Septembre 30, 2022
Par CQFD
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Libéré de prison en 2008 après avoir été condamné pour « association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste » islamiste, Kamel Daoudi est, depuis, assigné à résidence. On a échangé avec lui à l’occasion de la parution de son livre Je suis libre… dans le périmètre qu’on m’assigne (Éditions du bout de la ville, mai 2022).


Illustration de Victor

Cela fait vingt et un ans que Kamel Daoudi est enfermé. D’abord, sept ans de détention (dont quatre de préventive), puis quatorze à l’air libre, mais avec interdiction de quitter une zone délimitée par le ministère de l’Intérieur : il est assigné à résidence.

Ce qu’on lui reproche ? En 2001, « je me suis retrouvé bien malgré moi dans l’affaire dite “du projet d’attentat contre l’ambassade des États-Unis à Paris” ou “affaire Beghal” », écrit-il dès les premières pages de son livre Je suis libre… dans le périmètre qu’on m’assigne 1, paru aux Éditions du bout de la ville en mai dernier. « Bien sûr, j’ai toujours nié un quelconque projet d’attentat, se défend-t-il. Mais [en 2005] j’ai écopé malgré tout de six ans de prison ferme, d’une interdiction définitive du territoire français prononcés par la cour d’appel de Paris pour “association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste” et on m’a retiré la nationalité française acquise par naturalisation 2. »

Près de deux décennies plus tard, alors qu’il a purgé sa peine, l’État français ne cesse de trouver de nouvelles stratégies pour continuer à le contraindre. Le 22 juin dernier, la cour d’appel de Paris était appelée à statuer sur une requête en relèvement de son interdiction définitive du territoire français, censée évaluer le sens de son assignation à résidence. Cette fois, ce sont de fantomatiques liens avec l’« ultra-gauche » qui lui sont reprochés à l’audience : Kamel Daoudi a en effet co-signé une tribune pour la libération de Libre Flot (arrêté en 2020 et accusé d’avoir constitué sur le sol français un « groupe clandestin armé 3 ») et apporté son soutien sur Twitter au média Nantes révoltée, menacé de dissolution par le ministère de l’Intérieur 4.

Kamel Daoudi, qui a pour habitude de se présenter comme un « Sisyphe des temps modernes » tant sa situation révèle l’absurdité d’un système qui s’acharne, a bien voulu décortiquer dans nos pages sa situation kafkaïenne.

Entretien

Après un long séjour en prison, tu as été assigné à résidence. Quelle différence fais-tu entre ces deux régimes de privation de liberté ?

« J’ai été arrêté en 2001 et en six ans et neuf mois, j’ai été incarcéré dans à peu près vingt-cinq prisons différentes. Comme j’avais le statut de “détenu particulier signalé” (DPS), j’étais changé d’établissement en moyenne tous les trois mois. Parfois, je restais juste quelques jours. Au total, sur toute la durée de ma détention, j’ai passé pas loin de quatre ans en quartier d’isolement. Sans compter qu’en 2009, j’ai été réincarcéré quatre mois et demi pour être sorti du périmètre d’assignation.

Aujourd’hui, je suis assigné à résidence depuis plus de quatorze ans. Pour moi, avec l’assignation, c’est comme si on partait du principe que je suis irrécupérable, que je ne ferai plus jamais partie de la société. L’institution considère que j’en refuse les règles et que la seule façon de me neutraliser, c’est de me mettre hors du temps et hors de l’espace. »

Tu te souviens de la journée du 24 avril 2008, date à laquelle ton assignation a débuté ?

« En fait, c’est plus précisément dans la nuit du 24 au 25 avril 2008. Je sors de prison le 21 avril. Puis, je suis conduit à la préfecture de Paris. On m’informe que je dois quitter le territoire. On me transfère alors au centre de rétention administrative de Vincennes (Val-de-Marne). Le projet du ministère de l’Intérieur et du gouvernement français, c’est de m’expulser vers l’Algérie. Mais là-bas, je risque de refaire de la prison puisqu’un individu peut y être condamné à nouveau pour des faits pour lesquels il a déjà purgé une peine. L’autre risque, c’est que je subisse des traitements dégradants et inhumains, allant à l’encontre de la Convention européenne des droits de l’homme.

Peu de temps avant, j’avais fait une demande auprès de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) pour ne pas être expulsé vers l’Algérie. En attendant que la Cour tranche, elle demande à la France de suspendre mon expulsion. Comme on ne peut pas m’expulser, on me dit : “Vous allez aller à Aubusson dans les prochaines heures.” Je suis assigné à résidence. J’ai à peine le temps de passer chez mes parents que je me retrouve à faire le trajet avec mon frère entre la région parisienne et cette petite ville de la Creuse, de nuit pour arriver à temps pour le premier pointage à la gendarmerie, à 8 h 45. J’aurai deux pointages à faire par jour. Le premier à 8 h 45, le deuxième à 17 h 45. L’État m’assigne pour résidence une chambre d’hôtel, en bordure de la ville. Les premiers jours, je suis un peu en stress. Je viens de sortir de prison, j’étais en quartier d’isolement et me voilà en pleine campagne. Je me demande pourquoi on m’a emmené dans un bled paumé. Et à la fois, je vis ça presque comme un luxe. Je passe d’une cellule minuscule à une étendue de vert, avec des vaches partout. C’est une espèce de petit bonheur. Mais ça, c’est parce que je ne sais pas encore ce que c’est que l’assignation à résidence. Je vais vite comprendre que ce n’est pas du tout une situation enviable, que c’est au contraire un piège bien affûté. »


Illustration de Victor

À quel moment tu le comprends ?

« Au début, je suis assez optimiste. Surtout parce que je rencontre rapidement celle qui va devenir ma compagne. Je sors de prison et dans mon malheur, je vis une histoire d’amour. Je suis un peu sur un nuage. Là où je vais comprendre que les choses vont durer, c’est quand le ministère de l’Intérieur demande à ma femme de faire une attestation sur l’honneur pour déclarer que c’est elle qui prendra désormais en charge mon hébergement. Ils avaient fait une enquête et avaient constaté que je ne dormais plus à l’hôtel mais chez ma compagne. Je comprends que mes faits et gestes sont surveillés. Que le chemin ne va pas être facile. Que c’est une course de fond.

« Je comprends que mes faits et gestes sont surveillés. »

Autre élément : à ce moment, les autorités françaises espèrent toujours voir se concrétiser l’interdiction définitive du territoire français [prononcée en 2005]. Sauf que le 3 décembre 2009, la CEDH rend sa décision et s’oppose à mon expulsion vers l’Algérie. En fait, je me retrouve interdit de territoire tout en étant inexpulsable ! Et là, je comprends que la situation va durer un moment.

Il se trouve que cette décision tombe un jour particulier. Ce 3 décembre, on est en plein hiver, les routes sont enneigées. Ma femme est enceinte de huit mois, elle doit se rendre à Limoges, à 90 km d’Aubusson, pour une échographie. Je prends la décision de l’accompagner. Sur la route, on est arrêtés à 18 km d’Aubusson : on se trouve en dehors du périmètre d’assignation. On comprend qu’on a été pris en filature. Je suis alors placé en garde à vue, le procureur me poursuit pour non-respect de mon assignation. Je suis finalement condamné à six mois de prison et incarcéré à 450 km de mon foyer. Je ne serai pas présent pour la naissance de mon enfant. Après quatre mois et demi au centre pénitentiaire de Vivonne (Vienne), une fois de plus comme DPS, les autorités françaises étudient de nouveau la possibilité de m’expulser mais ça tombe à l’eau. À ma sortie de détention, on m’envoie alors en Haute-Marne. C’est, bien sûr, pour m’éloigner de ma compagne qui vit toujours à Aubusson : l’idée qu’elle ait pu tenter de me faire évader le jour où nous sommes allés à l’hôpital ne leur sort pas de la tête. Je suis conduit dans un petit village qui s’appelle Longeau-Percey, dont on peut au moins retenir qu’il a été le lieu d’une bataille pendant la guerre de 1870 contre les Prussiens… »

Tu auras visité la France…

« J’ai connu sept lieux d’assignation à résidence. Aubusson, Longeau-Percey, Fayl-Billot dans la Haute-Marne toujours, Lacaune et Carmaux dans le Tarn, Saint-Jean-d’Angély en Charente-Maritime et Aurillac, dans le Cantal, où je vis encore.

J’y suis depuis trois ans. J’ai d’abord vécu à l’hôtel (je ne compte pas le nombre d’hôtels dans lesquels j’ai habité…) et maintenant, depuis mai 2019, dans un appartement. Il est loué par le ministère de l’Intérieur, je suis donc son sous-locataire ! C’est bien pratique, ils font ce qu’ils veulent, ils n’ont pas besoin de saisir le préfet ou qui que ce soit pour faire une perquisition par exemple. