Décembre 12, 2021
Par ACTA
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Ce dimanche 12 décembre 2021 se tient la troisième consultation sur l’indépendance de la Kanaky Nouvelle-Calédonie. Après avoir longuement lutté pour le report du référendum, l’ensemble des organisations indépendantistes ont appelé le peuple Kanak à ne pas participer à une consultation dont l’échéance a été imposée d’une main de fer par l’État français, servant ainsi ses propres intérêts et ceux des partisans de la Calédonie française. À cette occasion, nous avons pu échanger avec Mathieu, militant anti-raciste et anti-colonialiste, membre de Survie et du collectif Solidarité Kanaky. En réinscrivant les stratégies et les revendications du camp indépendantiste dans la longue histoire de sa lutte contre l’impérialisme français, cette discussion entend dresser des pistes d’analyse et d’intervention en soutien au mouvement de libération kanak, depuis le coeur de l’empire.

ACTA : Est-ce que tu peux commencer par te présenter et te situer ?

Mathieu : Je m’appelle Mathieu, je fais partie de Survie, plus précisément de son groupe de travail sur la Kanaky Nous faisons partie du collectif Solidarité Kanaky. C’est un collectif qui regroupe d’abord des organisations kanak : le MJKF (Mouvement des Jeunes Kanak en France) et l’USTKE (Union Syndicale des Travailleurs Kanak Exploités) qui a une représentation en France, et plusieurs personnes et organisations françaises, politiques, associatives, syndicales. C’est la structure collective où les mouvements qui soutiennent la lutte d’indépendance kanak essaient de s’organiser en France, en reprenant le flambeau du mouvement de soutien qui, dans les années 1980, était bien plus conséquent, et qui aujourd’hui a beaucoup perdu en vigueur. Mais aujourd’hui je m’exprime à titre personnel, je n’ai pas de mandat pour m’exprimer. Je suis militant anticolonial et anti-raciste en France, donc forcément la lutte d’un peuple encore colonisé me concerne. Une de nos spécificités au sein de Survie, c’est que l’on travaille sur le soutien à la Kanaky indépendante parce que l’on a été sollicité directement par certains membres du mouvement indépendantiste, qui suivaient depuis un moment ce que l’on faisait sur la lutte contre le néocolonialisme français en Afrique – la Françafrique. On a fait l’analyse commune que les stratégies de domination de la France sur ses anciennes colonies africaines pourraient être mises en œuvre en Kanaky indépendante. Nous qui sommes habituellement plutôt tournés vers les anciennes colonies africaines, il nous a semblé logique de répondre à cette sollicitation et de s’engager dans ce soutien. Enfin, dernier élément de situation, nous essayons au sein de Survie de jouer le rôle de ceux qui peuvent donner des clés, en France, afin de susciter un mouvement de soutien. Notre axe principal, c’est donc de montrer que la Nouvelle-Calédonie est une colonie aujourd’hui.

ACTA : Est-ce que tu peux nous dire en quoi la date du 12 décembre 2021 est importante aujourd’hui en Kanaky, mais aussi pourquoi, au sein du camp indépendantiste, existe la volonté d’en faire une non-échéance ? Qu’est-ce qui motive la stratégie et les revendications du camp indépendantiste, qui a décidé de boycotter cette consultation après avoir appelé à ce qu’elle soit reportée ?

Mathieu : La date du 12 est importante et pas importante à la fois. Elle est importante parce qu’elle est prévue par le du processus de décolonisation tel qu’il a été négocié lors des accords de Matignon en 1988, puis de Nouméa de 1998. Suite à l’insurrection kanak des années 80, ces accords de paix prévoient une décolonisation progressive du pays. C’est important de les lire. Ils prévoient au maximum trois consultations, s’il n’y a pas un « oui » avant. La formulation est claire : à l’issue de ces trois consultations, la France doit reconnaître la « complète émancipation » de la Nouvelle-Calédonie. Ce qui se joue ce dimanche, c’est donc la fin du processus de consultation pour le droit à l’autodétermination des peuples tel que prévu par l’ONU, mais surtout dans le cadre de la lutte d’indépendance et des accords de paix. Ce troisième référendum qui se tiendra le 12 décembre devrait donc marquer la fin des accords. Mais après cela, c’est un peu le saut dans l’inconnu, on ne sait pas trop ce qui est censé se passer. Ce que l’on peut prévoir par contre, c’est que selon le rapport de force qui s’exprime à travers cette consultation, les négociations qui suivront se passeront différemment.

