Septembre 28, 2021
Par Partage Noir
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Contre-courant a reproduit derniĂšrement un article oĂč Malatesta attaquait l’Ɠuvre intellectuelle de Kropot­kine. Cet article n’a pas Ă©tĂ© le seul du mĂȘme genre publiĂ© par le mĂȘme auteur. J’en ai lu d’autres qui, en leur temps, ont exercĂ©, en AmĂ©rique du Sud oĂč je me trouvais alors, une influence rĂ©elle, mais passagĂšre, dans certains milieux anarchistes communistes. Moi-mĂȘme, au premier abord, j’avais Ă©tĂ© impressionnĂ© par leur apparente logique, et Ă  la mort de Malatesta, j’affirmais, dans la revue de Buenos-Aires Nervio, la posi­tion de principe malatestienne supĂ©rieure Ă  celle de Kropotkine.

Mais, autodidacte en formation constante, cherchant toujours, Ă©tudiant toujours, et reprenant Kropotkine aussi bien que Malatesta, je ne tardais pas Ă  me convaincre que la position de ce dernier conduisait Ă  une impasse, Ă  une espĂšce de scolastique moyenĂągeuse d’oĂč l’étude serait bannie, et oĂč la dialectique des littĂ©rateurs les plus habiles l’emporterait sur la connais­sance approfondie des faits. Que, en repoussant la science on repoussait en rĂ©alitĂ© toute Ă©tude systĂ©matique et sĂ©rieuse des diffĂ©rents problĂšmes dont on s’occupait —car c’est cela, la science—, et que l’on condamnait la pensĂ©e anarchiste Ă  n’ĂȘtre plus que du bavardage plus ou moins habile, plus ou moins Ă©loquent, mais sans consistance et sans possibilitĂ© de portĂ©e rĂ©elle sur la pensĂ©e sociale du prĂ©sent et de l’avenir. Cela, pratiquement, nous menait au nĂ©ant. Seuls les vaniteux, dans ce siĂšcle oĂč les Ă©tudes coordonnĂ©es apportent et continuent d’apporter tant d’élĂ©ments d’apprĂ©ciation qui limitent nos pré­tentions de tout savoir et de tout vouloir trancher, peuvent s’en satisfaire.

Les critiques de Malatesta ont Ă©tĂ© formulĂ©es aprĂšs la mort de Kropotkine, ce qui est et a Ă©tĂ© profondĂ©ment regrettable. De leur ensemble j’ose affirmer que bien peu de choses valables demeurent. Les apparences sont diffĂ©rentes pour ceux qui n’ont lu suffisamment ni l’attaquant, ni l’attaquĂ©.

Malatesta est hors de la vĂ©ritĂ© quand il prĂ©sente Kropotkine comme un simple « poĂšte de la science Â». Il faudrait d’abord savoir dans quelle mesure il est qualifiĂ© pour se prononcer ainsi. Car son intelligence aiguĂ« n’empĂȘche pas qu’il ne fut jamais qu’un Ă©tudiant qui frĂ©quenta plus les cercles rĂ©volu­tionnaires que l’UniversitĂ© et que, par la suite, rien, dans tous ses Ă©crits, ne permet de lui attribuer une Ă©rudition suffisante pour juger ainsi Kropotkine.

Celui-ci Ă©tait, Ă  trente ans, nommĂ© prĂ©sident de la SociĂ©tĂ© de GĂ©ographie de Russie, pour les brillantes dĂ©couvertes qu’il avait faites sur l’orographie gĂ©nĂ©rale de l’Asie. Il fut, en rem­placement de Huxley, le grand continuateur de Darwin, collaborateur-rĂ©dacteur de l’EncyclopĂ©die britannique. Sa valeur de naturaliste apparaĂźt dans des livres comme l’Entraide, oĂč pour la premiĂšre fois on prĂ©sente toute une philosophie sociale fondĂ©e sur la solidaritĂ© au sein des espĂšces animales et dans la prĂ©histoire et l’histoire de l’humanitĂ©. ElisĂ©e Reclus fit col­laborer Kropotkine Ă  la rĂ©daction de la GĂ©ographie Universelle, pour ce qui concernait la Russie et l’Asie. Qui a lu Champs, Usines, Ateliers, a vu ses vastes connaissances en matiĂšre Ă©conomique, connaissances qui Ă©clatent, avec celle de l’histoire de la civilisation, dans les premiers chapitres de La ConquĂȘte du Pain, que l’on retrouve dans la forte brochure L’État, son rĂŽle historique, et dans La Science Moderne et l’Anarchie  [1]. L’Ethique montre une immense Ă©rudition, et mĂȘme tels ou tels chapitres de Paroles d’un RĂ©voltĂ© prouvent un savoir qui dĂ©pas­sait celui de l’amateur. Si, au moment de l’emprisonnement de Kropotkine en France, des hommes comme Herbert Spencer ont signĂ© la protestation d’une partie du monde scientifique anglais, ce ne fut pas seulement parce qu’il s’agissait d’un condamnĂ© politique.

