Novembre 21, 2020
Par Marseille Infos Autonomes
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« L’objectif était de casser des jeunes qui ont le tort d’être contestataires », assure l’avocat du militant.

Le crâne fracassé, un œil crevé, le corps tuméfié : le 16 juillet dernier, Kéziah Nuissier, un militant antichlordécone, a été roué de coups de matraque et injurié à Fort-de-France, en Martinique, par des gendarmes mobiles et un policier. C’est pourtant lui qui comparaîtra devant le tribunal correctionnel de Fort-de-France pour des faits « de violences volontaires sur personnes dépositaires de l’autorité publique ». Son « tort » ? Avoir cherché à protéger sa mère, frappée par un militaire au cours d’une manifestation contre la répression du mouvement anti-chlordécone.



Keziah Nuissier

L’enquête de Reporterre révèle que des gendarmes et un policier ont menti dans leurs dépositions relatives à cette interpellation. Ils ont inventé des coups de poing envoyés par Kéziah à un adjudant-chef. « Cette affaire est un festival de monstruosités. Ce dossier se noie dans l’illégalité. Et au milieu de tout cela, il y a un jeune joueur de tambour, qui a commencé son militantisme par amour pour la Martinique », observe Me Eddy Arneton, l’avocat de Kéziah.

Kéziah Nuissier, 21 ans au moment des faits, était étudiant à l’université de Fort-de-France, en troisième année de licence d’anglais. Il travaillait à mi-temps dans une école primaire et dans un collège, où il donnait des cours de musique. Le jeune homme — tambourineur spécialiste du bèlè, une musique traditionnelle martiniquaise, et percussionniste — se plaît à transmettre son savoir.

Le musicien jouit d’une réputation d’« ambianceur » dans les mouvements sociaux contre le chlordécone, un pesticide très toxique. Il a été utilisé massivement dans les bananeraies en Guadeloupe et en Martinique à partir de 1972 et pendant plus de vingt ans pour lutter contre le charançon de la banane, un insecte qui détruisait les cultures. La quasi-totalité des habitants des Antilles, des sols et de l’eau sont contaminés pour des siècles. La molécule peut persister dans l’environnement jusqu’à 700 ans.

Depuis plus de quinze ans, les citoyens se mobilisent pour réclamer vérité et justice. Ce n’est qu’en 2018 qu’Emmanuel Macron a reconnu le préjudice et promis des réparations. Ces promesses n’ont pas été tenues. Alors depuis novembre 2019, chaque samedi, des militants bloquent les accès aux supermarchés qui appartiennent aux planteurs, les grandes familles de békés, descendants des colons et des esclavagistes, considérés comme responsables de l’empoisonnement. Ces actions sont durement réprimées par les forces de l’ordre.

Même au milieu des gaz lacrymogènes et des grenades de désencerclement, le grand Kéziah, un mètre quatre-vingt-dix-sept, est connu pour jouer du tambour sans relâche, « pour accompagner les manifestants, leur donner la force », raconte-t-il au téléphone à Reporterre. Et pourtant, le 16 juillet 2020, le son de son tambour n’a pas résonné. « Une entreprise de démolition s’est enclenchée contre lui et, à travers lui, contre le mouvement antichordécone », dit Alex Granville, militant et membre du Komite 13 Janvié, qui revendique la légitimité de la lutte pour la réparation et la justice.

Après avoir tenté de secourir sa mère, Kéziah a subi les foudres des gardes mobiles, qui se sont jetés sur lui

Ce jour-là, des manifestants étaient rassemblés devant le commissariat de Fort-de-France, pour demander la libération de trois militants antichlordécone arrêtés dans la matinée. « L’ambiance était détendue, le bruit des tambours bèlè résonnait dans la rue, les manifestants dansaient », se remémore Alex Granville.

Dans l’après-midi, Kéziah Nuissier a rejoint la manifestation. Il a déposé son tambour bèlè à quelques mètres des barrières derrière lesquelles se trouvaient les gendarmes mobiles. Il s’est assis dessus et s’apprêtait à jouer. « Je n’ai même pas eu le temps, ça a tout de suite dégénéré », soupire Kéziah.