Mais en même temps, ce n’est pas une date si importante que ça. Déjà, ce n’est pas la fin de l’histoire. Il n’est marqué nulle part que si le « non » l’emporte, le processus d’indépendance prendra fin. Par ailleurs, depuis toujours, les Kanak ont dit, notamment par la voix de Jean-Marie Tjibaou dans les années 80, que tant que le dernier Kanak n’est pas mort, la revendication et la lutte indépendantiste vivront. Il y a tout un tas de discours chez les Kanak qui puisent dans leur conception de la vie, des relations au monde et au temps, qui leur font dire qu’eux ont le temps, et qu’on peut considérer que l’indépendance de Kanaky est inéluctable. L’échéance du 12, c’est seulement un des moyens pour l’atteindre. Et si ce n’est pas celui-là, il y en aura d’autres.

Les indépendantistes, à l’unanimité – ce qui est plutôt rare – ont décidé de ne pas participer à cette troisième consultation. Par contre, ils choisissent sciemment de ne pas utiliser le terme de « boycott », parce que ça renvoie à la période du « boycott actif » des élections dans les années 80, qui signifiait d’empêcher la tenue des scrutins locaux par des actions de blocage et de sabotage tout en ne participant pas au vote. Le terme de « boycott » rappelle trop cette période de l’insurrection. Ils ne veulent pas que l’histoire se reproduise, étant donné qu’ils ont payé un lourd tribut, avec près de 90 morts, en écrasante majorité Kanak.

La « non-participation » à la consultation du 12 décembre est justifiée par deux raisons, la première étant que les Kanak sont en deuil. Pour eux, le deuil n’est pas quelque chose d’anodin. Ce sont des coutumes qui se tiennent pendant plusieurs mois et qui en ce moment ne peuvent pas se dérouler du fait du contexte sanitaire et des différentes restrictions aux rassemblements. Il faut savoir que le pays connaît actuellement sa première « vraie » vague de Covid-19 et qu’elle touche de manière forte les communautés océaniennes, communautés qui souffrent de facteurs de comorbidité (essentiellement obésité et diabète) qui sont le résultat de siècles de domination coloniale du fait du bouleversement des régimes alimentaires. Par ailleurs, étant donné les restrictions aux rassemblements, la campagne pour le « oui » à l’indépendance n’a pas pu se tenir normalement, tout en sachant que la dynamique sur les deux premières consultations est favorable aux indépendantistes. Le premier vote en 2018 a donné à peu près 43 % de oui, le deuxième 47 %, et les réserves de voix sont uniquement du côté indépendantiste. Ainsi, plus la campagne a le temps de se tenir, plus le résultat est favorable aux indépendantistes. C’est une des raisons qui explique pourquoi la date du 12  décembre 2021 était, en soi, contestée dès le début. Cette date a été imposée par l’État français en suivant les demandes des partisans de la Calédonie française qui, eux, voulaient que le vote se tienne au plus vite, alors qu’il était pourtant possible de laisser couler deux ans entre les deuxième et troisième consultations.

Enfin, les indépendantistes cherchaient à repousser la troisième consultation à la fin de l’année 2022 afin qu’elle se tienne après les élections présidentielles françaises. À nouveau, ça s’inscrit en écho à la période sanglante des années 1980 où, le télescopage de dates entre l’entre-deux-tours des présidentielles de 1988 et l’insurrection kanak, a entraîné une surenchère répressive grave de la part de l’État. Tout le monde le reconnaît. C’est pourquoi même Edouard Philippe avait initialement promis que la troisième consultation et le scrutin présidentiel seraient décorrélés. Mais le nouveau gouvernement de Castex et Lecornu (ministre de l’Outremer qui a repris la gestion du dossier alors qu’il était initialement pris en charge par le premier ministre) s’est assis sur cette promesse et a décidé d’y aller à marche forcée, en suivant les partisans de la Calédonie française les plus durs.

