Espoirs et illusions

La rĂ©volution qui a abouti en Russie Ă  la prise du pouvoir par le parti bolchevik suscite cependant d’immenses espoirs mais aussi beaucoup d’illusions. Les mots d’ordre de « la terre aux paysans », des « usines aux ouvriers », et du « pouvoir aux soviets » cachent efficacement – pendant un temps – le rĂ©gime de parti unique, la dictature des bolcheviks, la rĂ©pression fĂ©roce contre la population, y compris contre les militants ouvriers non bolcheviks. N’oublions pas que la TchĂ©ka fut crĂ©Ă©e dĂšs le mois de dĂ©cembre 1917.
En mars 1919, en pleine guerre civile, les bolcheviks convoquent une confĂ©rence internationale Ă  Moscou, qui aboutira Ă  la dĂ©cision de fonder la IIIe Internationale. Le dĂ©lĂ©guĂ© du KPD, le Parti communiste d’Allemagne, s’abstient pourtant, alors qu’il avait Ă©tĂ© mandatĂ© pour voter contre. Les relations entre les communistes russes et allemands commençaient mal. Ce n’est que lors du 2e congrĂšs, tenu en juillet 1920 en pleine guerre russo-polonaise [note] , que la IIIe Internationale sera rĂ©ellement constituĂ©e.
Le rĂ©gime avait dĂ©sespĂ©rĂ©ment besoin de soutien. Les rares partis communistes qui existaient hors de Russie Ă©taient insignifiants. En revanche, il existait en Espagne, en Italie, au Portugal, en Allemagne, en France, aux Pays-Bas, en SuĂšde, en Angleterre et dans les deux AmĂ©riques des organisations syndicalistes rĂ©volutionnaires, ainsi que de forts courants rĂ©volutionnaires dans les syndicats rĂ©formistes. Aussi les bolcheviks Ă©taient-t-ils particuliĂšrement soucieux de rallier les syndicalistes rĂ©volutionnaires et les « industrialistes » des IWW Ă  leur projet. Pour LĂ©nine et Trotsky, le syndicalisme rĂ©volutionnaire Ă©tait une sorte de bolchevisme embryonnaire, inachevĂ© [note] . En outre, les militants les plus connus de ce mouvement disposaient d’une audience incontestable auprĂšs des travailleurs.

Le IIe congrĂšs de l’Internationale communiste a lieu en juillet 1920, auquel 217 dĂ©lĂ©guĂ©s participent reprĂ©sentant 37 pays. C’est Ă  ce congrĂšs que sont dĂ©cidĂ©es les 21 conditions auxquelles les partis voulant adhĂ©rer sont tenus de se soumettre. Les partis communistes candidats ont pour devoir « d’exiger de tout dĂ©putĂ© communiste la subordination de toute son activitĂ© aux intĂ©rĂȘts vĂ©ritables de la propagande rĂ©volutionnaire et de l’agitation » (11e condition). La Ăše condition d’admission invite Ă  crĂ©er une « rupture complĂšte et dĂ©finitive », dans « les plus brefs dĂ©lais » avec le rĂ©formisme et le « centre », ce qui laisse interrogateur sur le dĂ©sir affichĂ© de ne pas crĂ©er de scissions dans le mouvement syndical. Ils doivent en outre instaurer « une discipline de fer confinant Ă  la discipline militaire », pratique le «centralisme dĂ©mocratique » et procĂ©der Ă  des « Ă©purations pĂ©riodiques » (12e et 13e conditions). Les dĂ©cisions des congrĂšs de l’Internationale communiste sont « obligatoires pour tous les Partis » (16e condition), ce qui Ă©quivaut Ă  dire que les partis membres de l’Internationale doivent soumettre leur activitĂ© aux intĂ©rĂȘts de la politique internationale de l’Union soviĂ©tique puisque par des moyens dignes des traficotages Ă©lectoraux des États bourgeois, les communistes russes sont assurĂ©s d’avoir le contrĂŽle sur les dĂ©cisions prises dans les congrĂšs de l’IC. En rĂ©sumĂ©, chaque parti doit obĂ©ir aux ordres du centre, c’est-Ă -dire Moscou.
Le rappel de ces injonctions, qui ne pouvaient pas ĂȘtre ignorĂ©es par les militants un tant soit peu avertis dans le mouvement syndical europĂ©en, montre l’ampleur des illusions de ceux des syndicalistes rĂ©volutionnaires qui vont accepter de collaborer avec l’Internationale communiste et avec l’Internationale syndicale rouge.

