Mai 31, 2020
Par Le Monde Libertaire
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Si la révolution de février en Russie suscita d’immenses espoirs dans le mouvement socialiste et ouvrier en France, les anarchistes et les syndicalistes révolutionnaires furent sans doute les seuls à considérer que le renversement du tsar et l’instauration d’une démocratie parlementaire n’étaient pas suffisants. Surtout que le nouveau gouvernement entendait continuer la guerre. Nombreux étaient ceux qui espéraient que ce qui n’avait pas été possible en 1914 – la transformation de la guerre en révolution sociale – serait possible en Russie et que la révolution s’étendrait au moins à l’Europe.

Les militants français savaient trop bien quelles intrigues les politiciens étaient capables de mettre en œuvre, et ils craignaient que les ouvriers et les paysans russes ne succombent à leurs chants de sirènes et se laissent canaliser par «l’opportunisme gouvernemental »Ce qu’il faut dire, 24 mars 1917. [<a title="Ce qu’il faut dire est un journal antimilitariste et pacifiste libertaire fondé le 2 avril 1916 par Sébastien Faure et Mauricius pour s’opposer au « Manifeste des Seize ».” class=”notebdp”>note] . Un opportunisme gouvernemental auquel participaient activement les socialistes français, puisque la SFIO avait envoyé, en mai 1917, trois députés, parmi lesquels se trouvait Marcel Cachin, afin de pousser le gouvernement Kerenski à continuer la guerre contre l’Allemagne. Cette initiative fut vigoureusement dénoncée par le Libertaire et par le Comité pour la reprise de relations internationales (CRRI), un groupe constitué en février 1916 par des anarchistes et des syndicalistes révolutionnaires issus du Comité d’action internationale contre la guerre, ainsi que de militants du Parti socialiste.

A l’évidence, la révolution russe n’est pas terminée, aux yeux des anarchistes : l’ancien individualiste Mauricius peut ainsi écrire dans Ce qu’il faut dire, le 21 avril 1917 : « La véritable révolution russe va commencer. »

A la veille de la Grande guerre, le mouvement libertaire français tente de regrouper ses forces et de briser à la fois avec la période des attentats et avec la période de rejet de l’action syndicale. Un congrès est organisé en août 1913 rassemblant 130 délégués qui aboutit à la création de la Fédération anarchiste communiste, sur la base de principes élaborés par Sébastien Faure : antimilitarisme, antiparlementarisme, opposition à l’individualisme et réinvestissement du champ syndical. L’initiative venait un peu tard, et le mouvement anarchiste ne fut pas en mesure de s’opposer effectivement à la guerre, sauf sous la forme de l’intervention de personnalités, telles que Louis Lecoin ou Sébastien Faure, mais leur action n’eut pas d’effet réel.

Le mouvement anarchiste fut affaibli par les positions défendues par les signataires du Manifeste des Seize, mais il convient de ne pas amplifier hors de proportion cette affaire : Kropotkine, Jean Grave et les signataires du Manifeste restèrent une infime minorité et ne furent en rien significatifs du mouvement libertaire dans son ensemble.

En avril 1916 un journal est fondé par Mauricius et Sébastien Faure, CQFD (Ce qu’il faut dire), qui fera campagne contre l’Union sacrée. Mais le mouvement anarchiste fera l’objet d’une répression d’une telle ampleur qu’elle conduisit beaucoup de militants au découragement : le mouvement fut complètement désorganisé.

La révolution russe provoqua un regain d’espoir. Nombreux furent les militants qui virent dans la révolution russe l’issue à l’impasse dans laquelle se trouvait le mouvement révolutionnaire en France. Un courant pro-bolchevik se développa, dans lequel Mauricius, l’individualiste expulsé du congrès anarchiste de 1913, prit une place prépondérante. Il déclara alors que Lénine, Trotski, Liebknecht, etc. lui étaient infiniment plus sympathiques et qu’il collaborerait plus volontiers avec eux qu’avec « la horde de mufles, d’incohérents et de nullités qui ont la prétention d’incarner l’Anarchie » [<a title="Cité dans le supplément à Noir & Rouge n° 29, mai 1993.” class=”notebdp”>note] . Comme cela arrive souvent lorsqu’on vire de bord, on devient méprisant envers ses anciens camarades.

Lorsque la révolution éclate en Russie en février 1917, le parti bolchevik n’est pas du tout préparé ; ses effectifs sont insignifiants. En outre, la forme que prend l’organisation naturelle du prolétariat va à l’encontre de toutes les conceptions du parti bolchevik, mais aussi de la social-démocratie en général dont les bolcheviks sont une constituante : soviets, comités d’usine. Pour les bolcheviks, c’est de l’« anarchisme ».

