1905 : Mandel et la fin du syndicalisme révolutionnaire ?

Le syndicalisme révolutionnaire, d’apparition récente, commença à s’implanter en Russie au début du siècle [<a title="Les informations contenues ci-dessous proviennent de deux sources inédites citées par Alexandre Skirda : deux historiens soviétiques, S.N. Kanev : « questions d’histoire », 9, 1968, Moscou ; E.N. Kornooukhov : « L’activité du parti bolchevik contre les révolutionnaires petits-bourgeois anarchistes dans la période de la préparation et de la victoire de la révolution d’Octobre », « Lénine, le parti, Octobre », 1967. (Cf. le remarquable ouvrage d’Alexandre Skirda : Les anarchistes dans la révolution russe, éd. La Tête de feuilles.) » class= »notebdp »>note] . Les premiers soviets apparus en 1905 semblaient confirmer le modèle d’organisation préconisé par Bakounine. De nombreux militants tentaient d’adapter à la Russie le modèle de la CGT française d’alors (notamment Maria Korn, Georgi Gogeliia-Orgeiani, Daniil Novomirski, de son vrai nom Iakov Kirillovski). Ces militants avaient cependant conscience que leur propagande n’était pas adaptée aux conditions spécifiquement russes. Selon Novomirski, un militant d’Odessa, dans le Sud, les syndicats devaient assurer la poursuite de la lutte économique quotidienne en même temps qu’ils préparaient la classe ouvrière à la révolution, après quoi ils deviendraient « les cellules de la future société de travailleurs ». En attendant, la minorité agissante dans les syndicats, dont la fonction était de servir de « pionniers » dans la lutte révolutionnaire, devait empêcher les syndicats de devenir les instruments des partis politiques. Les ouvriers anarchistes pensaient qu’il fallait créer dans les syndicats des cellules chargées de combattre l’« opportunisme » socialiste. Le groupe anarcho-syndicaliste de Novomirski recruta entre 1905 et 1907 de nombreux ouvriers, mais aussi des intellectuels. Il y avait également dans son groupe des marins, des dockers et des salariés du petit commerce.

Dans un curieux texte, « Rosa Luxemburg et la social-démocratie allemande », Ernest Mandel situe à 1905 la fin du syndicalisme révolutionnaire en Russie[note].

« …la révolution russe de 1905 fit apparaître une combinaison imprévue de part et d’autre : l’action directe des masses, mais de masses qui, loin de se complaire dans l’état d’inorganisation et de spontanéité, s’organisent précisément par suite de l’action et en vue d’actions futures encore plus audacieuses. »

Mandel ne fait qu’évoquer la grève générale, mais il pense que « la révolution de 1905 sonnait le glas du syndicalisme révolutionnaire en Russie ». L’argument sur lequel il s’appuie nous semble quelque peu sommaire : puisque le fondement de la doctrine du syndicalisme révolutionnaire est la grève générale, et que la social-démocratie a intégré dans sa doctrine l’idée de grève générale, cela, ipso facto, disqualifie le syndicalisme révolutionnaire.
De retour de Russie, Rosa Luxembourg [<a title="Voir Rosa Luxembourg, Grève de masses, parti et syndicat (1906) » class= »notebdp »>note] affirma que c’est par la lutte que les travailleurs peuvent s’organiser et s’auto-émanciper, ce qui lui valut d’être traitée d’« anarchiste » par les social-démocrates allemands. Il est vrai que le fait d’envisager une action de masse de la classe ouvrière était pour les socialistes allemands quelque chose de totalement inédit, voire d’effrayant.

« Pendant longtemps, ajoute Mandel, les syndicalistes révolutionnaires avaient opposé le mythe de la grève générale à l’électoralisme social-démocrate, et ce au moment même où la grève générale triomphait pour la première fois quelque part en Europe ! » En somme la légitimité du discours syndicaliste révolutionnaire tient au fait qu’il s’oppose à l’électoralisme de la social-démocratie. Lénine aurait ainsi compris, mais seulement après 1914, que « cet effacement des syndicalistes révolutionnaires en Russie s’explique par le fait que la social-démocratie russe et polonaise (ou du moins son aile radicale), loin de s’opposer à la grève de masse ou de la freiner de quelque manière que ce soit, en devint l’organisatrice et la propagatrice enthousiaste, c’est-à-dire surmonta définitivement le vieux dualisme : “action graduelle–action révolutionnaire”  [note] .