Les premiĂšres annĂ©es de la IIIe Internationale sont extrĂȘmement dĂ©cevantes. En janvier 1919 Ă  Berlin, la rĂ©volte spartakiste Ă  Ă©tĂ© Ă©crasĂ©e. La rĂ©publique des conseils de BaviĂšre est Ă©crasĂ©e au dĂ©but de mai, celle des conseils de Hongrie prend fin le 6 aoĂ»t 1919 aprĂšs 133 jours, battue par les armĂ©es roumaine et française. En France les grandes grĂšves de 1920 sont rĂ©primĂ©es. On espĂšre que l’intervention de l’ArmĂ©e rouge en Pologne dĂ©clenchera la rĂ©volution dans ce pays et en Allemagne.
Le premier congrĂšs de l’Internationale communiste, ou Komintern, avait eu lieu alors que la Russie soviĂ©tique Ă©tait cernĂ©e par les armĂ©es blanches et les armĂ©es alliĂ©es : il s’agissait alors de dĂ©noncer les social-dĂ©mocrates traĂźtres Ă  la cause ouvriĂšre, d’encourager les organisations rĂ©volutionnaires Ă  l’action. On Ă©tait dans le court terme. Mais les espoirs concernant l’extension de la rĂ©volution ne s’étant pas rĂ©alisĂ©s, les bolcheviks changĂšrent de perspective et raisonnĂšrent alors sur le long terme. On se concentra sur l’organisation : il fallait gĂ©nĂ©raliser aux autres partis communistes les pratiques qui avaient permis aux bolcheviks de prendre le pouvoir en Russie. Quelques voix discordantes, comme celle de Herman Gorter, s’élĂšveront pour expliquer que les contextes n’étaient pas comparables, mais elles seront rapidement et vigoureusement Ă©touffĂ©es. Le modĂšle bolchevik allait devenir le seul modĂšle valable, fondĂ© sur la centralisation et la discipline. Le Komintern, c’est-Ă -dire les communistes russes, deviendra le chef d’orchestre de la rĂ©volution mondiale.
Pour beaucoup de rĂ©volutionnaires marxistes, et pour les syndicalistes rĂ©volutionnaires, le changement d’orientation sera brutal. Il faut avoir Ă  l’esprit que les informations sur la rĂ©volution russe Ă©taient alors fragmentaires. Les syndicalistes rĂ©volutionnaires europĂ©ens voyaient la Russie soviĂ©tique comme une rĂ©publique fĂ©dĂ©rale de conseils ouvriers dĂ©centralisĂ©s et ignoraient les conceptions lĂ©niniennes du parti telles qu’elles avaient Ă©tĂ© clairement exposĂ©es lors du congrĂšs du parti bolchevik qui s’est tenu deux semaines avant le congrĂšs de fondation du Komintern : les soviets, comme toute organisation de la classe ouvriĂšre, devaient ĂȘtre Ă©troitement subordonnĂ©s au parti, lequel devait y exercer une « influence dĂ©cisive » et en avoir le « total contrĂŽle ». Quant au parti lui-mĂȘme, il devait y exister « le plus strict centralisme » et « la plus sĂ©vĂšre discipline » : toutes les dĂ©cisions de l’échelon supĂ©rieur devaient ĂȘtre « obligatoires pour les Ă©chelons infĂ©rieurs ».
Les militants ouvriers de la plupart des organisations de la planĂšte ignorĂšrent sans doute que le 12 janvier 1920 LĂ©nine et Trotski demandĂšrent Ă  la fraction bolchĂ©vique des syndicats d’accepter la militarisation du travail, ce qui fut entĂ©rinĂ© au IX° CongrĂšs du parti (mars 1920) [<a title="Voir Trotski, Terrorisme et communisme, Ă©dition 10/18, pp. 213-214 : « Aucune autre organisation sociale, exceptĂ© l’armĂ©e, ne s’est cru le droit de se subordonner aussi complĂštement les citoyens, de les dominer aussi totalement par sa volontĂ©, que ne le fait le gouvernement