FĂ©vrier 8, 2021
Par Lundi matin
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Des foyers . . . . . . . . . des brasiers . . . . . . . . des torches . . . . . . . . des brûlis

. . . . . . pour forger les lames et souder les lĂšvres de nos plaies

. . . . . . pour purifier le carbone qu’on renvoie aux cieux

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . quand la folie nous emporte

. . . . . . pour danser sinon avec les flammes Ă©prises . . . . de courants d’air

. . . . . . . . . . . . — et ce serait là notre place.

On pensait que pour apprĂ©hender une situation, pour s’y mĂȘler au plus juste

. . . . il s’agissait de pister sa premiĂšre Ă©tincelle, de reconstruire dans la boue

. . . . . . . . . . . . . . de nos mots l’histoire de sa contagion à la premiùre braise

. . de raconter comme elle a su emmener la seconde à s’enflammer.

Et comment se conjuguaient cette fois-là . . chaleur . . fumée . . et . . lumiÚre.

Et quelle patience Ă  couver.

Et quel fracas . . . . . quand tout l’air alentour est soudain convoquĂ©

. . . . . . . . pour que la flamme explose.

. . . .

On imaginait que le monde nous comprendrait mieux ainsi

. . . . . . . . que nous pourrions y vivre en humains.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . En humains.

. . . .

Je vis un temps oĂč ce qui arrive provient d’un feu si lointain

. . . . que ses fumées se perdent dans les strates de suie des bibliothÚques

. . . . que sa lumiĂšre se confond avec celle du jour

. . . . . . . . . . . dans chaque Ă©cran que l’usage dresse entre le monde et moi

. . . . que je n’ai connu aucun froid

— jamais —

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . qui me fasse sentir la tiédeur qui en subsiste.

D’un feu si lointain qu’il semble parfois que plus rien n’arrive.

Si lointain qu’il s’agit peut-ĂȘtre du premier feu

. . . . . . . de la premiùre braise du premier feu qu’on a voulu

. . . . . . . . . . . . . . . . de la premiĂšre Ă©tincelle

— arc tendu entre dĂ©sir et trouille — . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . qui aie jailli parce qu’on l’avait voulue.

Je vis un temps comme un incendie aux départs oubliés

. . . . ensevelis sous des gĂ©nĂ©rations plus nombreuses qu’on ne sait se souvenir.

. . . .

Mais dans un temps sillonné de moteurs . . . . à explosion

. . . . dans un monde semé de cocottes . . . . . à uranium

. . . . . . . . il doit ĂȘtre possible encore de l’entrevoir

. . . . . . . . . . . . qu’au dĂ©part de tout ce qui arrive . . . . il y a un feu.

. . . . . . . . . . . . . . . . Il y a un feu.

. . . .

On disait comme ça, qu’on allait remettre le feu dans nos vies. . . . . Pour la joie !

. . . . et parce qu’aussi . . . . on avait foi en notre jeu.

On bricolait des poĂȘles pour se chauffer et on apprenait qui Ă©tait la forĂȘt

. . . . qu’on devait remercier . . . . on apprenait à ressentir au fond de nous

— trùs loin au fond de nous —

. . . . qu’en elle quelque part

— dans quelqu’obscur fourrĂ© —

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . plongent nos racines.

. . . .

On retrouvait l’art subtil de la flamme Ă  la voĂ»te des fours anciens

. . . . et comment on ménage la braise sous les gamelles à long manche.

C’est dans le feu qu’on forgeait les armes dĂ©risoires, les lance-pierres,

les chevaux de frise qui nous ramenaient une étincelle de la violence autrefois confisquée par les seigneurs . . . . leurs instituteurs . . . . leurs soldats.

Et toujours, on emmĂȘlait le sens et les formules aux branches qu’on offrait

aux flammes . . . . et leur lumiÚre dessinait le cercle mouvant de nos assemblées.

Sur un feu de camp au milieu de la semaine, on mettait à bouillir l’eau prise

Ă  la riviĂšre et on chantait ; on se dĂ©shabillait en chantant, dans le soleil d’hiver, autour du feu de camp ; on puisait au chaudron l’eau pour se laver ;

la peau fumante et rougie . . . . on dansait.

Et le savon circulait . . . . et la musique ; on tournoyait en satellites du brasier, une face grelottant Ă  la froidure . . . . l’autre grĂ©sillant aux flammes ;

qu’au cƓur de chacun, de chacune dĂ©pouillĂ©.e des jours passĂ©s

. . . . . . . . . . . . un calme vienne.