Lorsque les premiers soviets sont apparus en 1905, le parti bolchevik s’est trouvé complètement dérouté, à tel point que le comité du parti de Pétersbourg ne trouva rien de mieux que d’adresser un ultimatum aux soviets : adopter le programme du parti ou se dissoudre. Un militant bolchevik, P. Mendeleïev, déclara : « Le Conseil des députés ouvriers ne saurait exister en qualité d’organisation politique et les social-démocrates devraient s’en retirer attendu qu’il nuit, par son existence, au développement du mouvement social-démocrate [<a title="Cité par Oskar Anweiler, Les Soviets en Russie. ” class=”notebdp”>note] . » En d’autres termes, le soviet fait double emploi avec le parti. Plus grave encore, il nuit au développement du parti.

Dans un texte daté du 7 décembre 1905, Lénine écrit :

« Le comité exécutif du Soviet des députés ouvriers a décidé hier, 23 novembre, d’opposer un refus aux anarchistes qui demandaient à être représentés au Comité exécutif et au Soviet des députés ouvriers. Le comité exécutif lui-même a exposé comme suit les motifs de sa décision :
“1) d’après l’usage international, les anarchistes ne reconnaissant pas la lutte politique comme un moyen d’atteindre leur idéal, ne sont pas représentés dans les congrès et les conférences socialistes ;
2) toute représentation doit émaner d’un parti ; or, les anarchistes ne forment pas un parti”.»

Le soviet, une importation récente dans l’idéologie bolchevik, ressurgit en 1917. L’histoire de la révolution russe révèle le conflit permanent entre les formes organisationnelles naturelles du prolétariat, ses organisations de classe, créées par les besoins de la lutte ou par le besoin de survivre, et les groupements idéologiques, les partis, qui vont tenter en permanence d’en capter la force collective pour mettre en œuvre une politique décidée en dehors des organisations de classe. Il s’agit littéralement d’un conflit entre la société civile en construction et l’État en projet. Ce conflit allait très rapidement trouver son issue, dès la fin de 1918, par la subordination complète de la société civile et des institutions révolutionnaires à l’appareil d’État et au parti communiste. Cette subordination de la société civile, des institutions naturelles du prolétariat, se fit, dès le début, avec la violence la plus extrême.

Le drame du mouvement anarchiste et du mouvement syndicaliste révolutionnaire fut qu’ils ne prirent pas conscience de cette répression, et que lorsqu’ils en prirent conscience, ils se divisèrent entre ceux qui soutinrent le régime et ceux qui refusèrent de le soutenir.

Pendant quelques mois – le temps qu’il fallut au parti bolchevik pour contrôler le mouvement de masse en Russie – la révolution prit un aspect ressemblant fort aux conceptions que les libertaires et les syndicalistes révolutionnaires se faisaient d’une révolution prolétarienne. Les conseils ouvriers d’essence anarchiste coexistaient avec un parti marxiste qualifié alors de « maximaliste », qui semblait soutenir les soviets, qui voulait mettre fin à la guerre, qui était antiparlementariste. Lorsque Lénine, à peine arrivé d’exil, impose au parti bolchevik éberlué ses « thèses d’avril » : tout le pouvoir aux soviets, la terre aux paysans, armement du prolétariat », il achève de convaincre le monde entier.
Finalement, peut-être pouvait-on faire une autre lecture de Marx. Ces quelques mois d’idylle révolutionnaire masquèrent aux yeux des révolutionnaires des autres pays la réalité du terrain.

Goldenberg, un bolchevik, s’exclama : « La place laissée vacante par le grand anarchiste Bakounine est de nouveau occupée. Ce que nous venons d’entendre constitue la négation formelle de la doctrine sociale-démocrate et de toute la théorie du marxisme scientifique. C’est l’apologie la plus évidente qu’on puisse faire de l’anarchisme [<a title="David Shub, Lénine, Idées-Gallimard, p. 173 ” class=”notebdp”>note] . » On voit à quel point le concept de soviet est un concept importé tardivement dans la théorie léninienne.