Le syndicalisme révolutionnaire se définirait donc par le seul fait, ou du moins essentiellement, par le recours à la grève générale, un « mythe » selon Mandel. Mais du simple fait que la social-démocratie russe (et polonaise) en devient l’organisatrice, le syndicalisme révolutionnaire se trouve de fait éliminé de la scène. C’est là une vision caractéristique de la tendance « impérialiste » du marxisme : puisque la social-démocratie adopte une pratique qui caractérise le syndicalisme révolutionnaire, ce n’est pas la social-démocratie qui s’aligne sur le syndicalisme révolutionnaire, c’est au contraire ce dernier qui devient caduc…
Mandel fait peu de cas du rapprochement qui sera fait en 1917 par les militants ouvriers européens, et en particulier français, entre les soviets et les bourses du travail chères aux syndicalistes révolutionnaires et aux anarchistes. Il oublie également qu’en 1905, Lénine est favorable à la participation à un gouvernement provisoire, mais que son objectif est la réalisation d’un programme minimum, démocratique et républicain qui créerait les fondements du développement d’un parti prolétarien. Jusqu’ici, Lénine est parfaitement « orthodoxe ».
Lorsque les premiers soviets sont apparus en 1905, le parti bolchevik s’est trouvé complètement dérouté, à tel point que le comité du parti de Pétersbourg ne trouva rien de mieux que d’adresser un ultimatum aux soviets : adopter le programme du parti ou se dissoudre. Cet ultimatum dit en particulier ceci : « Le Conseil des députés ouvriers ne saurait exister en qualité d’organisation politique et les social-démocrates devraient s’en retirer attendu qu’il nuit, par son existence, au développement du mouvement social-démocrate. » En d’autres termes, le soviet fait double emploi avec le parti. Plus grave encore, il nuit au développement du parti. Cependant, les social-démocrates finissent par comprendre que le soviet peut jouer un rôle dans le jeu d’influences entre les partis qui se concurrencent pour la direction du mouvement de masse. On en vient alors à considérer la participation paritaire des représentants officiels des trois partis socialistes (menchevik, bolchevik, socialiste-révolutionnaire) comme une solution normale.
Tant que le conseil ouvrier restait un organisme de classe du prolétariat, c’est-à-dire tant que la représentation dans son organe dirigeant était composée de délégués élus directement par les entreprises, on pouvait parfaitement dire qu’il était l’adaptation aux conditions de la Russie des principes du syndicalisme révolutionnaire ; dès lors que l’organisme dirigeant était désigné à partir de listes proposées par les partis, et que la répartition des postes se faisait proportionnellement aux résultats obtenus, on n’avait rien d’autre qu’un parlement. Ce n’est plus un soviet. Ce sont donc bien les social-démocrates, toutes tendances confondues, qui ont dénaturé la fonction du soviet.

Dans la mesure où, aux yeux des social-démocrates, le soviet est une institution qui rend les partis inutiles, c’est-à-dire s’il confirme les positions anarchistes, il faut qu’il cesse d’exister ; et s’il est une instance dans laquelle les partis peuvent exercer leur direction sur le mouvement ouvrier, il faut en éjecter les anarchistes. C’est ce que dit Lénine, dans un texte daté du 7 décembre 1905 :

« Le comité exécutif du Soviet des députés ouvriers a décidé hier, 23 novembre, d’opposer un refus aux anarchistes qui demandaient à être représentés au Comité exécutif et au Soviet des députés ouvriers. Le comité exécutif lui-même a exposé comme suit les motifs de sa décision “1) d’après l’usage international, les anarchistes ne reconnaissant pas la lutte politique comme un moyen d’atteindre leur idéal, ne sont pas représentés dans les congrès et les conférences socialistes ; 2) toute représentation doit émaner d’un parti ; or, les anarchistes ne forment pas un parti”  [note] . »

Ce qui vaut à Lénine le commentaire suivant : « Nous estimons que la décision du comité exécutif est au plus haut point légitime et qu’elle a une très grande importance théorique, pratique et politique. » Passons sur le jésuitisme de l’argumentation. Il est difficile de mieux exprimer que le soviet n’est rien d’autre qu’un parlement, une instance de contrôle des partis sur la classe ouvrière.
La révolution de 1905 ne sonnait pas « le glas » du syndicalisme révolutionnaire : au contraire, elle était une illustration éclatante de la validité des thèses syndicalistes révolutionnaires, mais elle montrait également les risques de récupération par les partis politiques des instances naturelles que se crée le prolétariat.

