Trahison de l’internationalisme
A partir de quand la Realpolitik d’Etat russe prend-elle le relais du soutien Ă  la rĂ©volution mondiale ? La rĂ©ponse Ă  cette question situera la date de mise en application du principe du socialisme dans un seul pays
 On verra que cela se situe bien avant Staline. MĂ©thodologiquement, il suffit de dĂ©finir Ă  quelle date le gouvernement russe prend des dĂ©cisions qui Ă  l’évidence trahissent les mouvements rĂ©volutionnaires Ă©trangers, et allemand en particulier.

A l’automne de 1919, c’est-Ă -dire environ six mois aprĂšs le premier congrĂšs de l’Internationale communiste, des contacts furent pris avec la Reichswehr, l’armĂ©e allemande, ainsi qu’avec le millionnaire Rathenau pour Ă©tudier les conditions d’une alliance militaire et Ă©conomique entre l’Allemagne et la Russie [<a title="Cf. E.H. Carr, La Rivoluzione bolscevica, Einaudi, 1964, pp. 1092-1094.
Évoquant dans ses MĂ©moires la pĂ©riode de son emprisonnement en Allemagne entre fĂ©vrier 1919 et janvier 1920, Karl Radek disait que c’était un « salon politique ». Il Ă©tait arrivĂ© illĂ©galement en Allemagne le 24 dĂ©cembre 1918 peu aprĂšs la proclamation de la RĂ©publique et participa, en tant que reprĂ©sentant du parti bolchevik, Ă  la fondation du parti communiste allemand. Rosa Luxembourg l’appelait « le commissaire au bolchevisme ». Walther Rathenau Ă©tait le fils du fondateur du grand complexe industriel Ă©lectique allemand AEG.” class=”notebdp”>note]
. En octobre 1919, Radek dĂ©clarait que « la possibilitĂ© d’une paix entre les Etats capitalistes et les Etats prolĂ©tariens n’est pas une utopie ».
Nous sommes, prĂ©cisons-le, en pleine rĂ©volution allemande. En mars 1918, l’Allemagne a imposĂ© aux dirigeants bolcheviks un traitĂ© aux conditions dĂ©sastreuses, faisant perdre au pays la plus grande partie de ses ressources. Mais lorsque la Russie attaqua la Pologne en 1920, l’Allemagne empĂȘcha le transit de munitions alliĂ©es en direction de la Pologne. Le traitĂ© de Versailles interdisant Ă  l’Allemagne de se rĂ©armer et de possĂ©der des armements lourds, la Reichswehr s’entraĂźnait clandestinement sur le territoire de la Russie. En 1926, une brochure du KAPD rĂ©vĂ©la que la Russie n’avait cessĂ©, depuis 1922, de fournir des armes Ă  la Reichswehr, ce qui est contradictoire avec le fait que les prolĂ©taires allemands puissent faire la rĂ©volution en Allemagne, mais logique si on veut empĂȘcher cette rĂ©volution… Les usines russes fournissaient des armements au gouvernement allemand, en application de clauses secrĂštes des accords de 1921-1922.
Sous l’impulsion de Radek une vĂ©ritable collaboration germano-soviĂ©tique commence deux mois aprĂšs l’écrasement de la tentative rĂ©volutionnaire de mars 1921, aboutissant aux traitĂ©s de commerce de 1921 et au traitĂ© de Rapallo en 1922.
Le 16 mars 1921, c’est-Ă -dire en pleine insurrection de Kronstadt, un accord commercial est signĂ© avec la Grande-Bretagne. DĂšs aoĂ»t 1920, les soviĂ©tiques avaient envoyĂ© 400 kilos d’or Ă  Mustapha Kemal, et des armes. En janvier 1921, les autoritĂ©s turques Ă©crasĂšrent le mouvement paysan… soutenu par l’Internationale communiste, et firent exĂ©cuter toute la direction du Parti communiste turc, qui avait Ă©tĂ© formĂ©e par les Spartakistes allemands. Le 16 mars 1921, un accord est signĂ© entre la Russie des soviets et la Turquie. Radek, emprisonnĂ© en Allemagne, servait d’intermĂ©diaire avec les gouvernements capitalistes. En fait, la Russie soviĂ©tique et l’Allemagne avaient un point commun important: toutes deux se trouvaient, pour des raisons diffĂ©rentes, exclues de ce qu’on appelle aujourd’hui la « communautĂ© internationale », et devaient se soutenir mutuellement.
Pendant que les prolĂ©taires allemands se battaient, les communistes russes entamaient des nĂ©gociations politiques et commerciales avec les puissances capitalistes, soumettant la politique de l’Internationale communiste aux impĂ©ratifs nationaux de l’État russe. Le socialisme dans un seul pays commence dĂšs 1920-1921, sous LĂ©nine.

RĂ©orientation de la politique de l’IC
La situation intĂ©rieure de la Russie est terrible. La guerre civile est terminĂ©e, mais l’économie russe est dans un Ă©tat catastrophique: des grĂšves Ă©clatent qu’il faut rĂ©primer; les marins de Kronstadt se soulĂšvent; la famine frappe le pays pendant l’hiver 1920-1921, au point que la moitiĂ© de la population moscovite quitte la ville ou meurt; les rĂ©voltes paysannes se multiplient. Et surtout, la direction du parti bolchevik rĂ©alise que la vague rĂ©volutionnaire en Europe est retombĂ©e, que les partis communistes restent presque confidentiels face aux vastes organisations rĂ©formistes ou social-dĂ©mocrates.
Les consĂ©quences catastrophiques de l’« action de mars » en Allemagne, qui n’était au fond qu’un symptĂŽme de la rĂ©gression de la rĂ©volution mondiale, et les effets spectaculairement positifs de la « Lettre ouverte » des mĂ©tallos de Stuttgart furent sans doute Ă  l’origine de la rĂ©orientation de la politique de l’Internationale communiste en faveur du « front unique », qui appelait les partis membres Ă  travailler dans le mouvement syndical rĂ©formiste afin de tenter d’en prendre le contrĂŽle. DĂšs lors, la stratĂ©gie de l’Internationale communiste se fondera sur deux points:

♩ Il est nĂ©cessaire d’engager la plus grande masse possible de travailleurs des pays industrialisĂ©s pour soutenir l’Union soviĂ©tique.
♩ Pour cela, il faut travailler dans les organisations de masse, en particulier les syndicats, pour en prendre le contrĂŽle, et s’engager dans la politique Ă©lectorale.

Cette politique ne fut pas facile Ă  faire admettre par les rĂ©volutionnaires allemands, fĂ©rocement hostiles Ă  la centrale syndicale social-dĂ©mocrate: il s’agissait Ă  leurs yeux d’un retour aux pratiques qu’ils avaient catĂ©goriquement rejetĂ©es. L’Internationale communiste dut batailler longuement pour faire admettre la stratĂ©gie du « front unique ». Ce fut le sens de la cĂ©lĂšbre lettre de LĂ©nine Ă  Gorter sur la « maladie infantile du communisme », dans laquelle il critique ceux qui refusent de militer dans les centrales syndicales rĂ©formistes dominantes.
Un dirigeant du KPD, Paul Levi, dĂ©sapprouvait totalement la voie « gauchiste » dans laquelle le parti s’était engagĂ©. Levi avait fait partie de la gauche zimmerwaldienne et avait rencontrĂ© LĂ©nine en Suisse. Il fut un leader de la Ligue spartakiste en 1918 opposĂ© Ă  Liebknecht. AprĂšs l’échec de la rĂ©volution spartakiste, il entreprit, dans le parti, de lutter contre l’ultra-gauche. Il Ă©loigna le parti de la politique de rĂ©volution immĂ©diate et travailla Ă  rallier les ouvriers du SPD et de l’USPD. Ses efforts furent rĂ©compensĂ©s car une partie importante des membres de l’USPD ralliĂšrent le Parti communiste, c’est-Ă -dire KPD. Il dĂ©missionna de la direction du parti au dĂ©but de 1921. Il fut exclu pour avoir critiquĂ© publiquement la politique du parti dans les Ă©vĂ©nements de mars 1921. Il fonda le Kommunistische Arbeitsgemeinschaft qui intĂ©gra le SPD en 1922. Il mourut en 1930 aprĂšs ĂȘtre tombĂ© de sa fenĂȘtre, dans des circonstances non Ă©lucidĂ©es, selon certaines sources, aprĂšs s’ĂȘtre suicidĂ© selon d’autres.
Levy Ă©tait trĂšs rĂ©ticent Ă  l’égard des conditions que l’Internationale communiste imposait aux partis adhĂ©rents. Rosa Luxembourg s’était opposĂ©e Ă  la fondation d’une Internationale communiste parce qu’elle craignait qu’elle ne devienne une « boutique russe » alors qu’aucun parti de masse n’existait en dehors de la Russie. Les « 21 conditions d’adhĂ©sion Ă  l’Internationale communiste » imposaient aux partis candidats une stricte discipline qui les subordonnait de fait au Parti communiste russe. La 9e condition imposait en particulier la constitution de fractions communistes dans les syndicats et les associations regroupant des ouvriers afin d’en prendre le contrĂŽle:

« Tout Parti dĂ©sireux d’appartenir Ă  l’Internationale Communiste doit poursuivre une propagande persĂ©vĂ©rante et systĂ©matique au sein des syndicats, coopĂ©ratives et autres organisations des masses ouvriĂšres. Des noyaux communistes doivent ĂȘtre formĂ©s, dont le travail opiniĂątre et constant conquerra les syndicats au communisme. Leur devoir sera de rĂ©vĂ©ler Ă  tout instant la trahison des social-patriotes et les hĂ©sitations du “centre”. Ces noyaux communistes doivent ĂȘtre complĂštement subordonnĂ©s Ă  l’ensemble du Parti. »
Mais c’est surtout sa critique de l’« Action de mars », et la maniĂšre dont il la formula, qui valut Ă  Paul Levi les foudres de LĂ©nine. Levy publia le 12 avril 1921 un pamphlet, Unser Weg: Wider den Putschismus , dans lequel il exposa ses vues et s’en prit aux envoyĂ©s de l’Internationale communiste. Dans une lettre Ă  LĂ©nine du 27 mars 1921, il rapporte l’intervention de Rakosi, l’envoyĂ© de Moscou: « Il serait absolument nĂ©cessaire, dit Rakosi, que la Russie soit soulagĂ©e par des mouvements en Occident et, sur cette base, le Parti allemand devrait immĂ©diatement passer Ă  l’action. Le VKPD comptait aujourd’hui 50 000 adhĂ©rents et, avec cela, on pouvait dresser 1 500 000 prolĂ©taires, ce qui suffisait pour renverser le gouvernement . »
Il fallait donc engager immĂ©diatement le combat avec le mot d’ordre de renversement du gouvernement, concluait Rakosi. Dans sa lettre Ă  LĂ©nine, Levi montre que ce sont bien les « directives du camarade envoyĂ© de Moscou » qui fournirent l’orientation du parti lors d’une sĂ©ance du comitĂ© central du KPD du 27 mars 1921.
Paul Levi dĂ©nonça l’« Action de mars » – initiĂ©e par la direction de l’Internationale communiste, comme « le plus grand putsch bakouniniste de l’histoire », ce qui est une contre-vĂ©ritĂ© manifeste. Bakounine a effectivement participĂ© Ă  trois insurrections populaires. Militaire de formation, il avait prĂ©venu Ă  chaque fois les insurgĂ©s que le rapport des forces Ă©tait dĂ©favorable. N’ayant pu les empĂȘcher, il y participa malgrĂ© tout. Cela lui valut d’ailleurs huit ans de forteresse et quatre ans de relĂ©gation em SibĂ©rie. Si l’accusation de putschisme formulĂ©e par Levi contre Rakosi Ă©tait justifiĂ©e, il avait tort de mĂȘler Bakounine Ă  cette histoire. Il lui suffisait de rappeler les circonstances du coup d’Etat bolchevik en octobre 1917. Dans les faits, l’exĂ©cutif de l’Internationale communiste avait poussĂ© Ă  une insurrection qui avait dĂ©finitivement brisĂ© la rĂ©volution allemande.
Paul Levi s’était rendu coupable d’un crime capital: il avait publiĂ© sa brochure sans la soumettre au parti. LĂ©nine Ă©tait d’accord sur le fond avec Levi, mais il ne pouvait dĂ©savouer ouvertement Rakosi; l’indiscipline de Levi mĂ©ritait une sanction. Le 14 avril 1921, le comitĂ© exĂ©cutif de l’Internationale communiste annonce son soutien Ă  la direction du KPD: « Vous avez bien agi. (…) PrĂ©parez-vous Ă  de nouveaux combats. » (Die Rote Fahne, 14 avril 1921)
Paul Levi est exclu le lendemain .
L’exclusion de Paul Levi n’est qu’un Ă©lĂ©ment parmi d’autres dans la stratĂ©gie de contrĂŽle du parti allemand par l’Internationale communiste. Levi s’opposait Ă  la politique du Komintern menĂ©e par Radek et Ă  la subordination du parti communiste allemand.

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Article publié le 19 Juil 2020 sur Monde-libertaire.fr