Pour comprendre l’empressement des militants à épouser les thèses bolcheviks, il faut avoir à l’esprit qu’on pensait alors que la révolution en Europe était imminente, en particulier en France. Pour faire face à cette éventualité, il fallait soit créer de toute pièce un parti révolutionnaire, soit transformer le parti socialiste, le PSU, en parti révolutionnaire. Les militants de l’époque s’opposèrent sur cette stratégie. L’écrasante majorité restèrent au PSU, de la même manière que l’écrasante majorité des travailleurs restèrent à la CGT, malgré la trahison des directions de ces deux organisations pendant la guerre. Dans un premier temps – assez court – pendant lequel les dirigeants communistes russe crurent à une extension de la révolution à l’Europe, la constitution de partis communistes rompant avec les anciennes organisations compromise fut encouragée.

C’est à ce moment-là qu’est créé en France un Parti communiste, essentiellement constitué… d’anarchistes et de syndicalistes révolutionnaires. Le personnage clé dans cette histoire est Raymond Péricat, secrétaire de la fédération CGT du Bâtiment, un syndicaliste révolutionnaire qui fut le seul à réclamer, lors du comité confédéral national de la CGT du 31 juillet 1914, l’application des décisions des congrès et à proposer une insurrection contre la guerre. Il participe à la création du Comité d’action internationale contre la guerre, dont il devient le secrétaire en décembre 1915. Il prend alors les premiers contacts avec ceux qui deviendront les « minoritaires » de la CGT. Arrêté en 1916, il rejoint en juillet de cette année le Comité pour la reprises des relations internationales (CRRI), issu du Comité d’action internationale. Le CRRI s’étant rapidement divisé en deux courants, il en rejoint la branche syndicaliste, le CDS, dont il devient le secrétaire le 31 mai 1917. Il devient également le secrétaire de l’Entraide, une association qui aide les prisonniers politiques. Péricat est de nouveau arrêté en mai 1918 pour complicité avec l’ennemi. Libéré en novembre, il lance en février 1919 le journal L’Internationale.

Péricat partageait avec les bolcheviks l’idée d’internationalisme et l’opposition irréductible envers les organisations et les militants qui avaient collaboré avec le gouvernement pendant la guerre, qu’il qualifiait de « pires ennemis du prolétariat mondial ». Il n’est donc pas surprenant qu’il se fut senti attiré par le bolchevisme. Péricat resta un syndicaliste révolutionnaire attaché à l’action de masse et à la grève générale et farouchement opposé à la scission de la CGT. Ce défenseur de la Révolution russe et des bolcheviks était en fait très éloigné des thèses bolcheviques.

L’idée de créer un parti communiste en France est évidemment liée à la volonté de soutenir la révolution russe, mais aussi de créer une structure capable d’agir efficacement lorsque éclaterait la révolution – que beaucoup de militants croient imminente. L’idée en vient d’A. Bouchez, qui avait été lié au journal CQFD pendant la guerre, et qui était en outre militant du CDS et du syndicat CGT des métaux de Bourges. L’idée que des anarchistes et des syndicalistes révolutionnaires puissent collaborer n’était pas nouvelle pour lui. Comme Péricat, il pense que les socialistes ont trahi la classe ouvrière et que travailler à l’intérieur du parti socialiste, le PSU, n’est pas possible : il préconise la scission. Il appelle le CDS ? le CRRI, Péricat et d’autres militants à créer un nouveau parti.
La réponse de Péricat fut rapide :

« Au sein du parti socialiste, au sein de la Confédération générale du travail et dans les groupements libertaires, ils sont nombreux ceux qui en ont assez des hommes “pas en arrière” et des groupements “marquer le pas”. Ils veulent marcher pour avancer. De Paris et de province, des camarades m’écrivent et m’engagent instamment à mener une campagne dans L’Internationale pour la création d’un parti ralliant les éléments de gauche du socialisme, du syndicalisme et de l’anarchie, qui adhéreraient à la IIIe Internationale. Après l’appel de Russie, l’adhésion du parti socialiste italien à la IIIe Internationale, nous n’avons plus le droit d’hésiter, nous répondons : présent. C’est du côté des bolcheviks et des spartakiens que nous entendons nous ranger, c’est avec nos frères de Russie, de Hongrie, d’Allemagne, d’Italie que nous entendons mener la lutte pour le triomphe de la Révolution universelle. »

Telles que les choses sont formulées, on a l’impression que c’est Péricat qui a eu l’idée.
L’appel de Bouchez ne recueillit pas l’enthousiasme des militants, qui hésitaient à participer à une initiative qui aurait fragilisé le mouvement syndical. Quelques militants, cependant, s’engagent dans le projet qui est un mélange hétéroclite d’anarchisme, de syndicalisme révolutionnaire et de marxisme. L’autonomie des communes cohabite avec la dictature du prolétariat mais le parti rejette le socialisme d’Etat. Les thèses du parti furent décortiquées par les révolutionnaires de l’époque, les uns lui reprochant son excès de marxisme, les autres son excès d’anarchisme.

