Janvier 17, 2022
Par Paris Luttes
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Révolution colorée ou insurrection ouvrière ? Une interview avec Aynur Kurmanov sur les manifestations au Kazakhstan [1]

Tous les médias et les chaînes de télévision post-soviétiques sont désormais rivés aux manifestations qui ont soudainement submergé le Kazakhstan. Pour certains, ils suscitent l’espoir ; pour d’autres, l’horreur et le rejet. Il existe des contradictions et différentes interprétations de ce qui se passe : juste contestation populaire, querelles de clans, conspiration des forces pro-occidentales et pro-turques, voire même « réaction islamiste ». Mais que se passe-t-il vraiment ? Un correspondant de Zanovo-media a interviewé Aynur Kurmanov, l’un des dirigeants du Mouvement socialiste du Kazakhstan.

Une République modèle

Le Kazakhstan est l’un des plus grands pays post-soviétiques, à la seconde place derrière la Fédération de Russie dans ce système de relations politiques et économiques qui a été construit après l’effondrement soviétique. Et ce n’est pas seulement parce que Noursoultan Nazarbaïev a été l’un des architectes de la CEI (Communauté des États indépendants). Le modèle kazakh de transformation en douceur de la nomenclature de l’ancien parti et de l’URSS en oligarchie capitaliste à « visage asiatique » a été considéré par beaucoup comme un modèle. En effet, ce modèle avait des caractéristiques superficiellement attrayantes non seulement pour les élites dirigeantes dans d’autres Républiques, mais aussi pour le citoyen moyen : un niveau économique élevé, la présence d’attributs formels de la démocratie et peu de restrictions sur la culture occidentale. D’importantes réserves de ressources naturelles, dont le pétrole, et le potentiel industriel hérité de la période socialiste ont constitué une bonne rampe de lancement pour le jeune État. Dans le même temps, la propagande officielle de la Fédération de Russie et des chaînes de la CEI se plaisait à montrer le Kazakhstan comme un exemple de préservation des « traditions de l’union », honorant la mémoire de la Grande Guerre patriotique, l’absence de nationalisme, etc.

Des manifestations massives ont éclaté immédiatement après les vacances du Nouvel An, le 2 janvier. Elles ont été provoquées par la hausse du prix du gaz liquéfié pour les voitures, de 60 tenges à 120 tenges le litre. Les premières manifestations non autorisées ont eu lieu dans l’ouest du Kazakhstan, dans la région de Manguistaou, le cœur des grandes entreprises pétrolières. C’est là que se trouve la célèbre ville de Janaozen, où une grève des travailleurs a été brutalement réprimée il y a dix ans : 15 grévistes y avaient été tués et des centaines d’autres blessés.

Le lendemain, le 3 janvier, les manifestants de la province de Manguistaou ont ajouté de nouveaux points sociaux et politiques à leurs revendications initiales : réduction des prix des denrées alimentaires, lutte contre le chômage, solution à la pénurie d’eau potable, démission du gouvernement et des autorités locales. Ce jour-là, les manifestants ont aussi commencé à se rassembler sur les places et dans les rues d’Almaty, la capitale, à Noursoultan, et dans d’autres villes. À plusieurs endroits, les routes étaient bloquées et les manifestants ne se dispersaient pas, même la nuit.

Le mardi 4 janvier, les manifestants ont affronté la police. À Alma-Ata, les forces de sécurité ont utilisé des grenades assourdissantes pour disperser les manifestants. En réaction, les manifestants ont renversé des voitures de police. Le soir-même, l’Internet mobile, les messageries et les réseaux sociaux ont cessé de fonctionner.

Les autorités kazakhes ont essayé d’expliquer la hausse du prix du gaz par le fait que son prix est maintenant déterminé par un appel d’offres électronique. « C’est la loi du marché », comme on dit. L’administration de la région de Manguistaou a insisté sur le fait que cela entrait dans le cadre de l’économie de marché moderne, et que le prix antérieur ne serait pas rétabli.

Mais le 4 janvier, sous la pression des manifestants, le gouvernement a été contraint de baisser le prix du gaz dans la région de Manguistaou à 50 tenges par litre. Le président du Kazakhstan, Kasim-Jomart Tokaïev, a déclaré que le reste des demandes de la population serait examiné séparément. Puis, le 5 janvier, l’actuel cabinet des ministres a été démis de ses fonctions. Le directeur de l’usine de traitement du gaz de Janaozen a été arrêté.

