Face Ă  la vitesse Ă  laquelle les Ă©vĂ©nements de la guerre en Ukraine avancent et aux informations fragmentaires, confuses et biaisĂ©es qui nous parviennent Ă  travers les diffĂ©rents mĂ©dias, le groupe Moiras a dĂ©cidĂ© d’envoyer cette semaine quelques questions Ă  la section russe de l’AIT, afin d’obtenir une perspective libertaire sur le conflit qui nous aidera Ă  nous positionner et Ă  prendre des dĂ©cisions sur la base d’une connaissance Ă©largie. Dans le texte ci-dessous, ces questions sont rassemblĂ©es avec les rĂ©ponses envoyĂ©es par la KRAS, que nous remercions pour leur rĂ©ponse rapide et claire.

Moiras : Dans votre communiquĂ© Ă  l’AIT sur la guerre en Ukraine, vous dĂ©signez les marchĂ©s du gaz comme la principale raison du conflit. Nous aimerions en savoir plus sur les intĂ©rĂȘts capitalistes spĂ©cifiques qui se cachent derriĂšre cette guerre, tant du cĂŽtĂ© russe que du cĂŽtĂ© des pays pro-OTAN, et sur les rĂ©cents dĂ©veloppements politiques dans votre rĂ©gion en ce qui concerne ces marchĂ©s et leur influence sur l’économie des pays occidentaux. Ces informations ont tendance Ă  ĂȘtre relĂ©guĂ©es au second plan dans les mĂ©dias d’ici, qui sont trĂšs axĂ©s sur l’actualitĂ© quotidienne, mais oĂč il y a peu d’analyse.

KRAS : Tout d’abord, il est nĂ©cessaire de comprendre qu’il existe diffĂ©rents niveaux de conflit et diffĂ©rents niveaux de contradictions intercapitalistes. Au niveau rĂ©gional, la guerre d’aujourd’hui n’est qu’une continuation de la lutte entre les castes dirigeantes des États post-soviĂ©tiques pour la redivision de l’espace post-soviĂ©tique. Contrairement au mythe populaire, l’Union soviĂ©tique s’est effondrĂ©e non pas Ă  la suite de mouvements de libĂ©ration populaires, mais Ă  la suite des actions d’une partie de la nomenklatura au pouvoir, qui s’est partagĂ© des territoires et des sphĂšres d’influence, alors que les mĂ©thodes habituelles et Ă©tablies de leur domination Ă©taient en crise. Depuis cette division initiale, fondĂ©e sur l’équilibre des forces Ă  l’époque, une lutte constante pour la redistribution des territoires et des ressources s’est dĂ©veloppĂ©e, entraĂźnant des guerres constantes dans toute la rĂ©gion post-soviĂ©tique. Dans le mĂȘme temps, les classes dirigeantes de tous les États post-soviĂ©tiques (tous, Ă  un degrĂ© ou Ă  un autre, sont issus de la nomenklatura soviĂ©tique ou de ses successeurs) ont adoptĂ© le nationalisme militant dans leur idĂ©ologie, le nĂ©olibĂ©ralisme dans leur Ă©conomie et des mĂ©thodes de gestion autoritaires dans leur politique.

Le deuxiĂšme niveau de conflit est la lutte pour l’hĂ©gĂ©monie dans l’espace post-soviĂ©tique entre l’État le plus puissant de la rĂ©gion, la Russie, qui prĂ©tend ĂȘtre une puissance rĂ©gionale et considĂšre l’ensemble de l’espace post-soviĂ©tique comme une zone d’intĂ©rĂȘts hĂ©gĂ©moniques, et les États du bloc occidental (bien qu’ici aussi, les intĂ©rĂȘts et les aspirations des États-Unis et des diffĂ©rents États europĂ©ens de l’OTAN et de l’UE puissent ne pas ĂȘtre exactement les mĂȘmes). Les deux parties cherchent Ă  Ă©tablir leur contrĂŽle Ă©conomique et politique sur les pays de l’ancienne Union soviĂ©tique. D’oĂč le conflit entre l’expansion de l’OTAN vers l’est et le dĂ©sir de la Russie de placer ces pays sous son influence.

Le troisiĂšme niveau de contradictions est de nature Ă©conomico-stratĂ©gique. Ce n’est pas un hasard si la Russie moderne est qualifiĂ©e d’« appendice Ă  l’olĂ©oduc et au gazoduc Â». La Russie joue aujourd’hui sur le marchĂ© mondial, avant tout, le rĂŽle de fournisseur de ressources Ă©nergĂ©tiques, gaz et pĂ©trole. La classe dirigeante prĂ©datrice et profondĂ©ment corrompue, purement parasitaire dans son essence, n’a pas commencĂ© Ă  investir dans la diversification de la structure Ă©conomique, se contentant des superprofits de l’approvisionnement en gaz et en pĂ©trole. Pendant ce temps, les capitaux et les États occidentaux entament la transition vers une nouvelle structure Ă©nergĂ©tique, dite « Ă©nergie verte Â», visant Ă  rĂ©duire la consommation de pĂ©trole et de gaz Ă  l’avenir. Pour le capital russe et son Ă©conomie, cela signifiera le mĂȘme effondrement stratĂ©gique que la chute des prix du pĂ©trole a autrefois provoquĂ© pour l’économie soviĂ©tique. Le Kremlin cherche donc Ă  empĂȘcher ce tournant Ă©nergĂ©tique, ou Ă  le ralentir, ou du moins Ă  obtenir des conditions plus favorables pour lui-mĂȘme dans la redistribution du marchĂ© de l’énergie. Par exemple, la recherche de contrats d’approvisionnement Ă  long terme et de meilleurs prix, l’éviction des concurrents, etc. Si nĂ©cessaire, cela peut impliquer une pression directe sur l’Ouest de diverses maniĂšres.

Enfin, le quatriĂšme niveau (mondial) est celui des contradictions entre les principales superpuissances capitalistes, les États-Unis qui reculent et la Chine qui avance, autour desquelles se forment des blocs d’alliĂ©s, de vassaux et de satellites. Les deux pays se disputent aujourd’hui l’hĂ©gĂ©monie mondiale. Pour la Chine, avec sa stratĂ©gie « une ceinture, une route Â», la conquĂȘte progressive des Ă©conomies d’Asie, d’Afrique, d’AmĂ©rique latine et la pĂ©nĂ©tration de l’Europe, la Russie est un partenaire subalterne important. La rĂ©ponse des États-Unis et de leurs alliĂ©s occidentaux est l’expansion de l’OTAN vers l’est, s’approchant par l’Ukraine et la GĂ©orgie du Proche et du Moyen-Orient et de ses ressources. Il s’agit Ă©galement d’un projet de type « ceinture Â». Elle se heurte Ă  la rĂ©sistance des rivaux impĂ©rialistes : la Chine et la Russie, qui en sont de plus en plus dĂ©pendants.

En mĂȘme temps, l’aspect politique interne ne doit pas ĂȘtre nĂ©gligĂ©. La crise de Covid a rĂ©vĂ©lĂ© la profonde instabilitĂ© interne de la structure politique, Ă©conomique et sociale de tous les pays du monde. Cela vaut Ă©galement pour les États de l’Ouest, la Russie, l’Ukraine, etc. La dĂ©tĂ©rioration des conditions de vie, l’augmentation des prix et des inĂ©galitĂ©s sociales, l’indignation massive de la population face aux mesures coercitives et dictatoriales et aux interdictions ont donnĂ© lieu Ă  un mĂ©contentement gĂ©nĂ©ralisĂ© dans la sociĂ©tĂ©. Et dans de telles situations, les classes dirigeantes ont toujours eu recours Ă  des mĂ©thodes Ă©prouvĂ©es pour rĂ©tablir la fameuse « unitĂ© nationale Â» et la confiance de la population dans le pouvoir : crĂ©er l’image d’un ennemi et attiser l’hystĂ©rie militaire, jusqu’à une « petite guerre victorieuse Â».

