Résumé conclusif (1re partie)

Selon l’historien allemand Reiner Tosstorff [<a title="Reiner Tosstorff, The Red International of Labour Unions (RILU)1920-1937. PubliĂ© en 2016 par Haymarket Books, Chicago, Ill. PremĂšre Ă©dition en allemand : Profintern: Die RoteGewerkschaftsinternationale 1920-1937 par Ferdinand Schöningh,Paderborn, 2004.” class=”notebdp”>note] , l’Internationale syndicale rouge, qui fut « l’expression organisĂ©e au niveau international des activitĂ©s syndicales communistes», fut traitĂ©e de maniĂšre superficielle et nĂ©gligĂ©e dans l’historiographie rĂ©cente. Bien qu’elle prĂ©tendĂźt jouer un rĂŽle indĂ©pendant sur le plan international, l’ISR apparaĂźt presque toujours comme un effet collatĂ©ral de l’histoire de l’Internationale communiste qui rĂ©unissait les partis communistes.
Pour certains, l’ISR « ne sera jamais plus qu’une note de bas de page dans l’histoire du mouvement ouvrier, elle n’a jamais reprĂ©sentĂ© grand chose» (Geoffrey Swain). Pour d’autres, « elle fut dans les annĂ©es 1920, de loin la plus puissante et la plus importante des organisations auxiliaires qui gravitaient autour du Komintern. C’était, en effet, la seule qui pouvait revendiquer une certaine indĂ©pendance, et elle fut plus qu’un organe subsidiaire Â» (E.H. Carr). Ces deux opinions extrĂȘmes ne sauraient ĂȘtre retenues, selon moi : elles reflĂštent plutĂŽt les a priori idĂ©ologiques de leurs auteurs qu’une rĂ©alitĂ© historique.

‱ Marcel van der Linden – Wayne Thorpe, Revolutionary Syndicalism. AnInternational Perspective, Aldershot 1990;
‱ Frederick Kaplan, Bolshevik Ideology, ‱ Wayne Thorpe, The Workers Themselves’. Revolutionary Syndicalism andInternational Labour, 1913-1923, Dordrecht. 1989;
‱ Robert Wohl, French Communism in the Making, 1914-1924, Stanford 1966.
‱ Bruno Groppo, “La CrĂ©ation du Conseil international des syndicats, (Moscou,juillet 1920), Communisme, revue d’études pluridisciplinaires, 1, 1982.

Loin d’ĂȘtre une « note en bas de page Â» l’ISR fut incontestablement une rĂ©alitĂ© en puissance qui ne put s’accomplir. Quant Ă  l’indĂ©pendance dont elle put se revendiquer, on peut dire lĂ  encore que ce fut une indĂ©pendance potentielle qui fut brisĂ©e dĂšs le dĂ©part par la volontĂ© de ses fondateurs. C’est la confrontation entre syndicalistes rĂ©volutionnaires et bolcheviks qui donna la premiĂšre impulsion vers la fondation de l’ISR, parce qu’une telle organisation n’entrait pas dans le cadre conceptuel des bolcheviks.
J’ajouterai que la totale ignorance des questions syndicales par les bolcheviks se rĂ©vĂ©la par le fait que pour prendre la prĂ©sidence de l’ISR, ils durent chercher Losovski, un militant qui avait eu des relations tumultueuses avec le parti (exclu, rĂ©admis et plutĂŽt non orthodoxe): c’était un des rares militants d’envergure qui avait une certaine expĂ©rience syndicale, acquise Ă  la CGT française. Mais cette confrontation ne fut que le point de dĂ©part de l’ISR.
On a dĂ©jĂ  lĂ  en germe l’une des contradictions qui apparaĂźtront rapidement : Alors que l’ISR fut fondĂ©e avec des militants qui Ă©taient en opposition radicale avec l’Internationale d’Amsterdam, la stratĂ©gie soviĂ©tique du « Front unique» [<a title="Cf. RenĂ© Berthier, RĂ©flexions sur l’Internationale communiste et la stratĂ©gie du « Front unique Â», http://monde-nouveau.net/spip.php?article459″ class=”notebdp”>note] en vint rapidement Ă  considĂ©rer comme essentiel un rapprochement avec les organisations rĂ©formistes et, Ă  ce titre, l’ISR devint un obstacle Ă  cette stratĂ©gie. En d’autres termes, l’Internationale syndicale rouge fut fondĂ©e en mĂȘme temps que fut mise en Ɠuvre la stratĂ©gie de Front unique pour la rĂ©alisation de laquelle l’ISR allait devenir un obstacle !…

Le pouvoir soviĂ©tique tenta de dissoudre une Internationale syndicale devenue encombrante, mais Reiner Tosstoff montre que « les initiatives en vue de la dissoudre rencontreront une rĂ©sistance fĂ©roce de la part de l’appareil de l’ISR, pour des raisons d’auto-prĂ©servation bureaucratique, pour ainsi dire, menĂ©es par le secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral de l’organisation, Alexandre Losovsky» (p. 3).