Une région de pauvreté totale

Le co-président du Mouvement socialiste du Kazakhstan, Aynur Kurmanov, a décrit la situation en ces termes :

Les ouvriers de Janaozen ont été les premiers à se lever. L’augmentation du prix du gaz n’a servi que de déclencheur aux manifestations populaires. Après tout, la montagne de problèmes sociaux s’accumule depuis des années. L’automne dernier, le Kazakhstan a été frappé par une vague d’inflation. Il faut tenir compte du fait que les produits sont importés dans la région de Manguistaou et qu’ils y ont toujours été 2 à 3 fois plus chers. Mais sur une vague de hausse des prix à la fin de 2021, le coût des denrées alimentaires a augmenté encore plus et de manière substantielle. Nous devons également tenir compte du fait que l’Ouest du pays est une région de chômage tenace. Au cours des réformes néolibérales et de la privatisation, la plupart des entreprises ont été fermées. Le seul secteur qui fonctionne encore ici, c’est celui des producteurs de pétrole. Mais pour l’essentiel, elles sont détenues par des capitaux étrangers. Jusqu’à 70% du pétrole du Kazakhstan est exporté vers les marchés occidentaux, la plupart des profits vont également à des propriétaires étrangers.

Il n’y a pratiquement aucun investissement dans le développement de la région : c’est une zone de pauvreté totale. Et l’année dernière, ces entreprises ont commencé à subir une optimisation à grande échelle. Des emplois ont été supprimés, les travailleurs ont commencé à perdre leurs salaires, les primes, de nombreuses entreprises se sont transformées en sociétés de services. Quand, dans la région d’Atyraou, la compagnie Tengiz Oil a licencié 40 000 travailleurs d’un coup, ça a été un véritable choc pour l’ensemble de l’ouest du Kazakhstan. L’État n’a rien fait pour empêcher de tels licenciements massifs. Et il faut comprendre qu’un travailleur du pétrole nourrit 5 à 10 membres de sa famille. Le licenciement d’un travailleur condamne automatiquement toute sa famille à la famine. Il n’y a pas d’emplois ici à part pour le secteur pétrolier et les secteurs qui répondent à ses besoins.

Le Kazakhstan a en fait construit son modèle capitaliste à partir de matières premières. La population a accumulé beaucoup de problèmes sociaux, il y a une énorme stratification sociale. La « classe moyenne » est ruinée, le secteur réel est détruit. La distribution inégale du produit national comporte une part considérable de corruption. Les réformes néolibérales ont pratiquement éliminé le filet de sécurité sociale. Et les propriétaires de sociétés transnationales ont calculé que 5 millions de personnes étaient vraisemblablement nécessaires pour assurer le service du « tuyau » ; plus de 18 millions d’habitants, la population du Kazakhstan, c’est trop. Et c’est pourquoi cette révolte est anticoloniale à bien des égards. Les causes des manifestations actuelles sont enracinées dans le fonctionnement du capitalisme : le prix du gaz liquéfié a réellement augmenté sur les transactions électroniques. Il y a eu une conspiration de monopoles qui ont tiré profit de l’exportation de gaz à l’étranger, créant une pénurie de ce gaz et une augmentation des prix du gaz sur le marché intérieur. Ils ont donc eux-mêmes provoqué les émeutes. Cependant, il convient de noter que l’explosion sociale actuelle est dirigée contre toute la politique de réformes capitalistes qui ont été menées au cours des 30 dernières années et leurs résultats destructeurs.

Traditions de la lutte des travailleurs : la grève spontanée

La forme de protestation a d’abord été une grève « prolétarienne » classique. Dans la nuit du 3 au 4 janvier, une grève sauvage a débuté dans les entreprises pétrolières de Tengiz. La grève s’est rapidement étendue aux régions voisines. Aujourd’hui, le mouvement de grève a deux principaux foyers : Janaozen et Aktaou.