ACTA: La date du 12 décembre marque donc la fin du processus de décolonisation tel que prévu dans les accords de 1988 et de 1998, accords qui découlent de la longue séquence insurrectionnelle indépendantiste qui a traversé Kanaky et qui s’est heurté à une vengeance d’État coloniale. Comment est-ce que cette période résonne aujourd’hui au sein du mouvement indépendantiste kanak ?

Mathieu : C’est une question compliquée. Déjà, je vais être humble dans ma réponse, parce que je n’ai pas la prétention de représenter le mouvement indépendantiste et ce qu’il peut ressentir à ce sujet. Je vais sortir les choses telles que moi je les perçois, ce qui ne sera jamais vraiment la réalité. La première des choses, c’est que les années 80 ont été un combat fondateur, mais la lutte avait commencé déjà avant ça. C’est à partir des années 70 que va émerger pas seulement la lutte indépendantiste, mais le concept même de peuple kanak. On peut faire débuter la séquence avec Mélanésia 2000, qui était un festival culturel organisé notamment par Jean-Marie Tjibaou, qui permettait au peuple Kanak de dire « on existe, on a une culture, on a une histoire », à une période où ces populations étaient complètement niées sur leurs propres terres. Les années 70 marquent aussi l’émergence des premiers mouvements indépendantistes. Il y a toujours eu des résistances à la colonisation, mais la forme organisée politiquement qui porte une revendication indépendantiste commence vraiment à ce moment-là, avec des groupes comme le Groupe 1978 ou les Foulards rouges. Face à cette formalisation, avant même une réaction de l’État, il y a une réaction des partisans de la Nouvelle-Calédonie française, des colons au sens politique. Il y a notamment l’assasinat de Pierre Declercq en 1981, qui s’inscrit dans une longue série de crimes à l’encontre de militants indépendantistes.

Aujourd’hui, les gens se référent à cette période-là avec respect. Dans les esprits c’est « le combat des vieux ». Beaucoup de jeunes sont parfois distants, voire critiques des partis politiques indépendantistes. Pourtant, ils se sont mobilisés en masse au dernier référendum, par respect pour le combat des anciens et par appartenance à la communauté kanak. Sachant que Kanak, ce n’est pas un peuple. Ce n’est pas un groupe ethnique. C’est plusieurs langues, plusieurs histoires. Mais il y a une identité politique kanak.

Tout cela ne s’est pas fait sans heurt, car les années 80 ont laissé des séquelles aussi dans la manière dont elles se sont clôturées. Jean-Marie Tjibaou et d’autres, comme Yeiwéné Yeiwéné, ont été tués par un membre du mouvement indépendantiste lui-même. Les accords de paix signés à la fin du processus insurrectionnel n’ont pas été acceptés unanimement dans le mouvement indépendantiste. Aujourd’hui, les gens marchent sur des œufs en permanence. Il y a des choses qui ne sont pas complètement dites, toutes les histoires ne sont pas racontées. Il faut rappeler qu’il y a eu une loi d’amnistie dans les accords, ce qui fait que beaucoup des crimes commis par l’État français et les partisans de la Nouvelle-Calédonie française sont passés à la trappe. Le travail de mémoire n’a donc pas été facilité là-dessus. Il y a donc à la fois une crainte et une forme de tabou concernant certaines questions qui ne sont pas évoquées frontalement. Jusqu’à une période récente, même les partis coloniaux et l’État français faisaient attention à ne pas rouvrir un certain nombre de cicatrices.