Si le mouvement libertaire connaĂźt peu l’Internationale communiste, il connaĂźt encore moins l’Internationale syndicale rouge, ou « Profintern Â». Ces deux instances ne sont que trĂšs rarement mentionnĂ©es dans les textes du mouvement. Or les organisations internationales crĂ©es par les bolcheviks — l’IC au niveau politique et l’ISR au niveau syndical – ont jouĂ© un rĂŽle si dĂ©terminant dans l’histoire de l’anarchisme et du syndicalisme rĂ©volutionnaire Ă  partir des annĂ©es 20 qu’il est impossible de comprendre le destin de ces deux courants aprĂšs la rĂ©volution russe sans y faire rĂ©fĂ©rence. Je dirais mĂȘme qu’on peut considĂ©rer l’anarcho-syndicalisme comme un effet collatĂ©ral de la crĂ©ation de l’Internationale syndicale rouge.

Aprùs la fondation de l’Internationale communiste en mars 1919, les dirigeants bolcheviks avaient trùs rapidement fait deux constats:
1. L’extension de la rĂ©volution Ă  l’Europe, et en particulier Ă  l’Allemagne, avait Ă©chouĂ©.
2. Peu de monde ralliait l’Internationale communiste.

Les autoritĂ©s soviĂ©tiques parvinrent Ă  la conclusion que la prioritĂ© absolue devait ĂȘtre d’assurer la prĂ©servation du rĂ©gime mis en place par le coup d’État d’octobre 1917 ; elles comprirent Ă©galement que les Ă©lĂ©ments dissidents des partis socialistes qui se ralliaient Ă  la RĂ©volution russe, souvent constituĂ©s de petits bourgeois, d’intellectuels ou de jeunes ouvriers inexpĂ©rimentĂ©s, de socialistes opportunistes, ne suffiraient pas pour constituer une force et qu’il faudrait rallier le noyau militant du mouvement ouvrier international, constituĂ© dans presque tous les pays par les organisations syndicalistes rĂ©volutionnaires, ou par les minoritĂ©s syndicalistes rĂ©volutionnaires qui militaient dans les centrales syndicales rĂ©formistes.

Les communistes russes avaient un besoin vital de caution rĂ©volutionnaire auprĂšs du mouvement ouvrier international, et cette caution ouvriĂšre, ils ne pouvaient la trouver que dans le mouvement syndicaliste rĂ©volutionnaire et accessoirement dans une partie du mouvement anarchiste, celle qui constituait en quelque sorte le « noyau dur» du courant SR. Cela n’empĂȘchait d’ailleurs pas les bolcheviks de rĂ©primer fĂ©rocement en Russie mĂȘme ces courants rĂ©volutionnaires dont ils rĂ©clamaient le soutien en dehors du pays. PrĂ©cisĂ©ment, si l’un des points de rupture entre bolcheviks et syndicalistes rĂ©volutionnaires porta sur la question de l’indĂ©pendance syndicale, l’autre porta sur la rĂ©pression des anarchistes et des ouvriers en gĂ©nĂ©ral, par le pouvoir soviĂ©tique. Ces deux points en entraĂźnaient un autre : jusqu’à quel point les syndicalistes rĂ©volutionnaires pouvaient-ils continuer de travailler avec les communistes russes, dans une Internationale dominĂ©e par eux.
Le double constat de la faiblesse des partis communistes constituant l’IC, et de la puissance du courant syndicaliste rĂ©volutionnaire international, conduisit les communistes russes Ă  la conclusion qu’il fallait mettre en place une structure de type syndical qui serait susceptible de rassembler des organisations qui auraient refusĂ© d’adhĂ©rer Ă  une Internationale politique, ou plus prĂ©cisĂ©ment Ă  une Internationale des partis. L’Internationale syndicale rouge s’est constituĂ©e en juillet 1921 dans la foulĂ©e du 3e congrĂšs de l’Internationale communiste (juin 1921), en plein reflux du mouvement rĂ©volutionnaire en Europe. TrĂšs rapidement, des dĂ©saccords apparurent. Reiner Tosstorff nous dit que le point culminant du congrĂšs fut le dĂ©bat, qui dura trois jours, sur la question des relations entre l’ISR et l’IC :