Aujourd’hui, les théoriciens du complot écrivent que les troubles au Kazakhstan ont été soigneusement préparés en Occident, en s’appuyant sur l’organisation et la coordination minutieuses des manifestants. Selon les mots de Kurmanov :

Ce n’est pas un scénario à la Maïdan, bien que de nombreux analystes politiques essaient de le présenter ainsi. D’où est venue cette incroyable auto-organisation ? C’est l’expérience et la tradition des travailleurs. Des grèves secouent la région de Manguistaou depuis 2008, et le mouvement de grève a commencé dans les années 2000. Même en l’absence de toute contribution du Parti communiste ou d’autres groupes de gauche, il y avait des demandes constantes de nationalisation des compagnies pétrolières. Les travailleurs ont tout simplement vu de leurs propres yeux ce à quoi aboutissaient la privatisation et la prise de contrôle par les capitalistes étrangers. Au cours de ces premières manifestations, ils ont acquis une énorme expérience de lutte et de solidarité. La vie dans le désert en elle-même a fait que les gens se sont serré les coudes. C’est dans ce contexte que la classe ouvrière et le reste de la population se sont réunis. Les manifestations des travailleurs de Janoazen et Aktaou ont ensuite donné le ton à d’autres régions du pays. Les yourtes et les tentes, que les manifestants ont commencé à monter sur les principales places des villes, n’ont pas du tout été extraites de l’expérience « Euromaïdan » : ils se tenaient dans la région du Manguistaou pendant les grèves locales de l’année dernière. La population elle-même a apporté de l’eau et de la nourriture aux manifestants.

Aujourd’hui, il n’y a pas d’opposition légale au Kazakhstan ; tout le champ politique a été balayé. Le parti communiste du Kazakhstan a été le dernier à être liquidé, en 2015. Il ne restait que 7 partis progouvernementaux. Mais il y a beaucoup d’ONG qui travaillent dans le pays et qui coopèrent activement avec les autorités pour promouvoir un programme pro-occidental. Leurs thèmes favoris : la famine des années 1930, la réhabilitation des participants du mouvement Basmatchi et des collaborateurs de la Seconde Guerre mondiale, etc. Les ONG travaillent également au développement du mouvement nationaliste, qui au Kazakhstan est totalement pro-gouvernemental. Les nationalistes organisent des rassemblements contre la Chine et la Russie, avec l’approbation des autorités.

Selon notre interlocuteur, les sinistres islamistes qui sont accusés d’être à l’origine des récents événements sont également extrêmement faibles et mal organisés au Kazakhstan. Comme il nous l’a assuré, le Kazakhstan moderne est engagé dans la construction d’un État mono-ethnique, et le nationalisme est son idéologie officielle. Tous les reportages sur le Kazakhstan « prosoviétique » réalisés par des chaînes comme Mir TV sont un mythe :

En 2017, un monument a été érigé à Kyzylorda en hommage à Mustafa Chokay, l’inspirateur de la légion turkmène de la Wehrmacht. Aujourd’hui, l’État révise radicalement l’histoire. Ce processus s’est particulièrement intensifié après la visite de Noursoultan Nazarbaïev aux États-Unis il y a quelques années. Le mouvement panturc devient également de plus en plus actif. Plus récemment, à l’initiative de Noursoultan Nazarbaïev, l’Union des États turcs a été créée à Istanbul, le 12 novembre 2021. L’élite du Kazakhstan garde ses principaux actifs en Occident. C’est pourquoi les États impérialistes ne sont absolument pas intéressés par la chute du régime actuel : il est déjà complètement de leur côté.

Mais peut-être que tout n’est pas aussi clair avec les priorités géopolitiques du Kazakhstan ? Il semble que ses dirigeants tendent malgré tout à mener une politique multi-vectorielle notoire, manœuvrant entre la Russie, l’Occident, la Chine et la Turquie. Mais une condition convient à tous les partenaires étrangers ici – la législation locale “loyale” permet aux entreprises étrangères de retirer les bénéfices du pays. Cependant, si tant est que ce soit possible, aucun des acteurs mondiaux ne s’arrêtera pour changer le gouvernement en un gouvernement encore plus obéissant. Et, bien sûr, l’opposition libérale tentera de s’imposer et est déjà en train d’établir son contrôle sur le mouvement de protestation de masse.

