Mai 3, 2020
Par Le Monde Libertaire
189 views


Première partie

La CGT contre la guerre et la 2e Internationale


Il était évident à tout le monde que la guerre franco-prussienne de 1870-1871 allait être suivie d’une autre guerre. De nombreuses occasions de conflits éclatèrent entre la France et l’Allemagne, qui auraient pu à chaque fois tourner au tragique. La question de l’action à mener en cas de conflit parcourait l’ensemble du mouvement ouvrier européen. Il n’est pas exagéré de dire que les deux protagonistes de ce débat étaient la 2e Internationale d’une part, la CGT française de l’autre, étant entendu que la social-démocratie allemande dominait le mouvement socialiste international et était en fait le seul réel interlocuteur de la CGT.
La mythologie créée autour de la 2e Internationale attribue à celle-ci la fonction d’opposer une vigoureuse action à toute tentative de déclencher un conflit. On a donc qualifié de « trahison » l’incapacité de l’Internationale à réaliser cet objectif. Un examen attentif des faits montre en réalité que la social-démocrate allemande n’avait jamais eu l’intention de s’opposer à la guerre. Le simple constat que les socialistes allemands aient systématiquement refusé de discuter de l’éventualité d’une grève générale en cas de déclenchement d’un conflit entre les deux pays, comme le proposait avec insistance la CGT française, suffirait à confirmer cette hypothèse, si d’autres faits ne venaient encore l’appuyer, comme le vote par le parti social-démocrate allemand, en 1913, d’un crédit de guerre colossal alors même que des meetings se déroulaient en France avec des socialistes allemands jurant qu’ils s’opposeraient à la guerre [<a title="J’ai développé cette question dans Kropotkine & la Grande guerre. – Les anarchistes, la CGT et la social-démocratie face à la guerre. Éditions du Monde libertaire, 2014.” class=”notebdp”>note] .
La question de la grève générale en cas de guerre avait été soulevée par le mouvement ouvrier en France, avant même la fondation de la CGT. En 1893 eut lieu à Paris un congrès convoqué par les Bourses du travail, qui rassembla, on peut le dire, les délégués de tout le mouvement ouvrier français : la liste des organisations participantes tient huit pages dans le compte rendu qui en fut fait [note]. Le congrès adopta l’idée de grève générale à l’unanimité moins une voix, un délégué de Lyon. Encore que le porteur de cette voix discordante crut bon de préciser qu’il avait le mandant de voter ainsi, mais qu’il se ferait fort de convaincre ses mandants qu’ils avaient eu tort.

Avant la Première Guerre mondiale, la CGT s’était montrée très active sur les questions internationales, elle fit aux organisations allemandes de nombreuses propositions de discussion pour parvenir à une action concertée en cas de guerre entre les deux pays. Toutes ses propositions se heurtèrent à un refus, souvent méprisant, de la part des dirigeants social-démocrates allemands.

Conférences syndicales internationales
Sous l’impulsion de la CGT eurent lieu des conférences syndicales internationales qui devaient annoncer la constitution d’une internationale syndicale. Les 17 et 18 décembre 1900 se tint à la Bourse du Travail de Paris un congrès international réunissant des délégués d’organisations ouvrières françaises, anglaises, italiennes, suédoises. Les délégués français proposèrent de créer un Secrétariat international du travail, en vue d’amorcer une Internationale des Travailleurs. Une première conférence syndicale internationale se tint à Copenhague le 21 aout 1901 : Legien, le président de la centrale syndicale allemande, chercha à restreindre le rôle des conférences internationales car, selon lui, pour soulever les questions générales il y avait les congrès socialistes internationaux – entendre : les congrès des partis socialistes, point de vue totalement contraire à celui des syndicalistes révolutionnaires français.
Dès le début, donc, des oppositions apparurent entre Français et Allemands. A la seconde conférence, qui se tint à Stuttgart en 1902, les syndicalistes des deux pays s’affrontèrent sur la question de la nature de l’organisation qui était en construction. La CGT entendait discuter de questions aussi bien pratiques que théoriques, tandis que les syndicats allemands refusaient d’adhérer à une Internationale qui, dans les faits, aurait concurrencé l’Internationale des partis socialistes. Le point de vue allemand finit par dominer : les réunions syndicales internationales ne seront pas des congrès mais de simples conférences entre secrétaires des centrales syndicales. C’était une manière efficace d’étouffer tout débat. Cette structure, dont le siège fut fixé à Berlin en 1903, n’avait pour fonction que de servir de liaison entre les organisations syndicales des différents pays, de permettre l’échange d’informations et de publications, de préparer une statistique syndicale uniforme et de résoudre les questions de solidarité en cas de conflit du travail. Seuls deux délégués demandèrent que se tiennent des congrès ouvriers internationaux : Victor Griffuelhes pour la France et Van Erkel pour la Hollande.