Ce « poĂšte de la science Â» le fut peut-ĂȘtre, mais il fut bien davantage aussi. II y a eu de plus grands hommes de science, mais Kropotkine en fut un. Et l’on peut regretter de n’en avoir pas eu beaucoup d’autres de la mĂȘme valeur —ce qui ne me fait pas oublier ElisĂ©e Reclus.

Ainsi lancĂ©, Malatesta fait Ă  Kropotkine des reproches fondamentaux. D’abord, celui d’avoir basĂ© l’anarchie sur la seule science, rien que sur elle. Pour cela, il a plusieurs fois reproduit une phrase tirĂ©e de La Science Moderne et l’Anarchie. Cette phrase, la voici : L’anarchie est une conception de l’univers, basĂ©e sur une interprĂ©tation mĂ©canique des phĂ©no­mĂšnes, qui embrasse toute la nature, y compris la vie des sociĂ©tĂ©s. Qu’est-ce que cela a Ă  voir avec l’anarchie ? a demandĂ© Malatesta Ă  plusieurs reprises. Que l’univers soit ou non explicable selon les derniĂšres dĂ©couvertes de la physique n’em­pĂȘche nullement que l’oppression de l’homme par l’homme et l’exploitation de l’homme par l’homme soient une injustice, et qu’il faille les combattre.

En cela, il avait raison, et cette premiĂšre rĂ©action est d’une telle Ă©vidence qu’il a avec lui la totalitĂ© de ses lecteurs. Mais son premier tort est de prĂ©senter cette phrase, extraite d’un paragraphe qui appartient Ă  un chapitre d’un livre qui en contient beaucoup d’autres, comme la seule base que Kro­potkine donnait Ă  l’anarchie.

Je suis bien obligĂ© de dire qu’en agissant ainsi, Malatesta dĂ©forme absolument la pensĂ©e de Kropotkine. Quiconque lira La Science Moderne et l’Anarchie verra, Ă  la page 46, de l’édi­tion française, que la phrase reproduite appartient au chapitre intitulĂ© « Position de l’anarchie dans la Science Moderne Â». Kropotkine y rĂ©pond Ă  la question : « Quelle position occupe l’anarchie dans le grand mouvement intellectuel du dix-neuviÚ­me siĂšcle ? Â» Se situant sur ce terrain oĂč la philosophie ne peut ignorer les dĂ©couvertes nouvelles, il explique que la science, c’est-Ă -dire les connaissances acquises sur la nature et la cons­titution de la matiĂšre, le mĂ©canisme de l’univers et l’évolution de formes vivantes et des organismes sociaux, constituent un tout qui donne une base sĂ»re Ă  la philosophie matĂ©rialiste ; que cette philosophie matĂ©rialiste, en Ă©liminant la conception auto­ritaire que suppose un Dieu crĂ©ateur et directeur du monde, permet l’élaboration d’une philosophie oĂč le progrĂšs est l’Ɠu­vre d’une Ă©volution parfaitement naturelle, sans qu’une source et une intelligence extĂ©rieures interviennent. Que par consé­quent les lois naturelles —ou plutĂŽt les « faits Â» naturels— sont essentiellement non autoritaires, et que cette vaste syn­thĂšse du monde permet l’élaboration d’une philosophie sociale nouvelle. VoilĂ , dit Kropotkine. la position de l’anarchie « de­vant le mouvement intellectuel du dix-neuviĂšme siĂšcle Â».