La démission de Nazarbaïev de la présidence du Conseil de sécurité était motivée par le désir de créer une apparence de démocratie, y compris aux yeux de l’Ouest. En réalité, il garde le contrôle total de toutes les branches du pouvoir et n’a fait qu’accroître son pouvoir tout en évitant complètement d’assumer la responsabilité de la situation. Le président Tokaïev est une figure décorative, un pion au sein de la famille régnante. Il ne fait aucun doute les manifestations actuelles peuvent conduire certaines factions à tenter une révolution de palais ou des actions de ce type. On ne peut pas tout réduire à des théories du complot. Il ne faut pas non plus idéaliser le mouvement de protestation actuel. Oui, c’est un mouvement social de base, avec un rôle de pionnier pour les travailleurs, soutenu par les chômeurs et d’autres groupes sociaux. Mais il y a des forces très différentes à l’œuvre, d’autant plus que les travailleurs n’ont pas leur propre parti, pas de syndicats de classe ni de programme clair qui réponde pleinement à leurs intérêts. Les mouvements de gauche actuels au Kazakhstan ressemblent plus à des cercles et ne peuvent pas influencer sérieusement le cours des événements. Les forces oligarchiques et extérieures essaieront de s’approprier et/ou du moins d’utiliser ce mouvement à leurs propres fins. S’il est victorieux, la redistribution des biens, la confrontation ouverte entre les différents groupes de la bourgeoisie, une « guerre de tous contre tous », commenceront. Mais, dans tous les cas, les travailleurs pourront gagner certaines libertés et obtenir de nouvelles opportunités, y compris la création de leurs propres partis et syndicats indépendants, ce qui facilitera leur lutte pour leurs droits à l’avenir.

Les forces armées du Kazakhstan essaient de faire face aux manifestants

P.-S. Après la publication de cet article, il a été su que d’importants affrontements avaient eu lieu, et que des manifestants s’étaient emparés de nombreuses infrastructures clés à Almaty et dans d’autres villes. Sous la pression des manifestations, le président Tokaïev a fait des concessions sociales sans précédent : il a promis une réglementation par l’État du prix du gaz, de l’essence et des biens d’importance sociale, un moratoire sur l’augmentation des factures des services publics, des loyers subventionnés pour le logement des pauvres et la création d’un fonds public pour soutenir les soins de santé et les enfants. Les manifestants ont également exigé un retour à la Constitution de 1993 et la création d’un gouvernement composé de personnes extérieures au système. Et ils exigent toujours une baisse du prix des produits alimentaires et une réduction de l’âge de la retraite à 58-60 ans, des salaires plus élevés, des retraites, des allocations familiales, et ainsi de suite.

Les militants de l’opposition libérale se sont empressés de déclarer que ce sont eux qui coordonnent le mouvement.

Dans la soirée du 5 janvier, il a été rapporté que Noursoultan Nazarbayev n’était plus le président du Conseil de Sécurité. Le président Tokaïev a pris sa place et a déclaré son intention d’agir « le plus fermement possible ». Dans le même temps, il a été promis que des « réformes politiques cohérentes » seraient bientôt mises en œuvre.

Plus tard dans la journée, Tokaïev a appelé à une opération de « maintien de la paix » (c’est-à-dire de police) des pays de l’Organisation du Traité de Sécurité Collective (Russie, Biélorussie, Arménie, Ouzbékistan, Tadjikistan et Kirghizistan) pour réprimer les manifestations, que le Kazakhstan déclare maintenant être une tentative d’intervention de l’extérieur. Au matin du 6 janvier, le conseil de l’OTSC avait approuvé la demande, et on signale déjà la présence de troupes russes au Kazakhstan.

Note du Traducteur : Depuis la parution de cet article, les témoignages ont fait état de l’entrée des troupes russes dans la capitale, d’échanges de coups de feu réguliers, de scènes de fraternisation entre forces de l’ordre et manifestants, d’exécutions d’opposants camouflées en opérations spéciales, etc. Il semblerait que les autorités refusent pour l’instant de négocier avec l’opposition libérale, qui essaie de s’imposer comme médiatrice du conflit, et qu’une quantité non-négligeable d’armes à feu aient été pillées par la population. La thèse du pouvoir reste à ce jour celle d’une opération orchestrée par des terroristes islamistes, rejoints par des criminels et des bandits profitant de l’occasion pour s’adonner au pillage et à la destruction. Des forces obscures qui, à en croire le départ annoncé des troupes de l’OTSC, prévu pour le 13 janvier, auraient été mises en déroute – on parle de 10 000 personnes arrêtées, mais le nombre de personnes tuées est encore difficile à établir. Alors que la sortie de crise laisse entrevoir une fracture au sein de la classe politique au pouvoir (Tokaïev ayant critiqué publiquement le népotisme de Nazarbaïev) et le risque d’un maintien des troupes russes sur le territoire kazakh (la Russie ayant fait savoir que ses troupes ne se retireraient définitivement qu’après la stabilisation totale du pays), les jours et les semaines qui suivent seront décisives pour la population insurgée [2].

Nous invitons toustes les camarades révolutionnaires à suivre la situation au Kazakhstan et à diffuser largement leurs différentes sources, afin de visibiliser l’insurrection populaire qui s’y joue.




Source: Paris-luttes.info