Le secrétaire général de la CGT interdit de parole
Dans les débats qui opposèrent syndicalistes français et allemands, les centrales des autres pays soutinrent presque systématiquement les Allemands
A Dublin en 1903, ce fut Legien, un des dirigeants syndicalistes le plus à droite du mouvement ouvrier allemand, qui devint secrétaire international. Son mandat était d’empêcher à tout prix que l’Internationale syndicale n’empiète sur les prérogatives politiques de l’Internationale socialiste. Griffuelhes, secrétaire général de la CGT, se vit interdire de défendre le point de vue des syndicalistes français !!! Significativement, le siège de l’organisation fut fixé à Berlin.

Griffuelhes, qui était à Dublin en compagnie de Georges Yvetot, raconte :
« La conférence commença à deux heures et se termina à cinq heures. Elle dura trois heures, y compris le discours d’ouverture et le temps nécessaire aux traductions. C’était vraiment trop peu pour légitimer un voyage de plusieurs jours et fort coûteux !
« En nous rendant à la conférence à deux heures, nous n’avions pas espéré l’avoir terminée à cinq heures, de sorte que nous avions laissé à notre hôtel un rapport sur l’antimilitarisme et la grève générale. Ce rapport était imprimé en anglais, en allemand et en français. Notre intention était de le déposer à la fin de la conférence, en demandant l’inscription à l’ordre du jour de la conférence suivante des deux points qu’il soulevait. La mauvaise organisation de la Conférence de Dublin et l’insuffisance du travail contrarièrent nos projets. Nous ne pûmes que le lendemain remettre nos rapports aux délégués que nous rencontrâmes. Si, à Dublin, il nous avait été possible de remplir notre mandat, peut-être le différend actuel n’eût-il pas pris le caractère qu’il revêt [<a title=" Victor Griffuelhes, L’Action syndicaliste, Paris, M. Rivière, 1908. Cf. http://monde-nouveau.net/spip.php?article525″ class=”notebdp”>note] ! »
L’organisation, politiquement dominée par les social-démocrates allemands, ne cachait pas ses affinités avec la IIe Internationale.

Afin de préparer la conférence suivante, qui devait se tenir à Amsterdam en 1905, la CGT demanda au Secrétariat international d’inscrire à l’ordre du jour les trois questions de la journée de huit heures, de l’antimilitarisme et de la grève générale. Les délégations autrichienne, belge et néerlandaise, membres du Secrétariat, soutinrent la proposition française, mais la majorité refusa. L’inscription de ces trois questions était la condition de la participation de la CGT. « Nous n’avons pas la prétention de demander qu’on accepte les propositions que nous pouvons faire ; il suffit qu’on veuille nous entendre. Libre ensuite à chacun de donner aux idées émises et discutées, la suite jugée bonne [<a title="Lettre de la CGT à Carl Legien, citée par Édouard Dolléans, Histoire du mouvement ouvrier. Tome II-1, « Internationale politique ou internationale syndicale ? » ” class=”notebdp”>note] . »
Mais précisément, les social-démocrates allemands ne voulaient même pas que ces questions soient discutées. Legien répondit qu’elles sortaient du cadre de la conférence. La CGT française refusa donc d’être représentée à la conférence d’Amsterdam, laquelle confirma la position de Legien et vota une résolution : « Sont exclues des discussions toutes les questions théoriques et toutes celles qui ont trait aux tendances et à la tactique du mouvement syndical dans les différents pays. » Ces questions relevaient des seuls partis politiques. En somme, la résolution affirmait que les questions de tactique syndicale ne relevaient pas de la compétence des organisations syndicales. La Hollande, la Belgique et l’Autriche votèrent en faveur de la position française..
Lors du congrès de la CGT tenu à Amiens en 1906, l’attitude qu’avaient eue les délégués français fut approuvée : le congrès vota à une très large majorité (815 contre 106) la suspension des cotisations au secrétariat international. Pour les syndicalistes français, la position du secrétariat international ôtait à l’Internationale sa véritable signification. Le congrès d’Amiens envisagea même d’entrer directement en relations avec les organisations syndicales en court-circuitant le secrétariat international. Le secrétaire des syndicats allemands, Legien, s’y refusa, et ce refus réitéré amena le bureau de la CGT à suspendre ses rapports avec le Bureau international.