Que cela dĂ©passe les prĂ©occupations intellectuelles de Mala­testa, c’est son affaire. Bakounine avait, avant Kropotkine, Ă©laborĂ© une philosophie semblable. Pour lui, le socialisme Ă©tait la consĂ©quence directe et logique de la conception matĂ©ria­liste de l’univers. Mais on sait suffisamment qu’il a eu d’autres raisons de lutter. Kropotkine aussi les a eues. Il suffit de le lire pour le savoir.

Car, chose que Malatesta semble ignorer, dĂšs le premier chapitre de La Science Moderne et l’Anarchie, tout le monde peul lire : Comme le socialisme en gĂ©nĂ©ral, et comme tout autre mouvement social, l’anarchie est nĂ©e au sein du peuple, et elle ne maintiendra sa vitalitĂ© el sa force crĂ©atrice qu’autant qu’elle restera populaire. A la page trois, il insiste plus lon­guement sur cette affirmation. Puis il nous montre les Ă©lĂ©ments populaires luttant contre l’oppression, crĂ©ant les coutumes comme normes juridiques, mais prĂ©cĂ©dĂ©es le plus souvent par des individus plus ou moins isolĂ©s qui se rĂ©voltaient .

Tous les rĂ©formateurs, politiques, religieux, Ă©conomiques —écrit-il encore— ont appartenu Ă  la premiĂšre catĂ©gorie. Et, parmi eux, il s’est toujours trouvĂ© des individus qui, sans attendre que tous leurs concitoyens, ou mĂȘme seulement la minoritĂ© d’entre eux, se fussent pĂ©nĂ©trĂ©s des mĂȘmes intentions, marchaient de l’avant et se soulevaient contre l’oppression – soit en groupes plus ou moins nombreux, soit tout seuls, individuellement s’ils n’étaient pas suivis. Ces rĂ©volutionnaires, nous les rencontrons Ă  toutes les Ă©poques de l’histoire.

Les bases de l’anarchie n’étaient donc pas limitĂ©es aux derniĂšres dĂ©couvertes de la physique, et c’est fausser absolument la pensĂ©e kropotkinienne que l’affirmer.

C’est encore un reproche non fondĂ© de Malatesta que nous montrer Kropotkine prĂ©conisant la soumission de l’homme au dĂ©terminisme universel, au nom sacrĂ© de la science. Si certains « scientistes Â» ont Ă©crit des choses ressemblant Ă  cela, Kropotkine n’en est pas responsable, pas plus que Malatesta ne serait responsable qu’au nom de son « volontarisme Â» des individus jettent des bombes pour manifester leur volontĂ© rĂ©vo­lutionnaire. Kropotkine —et lĂ  encore Bakounine, l’avait prĂ©cĂ©dĂ©, avec une profondeur insurclassable— Ă©tait trop intelli­gent pour ne pas savoir que la volontĂ© humaine, si dĂ©terminĂ©e fĂ»t-elle, est aussi, Ă  son Ă©chelle propre, un facteur du dĂ©terminisme cosmique et surtout planĂ©taire, et jamais, dans aucun Ă©crit, il n’a prĂ©conisĂ© cette soumission de l’homme aux lois de la physique, ou de la biologie. Les citations que j’ai faites le prouvent suffisamment.

On peut le prouver encore par la lecture de tous les livres de Kropotkine. Que ce soit dans La Grande RĂ©volution, dans ses MĂ©moires, dans Paroles d’un RĂ©voltĂ©, dans La Science Mo­derne et l’Anarchie, dans diverses brochures dont La Morale Anarchiste oĂč il exhorte les jeunes Ă  la lutte pour la justice, au nom de la plĂ©nitude de la vie, dans la brochure Aux Jeunes Gens, etc., toujours Kropotkine a considĂ©rĂ© le facteur volontĂ© humaine qui est la principale dĂ©couverte malatestienne, comme un des Ă©lĂ©ments nĂ©cessaires de l’histoire. Prendre un aspect de sa pensĂ©e —qui de toute façon dĂ©passe la mĂ©diocritĂ© philoso­phique— et en faire toute sa pensĂ©e, n’est pas un procĂ©dĂ© juste, ni Ă©thiquement dĂ©fendable.

Je connais Ă  peu prĂšs tout ce que l’on a publiĂ© des Ă©crits de Malatesta, en langue italienne et espagnole, et je connais Kro­potkine, comme d’autres thĂ©oriciens de l’anarchisme. Je peux dire qu’en ce qui concerne la science, Malatesta est le seul qui ait pris cette position nĂ©gative et mĂ©prisante. Position qui coĂŻncide avec la dangereuse rĂ©action antiscientifique d’une cer­taine philosophie spiritualisante dont Benedetto Croce fut en Italie le thĂ©oricien le plus remarquable. Que l’on rĂ©agisse devant les excĂšs des conceptions matĂ©rialistes du dix-neuviĂšme siĂšcle, qui ignorent par trop, dans la lente dĂ©couverte de la vĂ©ritĂ©, ce que la psychologie et l’étude du monde psychique allaient nous rĂ©vĂ©ler, c’est bien et nĂ©cessaire. Que l’on repousse la science en soi, non. C’est pourquoi, dans certains milieux anar­chistes oĂč l’on Ă©tudie, l’influence exercĂ©e par Malatesta et sa philosophie volontariste —c’est dĂ©jĂ  un non-sens qu’opposer la volontĂ© Ă  la science— a Ă©tĂ© Ă©phĂ©mĂšre. C’est pourquoi, m’occu­pant d’économie, de sociologie et de rĂ©organisation sociale autrement qu’en imagination, ne me contentant pas de la mĂ©thode discursive pour analyser les origines de l’État et l’évo­lution des sociĂ©tĂ©s humaines, j’ai suivi un tout autre chemin que celui indiquĂ© par Malatesta. N’étant pas nĂ© avec la science infuse, ni avec un gĂ©nie se suffisant Ă  lui-mĂȘme, j’ai cru, modes­tement, devoir Ă©tudier.

Et dans ma formation intellectuelle, c’est la mĂ©thode prĂ©coni­sĂ©e par Kropotkine qui m’a Ă©tĂ© la plus utile. Mais, rĂ©pĂ©tons-le, cette mĂ©thode Ă©tait-elle seulement kropotkinienne ? Nullement. Tous les sociologues de l’anarchisme non individualiste : Prou­dhon, Bakounine, ElisĂ©e Reclus, Ricardo Mella, Pietro Gori, Anselmo Lorenzo, Jean Grave, Tarrida del Marmol, etc., ont vu dans la science, c’est-Ă -dire, il faut le rĂ©pĂ©ter encore, dans les connaissances aussi larges, sĂ©rieuses et profondes que possi­ble, une des bases ou une des armes de l’anarchisme. En ce sens, Malatesta est le seul de son opinion, et en attaquant Kro­potkine, c’est aussi tous les autres qu’il attaque.

Il a le droit de prendre la position qui lui plaĂźt, mais si j’ai dĂ©jĂ  rĂ©pondu Ă  ses articles antikropotkiniens, si j’y rĂ©ponds inlassablement, c’est parce qu’ils dĂ©molissent, pour qui n’est pas prĂ©venu, Kropotkine comme sociologue et comme penseur. Quand on a lu ces articles, on peut croire qu’il est inutile de lire Kropotkine, et qu’il est inutile d’étudier. La sociologie devient le domaine de ceux qui savent bĂącler un article selon leur inspiration du moment, et dĂ©fendre, parce qu’ils ont un don littĂ©raire excellent, —cas de Malatesta—, les choses les plus contradictoires sous une logique de raisonnement apparente. C’est une question de dialectique et de jeu dialectique.