Moiras : Dans les pays de l’Union europĂ©enne, les mĂ©dias, se faisant l’écho des gouvernements, ne cessent de nous dire que Poutine est le seul responsable de cette guerre. Connaissant l’histoire de l’OTAN, avec les États-Unis en tĂȘte, nous pensons que ce n’est pas le cas. Comment pouvons-nous expliquer cela Ă  nos populations sans avoir l’air de justifier l’attaque russe et de nous ranger du cĂŽtĂ© du gouvernement Poutine ?

KRAS : Malheureusement, la conscience du grand public a tendance Ă  chercher des rĂ©ponses simples et grossiĂšres aux questions. Nous n’avons aucune raison de sympathiser avec le propriĂ©taire du Kremlin et son administration. Ses politiques nĂ©olibĂ©rales ont conduit Ă  un vĂ©ritable effondrement des systĂšmes de santĂ© et d’éducation, Ă  la pauvretĂ© des retraitĂ©s et des travailleurs du secteur public en province. Les salaires dans le pays sont monstrueusement bas, le mouvement ouvrier est vraiment paralysé  Mais, quoi qu’il en soit, nous comprenons que tout cela est le produit d’un certain systĂšme basĂ© sur l’État et le capital. Nous ne vivons pas au XVIIe siĂšcle, ni Ă  l’époque des monarchies absolutistes. ConsidĂ©rer que tout ce qui se passe dans le monde est l’Ɠuvre de quelques « hĂ©ros Â» ou « anti-hĂ©ros Â» individuels est pour le moins naĂŻf, mais c’est en fait l’une des formes de la thĂ©orie du complot elle-mĂȘme. C’était excusable au XIXe siĂšcle pour le romantique Carlyle ou l’écrivain Alexandre Dumas. Mais Ă  notre Ă©poque, il convient de comprendre que le monde est beaucoup plus compliquĂ© et que le capitalisme, en tant que systĂšme social, fonctionne d’une maniĂšre diffĂ©rente. Notre tĂąche consiste donc Ă  expliquer aux gens la conditionnalitĂ© systĂ©mique des problĂšmes qui secouent le monde actuel. Y compris les guerres de ce monde. Et que la seule façon de rĂ©soudre ces problĂšmes est de dĂ©truire le systĂšme social qui les crĂ©e.

Moiras : Les modĂšles de la guerre froide sont reproduits, de sorte qu’il semble que si vous critiquez un camp, vous ĂȘtes avec l’autre. C’est trĂšs problĂ©matique pour les anarchistes, surtout lorsque nous ne sommes socialement pas assez forts. Nous voulons agir, mais nous avons peur d’ĂȘtre entraĂźnĂ©s et utilisĂ©s par les armĂ©es des États. Dans les manifestations qui se dĂ©roulent dans nos villes, la proclamation de « non Ă  la guerre Â» se mĂȘle aux appels Ă  l’intervention de l’OTAN. Le journalisme favorable au gouvernement du parti socialiste espagnol, le PSOE, nous prĂ©sente la nĂ©cessitĂ© d’une intervention, en Ă©tablissant parfois un parallĂšle historique avec la guerre civile espagnole et les consĂ©quences de la non-intervention des pays europĂ©ens, ou la participation des exilĂ©s espagnols en France, dont beaucoup d’anarchistes, Ă  l’armĂ©e française contre les nazis. Que faire : pacifisme et non-intervention, comme c’était la position majoritaire de l’anarchisme pendant la premiĂšre guerre mondiale, ou soutenir la rĂ©sistance ukrainienne contre l’invasion des troupes russes ? Cette deuxiĂšme option peut-elle ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme une action internationaliste contre l’impĂ©rialisme ?