L’idée que des organisations membres se voient interdire d’entrer en relation directement, sans passer par l’instance supérieure – en l’occurrence la direction de l’organisation – était une pratique établie dans les organisations dominées par le marxisme, où le principe du centralisme était fermement établi. Ces pratiques étaient communes à l’ensemble des courants de la social-démocratie, y compris plus tard les bolcheviks. Il en sera de même au sein de l’Internationale communiste. Que la CGT, quant à elle, ait pu envisager l’établissement de relations « horizontales » n’est pas surprenant puisque ses références, à cette époque, étaient plutôt libertaires et fondées sur le fédéralisme, qui inclut à la fois des relations verticales et des relations horizontales [note]. C’était là, aux yeux des dirigeants social-démocrates allemands, une preuve de plus de l’« anarchisme » de la CGT.

La CGT était parfaitement consciente de son originalité au sein du Secrétariat international. Pour les militants français, le syndicalisme français a « devancé, par une marche si rapide, la plupart des mouvements syndicaux des autres pays, que ceux-ci ne peuvent ni le suivre ni le comprendre. D’où fatalement un antagonisme qui fait éclater encore plus l’opposition existant entre la classe ouvrière française organisée sur le type nouveau et les diverses classes ouvrières des autres nations groupées sur les types anciens » 7. Le modèle syndical français était ainsi perçu comme quelque chose de nouveau, qui se trouvait en avance par rapport aux autres. Le différend avec le bureau syndical international était donc perçu comme l’expression de cet écart.

La social-démocratie allemande définit la ligne
Griffuelhes constate que « le syndicalisme allemand, qui a le siège du Bureau syndical international, et, à sa suite, les autres pays, ont de l’action syndicale une conception qui, en toute logique, fait des organisations ouvrières les vassales des partis politiques ». On retrouvera encore cette question dans les débats autour de l’Internationale communiste et de l’Internationale syndicale rouge. La formulation de la phrase de Griffuelhes est intéressante : le syndicalisme allemand – en fait la sociale-démocratie allemande – est expressément désigné comme celui qui définit la ligne que doit suivre l’Internationale syndicale. Griffuelhes précise : « Le syndicalisme français, au contraire, sans s’opposer aux partis, qu’il n’a pas à connaître, attache à l’action syndicale une prépondérance incontestable. » Le dirigeant français constate avec une certaine ironie : « la totalité des comités syndicaux centraux des autres pays refusant la discussion, alors que le seul pays possédant une mentalité différente la recherche ! »

« La France syndicale n’a jamais songé à contester aux partis politiques le droit de se réunir internationalement, mais elle affirme le droit pour la classe ouvrière d’avoir à son tour, et en pleine indépendance, des rapports internationaux. En affirmant ce droit, elle n’entend pas imposer aux organismes syndicaux des autres pays la participation à un Congrès syndical international ; elle n’entend pas non plus leur interdire la participation aux Congrès politiques. Elle dit, imitant l’Allemagne, qu’elle ne prendra pas part à des conférences dont l’utilité, après celles qui ont été tenues, apparaît fort contestable, et elle se refuse à reconnaître la légitimité d’une résolution allemande qui interdit à tout jamais des discussions appartenant essentiellement au domaine syndical, et qui proclame que seuls ont le droit de les aborder et de les résoudre des Congrès politiques auxquels la France syndicale ne veut pas participer.
« Et si l’on tient compte que la résolution allemande a été motivée, comme l’a dit un délégué, par l’attitude de la France syndicaliste, il en faut déduire qu’un des buts des conférences est de donner aux Congrès politiques le relief et l’autorité qui leur assureront la prépondérance sur les Congrès syndicaux et d’amener la France ouvrière au respect de leurs résolutions [<a title="Victor Griffuelhes, L’Action syndicaliste, Paris, M. Rivière, 1908. Cf. http://monde-nouveau.net/spip.php?article525″ class=”notebdp”>note] . »

Les militants de la CGT n’accepteront pas cette subordination.