. . . . . . . . . . . . Quand les peaux étaient sÚches et les esprits vidés

. . . . on dansait . . . . encore . . . . un peu . . . . avec la derniĂšre flamme ;

et puis on s’habillait . . . . mollement.

La journĂ©e s’achevait dans le silence . . . . . . . . . . . . et l’odeur des corps lavĂ©s.

Le lendemain, un jour nouveau nous embraserait.

Des mondes s’avĂ©reront peut-ĂȘtre un jour, ĂȘtre nĂ©s

d’un ou l’autre de ces feux-là . . . . ou d’un de ceux . . . . nombreux ici ou là

. . . . . . . . . . . . qui leur ressemblent.. . . .

Dans le monde oĂč je vis

— planĂ©taire et magnifique —

. . . . le feu sort de petits tuyaux domestiques juste au-dessous des casseroles.

. . . . Un bouton l’allume . . . . et il suffit de payer.

Dans le monde oĂč je vis

— totalitaire et terrifique —

. . . . des lĂ©gions de prĂȘtres en blouse blanches capturent des fournaises

. . . . dans des cuves d’acier, leur dĂ©robent une parcelle de force

. . . . pour animer . . . . les machines

. . . . . . . . qui me bordent et me changent

. . . . . . . . qui me portent et me réchauffent . . . . les machines

. . . . . . . . oĂč je glisse mes mots et guette ceux des autres . . . . les machines

. . . . . . . . qui me tiennent par la main un instant aprùs l’autre.

. . . . . . . . . .Et pour vivre, il suffit de payer.

Des torches bleues . . . . vertes . . . . violettes brûlent jour et nuit dans le ciel

des raffineries . . oĂč se dĂ©verse la ligne en pointillĂ© des tankers sur les cartes

des seigneurs. . . . . . . . . . . . Et j’avale les distances sur les rubans d’asphalte

. . . . . . . . . . . . . . . . il suffit de payer.

Des armées de fourmis dans la prison des usines, arrachent aux flammes

les babioles en plastiques remplaçant les silex, les pointes d’os.

Ce sont les outils dont je dois me contenter

et pour lesquels . . . . il faut payer.. . . .

NĂ©olithique au briquet bic

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . je ne vois plus le feu derriĂšre la vitre du poĂȘle

. . . . . . . . . . . . . . . . .je ne vois plus le feu dans les piles de pneus qui crament

. . . . . . . je ne vois plus le feu quand se brise à l’impact la bouteille de napalm.

J’ai froid . . j’ai . . . . . . . . . . . . .froid.

Et pourtant . . . . . . . . . . . . . . . ma peau tiĂšde . . . . . . . . . . . . .ne tremble pas.

. . . .

On imaginait s’émanciper peut-ĂȘtre,

. . . . . . . . . . . . . . .Ă  parcourir Ă  nouveau frais le chemin rĂ©cent de l’espĂšce.

On imaginait dĂ©busquer les orniĂšres oĂč elle Ă©tait – coup sur coup – tombĂ©e.

On refusait de croire que des élans humains à créer des formes et des outils

. . . . . . . . . . . . . . . . Ă  se jouer des techniques

. . . . . . . . . . Ă  jongler avec les savoirs

. . . . . ne pouvait rĂ©sulter que le dĂ©sert de cendres oĂč nous avions vu le jour.

On espĂ©rait que l’art du feu nous maintiendrait dans l’enfance oĂč se forgent

les peuples . . . . . . . la promesse des mondes . . . . . . les poĂšmes fondateurs.

Le libre jeu de nos désirs . . . . de nos besoins

— et les danses qu’on exĂ©cute pour les satisfaire —

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . suffiraient Ă  balayer les cendres de notre paysage

. . ou Ă  les mĂȘler d’assez d’humus pour que la vie reprenne.

— On oubliait un instant que c’est de cendres aussi qu’on est pĂ©tri —

On se rappelait les inuits, comme ils racontent les glaces et les neiges,

. . . . . . . . comme ils fondent leur physique dans le creuset des mots,

. . . . . et on donnait un nom Ă  chaque feu.

On cherchait Ă  les reproduire et souvent

— dans l’échec —

. . . . . . . . . . . . . . . . . un nom nouveau surgissait.

On construisait des feux dans nos paroles et puis on essayait de les allumer.

. . . .

Il y avait le feu d’apparat et celui des patates sautĂ©es dans la graisse du canard, il y avait le feu du pain et celui de l’arpenteur,

il y avait le feu de la balade et le feu de l’heure,

il y avait le feu des rites et celui dont la lumiùre permet d’y voir . . . . juste assez

. . . . . . . . . . . . pour se tatouer


Et puis il y avait le feu de la thĂ©iĂšre comme un mythe entre lui et moi, entre Jules et Jim, perdus pieds nus au cƓur des bois Ă  chĂątaignes

— les bois que cernent la ronce, le chardon et l’ortie —

. . . . . . oĂč la grĂące saisit parfois ceux qui brĂ»lent du dĂ©sir autant que de la rage.