A la fin des années 1980, avec les accords tels que pensés par les indépendantistes, une main était tendue aux « victimes de l’histoire », donc notamment les descendants de colons qui sont là, qui sont désormais liés à ce pays et à qui ils ont toujours proposé de devenir Kanak au sens politique, dans le futur pays indépendant. Cela donne un terme un peu fourre-tout du côté de l’État et des pro-France qui est le « destin commun », mais qui est aussi forgé dès les accords de 1988 et de 1998. Ce concept peut avoir un potentiel d’anesthésie qui équivaut au « vivre-ensemble » par exemple, mais il a un sens fort pour les indépendantistes, qui insistent pour que les choses soient décidées de manière consensuelle, y compris avec leurs adversaires politiques.

On a eu vent d’anecdotes concernant les dirigeants français, qui ne connaissent pas du tout cette histoire. À l’époque, il y a eu la parole donnée de l’État à l’évènement de Nainville-les-Roches, sur l’engagement de décoloniser, avant même l’insurrection des années 1980. Mais lorsque les indépendantistes ont évoqué cette date aux conseillers d’Emmanuel Macron, ils ne savaient même pas de quoi on leur parlait. Or, la parole donnée est très importante dans les cultures kanak. Trahir sa parole est l’une des plus grave accusation que l’on puisse porter en Kanaky, et c’est exactement ce qu’est en train de faire l’État français en ce moment.

ACTA: Qu’est-ce qui selon toi justifie cette volonté pour la France de garder le contrôle sur Kanaky ? On pense bien évidemment la question des minerais, avec l’importance du nickel dans l’agenda commercial français (et mondial), mais aussi à des questions militaires avec la présence d’une base militaire de 1450 hommes sur l’île, enfin à des enjeux géo-stratégiques avec la situation dans la zone indo-pacifique où la tension s’accroît de jour en jour entre les États-Unis (soutenus par leurs alliés occidentaux) et la Chine… Par ailleurs, comment cette volonté se matérialise-t-elle en Kanaky et quelles sont les stratégies déployées par l’État français pour parvenir à ses fins ?

Mathieu : Chercher à savoir pourquoi la France veut garder la Nouvelle-Calédonie, c’est poser la même question qu’en ce qui concerne ses autres colonies d’outre-mer et la défense de ses intérêts dans ce que l’on appelle le « pré-carré africain » : c’est une volonté de puissance. C’est une volonté impérialiste pure. La spécificité ici c’est qu’effectivement, la France, par sa présence en Kanaky Nouvelle-Calédonie et en Polynésie (à Ma’ohi Nui dans une des langues du pays), s’ancre dans le Pacifique. Ce qui fait par exemple qu’elle peut siéger dans les instances régionales de la zone. Elle essaie donc d’exister là-bas, à l’heure où les grandes dynamiques géostratégiques entre puissances se focalisent en une opposition frontale à la Chine, dimension qui joue énormément dans cette zone-là. La France, grâce à ces formes de colonisation, tient son rang de grande puissance, qu’elle n’aurait pas sans ses colonies. Pour donner une idée, la France est aujourd’hui le deuxième plus grand empire marin sur la planète après les États-Unis, en bonne partie par ses colonies du Pacifique – la première étant la Polynésie.

Le nickel aussi vient évidemment jouer là-dedans. Il est identifié depuis un moment, notamment par des rapports de l’Union Européenne, comme une matière première stratégique pour la France et pour l’Europe, parce qu’on en fait des alliages utilisés pour les réacteurs d’avion, pour les canons dans l’armement ainsi que dans les batteries de voitures électriques. Je me souviens avoir lu un livre du commandant Rivière, qui est l’un des militaires français qui a mené la première grande répression de la guerre de résistance kanak en 1878, où déjà, à l’époque, il identifiait d’une part le nickel, mais aussi une présence stratégique dans la zone. Il parlait déjà d’intérêt pour les bateaux de guerre alors qu’on est à la fin du XIXe.