« Ce que cela signifiait pour la majoritĂ© communiste, c’était que s’ils ne parvenaient pas Ă  obtenir l’adhĂ©sion directe des syndicats au Komintern, Ă  cause de l’opposition d’une partie considĂ©rable du groupe des syndicalistes rĂ©volutionnaires, ils pourraient au moins Ă©tablir le lien le plus proche possible entre l’Internationale syndicale et l’Internationale des partis politiques. Â» (p.362.)
Afin de rallier Ă  eux les syndicalistes rĂ©volutionnaires, les communistes russes se trouvĂšrent obligĂ©s de mettre des formes, en particulier sur la question de l’indĂ©pendance syndicale, que les dĂ©lĂ©guĂ©s syndicalistes rĂ©volutionnaires allaient inĂ©vitablement poser – une question sur laquelle les communistes russes n’entendaient pas faire de concessions, mais qu’ils s’efforcĂšrent d’étouffer par de vagues engagements qu’ils ne tinrent pas. Mais crĂ©Ă©e Ă  l’initiative du pouvoir soviĂ©tique, poursuivant les objectifs dĂ©finis par celui-ci, financĂ©e par lui, ayant son siĂšge en Russie, personne ne pouvait douter que l’ISR, fĂ»t un outil au service de l’Internationale communiste.
L’occultation du rĂŽle de l’Internationale syndicale rouge dans les histoires du mouvement ouvrier est due sans doute au fait qu’elle fut dĂšs le dĂ©part conçue par les dirigeants bolcheviks comme un simple auxiliaire de la politique extĂ©rieure du communisme russe, et que pour comprendre cette politique extĂ©rieure, il suffisait de s’en tenir Ă  l’examen de l’activitĂ© de l’Internationale politique, le Komintern. Attitude fort peu dialectique, qui Ă©vacue le fait que ces deux instances avaient des bases sociales totalement diffĂ©rentes et ne pouvaient donc ĂȘtre abordĂ©es avec des critĂšres d’analyse identiques. Tosstorff dĂ©crit les difficultĂ©s qu’avaient les dĂ©lĂ©guĂ©s syndicalistes rĂ©volutionnaires Ă  se rencontrer dans des chambres d’hĂŽtels exiguĂ«s, mais aussi les difficultĂ©s liĂ©es Ă  la barriĂšre des langues, et les dĂ©saccords tactiques qui Ă©taient apparus entre le organisations ayant une base de masse et le groupes minoritaires dans leur pays.

« Ce ne sont pas seulement des difficultĂ©s linguistiques qui empĂȘchĂšrent les groupes d’opposition au congrĂšs de l’ISR de parvenir Ă  un accord. Les reprĂ©sentants d’organisations ou de courants syndicalistes rĂ©volutionnaires influents en France et en Espagne Ă©taient confrontĂ©s Ă  des problĂšmes diffĂ©rents de ceux des dĂ©lĂ©guĂ©s des ‘organisations syndicalistes rĂ©volutionnaires indĂ©pendantes’ d’Europe centrale et des pays anglophones.» (p. 392)
Ces diffĂ©rences, nous dit Tosstorff, dĂ©terminĂšrent grandement les positions des uns et des autres sur les questions de tactique. Elles jouĂšrent Ă©galement un rĂŽle dans la question de savoir s’il fallait quitter l’ISR immĂ©diatement ou s’il Ă©tait possible de travailler sur le long terme au sein de l’organisation. Selon Tosstorff, les reprĂ©sentants des grandes organisations SR Ă©taient favorables Ă  la premiĂšre option tandis que ceux des minoritĂ©s syndicalistes Ă©taient favorables Ă  la seconde.

Au-delĂ  de l’objectif proclamĂ© de l’extension mondiale de la rĂ©volution, l’Internationale communiste devint trĂšs rapidement une organisation dont l’objectif rĂ©el Ă©tait de soutenir le pouvoir soviĂ©tique, de relayer la politique internationale de l’Union soviĂ©tique, de constituer des noyaux prolĂ©tariens susceptibles de fonder des partis communistes dans tous les pays.