de la dictature prolĂ©tarienne. L’armĂ©e seule (prĂ©cisĂ©ment parce qu’elle a tranchĂ© Ă  Ă  sa maniĂšre les questions de vie et de mort des nations des États, des classes dirigeantes) a acquis le droit d’exiger de chacun une complĂšte soumission aux tĂąches, aux buts, aux rĂšglements et aux ordres. »” class=”notebdp”>note] . Tout cela Ă©tait peu connu des militants europĂ©ens, peu au fait des pratiques rĂ©elles des communistes russes jusqu’à la fin de la guerre civile, et Ă  qui parvenaient seulement les sources Ă©manant de l’Internationale communiste elle-mĂȘme. L’image qui Ă©tait transmise de Moscou Ă©tait quelque peu dĂ©formĂ©e et le systĂšme soviĂ©tique Ă©tait dĂ©crit en termes qui agrĂ©aient aux militants europĂ©ens : le communisme qui se construisait en Russie Ă©tait fondĂ© sur des associations de producteurs organisĂ©es de bas en haut : il n’était donc pas surprenant que beaucoup de militants pensaient que c’était Bakounine, et pas Marx, qui avait inspirĂ© les bolcheviks
 D’autant que l’existence du parti restait Ă©tonnamment discrĂšte dans les premiers textes de l’Internationale communiste : la dictature du prolĂ©tariat est identifiĂ©e Ă  celle des conseils. Les formes de la dictature du prolĂ©tariat sont dĂ©signĂ©es comme Ă©tant celles des soviets en Russie, des conseils ouvriers en Allemagne, des comitĂ©s d’usine en Angleterre, etc. Dans La Vie ouvriĂšre du 10 septembre 1919, Rosmer fait la comparaison entre les soviets et les unions locales ou les bourses du travail françaises.
Le premier congrĂšs de l’Internationale n’avait pas abordĂ© la question de l’attitude Ă  adopter par rapport aux syndicats. Aucune rĂ©solution n’avait Ă©tĂ© proposĂ©e par les bolcheviks. MalgrĂ© la « » des organisations rĂ©formistes, l’écrasante majoritĂ© des travailleurs restaient dans l’orbite de la social-dĂ©mocratie et dans la FĂ©dĂ©ration syndicale internationale, dite aussi Internationale d’Amsterdam, fondĂ©e en juillet 1919. La FSI rassemblait des dizaines de millions de salariĂ©s organisĂ©s dans des syndicats ouvriers qui refuseront de rejoindre la future l’Internationale syndicale rouge, ou Profintern.
Les partis communistes, en cours de constitution, ont des effectifs squelettiques et sont dirigĂ©s par des intellectuels bourgeois ou des transfuges des partis socialistes. Les quelques ouvriers sont en gĂ©nĂ©ral de jeunes militants sans expĂ©rience. Des organisations syndicales ayant des centaines de milliers d’adhĂ©rents et des dizaines d’annĂ©es d’expĂ©rience de luttes ont du mal Ă  admettre de se soumettre Ă  la direction de petits partis de 200 ou 300 membres.
La direction de l’Internationale communiste doit changer de stratĂ©gie. DĂ©sormais, les communistes vont devoir s’engager dans les centrales rĂ©formistes pour arracher le maximum de travailleurs Ă  l’influence de la social-dĂ©mocratie. La Maladie infantile du communisme, que LĂ©nine Ă©crira Ă  cette occasion, est destinĂ© Ă  condamner le refus des « gauchistes » d’accepter cette nouvelle orientation. « Aucune concession ne peut ĂȘtre faite Ă  ceux qui prĂ©conisent la sortie des syndicats », lira-t-on dans le compte rendu du 3e congrĂšs de l’IC (« L’Internationale communiste et l’Internationale syndicale rouge »).