KRAS : De notre point de vue, il n’y a aucune comparaison avec la situation de la guerre civile en Espagne et il ne peut y en avoir. Les anarchistes espagnols prĂŽnaient une rĂ©volution sociale. De mĂȘme, il ne peut y avoir de comparaison entre, par exemple, le mouvement makhnoviste en Ukraine et la dĂ©fense de l’État ukrainien moderne. Oui, Makhno s’est battu contre les envahisseurs Ă©trangers, austro-allemands, et contre les nationalistes ukrainiens, et contre les Blancs et, finalement, contre les Rouges. Mais les partisans makhnovistes ne se sont pas battus pour l’indĂ©pendance politique de l’Ukraine (Ă  laquelle ils Ă©taient d’ailleurs indiffĂ©rents), mais pour la dĂ©fense de ses acquis sociaux rĂ©volutionnaires : pour la terre paysanne et la gestion ouvriĂšre de l’industrie, pour les soviets libres. Dans la guerre actuelle, nous parlons exclusivement de l’affrontement entre deux États, deux groupes de capitalistes, deux nationalismes. Il n’appartient pas aux anarchistes de choisir le « moindre mal Â» entre les deux. Nous ne voulons pas la victoire de l’un ou de l’autre. Toute notre sympathie va aux travailleurs ordinaires qui meurent aujourd’hui sous les obus, les roquettes et les bombes.

En mĂȘme temps, il convient de rappeler que la position de la plupart des anarchistes sur la PremiĂšre Guerre mondiale n’est pas simplement pacifiste. Comme l’indique le manifeste contre la guerre de 1916, c’est un moyen de transformer la guerre impĂ©rialiste en une rĂ©volution sociale. Quelles que soient les possibilitĂ©s d’y parvenir Ă  l’heure actuelle, les anarchistes, Ă  notre avis, devraient constamment formuler et propager une telle perspective.

Moiras : D’autre part, des images de groupes armĂ©s se prĂ©sentant comme des bataillons anarchistes de l’armĂ©e ukrainienne nous parviennent sur internet, savez-vous s’il s’agit rĂ©ellement d’anarchistes et quelle est leur façon de voir le conflit ? Et quant Ă  la dĂ©pendance aux armes occidentales pour lutter contre l’attaque russe, cela ne conditionne-t-il pas trop la possibilitĂ© de bataillons libertaires dans l’armĂ©e ou d’une guĂ©rilla anarchiste ukrainienne indĂ©pendante ? Savez-vous ce qui reste de la makhnovtchina, la rĂ©volution anarchiste d’il y a un siĂšcle, dans la mĂ©moire de la population ukrainienne ? Existe-t-il aujourd’hui un mouvement anarchiste en Ukraine ?

KRAS : En 2014, le mouvement anarchiste ukrainien Ă©tait divisĂ© entre ceux qui ont soutenu la contestation libĂ©rale-nationaliste sur Maidan puis ont aidĂ© le nouveau gouvernement contre les sĂ©paratistes du Donbass et ceux qui ont essayĂ© d’adopter une position plus internationaliste. Malheureusement, ces derniers Ă©taient moins nombreux, mais ils Ă©taient lĂ . Aujourd’hui, la situation est similaire, mais encore plus aiguĂ«. De maniĂšre gĂ©nĂ©rale, il existe trois positions. Certains groupes (comme « Nihiliste Â» et « Action rĂ©volutionnaire Â» Ă  Kiev) considĂšrent ce qui se passe comme une guerre contre l’impĂ©rialisme russe et la dictature de Poutine. Ils soutiennent pleinement l’État nationaliste ukrainien et ses efforts militaires dans cette guerre. La tristement cĂ©lĂšbre photo des combattants « anarchistes Â» en uniforme montre exactement les reprĂ©sentants de cette tendance : elle montre les supporters du club de football « antifasciste Â» Arsenal et les participants d’« Action rĂ©volutionnaire Â». Ces « antifascistes Â» ne sont mĂȘme pas gĂȘnĂ©s par le fait que des formations armĂ©es ouvertement profascistes, comme Azov, se trouvent parmi les troupes ukrainiennes.