Les 15-16 septembre 1907 devait se tenir à Christiania (Norvège) la 5e conférence internationale. Le comité confédéral de la CGT adressa aux représentations participantes une circulaire (28 août 1907), signée par Griffuelhes, expliquant les positions des syndicalistes français.

« La C.G.T. ne saurait, en effet, admettre, en dehors d’un refus formel opposé à la demande d’inscription d’une question ouvrière, qu’une Conférence limite par une résolution le champ d’activité des futures Conférences. Elle estime que poser une barrière à toute discussion, c’est rendre les conférences peu intéressantes, sinon inutiles [<a title="Victor Griffuelhes, L’Action syndicaliste, Paris, M. Rivière, 1908. Cf. http://monde-nouveau.net/spip.php?article525″ class=”notebdp”>note] . »

Les Français boycottèrent alors la conférence de Christiania parce que, ayant renouvelé leurs demandes, celles-ci furent écartées de l’ordre du jour. Une fois de plus, les autres membres du Secrétariat international manifestèrent leur solidarité avec les réformistes en votant une résolution soutenant la IIe Internationale et blâmant l’attitude « antipolitique » des Français. (On appréciera l’idée selon laquelle l’exigence d’aborder les questions politiques au sein d’une Internationale syndicale est qualifiée d’« antipolitique ».) La résolution condamnant la CGT, qui avait été votée à Amsterdam, fut confirmée par les réformistes lors de la conférence de Christiania :

« La Conférence considère les questions de l’antimilitarisme et de la grève générale comme des objets qui ne relèvent pas de la compétence des fonctionnaires [sic] syndicaux, mais dont la solution incombe exclusivement à la représentation intégrale du prolétariat international, aux Congrès socialistes internationaux convoqués périodiquement – d’autant plus que les deux questions ont été résolues à Amsterdam et à Stuttgart, conformément aux circonstances ;
« La Conférence regrette que la Confédération [la CGT] n’ait pas voulu comprendre que l’attitude de la Conférence internationale des représentants des centrales nationales a été parfaitement correcte ; qu’elle ait prétexté de cette attitude pour rester étrangère à notre organisation internationale ;
« La Conférence prie instamment la classe ouvrière de France d’examiner ces questions susdites de concert avec l’organisation politique et ouvrière de son propre pays, et, par une adhésion aux congrès socialistes internationaux, de collaborer à la solution de ces questions, et, dans la suite, de s’affilier à l’organisation syndicale internationale, dans le but de résoudre les problèmes syndicaux [<a title="Victor Griffuelhes, L’Action syndicaliste, Paris, M. Rivière, 1908. Cf. http://monde-nouveau.net/spip.php?article525″ class=”notebdp”>note] . »

Cela équivalait dans les faits à dire que ces questions ne devaient pas être réglées par la classe ouvrière organisée, ce qu’exprima très clairement Griffuelhes lorsqu’il déclara que les syndicalistes français n’acceptaient pas que les questions posées par la classe ouvrière soient « résolues par ces assemblées de médecins, d’avocats, de rentiers, de propriétaires, de commerçants, etc…, que sont les Congrès politiques internationaux ! » [<a title="Victor Griffuelhes, L’Action syndicaliste, Paris, M. Rivière, 1908. Cf. http://monde-nouveau.net/spip.php?article525″ class=”notebdp”>note] . On ne pouvait pas exprimer plus clairement le refus du mouvement ouvrier de se laisser diriger par des intellectuels bourgeois.