Sur les moyens déployés par la France pour garder le contrôle, c’est une vaste question… Il y a énormément de choses à en dire. Dans l’immédiat, il y a l’envoi de 2000 gendarmes et militaires à l’occasion de cette troisième consultation, mais ce n’est pas du tout exceptionnel. Pour le gouvernement Macron, l’objectif est de purger les accords de Matignon et de Nouméa en envisageant l’après consultation hors-accord, c’est-à-dire en faisant en sorte que les décideurs ne soient plus seulement les Kanak et les victimes de l’histoire (soit les gens installés en Nouvelle-Calédonie au plus tard en 1994). Depuis toujours, la Nouvelle-Calédonie est une colonie de peuplement, au même titre que l’était l’Algérie. Ce n’est pas seulement une colonie où l’on extraie du minerai et où l’on administre les indigènes, mais c’est une colonie où l’on va essayer de prendre la place du peuple colonisé, de le rendre minoritaire, de le noyer.

La part des Kanak dans la population de l’île a toujours eu tendance à baisser, du fait de l’envoi de français par le biais de mesures gouvernementales incitatives, tout en arrachant des terres aux indigènes, en amenant des bagnards et des révoltés de la Commune et de Kabylie au XIXe siècle. Mais surtout, on a observé la mise en place d’une politique active, qui s’est renforcée notamment au moment du boom du nickel dans les années 1960 et 1970, par le biais de mesures d’incitation à l’installation de français. Aujourd’hui encore, par exemple, les fonctionnaires français qui vont vivre là-bas ont un salaire doublé. Entre 1994 et aujourd’hui, environ 35 000 personnes s’y sont installées depuis la France. Si elles étaient autorisées à voter pour la suite, elles feraient pencher la balance en faveur de la France et du « non » à l’indépendance. Il faut savoir que sur place, les positions sur l’indépendance sont très tranchées. Les Kanak portent très largement l’indépendance, tandis que tous les autres groupes sociaux y sont opposés (même s’il y a eu une progression remarquable du Oui dans ces autres communautés lors du 2eme référendum). Parmi les gens extrêmement virulents, ce sont ces Français qui sont arrivés récemment qui trouvent révoltant qu’on leur refuse le droit de vote. Ce sont des gens des gens très ancrés dans les idéologies de droite et d’extrême-droite : Le Pen avait fait 52 % à la présidentielle à Nouméa « la Blanche », principale ville du pays, peuplée en grande majorité de Français.

La stratégie mise en place pour conserver Kanaky passe par tous les niveaux : pression culturelle, économique, sécuritaire, militaire, manipulation des listes électorales, opérations séduction, propagande, endettement forcé… Par exemple, au moment de la première vague de Covid en France, un plan d’endettement a été contracté par les gouvernants partisans de la Nouvelle-Calédonie française, alors qu’à ce moment-là le pays ne connaissait quasiment aucun cas de contamination. Le problème, c’est que si un jour le pays devient indépendant, il faudra rembourser cette dette. Il y a aussi une stratégie de la peur, menée en permanence. Un document a notamment été produit par l’État, qui était censé analyser « de manière neutre » les conséquences du « oui » ou du « non » à l’indépendance. Or, il a été entièrement construit pour alarmer sur l’indépendance, alors même que les conséquences du maintien y sont très peu évoquées.

ACTA : Je voulais revenir rapidement sur les évènements de blocage et de sabotage d’usine de nickel qui ont eu lieu l’année dernière, deux mois après la deuxième consultation référendaire, en soutien au projet d’usine pays. C’était une séquence offensive importante, qui avait articulé mouvement social, mouvement ouvrier local et mouvement indépendantiste autour de la question du nickel qui avait été violemment réprimée par l’État français. Comment est-ce que ces mobilisations résonnent aujourd’hui à quelques jours de la troisième consultation ? Est-ce que ces stratégies sont encore à l’ordre du jour ?