« Tout Parti appartenant Ă  l’Internationale Communiste a pour devoir de combattre avec Ă©nergie et tĂ©nacitĂ© l’“Internationale” des syndicats jaunes fondĂ©e Ă  Amsterdam. Il doit rĂ©pandre avec tĂ©nacitĂ© au sein des syndicats ouvriers l’idĂ©e de la nĂ©cessitĂ© de la rupture avec l’Internationale Jaune d’Amsterdam. » (2e congrĂšs de l’IC, juillet 1920.)

Mais le temps est bientĂŽt venu oĂč il faudra cesser de faire des appels du pied aux syndicalistes rĂ©volutionnaires. L’Internationale syndicale d’Amsterdam est dĂ©signĂ©e comme le « principal appui du capital mondial » et les syndicalistes rĂ©volutionnaires seront pratiquement considĂ©rĂ©s comme des alliĂ©s de fait de cette internationale « jaune », dĂ©signĂ©e aussi comme la « forteresse du capitalisme » : le dĂ©nominateur commun entre syndicalistes rĂ©volutionnaires et Internationale d’Amsterdam, c’est l’affirmation de la « neutralitĂ© ».

« Il est impossible de combattre victorieusement cette forteresse du capitalisme, si on n’a pas compris auparavant la nĂ©cessitĂ© de combattre l’idĂ©e mensongĂšre de l’apolitisme et de la neutralitĂ© des syndicats. Afin d’avoir une arme convenable pour combattre l’Internationale Jaune d’Amsterdam, il faut avant tout Ă©tablir des relations mutuelles claires et prĂ©cises entre le parti et les syndicats dans chaque pays. » (3e congrĂšs de l’IC, « L’Internationale Communiste et l’Internationale Syndicale Rouge – La lutte contre l’Internationale jaune d’Amsterdam ».)

Le « parti communiste est l’avant-garde du prolĂ©tariat, l’avant-garde qui a reconnu parfaitement les voies et moyens pour libĂ©rer le prolĂ©tariat du joug capitaliste et qui pour cette raison a acceptĂ© consciemment le programme communiste ». La fonction des syndicats est de jouer « le rĂŽle de la circonfĂ©rence par rapport au centre », ils doivent « soutenir leur avant-garde, le parti communiste, qui dirige la lutte prolĂ©tarienne dans toutes ses Ă©tapes. A cet effet les communistes et les Ă©lĂ©ments sympathisants doivent constituer Ă  l’intĂ©rieur des syndicats des groupements communistes entiĂšrement subordonnĂ©s au parti communiste dans son ensemble ». (Ibid.)

« Les syndicalistes rĂ©volutionnaires sont encore imbus dans une certaine mesure de prĂ©jugĂ©s contre l’action politique et contre l’idĂ©e du parti politique prolĂ©tarien. Ils professent la neutralitĂ© politique telle qu’elle a Ă©tĂ© exprimĂ©e en 1906 dans la Charte d’Amiens. La position confuse et fausse de ces Ă©lĂ©ments syndicalistes-rĂ©volutionnaires implique le plus grand danger pour le mouvement. Si elle obtenait la majoritĂ©, cette tendance ne saurait qu’en faire et resterait impuissante en face des agents du capital, des Jouhaux et des Dumoulin. » (Ibid.)

Le Parti communiste, lit-on, « doit s’appliquer Ă  amener une collaboration amicale avec les meilleurs Ă©lĂ©ments du syndicalisme-rĂ©volutionnaire » ; mais il ne peut compter que sur ses propres militants. « De la façon la plus amicale, mais aussi la plus rĂ©solue, le parti doit souligner les dĂ©fauts de l’attitude du syndicalisme-rĂ©volutionnaire. Ce n’est que de cette façon qu’on peut rĂ©volutionnariser le mouvement syndical en France et Ă©tablir sa collaboration Ă©troite avec le parti. »
Le temps est donc venu d’en finir avec les dĂ©rives syndicalistes rĂ©volutionnaires dans le mouvement ouvrier. Ce changement d’orientation de l’Internationale communiste est motivĂ© en grande partie par le fait que maintenant il faut travailler dans les centrales syndicales rĂ©formistes et participer aux Ă©lections.

Les grÚves insurrectionnelles de 1919-1921 en Italie refluent et sont suivies par la prise du pouvoir par Mussolini en 1922. Les tentatives révolutionnaires de 1923 en Allemagne sont rapidement mises en échec. Le mouvement ouvrier se trouve considérablement affaibli à la suite de divisions qui conduisent les partis socialistes à la scission, comme en France lors du congrÚs de Tours en décembre 1920 ou en Italie lors du congrÚs de Livourne en janvier 1921.
Au congrÚs confédéral de la CGT tenu à Lille en juillet 1921, le courant oppositionnel obtient 1 325 mandats contre 1 572 en faveur dela direction confédérale. Une majorité des syndicats reste fidÚle à la CGT, et les oppositionnels créent le 1er janvier 1922 la Confédération Générale du Travail Unitaire (C.G.T.U.).

En fait, les critiques bolcheviques Ă  l’égard du syndicalisme rĂ©volutionnaire ne sont pas injustifiĂ©es. Le courant syndicaliste rĂ©volutionnaire n’était pas homogĂšne : il Ă©tait parcouru de sensibilitĂ©s fort diffĂ©rentes. Le congrĂšs d’Amiens en 1906 avait abouti au vote d’une rĂ©solution qui entĂ©rinait une forme trĂšs Ă©dulcorĂ©e de « neutralitĂ© » et d’«indĂ©pendance » syndicale. A l’origine, l’indĂ©pendance syndicale Ă©tait comprise dans le sens oĂč le syndicat se donnait le droit d’intervenir en tous domaines qu’il estime nĂ©cessaire, y compris politiques, sans avoir Ă  rendre de comptes Ă  un parti. Cette interprĂ©tation va se voir vigoureusement remise en cause. Le procĂšs-verbal du congrĂšs d’Amiens montre que les rĂ©formistes accusent ceux qui critiquent la religion ou l’État de violer le principe de neutralitĂ© parce qu’il y a des adhĂ©rents qui sont croyants et qui votent. La « neutralitĂ© » syndicale est donc rĂ©duite Ă  sa plus simple expression. Implicitement, elle entĂ©rine l’idĂ©e que le syndicat se limite Ă  l’action revendicative, l’action politique Ă©tait rĂ©servĂ©e aux partis.
Certains militants, anarchistes surtout, vont remettre en cause cette Ă©volution et parviendront rapidement Ă  l’idĂ©e que la neutralitĂ© syndicale a fait son temps et que le syndicalisme rĂ©volutionnaire doit cesser d’ĂȘtre « neutres » par rapport Ă  la politique et aux partis, qu’il doit maintenant se positionner contre eux. C’est de lĂ  que naĂźtra l’anarcho-syndicalisme. Les seules organisations syndicales rĂ©volutionnaires qui survivront sont celles qui auront adoptĂ© cette approche.


De la révolution au reflux

1920 voit une grave crise Ă©conomique toucher l’ensemble du monde capitaliste. Des millions de travailleurs se retrouvent sans emploi. Les grĂšves dĂ©fensives sont peu efficaces. La crise Ă©conomique se dĂ©veloppe en Allemagne d’une maniĂšre tragique : les rentiers, les retraitĂ©s, les classes moyennes sont ruinĂ©s par une inflation Ă©norme. Les grĂšves ouvriĂšres se dĂ©veloppent mais la rĂ©volution allemande ne dĂ©marre pas.
Face à ce reflux du mouvement révolutionnaire, les forces conservatrices et le fascisme sont en ascension. Les partis communistes sont pour la plupart contraints à la clandestinité ou sont étroitement surveillés par la police.
Beaucoup de communistes, de syndicalistes rĂ©volutionnaires, d’anarcho-syndicalistes, voire de simples militants sans appartenance idĂ©ologique particuliĂšre, avaient adhĂ©rĂ© par soutien Ă  la rĂ©volution russe sans imaginer qu’ils allaient ĂȘtre soumis Ă  une discipline qui Ă©tait en totale contradiction avec les pratiques ouvriĂšres dans les pays oĂč existait une longue tradition d’organisation prolĂ©tarienne. Ils n’imaginaient pas qu’ils allaient se voir interdire toute marge de manƓuvre. Les 21 conditions ne furent d’ailleurs pas faciles Ă  faire adopter ; il y eut de fortes rĂ©sistances. C’est ainsi qu’elles n’avaient pas Ă©tĂ© adoptĂ©es au congrĂšs de Tours Ă  la fondation du Parti communiste français en dĂ©cembre 1920 . Charles Rappoport Ă©crira en 1922 : « Nos adversaires de mauvaise foi nous accusent d’avoir ajoutĂ© Ă  ces “21 conditions” une 22e disant : “Les 21 conditions ne comptent pas” [<a title="CitĂ© par Robert Wohl, French Communism in the making, 1914-1924, Stanford University Press, 1966, p. 256.” class=”notebdp”>note] . »
Aux yeux des bolcheviks, le syndicalisme rĂ©volutionnaire Ă©tait un courant qui avait besoin d’ĂȘtre rĂ©orientĂ© dans le bons sens. Les reprĂ©sentants de ce courant, ainsi que les IWW amĂ©ricains, avaient Ă©tĂ© dĂ»ment invitĂ©s au 2e congrĂšs de l’Internationale communiste, dans l’espoir qu’ils se rallient aux orientations des communistes russes. Ces derniers ne pouvaient pas prĂ©voir que ces militants, la plupart expĂ©rimentĂ©s, ne se laisseraient pas manipuler dans des parcours flĂ©chĂ©s et que le retour au pays s’accompagnerait de rapports peu favorables et de conversions inattendues : certains militants arrivant en Russie comme socialistes et repartant comme anarcho-syndicalistes. Wayne Thorpe Ă©crit :