Las d’allumer ces foyers oĂč le bois abonde, foyers faciles et prĂ©visibles mĂȘme sans papier ni cagette et mĂȘme sous la pluie, nous nous risquions aux feux minuscules, les plus tĂ©nus, les plus fragiles, les plus aptes aussi Ă  se fondre

dans la vie, Ă  s’évanouir dans la forĂȘt.

. . . .

Nous rĂȘvions . . . . . . qu’assis au bord de la mare ou dans la ruine au toit crevĂ©,

— lĂ  oĂč soudain naĂźt l’envie de boire un thĂ© —
— parce que la fougùre est belle et pousse au flanc du cairn —
— ou parce que sur l’autre rive des ragondins se prĂ©lassent

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . appelant notre solidaritĂ© —

nous rĂȘvions . . . . . . qu’avec les seules brindilles collectĂ©es en Ă©tendant le bras

— les brindilles soigneusement rebrisĂ©es sur le genou â€”,

nous rĂȘvions . . . . en assemblant les brindilles sur une aire d’un empan de cĂŽtĂ©

— structure portante et poches de combustible rapide â€”,
— couloirs oĂč l’air devait s’engouffrer â€”,

nous rĂȘvions . . . . . . . . . . . . . . en calculant la mĂ©canique de leur embrasement

— la trajectoire de leur chute â€”,

nous rĂȘvions . . . . . . . . . . . . en calant la thĂ©iĂšre sur la construction enflammĂ©e,

nous rĂȘvions qu’une fois tout le bois consumĂ© . . . . . . . . . . . au moment prĂ©cis

oĂč l’eau a bouilli . . . . . . . la thĂ©iĂšre sans Ă -coup se poserait sur un lit de braises ; . . . . . . . . . qu’il n’y aurait plus qu’à y jeter quelques feuilles cueillies en chemin. . . . . . . . . . . . Ă  contempler encore un peu la fougĂšre

. . . . . . . . . . . . ou Ă  sourire aux cabrioles des jeunes ragondins . . . . . . . avant

. . . . . . . . de servir l’écuelle . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . avant

. . . . de boire . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . avant

de se lever soudain . . . . . . . . . — de partir — . . . . . . . . d’aller voir le roncier oĂč

. . . . la veille . . . . les mûres . . . . semblaient

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . presque mĂ»res et d’oublier l’instant bu

pour manger le prochain.

Oublier l’instant bu pour manger le prochain.

Nous voulions que du passage en ce lieu d’un intense instant

— de la cĂ©rĂ©monie —

. . . . nulle trace ne subsiste qu’un petit rond blanc cerclĂ© de noir,

. . . . jusqu’à la prochaine pluie.

Nous rĂȘvions de peu de chose . . . . de peu de choses vraiment. Mais si fort !

. . . . qu’on se trouvait projetĂ© aprĂšs la fin du monde.

AprĂšs la fin du monde.. . . .

De ne l’avoir pas fait tous les jours d’une vie

. . . . . . . . . . . . je n’ai jamais accompli . . . . vraiment . . . . le feu de la thĂ©iĂšre.

Je ne sais pas . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .faire le feu.

J’erre entre les mondes . . . . dans l’attente que ça s’embrase.

Et si mes yeux cousus de phrases persistent Ă  voir

les dunes de cendres qu’elle prĂ©sage Ă  la place de l’époque,

— dĂ©jĂ  je frissonne des vents qui se lĂšvent pour les sculpter —

ses murs sont encore lĂ  . . . . oĂč se heurte chaque geste.

Ma carcasse mutilĂ©e se glisse Ă  peine entre les instruments qui l’encombrent

— et nous sĂ©parent.

. . . . Ce qui arrive n’est pas arrivĂ©.

Encore.

. . . . Alors,

comme les frĂšres et sƓurs avant moi ont laissĂ© le flambeau oĂč je m’agrippe,

comme l’un.e d’entre nous parfois s’immole dans une prĂ©fecture

pour que s’accomplisse le rite de la fertilitĂ©,

Ă  la place exacte et modeste oĂč l’incendie m’a jetĂ©,

— et un jour aprĂšs l’autre rĂ©duit en cendre par le feu du temps —
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . je reste dans la danse
. . . . . . . . et resterai mutant.

Pierre-Marie Jamart




Source: Lundi.am