Un policier en civil, portant un brassard « police », a quitté la ligne de gendarmes et traversé la foule. Des manifestants sont venus à sa rencontre, lui demandant pour quelles raisons il avait saisi, quelque temps auparavant, une sono. Des gardes mobiles sont alors sortis du dispositif de sécurité et se sont dirigés vers la foule. En se repliant, ils ont saisi deux tambours. La mère de Kéziah, Madly Etilé, chanteuse et danseuse de bèlè, a tenté d’en récupérer un. « Ces objets sont rares et ont une valeur inestimable à nos yeux, ils sont confectionnés selon des techniques ancestrales, explique-t-elle. Il y a tout un écosystème culturel autour du tambour : c’est un mode d’expression, un symbole de résistance depuis l’esclavage. »

« Dans les précédentes manifestations, on a déjà vu des tambours explosés par les forces de l’ordre, alors quand j’ai vu un gendarme poser ses mains dessus, je me suis élancée pour le reprendre », dit-elle à Reporterre. Le gendarme, adjudant-chef, l’a repoussée d’un coup de poing à la poitrine et l’a projetée au sol. En voyant sa mère face contre terre, Kéziah s’est faufilé entre les gardes mobiles, les bras levés, pour la protéger. Le gendarme a perdu l’équilibre et a affirmé avoir été frappé par le militant. Il a porté plainte, le soir même, pour « trois violents coups de poing portés au visage ». Dans son procès-verbal, un capitaine de police qui était présent a indiqué avoir été témoin de ces coups de poing. Durant l’enquête, au moins trois gendarmes entendus ont confirmé ces dénonciations.

Pourtant, Reporterre a eu accès à des films issus de vidéosurveillance et des vidéos prises par des manifestants. L’analyse attentive de ces images prouve l’absence de coups de poing portés par Kéziah au visage de l’adjudant-chef. Maître Eddy Arneton, l’avocat de Kéziah, a déposé une plainte pour « faux, faux en écritures par personnes dépositaires de l’autorité publique agissant dans l’exercice de leurs fonctions, et usage de faux ».

Car après avoir tenté de secourir sa mère, Kéziah a subi les foudres des gardes mobiles, qui se sont jetés sur lui. Un premier coup de matraque lui a été asséné sur la hanche. Le début d’une longue série. « À partir de là, ce n’était plus une simple arrestation pour neutraliser un homme, c’est devenu de la violence gratuite », raconte Alex Granville.

« J’entendais ses cris, mais je ne voulais pas réaliser que c’était mon fils »

Battu par une dizaine de militaires, attrapé par la nuque par le capitaine de police, Kéziah s’est effondré. « J’entendais ses cris, mais je ne voulais pas réaliser que c’était mon fils », dit Madly, que les gardes mobiles maintenaient la tête contre une barrière, à l’aide d’un bouclier. Son fils a été maintenu au sol par un gendarme assis sur son torse et par un autre appuyé sur son genou gauche, et menotté. Il a ensuite été traîné sur une dizaine de mètres, derrière un fourgon de gendarmerie, garé devant l’entrée du poste de police. Le sang coulait abondamment de sa tête, formant une flaque de sang au sol.

C’est alors qu’a commencé ce que les proches de Kéziah qualifient de « séance de torture », orchestrée par quatre gardes mobiles de la gendarmerie nationale, et le capitaine de police. De nouveau, plusieurs coups ont été portés au jeune homme par ces personnes dépositaires de l’autorité publique. « Je ne sais pas par quoi ils étaient guidés, mais ils se sont acharnés, c’était terrible », raconte Madly.



Kéziah Nuissier, Madly Etilé et Me Eddy Arneton.