Le mouvement anarchiste recrutait

Le mouvement anarcho-communiste recrutait lui aussi beaucoup, à Moscou dans les usines de Zamoskvoretchie et de Presnia, dans les usines des villes alentour ; des cellules organisaient des manifestations dans les grandes entreprises comme Zündel ou la Centrale électrique ; le groupe la Commune libre (Svobodnaïa kommouna) recrutait de nombreux adhérents chez les métallurgistes et les typographes.
Une Conférence des groupes anarcho-communistes de l’Oural avait appelé en 1907 à la création de « syndicats illégaux sans distinction de parti » et appelait les anarchistes à entrer dans les syndicats existants pour contrer l’influence des « opportunistes socialistes ». Aux Etats-Unis et au Canada, l’Union anarcho-syndicaliste des ouvriers russes des Etats-Unis et du Canada recrutait des milliers d’émigrés, dont une grande partie allait revenir en Russie en 1917.
Les premiers mois de la révolution voient le développement important de l’anarcho-syndicalisme. L’Union de propagande anarcho-syndicaliste Golos Trouda (la Voix du travail) en Russie du Nord (Petrograd) publia un hebdomadaire puis un quotidien de l’été 1917 au printemps 1918. Les bolcheviks liquidèrent l’organisation en 1919.
En Russie centrale la Fédération des groupes anarchistes de Moscou publia aussi un quotidien. Le 12 avril 1918 la police attaque les locaux de l’organisation à l’artillerie, 600 anarchistes sont arrêtés. C’est la première fois qu’anarchistes et bolcheviks se combattent les armes à la main. « Enfin le pouvoir soviétique débarrasse, avec un balai de fer, la Russie de l’anarchisme » dira Trotski.
Mais l’organisation la plus importante fut la Confédération des organisations anarchistes de l’Ukraine, dite Nabat (le Tocsin), du nom de son journal. Elle éditait également la Voie vers la liberté, tantôt hebdomadaire, tantôt quotidien.
L’armée insurrectionnelle makhnoviste, qui publiait la Voix du makhnoviste, eut un rôle très important dans la lutte contre les nationalistes ukrainiens (Petlioura), contre les gouvernements fantoches à la solde des Austro-allemands après la paix de Brest-Litovsk (l’hetman Skoropadski), les généraux blancs Denikine et Wrangel, et enfin contre l’armée rouge en 1920. La Confédération d’Ukraine fut l’embryon de la Confédération anarchiste panrusse qui tenta de réunir tous les libertaires avant de disparaître sous les coups des bolcheviks.
A partir de 1920, et particulièrement après Kronstadt, en mars 1921, il n’existe que des groupes isolés fuyant la répression.

Il convient de préciser que les libertaires russes et ukrainiens ont toujours subordonné leur ligne politique aux impératifs de la lutte contre la réaction. En Ukraine, où les anarchistes étaient la plus grande force révolutionnaire, l’armée insurrectionnelle makhnoviste s’allia aux bolcheviks et supporta le plus gros des efforts militaires contre les Blancs.
Des dizaines de milliers d’anarchistes payèrent leur tribut à la révolution, beaucoup d’entre eux avant octobre 1917, comme Matiouchenko, un anarcho-syndicaliste meneur de l’insurrection du Potemkine.
Pendant la guerre, les militants étaient soit en prison, soit en exil : aux Etats-Unis, une organisation d’ouvriers libertaires, éditant un quotidien, regroupait 10 000 personnes.
Lorsque la révolution de février survient (23 février 1917 pour le calendrier julien), des milliers de bagnards sont libérés et les exilés reviennent : les effectifs grimpent. La fédération anarchiste-communiste de Pétrograd compte 18 000 membres. Archinov, militant de la fédération de Moscou en 1917, estime le nombre d’anarchistes à 40 000 dans la seule Russie, sans inclure l’Ukraine, les pays Baltes, etc., c’est-à-dire des effectifs nettement supérieurs à ceux des bolcheviks.
Une conférence organisée par la fédération anarchiste-communiste de Pétrograd le 9 juin 1917 regroupe les délégués de 95 usines et unités militaires ; deux jours plus tard il y aura 150 délégués. Cette conférence désigne un Comité révolutionnaire provisoire et les bolcheviks envoient des délégués. Il faut que le comité central intervienne pour que les délégués se retirent.

Les anarchistes sont à l’origine de la création de la Garde rouge. Le 2 août 1917 a lieu une réunion du noyau d’initiative pour créer la garde rouge, dont l’anarchiste Zouk est l’un des responsables. Les bolcheviks atermoient, et Zouk leur déclare : « Nous n’avons pas à tourner autour du pot. Il n’y a pas à attendre, il faut tout de suite commencer à taper sur les bourgeois. »
Zouk commandait un détachement de 200 Gardes rouges des chantiers navals de Schlusselbourg lors de la prise du Palais d’Hiver, dont un autre anarchiste, Zélesniakov, fut nommé commandant, après l’assaut. C’est Zélesniakov et ses gardes qui, plus tard, dispersèrent l’Assemblée constituante, initiative que les bolcheviks n’osaient pas prendre. Zouk et Zélesniakov moururent en combattant contre les blancs.
Jusqu’à Octobre donc, anarchistes et bolcheviks travaillent ensemble sans trop de problème, les anarchistes collant bien plus près des masses que les bolcheviks et étant bien plus en avance sur eux – mais peu ou pas organisés.

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Article publié le 14 Sep 2020 sur Monde-libertaire.fr