La deuxiĂšme position est reprĂ©sentĂ©e, par exemple, par le groupe « BanniĂšre noire Â» Ă  Kiev et Ă  Lvov. Avant la guerre, il critiquait sĂ©vĂšrement l’État ukrainien, la classe dirigeante, ses politiques nĂ©olibĂ©rales et son nationalisme. Lorsque la guerre a Ă©clatĂ©, le groupe a dĂ©clarĂ© que le capitalisme et les dirigeants des deux camps Ă©taient responsables de la guerre, mais a en mĂȘme temps appelĂ© Ă  rejoindre les forces de la soi-disant « autodĂ©fense territoriale Â» – des unitĂ©s militaires volontaires d’infanterie lĂ©gĂšre, qui sont formĂ©es sur une base territoriale, sur le terrain.

La troisiĂšme position est exprimĂ©e par le groupe « AssemblĂ©e Â» de Kharkov. Elle condamne Ă©galement les deux parties du conflit, mĂȘme si elle considĂšre que l’État du Kremlin est la force la plus dangereuse et la plus rĂ©actionnaire. Il n’appelle pas Ă  rejoindre des formations armĂ©es. Les militants du groupe organisent dĂ©sormais l’assistance Ă  la population civile et aux victimes des bombardements de l’armĂ©e russe.

La participation des anarchistes Ă  cette guerre dans le cadre des formations armĂ©es opĂ©rant en Ukraine, nous la considĂ©rons comme une rupture avec l’idĂ©e et la cause de l’anarchisme. Ces formations ne sont pas indĂ©pendantes, elles sont subordonnĂ©es Ă  l’armĂ©e ukrainienne et exĂ©cutent les tĂąches fixĂ©es par les autoritĂ©s. Ils ne proposent pas de programmes et de revendications sociales. Les espoirs de mener une agitation anarchiste parmi eux sont douteux. Il n’y a pas de rĂ©volution sociale Ă  dĂ©fendre en Ukraine. En d’autres termes, ces personnes qui se disent anarchistes sont simplement envoyĂ©es pour « dĂ©fendre la patrie Â» et l’État, jouant le rĂŽle de chair Ă  canon pour le Capital et renforçant les sentiments nationalistes et militaristes parmi les masses.

Moiras : Dans nos villes, les communautĂ©s de travailleurs migrants ukrainiens, avec la collaboration des organisations humanitaires et des mairies, organisent la collecte et l’envoi en Ukraine de nourriture, de vĂȘtements chauds, de mĂ©dicaments
 La population espagnole est trĂšs solidaire mais ni la guerre ni la pandĂ©mie de covid ne semblent avoir aidĂ© nos sociĂ©tĂ©s Ă  remettre en question leur dĂ©pendance aux ressources Ă©nergĂ©tiques et aux matiĂšres premiĂšres, dĂ©pendance qui entretient le nĂ©ocolonialisme et dĂ©truit l’équilibre naturel de la planĂšte. Compte tenu de la raretĂ© des ressources, un retour au charbon et une poussĂ©e vers l’énergie nuclĂ©aire sont prĂ©vus. Peut-ĂȘtre la sociĂ©tĂ© russe est-elle plus consciente des dangers et de la nĂ©cessitĂ© d’alternatives ? Les mouvements sociaux ont-ils un plan d’action dans ce sens ? Qu’en pensent la KRAS et l’AIT ?

KRAS : Malheureusement, l’état des mouvements sociaux dans la Russie moderne est dĂ©plorable. Il est vrai que, mĂȘme ces derniĂšres annĂ©es, il y a eu plusieurs protestations pour l’environnement, actives et persistantes, au niveau local : contre les dĂ©charges, les incinĂ©rateurs de dĂ©chets ou la destruction de l’environnement par l’industrie miniĂšre, notamment l’exploitation du charbon. Mais elles n’ont jamais abouti Ă  un mouvement puissant au niveau du pays dans son ensemble. Quant Ă  la lutte contre l’énergie atomique et les centrales nuclĂ©aires, qui a atteint son apogĂ©e en Union soviĂ©tique et en Russie Ă  la fin des annĂ©es 1980 et dans les annĂ©es 1990, il n’y a pratiquement plus de soulĂšvements de ce type aujourd’hui.