La question de l’action parlementaire soulève quelques problèmes. Dans la doctrine socialiste – bolchevique comprise – il n’y a pas d’opposition de principe à l’action parlementaire, les réformistes affirmant qu’on peut parvenir au socialisme par une action progressive, les révolutionnaires disant qu’il faut utiliser le Parlement pour faire de la propagande révolutionnaire. Mais la dissolution de la Constituante en Russie, après que l’anarchiste qui commandait la garde rouge l’eût dispersée, confirma les idées que les militants se faisaient en dehors de la Russie : les bolcheviks étaient des anarchistes [<a title="Vers quatre heures du matin, Jelesniak, un marin anarchiste chef de la garde assignée au palais, s’approche de la tribune : “Allez-vous-en, nous sommes fatigués. On va éteindre les lumières.” Tchernov répond que les membres de l’assemblée aussi sont fatigués mais qu’ils ne prendront pas de repos avant de s’être acquittés de la mission que le peuple leur a confiée. On entend alors dans la salle le cliquetis des culasses qu’on arme. La séance est levée. Le lendemain, lorsque les députés voulurent reprendre les délibérations, l’accès du palais était barré par des troupes et deux canons. » (René Berthier, Octobre 1917, le Thermidor de la Révolution russe, Editions CNT-Région parisienne, 2003.” class=”notebdp”>note] . Victor Serge fit remarquer que « la dissolution de la Constituante fit sensation à l’étranger. Dans le pays elle passa presque inaperçue ». Pour les anarchistes la dissolution de la Constituante est la preuve du caractère « anarchiste » des bolcheviks ; pour les socialistes réformistes c’est la preuve de leur caractère dictatorial. En réalité la Constituante a été dissoute parce que les bolcheviks n’y auraient eu aucun poids, alors que la laisser délibérer lui aurait donné une légitimité.

Minimisant le rôle de l’action parlementaire dans la doctrine et dans la stratégie marxiste et des partis s’en réclamant – bolcheviks, spartakistes, etc. – certains anarchistes diront que les bolcheviks renouent avec « l’esprit révolutionnaire du marxisme » [<a title="« Un petit nombre de socialistes comme Lénine, Rosa Luxemburg, Radek, Trotski, restèrent fidèles à l’esprit révolutionnaire du marxisme. Leur attitude envers le parlementarisme était étroitement liée à leurs considérations générales du programme minimum qu’ils ne considéraient en effet que comme une sorte d’expérience révolutionnaire devant préparer le prolétariat au choc final. » Propos d’une certain Lapin, cité par le texte de Noir et Rouge auquel nous nous référons. Ce texte ne mentionne que très rarement ses sources. ” class=”notebdp”>note] . C’est oublier que Marx et Engels n’attendaient rien d’autre du parti social-démocrate allemand qu’il prenne le pouvoir par les élections, et que le Manifeste communiste ne dit rien d’autre non plus. Une lecture partisane du Manifeste peut laisser croire que les auteurs étaient partisans de la « révolution », mais la « révolution » dont il est question est celle qui accordera au prolétariat le suffrage universel grâce auquel ledit prolétariat, étant majoritaire, portera les socialistes au pouvoir. Bakounine n’a cessé de railler la naïveté de Marx et Engels.

La présence de militants du PSU dans le Parti communiste frein un temps la tendance à l’antiparlementarisme systématique. L’antiparlementarisme absolu n’apparaît donc tout d’abord que marginalement.

Les discussions aboutissent à un communiqué du CDS, le 30 mai 1919 : « Le Comité de défense syndicaliste a voté à l’unanimité son adhésion à la IIIe Internationale. Il s’est ensuite prononcé en faveur de la création d’un parti communiste (section française de la IIIe Internationale). »

Les chiffres donnés par Noir et Rouge montrent que les effectifs sont extrêmement faibles, mais que sur un total de 76, il y a 33 anarchistes, 18 syndicalistes révolutionnaires, 17 socialistes et 5 à l’appartenance non connue. Les effectifs de l’organisation estimés par la police seront 3500 à la fin de 1920.

Alors que le parti s’est fondé sur l’idée de rupture avec les anciennes organisations, on constate paradoxalement que beaucoup de militants restent adhérents de leur organisation initiale : Parti socialiste ou Fédération anarchiste communiste.

(à suivre)

L’ Internationale syndicale rouge (5e partie) (4e partie) (3e partie) (2e partie) (1e partie)




Source: Monde-libertaire.fr