Deuxième partie

La CGT isolée au plan international
La conférence d’Oslo, en 1907, décida un compromis. Une résolution admettait l’indépendance des syndicats, mais soulignait en même temps la nécessité des relations entre partis et syndicats. A ce titre, la CGT, qui se voyait interdire d’aborder des questions de politique générale dans les congrès syndicaux, fut invitée à discuter de ces questions avec le parti socialiste en France, et dans les congrès socialistes internationaux. La CGT refusa et suspendit de nouveau ses relations avec le secrétariat international. Elle se trouvait complètement isolée sur le plan international.
Ce fut peut-être là une erreur. Puisque les socialistes allemands demandaient à la CGT de discuter de la grève générale avec le Parti socialiste français, la direction confédérale, en tant qu’organisation indépendante des partis politiques, aurait très bien pu discuter d’égal à égal avec le Parti socialiste des mesures à prendre pour déclencher une grève générale en cas de guerre. Cela n’aurait en aucun cas été un signe de subordination envers les partis mais de collaboration. Vu l’enjeu, cela valait bien cette concession. Il ne fait pas de doute que s’il en avait été ainsi, les socialistes allemands auraient esquivé la question, comme le montre l’échec des tentatives que Jean Jaurès avait faites de son côté auprès de ses camarades allemands. on sait que de toute façon les socialistes allemands n’entendaient absolument pas avoir recours à la grève générale en cas de déclenchement d’une guerre, se limitant à une activité légale, parlementaire.

Mais à ce moment-là, la CGT, qui défend l’idée que le syndicat est le seul « parti du travail », est complètement isolée au plan international à cause de ses positions sur l’indépendance syndicale, alors que la tendance quasi unanime de l’époque est la liaison pour ainsi dire organique, pour ne pas dire la subordination, entre syndicats et partis. Une réflexion de Griffuelhes exprime parfaitement l’isolement orgueilleux dans lequel se trouvait la CGT française et le sentiment qu’avaient ses dirigeants d’avoir raison contre tous :

« Je dis que nous sommes un peu isolés dans l’Internationale parce que nous la dépassons. Oui, nous sommes isolés ! parce que nous sommes seuls – différemment des camarades allemands, des camarades suédois et de nos camarades belges – qui jouissons déjà, et dans quelles conditions, des libertés politiques qu’il leur faut conquérir encore à eux-mêmes. Et c’est parce que nous savons ce que valent ces réformes, ce que valent ces droits politiques, que nous ne voulons pas nous mettre dans une situation qui nous amènerait à subordonner notre action syndicale pour des fins d’ordre politique que, depuis longtemps, nous avons dépassées ! Ce n’est pas nous qui avons à rejoindre les autres, ce sont les autres qui doivent nous rejoindre. Nous sommes en avant… Nous constatons que notre isolement vient de notre avance sur nos camarades des autres pays 12. »

Griffuelhes a l’air de dire que la situation sociale en France est bien plus avancée que dans les autres pays, ce qui est inexact. Pour ne prendre que la question du repos hebdomadaire, la France était, en 1906, en retard sur le Royaume-Uni, l’Allemagne, les États-Unis, la Suisse, l’Autriche et même le Japon.

La CGT se trouvait dans une situation totalement bloquée. Les positions de la tendance réformiste se renforçaient et il n’était plus possible de les négliger. Au congrès de Marseille (1908) les réformistes exigèrent le retour de la Confédération au Secrétariat international et évoquèrent même une possible scission – éventualité qu’il n’était pas question d’accepter. C’est donc en faisant – une fois de plus, après le congrès d’Amiens – des concessions à la tendance réformiste que la CGT réintégra les réunions du Secrétariat international : la question de la grève générale et celle de l’antimilitarisme furent abandonnées.