Moiras : Les manifestations des Russes contre la guerre aident les populations d’Europe Ă  comprendre que ce ne sont pas les Russes qui attaquent l’Ukraine, mais l’armĂ©e de l’État qui dirige la Russie. Cela se reflĂšte dans les mĂ©dias de nos pays, et nous savons que des milliers de personnes ont Ă©tĂ© arrĂȘtĂ©es en Russie Ă  la suite des manifestations, comment cela affecte-t-il l’anarchisme russe ? Qu’est-ce que cela signifie pour votre libertĂ© d’expression et d’action dans votre pays ?

KRAS : Les manifestations et diverses autres actions contre la guerre ont eu lieu sans discontinuer depuis le premier jour. Des milliers de personnes y participent. Les autoritĂ©s en interdisent la tenue sous le prĂ©texte de « restrictions anti-covid Â» et les dispersent brutalement. Au total, jusqu’au 8 mars, quelque 11 000 personnes ont Ă©tĂ© arrĂȘtĂ©es lors de manifestations dans plus de 100 villes du pays. La plupart d’entre eux risquent des amendes de 10 000 Ă  20 000 roubles pour avoir organisĂ© une manifestation « non autorisĂ©e Â». Cependant, les accusations sont dĂ©jĂ  plus vicieuses : 28 personnes ont dĂ©jĂ  Ă©tĂ© inculpĂ©es de hooliganisme, d’extrĂ©misme, de violence contre les autoritĂ©s, etc., pour lesquelles elles risquent des peines allant jusqu’à de nombreuses annĂ©es de prison. Les autoritĂ©s profitent clairement de la guerre pour « serrer la vis Â» Ă  l’intĂ©rieur du pays. Les mĂ©dias critiques sont fermĂ©s ou bloquĂ©s. Une campagne de guerre hystĂ©rique est menĂ©e dans les mĂ©dias officiels. Une loi a Ă©tĂ© adoptĂ©e selon laquelle la diffusion de « fausses informations Â» sur les activitĂ©s de l’armĂ©e et le « discrĂ©dit de l’armĂ©e Â», ainsi que la rĂ©sistance Ă  la police, sont passibles d’une peine pouvant aller jusqu’à 15 ans de prison. Le Parlement est mĂȘme saisi d’un projet de loi qui permettrait d’envoyer au front les opposants Ă  la guerre arrĂȘtĂ©s. Des personnes sont licenciĂ©es de leur emploi, des Ă©tudiants sont expulsĂ©s des universitĂ©s pour des discours anti-guerre. La censure militaire est introduite.

Dans cette situation, le mouvement anarchiste russe, petit et divisĂ©, fait ce qu’il peut. Certains prennent part Ă  des manifestations de protestation. Ensuite, deux de nos camarades ont Ă©galement Ă©tĂ© arrĂȘtĂ©s et condamnĂ©s Ă  une amende. D’autres critiquent ces manifestations, car les appels Ă  ces derniĂšres proviennent souvent de l’opposition libĂ©rale de droite et ne sont pas tant anti-guerre que pro-ukrainiens (et parfois mĂȘme pro-OTAN). Il reste la possibilitĂ© d’aller aux manifestations avec ses propres slogans et affiches (certains anarchistes le font), ou de mener de petites actions indĂ©pendantes et dĂ©centralisĂ©es. Les anarchistes Ă©crivent des slogans anti-guerre sur les murs, peignent des graffitis, collent des autocollants et des tracts, accrochent des banniĂšres anti-guerre. Il est important de transmettre aux populations notre position particuliĂšre et indĂ©pendante, en mĂȘme temps anti-guerre, anticapitaliste, antiautoritaire et internationaliste.




Source: Iaata.info