L’un des gendarmes a enfoncé son pouce dans l’œil de son fils, qui a aussi reçu des coups de pied dans les testicules. Ces frappes étaient accompagnées d’injures : « T’es un enculé, c’est tout », « T’es un fils de pute », « Regarde-moi bien, regarde mon visage », « Meurs ! », hurlaient les forces de l’ordre. Kéziah a aussi entendu « Sale négro » ou encore « Tu n’iras plus jamais en manif ». Cette dernière injonction l’a particulièrement frappé : « C’est pour moi la preuve qu’ils ont fait cela pour nous casser, briser notre lutte, pour réduire nos revendications au silence. »

Tout ceci s’est déroulé hors du champ des caméras de vidéosurveillance placées dans la rue Victor-Sévère, qui ne filmaient que le toit des fourgons. « Ils s’imaginaient qu’ils seraient à l’abri des regards », tonne Me Arneton. Mais la scène n’a pas échappé au téléphone d’un riverain qui, choqué par la scène et par les cris de Kéziah — « Arrêtez de me tuer ! » — , s’est mis à filmer. « Ils malmènent le gars… Il saigne… Vous êtes filmés, oh », crie-t-il au cours de la vidéo, sans que les militaires daignent s’arrêter.

Kéziah a ensuite été placé en garde à vue, accusé d’avoir agressé les forces de l’ordre. « Cette garde à vue s’est transformée en zone de non-droit », dénonce Maître Eddy Arneton. « Ils m’ont assis sur un banc et menotté à une barre de fer, raconte Kéziah. J’étais dans les vapes, la tête appuyée sur une vitre. Mon sang ruisselait sur le sol. Au bout d’au moins une heure, des pompiers, venus constater les blessures d’un gendarme, m’ont trouvé dans cet état et ont insisté pour me conduire à l’hôpital. »

La délivrance ? Toujours pas. « Inexplicablement, les médecins ont considéré que mon état était compatible avec la garde à vue », raconte Kéziah, qui a été extrait de l’hôpital aux alentours de 2 h 30 du matin sans que la plaie à sa tête, toujours ouverte, n’ait été désinfectée ni suturée. Il a été conduit dans une cellule déjà pleine où il a dormi à même le sol, ses chaussures en guise d’oreiller. Le lendemain, le 17 juillet, il a perdu connaissance et a de nouveau été conduit à l’hôpital, où il s’est vu prescrire des médicaments à prendre durant sa garde à vue. Les fonctionnaires de police ne les lui ont pas donnés.

Une ITT de 21 jours a été délivrée

Le lendemain matin, le 18 juillet, Kéziah a été déféré devant le procureur de la République à Fort-de-France. Sa tête saignait encore, si bien qu’il se rappelle avoir taché la moquette du magistrat. « Quand on l’a retrouvé à la sortie, c’était l’ombre de lui-même, un jeune homme meurtri, méconnaissable, traumatisé », se souvient Alex Granville.

Le même jour, Kéziah a été examiné par un médecin généraliste. Sur son certificat, que Reporterre s’est procuré, le docteur a prescrit 21 jours d’ITT après avoir constaté une longue série de lésions et un état post-traumatique. Kéziah présentait — entre autres blessures — « une asthénie douloureuse généralisée », « une hémorragie conjonctivale externe de l’œil gauche » et « une plaie du cuir chevelu de 10 mm ayant saigné ». Le haut de son dos était parsemé de « deux dizaines de taches hématiques sous-cutanées ».



Extrait du certificat médical établi après que le jeune homme a été roué de coups.

De retour chez lui, Kéziah n’arrivait pas à marcher et ses proches ont témoigné de troubles du langage, d’une perte d’attention, d’étourdissements. Deux jours après sa garde à vue, le jeune homme a encore perdu connaissance. Il ne sentait plus ses jambes. Il a été conduit à l’hôpital en urgence, mais les médecins ont refusé de procéder à des examens complémentaires. « Je ne m’explique pas pourquoi ils ont refusé de me soigner », s’interroge encore Kéziah, qui a déposé une plainte devant le conseil départemental de l’Ordre des médecins de Martinique pour refus de soin, traitement discriminatoire et traitement dégradant et contraire à la dignité du patient. Il a fallu attendre douze heures et une mobilisation de quatre cents personnes, sur le parvis des urgences, pour qu’il soit enfin pris en charge et admis en neurochirurgie.

Selon le procureur, « il est parfaitement légitime que des poursuites soient exercées à l’encontre de monsieur Nuissier »

Ces évènements et les images qui ont circulé ont suscité l’émoi en Martinique et sur les réseaux sociaux. Plusieurs députés sont montés au créneau. Une plainte a été déposée par les premiers avocats de Kéziah pour violence par une personne dépositaire de l’autorité publique, tentative de meurtre, acte de torture et de barbarie et insultes publiques à caractère raciste. Le procureur de la République, Renaud Gaudeul, a lancé une enquête conjointe de l’Inspection générale de la gendarmerie nationale (IGGN) et de l’Inspection générale de la police nationale (IGPN), la police des polices.