« Comme la plupart des visiteurs Ă©trangers pendant cette pĂ©riode, les dĂ©lĂ©guĂ©s au congrĂšs faisaient l’objet d’une sollicitude attentive de la part de leurs hĂŽtes. Dans leurs hĂŽtels on leur procurait des loisirs et des femmes. En outre, on les fĂȘtait en permanence, ils Ă©taient invitĂ©s dans des rĂ©ceptions, invitĂ©s Ă  des banquets, Ă  des spectacles rĂ©volutionnaires et Ă  des piĂšces de thĂ©Ăątre bien-pensantes, Ă  l’opĂ©ra et au cinĂ©ma. Les Bolcheviks avaient bien des raisons de mettre en place des programmes aussi compliquĂ©s. Ils entendaient sans aucun doute se montrer hospitaliers envers les visiteurs Ă©trangers, les divertir et assurer leur confort, mais ils voulaient aussi les impressionner et les flatter, les rendre flexibles et complaisants, limiter et contrĂŽler leur contact avec la Russie rĂ©volutionnaire, comme les voyageurs passaient devant les façades des villages Potemkine [<a title="Wayne Thorpe, The Workers Themselves, Revolutionary syndicalism and international labour, 1913-1923, International Institute of Social History, Amsterdam, Academic P, 1989, p. 129″ class=”notebdp”>note] . »

Certains, comme Wilkens, qui adhĂ©rera Ă  l’anarcho-syndicalisme en rentrant eu Europe, s’étonnaient que beaucoup de leurs compagnons dĂ©lĂ©guĂ©s rĂ©volutionnaires se laissaient Ă©blouir par ces procĂ©dĂ©s, sans parler de la nourriture et autres services, luxueux selon les critĂšres russes, sans se poser des questions.
Gaston Leval, qui participa au congrĂšs fondateur de l’Internationale syndicale rouge, en tant que dĂ©lĂ©guĂ© de la CNT d’Espagne, racontait aux jeunes militants qui frĂ©quentaient son Centre de sociologie libertaire qu’un jour, la dĂ©lĂ©gation dont il faisait partie avait Ă©tĂ© invitĂ©e Ă  visiter une Ă©cole, qui avait Ă©tĂ© prĂ©sentĂ©e comme une Ă©cole ordinaire dans la Russie d’alors. Une petite rĂ©ception avait Ă©tĂ© organisĂ©e avec les enfants, et Gaston vit avec stupeur les petites filles faire de grĂącieuses rĂ©vĂ©rences – attitude peu courante dans les milieux prolĂ©tariens. Il se dĂ©tacha discrĂštement du groupe et finit par apprendre qu’en fait l’école Ă©tait rĂ©servĂ©e aux cadres du parti et Ă  des membres de l’ancienne administration qui s’étaient ralliĂ©s au rĂ©gime.

Ceux des dĂ©lĂ©guĂ©s qui avaient un minimum d’expĂ©rience de l’action syndicale reçurent plusieurs chocs Ă  leur arrivĂ©e pour le 2e congrĂšs de l’Internationale communiste. La lecture du Gauchisme, maladie infantile du communisme, de LĂ©nine, et celle de Terrorisme et communisme, de Trotsky eut un effet glaçant : centralisation, discipline et rĂ©pression.

(Ă  suivre)

L’ Internationale syndicale rouge (8e partie)(7e partie) (6e partie)(5e partie) (4e partie) (3e partie) (2e partie) (1ùre partie)


Article publié le 21 Juin 2020 sur Monde-libertaire.fr