beau et drĂŽle de machin venu au monde le 6 fĂ©vrier 1970 sous le nom d’Instant Karma !, qui dit notamment :

« Why in the world are we here ?

Surely not to live in pain and fear Â»  [7]


Et puis enfin par dessus tout, il y a, toujours dĂ©diĂ© Ă  Yoko, le sublime Jealous Guy, dont les paroles constituent un retour critique et mĂȘme un complet reniement des rengaines machistes de « Beatle John Â». Aux comminatoires Please Please Me, Run For Your Life ou You Can’t Do That – Â« that Â» dĂ©signant le simple fait que sa chĂ©rie va « parler Ă  un autre type Â» â€“ rĂ©pond une incroyable douceur, une certaine contrition plutĂŽt rare dans la gente masculine, en tout cas une apprĂ©ciable rĂ©flexivitĂ© :

« I didn’t mean to hurt you

I’m sorry that I made you cry

I didn’t want to hurt you

I’m just a jealous guy Â»  [8]

Dans quelle mesure est-ce Yoko qui a « rendu Â» Lennon si
 diffĂ©rent ? La victime n’était-elle pas consentante ? Le plus machiste des Beatles  [9] n’y a-t-il pas mis du sien ? Ou bien la mĂ©tamorphose ne procĂšde-t-elle pas prĂ©cisĂ©ment de la rencontre, de l’« affinitĂ© Ă©lective Â» et de la « double capture Â» [10], de ce singulier agencement « John-et-Yoko Â», aussi difficilement dĂ©composable en une « Pygma-Lionne Â» et son jouet masculin qu’en un GĂ©nial Auteur et sa Muse ? La rĂ©ponse est en vĂ©ritĂ© impossible et la question pour tout dire ne m’intĂ©resse pas. Ce qui m’intĂ©resse est que cette mĂ©tamorphose est gĂ©nĂ©ralement imputĂ©e et reprochĂ©e Ă  Yoko alors que dans toute l’histoire du rock’n’roll et de la musique populaire il en est peu d’aussi belles.


Les petits et grands malins objecteront que Yoko n’est pas une Sainte, mais pauvres cons, je m’en doute ! Je sais qu’aucune femme n’est une Sainte mais qu’aucun homme non plus, et je vois surtout qu’on ne tient pas autant rigueur aux hommes qu’aux femmes de ne pas l’ĂȘtre. Je sais aussi que John non plus n’est pas un Saint [11] et qu’il faut plaindre le peuple qui a besoin de hĂ©ros. Cela n’empĂȘchera certes pas qu’on dĂ©nonce encore jusqu’à la fin des temps la maniĂšre dont « la veuve noire Â» gĂšre « d’une main de fer Â» l’hĂ©ritage de son dĂ©funt mari, un hĂ©ritage pourtant qui de plein droit lui revient plus qu’à n’importe quel beatlemaniaque â€“ ou alors, que celui qui jette la premiĂšre pierre renonce auparavant Ă  son propre hĂ©ritage.

Cela n’empĂȘchera pas que perdure ce reproche fondamental qui s’exprime sur Facebook dans sa hideuse nuditĂ©, et sous des formes plus habillĂ©es dans des mĂ©dias plus « haute couture Â» : celui d’avoir survĂ©cu. Celui de n’ĂȘtre pas morte Ă  la place du hĂ©ros de la classe ouvriĂšre WASP (White Anglo-Saxon & Patriarcal), celui surtout de s’ĂȘtre construit un personnage de veuve un peu moins Ă©plorĂ© et effacĂ© que prĂ©vu. Celui d’avoir continuĂ© Ă  vivre et produire [12] et de l’avoir assumĂ©, sans frime mais sans honte, avec beaucoup de dignitĂ© et d’intelligence :

« Je ne sais pas pourquoi j’ai eu Ă  traverser ce que j’ai traversĂ©. Mais vous savez, on peut vivre le restant de ses jours dans la dĂ©solation, ce que beaucoup font et ont le droit de faire, ou bien dĂ©cider, pour ainsi dire, que finalement le fait d’ĂȘtre en bonne santĂ©, d’avoir un toit et quelques bons amis est quelque chose dont on peut se rĂ©jouir. Â»  [13]

Je me doute aussi que tout ne tourne pas autour de Yoko, et que par exemple la dĂ©masculinisation de Lennon advient dans tout un contexte socio-historique : le mouvement anti-guerre et la vague hippie, dont l’antivirilisme Ă©thique et esthĂ©tique fut patent  [14]. Peut-ĂȘtre ce processus de dĂ©virilisation s’explique-t-il aussi par d’autres rencontres que celle de « Miss Lennono Â» : celles de « Sister Morphine Â», « Cousin CocaĂŻne Â» ou « Lady HeroĂŻne Â». Seulement voilĂ  : tous les gauchistes, tous les hippies et tous les junkies ne se sont pas Ă  ce point dĂ©construits et dĂ©virilisĂ©s. Toutes les dissidences et toutes les addictions, loin, trĂšs loin de lĂ , n’ont pas produit Jealous Guy.

En assassinant John Lennon, le 8 dĂ©cembre 1980 Ă  New York, Mark David Chapman a mis fin Ă  une histoire d’amour qui, comme toutes les histoires d’amour, n’a Ă©tĂ© ni pure, ni Ă©ternelle et sans divorce, mais a existĂ©, persistĂ© et produit dans la culture quelque chose d’unique et de prĂ©cieux. Que le hĂ©ros de la classe ouvriĂšre repose en paix, et longue vie Ă  la sorciĂšre.





Source: Lmsi.net