Pourtant, c’est Kéziah qui est poursuivi ! Le 27 août, il devait comparaître pour des faits de violences volontaires sur personnes dépositaires de l’autorité publique devant le tribunal correctionnel de Fort-de-France, mais il allait encore trop mal pour être présent. Son procès a été renvoyé au 9 novembre.

Le 20 octobre, alors qu’il livrait son interprétation des conclusions de l’enquête de l’IGGN et de l’IGPN, le procureur de la République de Fort-de-France a maintenu qu’« il est parfaitement légitime que des poursuites soient exercées à l’encontre de monsieur Nuissier pour les faits de violence qui sont commis à l’encontre des forces de l’ordre ». Il justifiait l’interpellation par le fait que Kéziah aurait, à deux reprises, poussé l’adjudant-chef, et donné un coup de pied à un militaire. Dans sa version, il n’est plus fait mention des coups de poing inventés par les militaires et le capitaine de police. « La moindre des élégances, étant donné qu’il est acquis que les militaires et le policier ont menti dans leurs procès-verbaux, serait de tout arrêter, plutôt que d’aller salir, à la télévision, un jeune homme victime d’un tabassage en règle », rétorque Me Eddy Arneton.

« Je ne saurais cautionner des gestes qui ne sont pas admissibles, qui ont été réalisés, en tout cas ce sont les conclusions de cette enquête, par notamment deux militaires de la gendarmerie nationale », a aussi précisé le procureur. Il reconnaît que l’un d’entre eux a marché sur le tibia de Kéziah, et l’autre lui a asséné un coup de pied. « Ces faits-là également méritent d’être sanctionnés par le tribunal dont relèvent ces deux militaires, qui est en l’occurrence le tribunal à compétence militaire de Cayenne », a-t-il conclu. « Ce sont des policiers qui enquêtent sur des policiers, des gendarmes sur des gendarmes… Il y a une volonté de ne pas connaître la vérité, de faire croire à un semblant d’enquête », dénonce Me Eddy Arneton, qui demande qu’un juge d’instruction soit désigné et a saisi l’Inspection générale de la justice.

L’escadron était venu « précisément pour casser du militant »

Aujourd’hui, Kéziah dit « aller mieux physiquement », mais s’inquiète pour son œil gauche enfoncé. « Je ne peux plus conduire », regrette-t-il. « Il a consulté un spécialiste parce qu’il voit double. L’ophtalmo a constaté que sa vue se dégradait à vitesse grand V », déplore sa mère. Dans la tête, « c’est plus compliqué, il a beau rester positif, ses projets sont complètement remis en question ». « J’ai la sensation de ne pas être maître de ma vie, que ma vie est en suspens, par rapport à mon jugement », dit Kéziah, qui avait pour projet de partir en mission humanitaire au Mozambique. « Si je suis condamné, je ne pourrais pas y aller », soupire-t-il.

« Quoi qu’il arrive, je n’arrêterai jamais de lutter, assure Kéziah. Notre lutte est légitime et tant que justice ne sera pas faite pour toutes les victimes du chlordécone, le combat continuera. Toute la nation française devrait ouvrir les yeux, parce que c’est l’une des plus grosses catastrophes sanitaires de ce siècle. Aux Antilles, elle nous tue tous un peu chaque jour. »

L’avocat de Kéziah, Me Eddy Arneton, affirme disposer d’éléments qui prouvent que ces militaires, issus de l’escadron de gendarmerie mobile de Grasse (Alpes-Maritimes), étaient venus pour « casser du militant » : « Tout laisse à penser que ce qui est arrivé à Kéziah était prémédité, que l’objectif était de casser des jeunes qui ont le tort d’être contestataires, de poser des questions sur le scandale du chlordécone. Aujourd’hui, on les criminalise. La France qui se dit le pays des droits de l’Homme, entend mater dans le sang la contestation légitime d’une jeunesse militante. »




Source: Mars-infos.org