1909: crise dans la CGT
A partir de 1909, la CGT traversa une grave crise ; une crise dont le congrès d’Amiens, en 1906, avait été le premier symptôme. La charte d’Amiens en effet, loin d’être le document fondateur du syndicalisme révolutionnaire, est un texte de compromis avec les socialistes parlementaires opposés au guesdisme et marque le début du déclin du syndicalisme révolutionnaire. Les adversaires du syndicalisme révolutionnaire ne s’y sont pas trompés à l’époque, qui déclarèrent que les anarchistes avaient consenti à se mettre une « muselière » (Victor Renard) : la charte ne contient rien sur l’antimilitarisme ni sur la lutte contre l’Etat.
Le syndicalisme révolutionnaire entamait son déclin face à la montée des réformistes dont le nombre de mandats dans l’organisation augmentait régulièrement tandis que ceux des révolutionnaires stagnaient ou régressaient. Les réformistes réclamaient à cor et à cri le retour de la CGT au Secrétariat international : au congrès de Marseille (1908) ils évoquèrent même une possible scission – éventualité qu’il n’était pas question d’accepter. C’est donc en faisant des concessions à la tendance réformiste que la CGT réintégra les réunions du Secrétariat international : la question de la grève générale et celle de d’ordre politique que, depuis longtemps, nous avons dépassées ! Ce n’est pas nous qui avons à rejoindre les autres, ce sont les autres qui doivent nous rejoindre. Nous sommes en avant… Nous constatons que notre isolement vient de notre avance sur nos camarades des autres pays. »

Griffuelhes a l’air de dire que la situation sociale en France est bien plus avancée que dans les autres pays, ce qui est inexact. Pour ne prendre que la question du repos hebdomadaire, la France était, en 1906, en retard sur le Royaume-Uni, l’Allemagne, les États-Unis, la Suisse, l’Autriche et même le Japon.

La CGT se trouvait dans une situation totalement bloquée. Les positions de la tendance réformiste se renforçaient et il n’était plus possible de les négliger. Au congrès de Marseille (1908) les réformistes exigèrent le retour de la Confédération au Secrétariat international et évoquèrent même une possible scission – éventualité qu’il n’était pas question d’accepter. C’est donc en faisant – une fois de plus, après le congrès d’Amiens – des concessions à la tendance réformiste que la CGT réintégra les réunions du Secrétariat international : la question de la grève générale et celle de l’antimilitarisme furent abandonnées.

1909: crise dans la CGT

A partir de 1909, la CGT traversa une grave crise ; une crise dont le congrès d’Amiens, en 1906, avait été le premier symptôme. La charte d’Amiens en effet, loin d’être le document fondateur du syndicalisme révolutionnaire, est un texte de compromis avec les socialistes parlementaires opposés au guesdisme et marque le début du déclin du syndicalisme révolutionnaire. Les adversaires du syndicalisme révolutionnaire ne s’y sont pas trompés à l’époque, qui déclarèrent que les anarchistes avaient consenti à se mettre une « muselière » (Victor Renard) : la charte ne contient rien sur l’antimilitarisme ni sur la lutte contre l’Etat.
Le syndicalisme révolutionnaire entamait son déclin face à la montée des réformistes dont le nombre de mandats dans l’organisation augmentait régulièrement tandis que ceux des révolutionnaires stagnaient ou régressaient. Les réformistes réclamaient à cor et à cri le retour de la CGT au Secrétariat international : au congrès de Marseille (1908) ils évoquèrent même une possible scission – éventualité qu’il n’était pas question d’accepter. C’est donc en faisant des concessions à la tendance réformiste que la CGT réintégra les réunions du Secrétariat international : la question de la grève générale et celle de l’antimilitarisme furent abandonnées. La direction changea de tactique, en essayant de ne pas abandonner ses objectifs.

C’est ainsi que les délégués cégétistes qui assistèrent à la conférence de Paris en 1909 revinrent à la charge en proposant de transformer les réunions du Secrétariat international, lors desquelles se rencontraient quelques délégués sélectionnés, en congrès syndicaux dans lesquels les syndicalistes pourraient aborder les questions pratiques du mouvement ouvrier organisé, mais aussi les questions plus vastes interdites dans les rencontres du Secrétariat international. C’était là le retour vers une politique qui avait déjà été proposée sans succès à la conférence de Stuttgart par les Hollandais soutenus par les Français.