L’intĂ©rĂȘt du travail de Reiner Tosstorff sur l’Internationale syndicale rouge, selon moi est triple:

1. Il montre Ă  quel point la fondation de l’ISR est liĂ©e Ă  la rencontre, au niveau international, entre syndicalisme rĂ©volutionnaire et communisme. David Berry a montrĂ© dans son ouvrage Le mouvement anarchiste français 1917-1945 (Éditions libertaires) que les premiĂšres annĂ©es de la rĂ©volution russe ont Ă©tĂ© caractĂ©risĂ©es par le soutien enthousiaste des mouvements anarchiste et SR en France. Le mĂȘme enthousiasme eut lieu au niveau international [<a title="Le numĂ©ro spĂ©cial du Monde Libertaire sur le centenaire de la rĂ©volution russe(n° 1790, juillet-septembre 2017) montre ce soutien international du mouvement anarchiste avec des articles Ă©crits par des auteurs italiens, allemands,britanniques, chiliens, espagnols, brĂ©siliens, russe. ” class=”notebdp”>note] .
2. Il remet Ă  leur place un certain nombre d’idĂ©es reçues qui depuis quelque temps tendent Ă  mythifier le rĂŽle de cette organisation. Tosstorff montre au contraire qu’elle fut un relatif Ă©chec et que son bilan est franchement mauvais.
3. Il montre que les tendances au centralisme et Ă  l’uniformitĂ© idĂ©ologique Ă©taient en place avant Staline. C’est lĂ  un constat que les anarchistes ont fait depuis longtemps, mais il est bon qu’il soit fait dans un ouvrage Ă©rudit et acadĂ©mique qui, je pense, fera rĂ©fĂ©rence.

Selon Reiner Tosstorff, la fondation de l’Internationale syndicale rouge fut une rĂ©action des SoviĂ©tiques Ă  la fondation, Ă  l’issue de la guerre, de la FĂ©dĂ©ration syndicale internationale (FSI), rĂ©formiste, dont le siĂšge Ă©tait Ă  Amsterdam. Le premier pas vers la crĂ©ation par les bolcheviks d’une Internationale syndicale rĂ©volutionnaire fut l’organisation en 1920 d’un Conseil international des syndicats chargĂ© de convoquer un congrĂšs international [<a title="Voir Ă©galement : Bruno Goppo, « La crĂ©ation du Conseil international des syndicats (Moscou, juillet 1920) Â». In Communisme, Revue d’Études pluridisciplinaires, 1, 1982. ” class=”notebdp”>note] . Mais contrairement Ă  ce que voudrait une approche « rĂ©visionniste Â» de l’histoire de l’ISR, celle-ci resta une organisation Ă©troitement sectaire qui Ă©choua Ă  gagner une influence de masse aux dĂ©pens des mastodontes rĂ©formistes qu’étaient les Trade unions britanniques et les syndicats social-dĂ©mocrates allemands, tous deux adhĂ©rents de la FĂ©dĂ©ration syndicale internationale.

Lorsque l’ISR s’est crĂ©Ă©e, la vague rĂ©volutionnaire avait refluĂ©. On peut mĂȘme dire qu’elle fut un produit de ce reflux, au mĂȘme titre que la stratĂ©gie de Front unique. La nĂ©cessitĂ© absolue dans laquelle s’était trouvĂ©e l’Internationale communiste, puis l’Internationale syndicale rouge, d’attirer les Ă©lĂ©ments rĂ©volutionnaires, c’est-Ă -dire les syndicalistes rĂ©volutionnaires, avait perdu de son intĂ©rĂȘt dĂšs 1923. A cette date, les militants syndicalistes rĂ©volutionnaires avaient soit rejoint le parti communiste, ou quittĂ© l’ISR. Tant qu’il Ă©tait restĂ© des militants syndicalistes rĂ©volutionnaires, leur maniĂšre d’aborder les problĂšmes pouvait encore se faire un peu entendre dans les dĂ©bats, mais on peut dire que les derniers Ă  ĂȘtre partis furent les derniers Ă  avoir compris qu’ils n’avaient jamais Ă©tĂ© autre chose qu’un alibi rĂ©volutionnaire au profit d’une organisation internationale dont l’objectif a rapidement cessĂ© d’ĂȘtre la rĂ©volution mondiale mais la sauvegarde des intĂ©rĂȘts nationaux de l’Union soviĂ©tique.


Article publié le 28 Sep 2020 sur Monde-libertaire.fr