Cela arrive souvent Ă  Malatesta. J’eus, vers 1934, avec son dis­ciple Luigi Fabbri, qui publiait alors Ă  Montevideo Studi Sociali, un Ă©change de correspondance dans lequel ce camarade et ami m’écrivait qu’il faudrait forcĂ©ment passer par des Ă©ta­pes autoritaires avant de faire triompher nos idĂ©es dans une rĂ©volution. Je lui rĂ©pondis qu’il avait le devoir d’écrire ce qu’il pensait, et lui proposais une polĂ©mique dans son journal oĂč je collaborais. Il accepta. Fabbri dĂ©fendait des idĂ©es qui Ă©taient celles de Malatesta, soulignait-il dans sa lettre. Elles me semblĂšrent si diffĂ©rentes de ce que je connaissais de ce dernier que je me mis Ă  lire mĂ©thodiquement les articles, brochures, recueils d’articles de Malatesta et je constatais que celui-ci dĂ©fen­dait sur les mĂȘmes problĂšmes, toujours avec la mĂȘme facilitĂ© dialectique, le mĂȘme don de raisonnement qui fait accepter tout au lecteur non averti, les thĂšses les plus contradictoires. Avec la mĂȘme logique convaincante il dĂ©clarait que si les anar­chistes ne savaient pas orienter la rĂ©volution en se mettant Ă  sa tĂȘte, ce seraient les autoritaires qui le feraient, et alors, adieu l’anarchie ! ; ou que les anarchistes Ă©tant une minoritĂ©, ils ne pouvaient songer Ă  faire une rĂ©volution anarchiste sans exercer une dictature qui serait la nĂ©gation de l’anarchie ; ou que, comme nous ne pourrions pas faire face Ă  toutes les tĂąches qu’imposerait une rĂ©volution, nous serions bien contents que d’autres partis se chargent de le faire (et l’on se demande encore ce qu’il adviendrait de l’anarchie) ; puis, et c’était sa derniĂšre position, que dans une rĂ©volution nous devions nous limiter au « libre expĂ©rimentalisme Â». En quoi cela consistait-­il ? A exiger des communistes bolcheviks, les armes Ă  la main si nĂ©cessaire, notre droit de pratiquer nos idĂ©es, de les expĂ©ri­menter librement dans des Ăźlots anarchistes constituĂ©s au mi­lieu de la rĂ©volution dictatoriale. La moindre logique, l’expé­rience historique nous prouvaient que jamais cela ne serait possible. Il suffisait de se rappeler ce qui s’était passĂ© en Russie. Si mĂȘme on n’avait pas recours contre nous, Ă  la dissolution violente et au massacre, comme avait fait Trotsky, en Russie, il suffirait de nous priver de matiĂšres premiĂšres pour Ă©touffer ces tentatives dangereuses pour la dictature. Malatesta ne semblait pas s’en apercevoir. Et toutes ces dispositions contradictoires Ă©taient dĂ©fendues presque simultanĂ©ment. Il en fut de mĂȘme sur d’autres problĂšmes d’importance dĂ©cisive, tel celui des syndicats aprĂšs une rĂ©volution. A six mois de diffĂ©rence Malatesta a prĂ©conisĂ© leur disparition parce que, nĂ©s de la lutte contre le capitalisme, ils n’auraient plus de raison d’ĂȘtre aprĂšs le capitalisme ou bien ensuite l’activitĂ© des anarchistes dans les syndicats dont il prĂ©conisait l’utilisation comme base de la sociĂ©tĂ© nouvelle. MĂȘmes contradictions quant au principe juridique Ă©conomique le plus recommandable. Malatesta dĂ©fendit trĂšs bien le communisme anarchique, et trĂšs bien certaines formes de collectivisme. Et quand Fabbri Ă©crivit un livre sur la pensĂ©e de son maitre —qui avait, en partie, paralysĂ© la sienne—, il ne put que conclure qu’en Ă©conomie, Malatesta voulait… « la libertĂ© Â».

L’absence de mĂ©thode, de pensĂ©e coordonnĂ©e a fait qu’une intelligence brillante, un esprit aigu se sont en quelque sorte gaspillĂ©s par manque de cohĂ©rence, de continuitĂ©, de volontĂ© dans l’effort intellectuel.

Du reste, Malatesta a, plus briĂšvement, exĂ©cutĂ© Bakounine en lui reprochant, comme si cela avait Ă©tĂ© l’essentiel et le seul aspect de la pensĂ©e de cet homme formidable comme penseur et organisateur, d’avoir dĂ©fiĂ© la nature. C’est vraiment dĂ©concertant.

Certes, on trouve certaines erreurs dans les Ă©crits de Kropotkine. J’ai dĂ©jĂ  formulĂ© mes rĂ©serves sur plusieurs points. Malatesta avait raison quand il Ă©crivait —mais d’autres que lui l’ont dit aussi— que Kropotkine Ă©laborait certaines idĂ©es, et s’efforçait ensuite de les justifier par la science. Mais cela va-t-il contre l’utilisation de la science en sociologie, de la mĂ©thode scientifique, appliquĂ©e selon les aptitudes et la culture de chacun, de l’étude systĂ©matique et sĂ©rieuse, coordonnĂ©e, contrĂŽlĂ©e et recontrĂŽlĂ©e qui, mĂȘme si elle ne prĂ©tend pas ĂȘtre scientifique, l’est sans le savoir ? Nullement. Quand Kropotkine ne voit, dans les corporations du moyen Ăąge, que des associations d’entraide, on peut lui reprocher de n’avoir pas assez mis l’accent sur les luttes et les inĂ©galitĂ©s intercorporatives et sur la formation d’une bourgeoisie des maĂźtres contre les compagnons qui allaient composer le prolĂ©tariat. Quand il oppose le droit coutumier Ă  l’État, on peut lui rĂ©pondre que si cela prouve que les sociĂ©tĂ©s humaines ont su, dans certaines pĂ©riodes, vivre sur la hase de ce droit, la coutume a Ă©tĂ© souvent pire que la loi, et qu’à tout prendre, cette derniĂšre est encore prĂ©fĂ©rable. Quand il attribue aux masses un don crĂ©a­teur par trop spontanĂ©, on peut lui rĂ©pondre qu’il a tort de le faire parce que lui aussi prĂ©conise, ce que n’a pas voulu voir la « masse Â» kropotkiniste, l’activitĂ© responsable et achar­nĂ©e des minoritĂ©s rĂ©volutionnaires, et celle de la minoritĂ© anarchiste pour le prĂ©sent et l’immĂ©diat avenir.

On peut lui faire encore d’autres reproches, autrement justes et fondĂ©s que ceux de Malatesta. Mais je demande si, dans l’élaboration de toutes les sciences, dans la recherche et la dĂ©couverte de toutes les grandes vĂ©ritĂ©s qui impliquent des Ă©tudes prolongĂ©es il n’en a pas toujours Ă©tĂ© ainsi ? Fallait-il abandonner la science parce qu’elle s’est plus d’une fois trom­pĂ©e ? Tout dĂ©molir parce que l’on relĂšve des contradictions dans les apports successifs des chercheurs ? Et retomber dans l’empirisme oĂč domine l’ignorance ou la folle du logis ?

Quelles que soient les erreurs qui peuvent ĂȘtre reprochĂ©es Ă  Kropotkine, au moins la mĂ©thode qu’il a prĂ©conisĂ©e offre, comme c’est le propre de toute mĂ©thode scientifique, la possi­bilitĂ© de corrections, de rectifications, de complĂ©mentations successives. Ceux qui l’appliqueront auront toujours beaucoup plus de chance de trouver la vĂ©ritĂ© que ceux qui Ă©criront, un peu au petit bonheur, comme l’a fait Malatesta. Un mouve­ment social, une philosophie sociale, un courant de pensĂ©e ne peuvent Ɠuvrer utilement, d’aprĂšs les buts qu’ils poursuivent, que s’ils agissent d’une façon organique, dans une continuitĂ© d’efforts cohĂ©rents oĂč l’esprit critique, qui surveille toutes les recherches, est un guide pour une construction meilleure.

Malatesta ne nous a pas donnĂ© cet exemple, et lui-mĂȘme, l’antikropotkinien, fut kropotkinien dans la meilleure de ses brochures —un petit chef-d’Ɠuvre : l’Anarchie. Les thĂšses qu’il y dĂ©veloppe sont empruntĂ©es Ă  l’Entraide, que je nomme Ă  nouveau, car ce livre, avec tout ce qu’on y apprend, pose les fondements d’une philosophie biologique et sociale, thĂ©o­rique et pratique dont la portĂ©e est immense. Si nous sommes capables d’en dĂ©velopper les thĂšses fondamentales et les possi­bilitĂ©s intrinsĂšques, mĂȘme en Ă©laguant ce qui peut nous sembler discutable, nos idĂ©es exerceront une influence posi­tive Ă©norme dans l’avenir de l’humanitĂ©. Elles n’en exerceront guĂšre, avec la « pensĂ©e Â», ou l’absence de mĂ©thode de pensĂ©e malatestienne, malgrĂ© les aperçus parfois intĂ©ressants qu’on y trouve.




Source: Partage-noir.fr