A la conférence de Paris, Léon Jouhaux, tout récemment élu secrétaire général, défendit le projet de la CGT : « La proposition d’aujourd’hui, déclara-t-il, est la conclusion logique de toute notre action antérieure. Nous voulons que les résolutions soient prises non par des fonctionnaires mais par les organisations elles-mêmes [<a title="L’Humanité, 1er septembre 1909 (Gallica).” class=”notebdp”>note] . »
Selon Legien, l’organisation de tels congrès aurait été néfaste pour l’unité internationale du mouvement syndical : lors des conférences on discute de choses souvent délicates qu’il ne convient pas d’aborder devant de nombreuses personnes. « Pour constituer le syndicalisme en un bloc compact, le seul instrument possible, ce sont les Conférences, et non des Congrès », dit encore Legien, qui en profite pour accuser les organisations françaises de manquer de cohérence et d’unité: « Il faudrait, surtout en France, des organisations plus cohérentes, plus unies. Sinon ils ne seront que des parlotes. D’ailleurs les Français, avec leurs méthodes, arrivent bons derniers dans l’Internationale syndicale ; l’esprit de sacrifice en effet, ne peut consister seulement en bonnes paroles, mais en actes. Ayez d’abord des organisations solides et cohérentes, et des congrès pourront faire du travail pratique. Plus loin, Legien ajouta : « …il est plus facile, comme les délégués français l’ont fait, de rédiger des statuts sur le papier que de faire marcher une organisation [<a title="L’Humanité, 1er septembre 1909 (Gallica).” class=”notebdp”>note] . »

Cela donne une idée du ton qui régnait dans les échanges entre la direction du Secrétariat international et les syndicalistes révolutionnaires de la CGT. « Le secrétariat utilisa ses conférences et ses rapports annuels à lancer des accusations contre eux, une pratique condamnée par Jouhaux à la conférence de 1906 », écrit Wayne Thorpe .
Les syndicalistes révolutionnaires français étaient manifestement perçus par leurs homologues allemands comme des braillards ne passant jamais aux actes. Yvetot répondit vigoureusement aux propos de Legien, notamment contre le prétendu manque d’« esprit de sacrifice » des ouvriers français. Yvetot et Jouhaux se livrèrent à une attaque en règle contre les « fonctionnaires syndicaux ». Le premier résuma parfaitement la position de Legien et celle de l’ensemble des réformistes : « Vous craignez que ces congrès internationaux nuisent aux congrès socialistes internationaux, vous avez eu la franchise de le déclarer, mais nous n’avons pas, nous, cette préoccupation. » Comme il fallait s’y attendre, la conférence de Paris rejeta la proposition de la CGT, comme le fera la conférence de Budapest en 1911.
L’image que le Secrétariat international donnait auprès de très nombreux militants français était celle d’une organisation assujettie à la IIe Internationale. Cette image était renforcée par le fait que seule une organisation par pays était admise, ce qui écartait d’emblée les organisations syndicalistes révolutionnaires nationales qui étaient minoritaires – sans parler des groupes syndicalistes révolutionnaires minoritaires à l’intérieur des organisations réformistes nationales. Lorsque le NAS hollandais [<a title="Nationaal Arbeids-Secretariaat (NAS). Secrétariat national du travail. Organisation syndicale néerlandaise, créée en 1893 et dissoute par les nazis en 1940. Elle fut fortement influencée par le syndicalisme révolutionnaire porté par la CGT française avant 1914.” class=”notebdp”>note] se fut retiré, la CGT resta la seule organisation révolutionnaire adhérente au Secrétariat international.
En 1912 encore, appelés par la CGT à organiser dans chaque pays une manifestation simultanée contre la guerre, les syndicats allemands et autrichiens se dérobèrent sous prétexte qu’une telle manifestation, de caractère politique, était du ressort du parti et non des syndicats : argument qu’ils utilisèrent régulièrement pour éviter tout débat de fond sur ces questions. Incontestablement, les obstacles rencontrés ne purent que renforcer la CGT dans l’idée que rien ne pouvait venir des partis socialistes et surtout du Parti social-démocrate allemand.
Ce fait est confirmé par Pierre Monatte dans son article sur « La Fondation de la vie ouvrière », paru en octobre-décembre 1959 dans La Révolution prolétarienne. Il évoque l’impression rapportée d’Allemagne par Charles Andler en 1911, au moment de la crise marocaine :
« Andler avait été frappé de la rareté des manifestations pour la paix et des sympathies nombreuses que des socialistes affichaient pour le “coup d’Agadir”. Il n’allait pas jusqu’à penser que le gouvernement allemand cherchait la guerre, mais il lui attribuait un certain penchant au chantage, goût du chantage partagé par une fraction importante du socialisme allemand. Il faut bien dire que cet état d’esprit répandu dans les hautes couches du mouvement syndical allemand est pour beaucoup dans le déraillement d’un certain nombre de syndicalistes français au début de la guerre 1914-1918, précisément parmi ceux qui avaient entretenu des relations avec les organisations syndicales allemandes. Je pense en particulier à Griffuelhes ulcéré par chacune des délégations faites à Berlin lors des tensions entre les deux pays.