Mathieu : Côté indépendantiste, ils ont annoncé qu’ils ne participeraient pas, dans tous les sens du terme. En ce moment, ils ne s’expriment pas dans les médias et le 12 décembre sera à priori une journée morte. Ils ont appelé les gens à ne pas sortir, à être calme, toujours dans l’idée de ne pas rejouer les années 80 et de ne pas pouvoir être accusés d’être ceux qui déclencheraient un nouveau cycle de violence. Après, il y a eu des signaux qui semblent indiquer que la posture de Macron et des partisans de la Nouvelle-Calédonie française traduirait un manque de respect, qui rompt avec les paroles données et qui ne reconnaît pas le peuple Kanak, contrairement aux accords de Nouméa. Chaque fois qu’une main était tendue de la part des indépendantistes, il n’y avait aucun répondant en face. Je pense que c’est important de lire la « lettre ouverte du peuple Kanak au peuple de France », qui indique que que si cette attitude continue, l’État et les partisans de la Calédonie française prennent le risque que le peuple colonisé « se lasse de discuter et de négocier ». Par ailleurs, même le FLNKS dans sa communication reconnaît qu’il y a tout une frange de la jeunesse Kanak qui réagira « de la manière dont elle réagira ». Cette jeunesse réagit de plus en plus de manière autonome. Cela s’est vu lorsque des personnes ont été tuées par la police, notamment William Décoiré en 2016, où il y a eu des émeutes, ou encore sur des actions de sabotages d’installations de nickel. Ce sont des personnes qui ont aussi suivi la lutte autour du projet d’usine pays. Le FLNKS dit qu’il ne contrôle pas les jeunes, et ce sera à l’État et aux partisans de la France d’assumer le fait qu’il puisse y avoir un embrasement. Ce qu’ouvertement, le FLNKS ne souhaite pas.

L’épisode de la lutte pour l’usine-pays renvoie à une stratégie de fond du FLNKS qui est de financer l’indépendance du pays par la nationalisation de l’industrie du nickel : à la fois son extraction mais aussi de sa transformation, ce qui est intéressant étant donné que ça rompt avec la division coloniale du travail. Normalement, dans la colonie, on extrait la matière, mais on ne la transforme pas – là où il y a beaucoup plus de plus-value, ce qui est réservé à la métropole. Cela est déjà le cas avec l’usine dans le Nord. En ce qui concerne l’usine-pays, elle a été mise en vente . Les indépendantistes ont fait une offre qui n’a même pas été examinée, ce qui a mis le feu aux poudres. Au final, cette lutte s’est soldée par le fait que c’est désormais un consortium qui comprend notamment l’ensemble des provinces du pays qui gère l’usine. Cette mobilisation a été très durement réprimée, avec des gendarmes qui ont ouvert le feu, des courses poursuites avec des accidents, des partisans de la France qui ont sorti des armes sur des barrages et qui ont eux aussi ouvert le feu, des dizaines d’arrestations et de jugements pour les personnes mobilisées – dont certaines sont encore incarcérées. Ces blocages et sabotages ne sont pas nouveaux. Ils faisaient déjà partie du répertoire d’action du FLNKS dans les années 80, qui visait à couper le fonctionnement de l’économie du nickel. Ils n’ont pas dit que ça allait se passer à nouveau aujourd’hui, mais l’État sait qu’ils ont cette capacité de geler l’exploitation du minerai.

Si on regarde les choses sur la question de la classe – ce qui, comme d’habitude, ne suffit pas en contexte colonial, – la société coloniale génère un prolétariat spécifique, une classe colonisée extrêmement appauvrie. Les conséquences matérielles de la domination créent les conditions de soulèvements et de modes d’action qui font peur au pouvoir. Si on croise les statistiques de l’ISEE concernant le taux de pauvreté selon les communes à celles des taux de populations kanak, c’est énorme. Ils s’élèvent parfois à 52 % dans les régions à majorité kanak. Et à côté de ça, on a des fonctionnaires français payés le double de ce qu’ils seraient en France. Les fortunes des grandes familles coloniales calédoniennes sont colossales, notamment les familles du nickel. On est sur des tensions sociales très fortes, avec des jeunes exclus de l’emploi, du logement. Il y a toute une vie qui s’organise autour de ce que l’on appelle les « squats » là-bas, entendons des habitats autonomes et précaires dans le pourtour de Nouméa. De toute façon, il y a une pauvreté matérielle qui frappe tout particulièrement la jeunesse kanak.

ACTA : Comment se mobiliser depuis la France, depuis le coeur de l’empire, pour soutenir la lutte d’indépendance kanak ? Quels sont les modes d’action, vers quoi et vers quelles organisations se tourner ?

Mathieu : Il existe en France le collectif Solidarité Kanaky, qui regroupe Survie ainsi que de nombreux syndicats, organisations politiques et associatives françaises et qui s’organise aux côtés de l’USTKE et du MJKF. Il existe un mouvement de solidarité historique et dont il reste une émanation, l’AISDPK (Association d’Infromation et de Soutien aux Droits des Peuples Kanak). Mais c’est à peu près tout dans le paysage français de métropole. Il y a aussi les mouvements de soutiens des autres colonies d’outremer. Nous avons rencontré des mouvements en Guyane , par exemple, qui sont très en lien avec les indépendantistes de Kanaky Puis il y a aussi les Basques, les Corses et les Catalans qui sont très présents.

Ce que l’on constate, c’est qu’en France il y a un relatif silence et désintérêt pour la situation dans ce pays, donc on essaie d’y remédier. La première des choses, pour toutes les personnes qui ont envie de soutenir et qui sont dans des groupes, des collectifs et des organisations, c’est de s’intéresser au sujet et d’en faire un sujet. Autant les indépendantistes ne veulent pas que Kanaky soit un sujet de surenchère sécuritaire pour l’État, mais par contre il faut un soutien politique populaire. Il faut que le maximum d’organisations, de personnes, de collectifs, prennent position, affichent leur soutien, par les moyens qui leur semblent adéquats. Il y a de la documentation qui a été produite par des organisations comme Survie ou Solidarité Kanaky. Je conseille la visite du site lindependant-knc.com. Et puis il y a aussi les réseaux sociaux, principalement Facebook, où les indépendantistes sont très présent.

Je pense qu’il faut se garder de calquer nos propres grilles de lectures politiques sur la situation et sur les choix et les manières de faire des indépendantistes kanak. C’est une société qui est aux antipodes de la France, structurée par d’autres codes sociaux, d’autres manières de s’organiser collectivement. Certaines choses peuvent nous sembler étranges, mais lorsque l’on s’intéresse à l’histoire de cette lutte, le moins que l’on puisse dire c’est que ce sont des personnes qui ont été extrêmement inventives dans leur manière de s’organiser. Ces méthodes puisent dans le mode d’organisation des sociétés kanak, autour de ce que l’on appelle la « coutume » en tant qu’ensemble de modes de penser le monde, le rapport à la terre et le collectif, qui régit quasiment toute la vie sociale. Et c’est complètement lié à leur manière de faire de la politique. Il faut donc d’abord être humble et essayer d’être à l’écoute au maximum sur ce qui peut être posé en termes d’analyse et de stratégie. Au moment du premier référendum et un peu plus tard, on a trouvé des gens en France qui sont de bonne volonté, mais qui ont favorisé parfois des postures qui leur semblaient plus radicales, alors qu’elles étaient extrêmement minorisées sur place, ce qui ne servait pas le but de décolonisation. C’est compréhensible de chercher des gens qui nous ressemblent politiquement lorsque l’on s’intéresse à une lutte. Mais c’est important d’avoir du recul sur la situation et sur les différentes tendances qui coexistent.

Nous sommes sur un sujet qui nous concerne directement en France, car c’est l’État français qui colonise ce pays. La lutte de décolonisation est réelle. Il y a quelque chose d’impératif à la soutenir si on veut être conséquent sur l’antiracisme et l’anti-impérialisme. Je pense au mouvement décolonial qui s’attache à « déconstruire » les stigmates profonds de la colonisation française. Mais l’étape d’avant, c’est quand même de mettre fin à la colonisation. C’est donc un appel auquel on doit répondre ici.




Source: Acta.zone