Grève générale contre la guerre

En dépit de tous les obstacles, la Confédération générale du travail réussit à organiser en 1912 une grève générale de 24 heures contre la guerre, décidée lors d’un congrès extraordinaire. L’aile réformiste de la CGT s’opposa vigoureusement à cette initiative, mais elle s’exprima devant une salle très hostile. Cependant, les responsables confédéraux – Léon Jouhaux, Yvetot, Griffuelhes, Merrheim et Dumoulin – avaient compris qu’ils ne pouvaient pas négliger les craintes des plus modérés. Faire voter une grève générale de 24 heures fut donc en soi une victoire, étant donné le contexte. La direction confédérale devait affronter le sabotage, par les réformistes dont l’influence grandissait, de toute initiative d’envergure ; en outre elle savait qu’elle allait également affronter la répression de l’État.

La grève fut un demi-succès, mais elle sauva l’honneur : il y eut 600 000 grévistes. Une vague de répression suivit, contre les militants syndicalistes, contre la Fédération communiste anarchiste et les Jeunesses syndicalistes. La Fédération anarchiste communiste fut particulièrement touchée par les mesures de répression. Un procès collectif pour « menées anarchistes » se conclura par un total de seize années de prison pour cinq anarchistes et 6 300 francs d’amende – l’équivalent de 20 000 euros environ.
A ceux qui reprochaient à la CGT de ne pas avoir suffisamment lancé d’initiatives révolutionnaires, Francis Delaisi répondit dans son commentaire au congrès anarchiste de d’août 1913 :

« …Et s’il fallait déclarer la grève générale tous les six mois, simplement chaque fois que le gouvernement ferait une provocation à la classe ouvrière, il est clair qu’on essoufflerait bien vite l’organisme syndical ; qu’au lieu d’entraîner les hésitants à la révolution, on les découragerait ; et qu’en usant les rouages par une tension trop continue, on provoquerait précisément ce mouvement de recul qu’on veut éviter [<a title="« Notre congrès », Les Temps Nouveaux , 23 août 1913″ class=”notebdp”>note] . »

Bien des années plus tard, Pierre Monatte cita l’exemple de Charles Delzant, un des leaders de l’anarcho-syndicalisme dans le département du Nord, secrétaire général de la Fédération nationale des Verriers : « Les contacts difficiles avec les bureaucrates syndicaux allemands devaient l’amener à dire “La parole est au canon” tout au début de la guerre. » Monatte parlera également des « refus insolents que la CGT avait reçus des chefs des syndicats allemands depuis 1905 » [<a title="Pierre Monatte, « La fondation de La Vie ouvrière », in La Révolution prolétarienne, octobre, novembre, décembre 1959, janvier 1960. ” class=”notebdp”>note] . On a ici une des rarissimes allusions dans la littérature syndicaliste au fait que le ralliement d’un militant à l’Union sacrée ait pu résulter de la frustration consécutive à l’échec des innombrables tentatives de la CGT de parvenir à un accord sur une action commune avec les syndicats allemands en cas de déclenchement de la guerre.
Cette allusion prend d’autant plus de valeur venant d’un militant qui refusa de soutenir l’Union sacrée. Il est possible que de nombreux militants, écœurés, se soient dit, à l’éclatement de la guerre : « Tant pis pour eux, le sort en est jeté. »
Le fait que ce soit Monatte qui suggère cela, un militant qui a pris position contre l’Union sacrée dès le début, n’en est que plus significatif.




Source: Monde-libertaire.fr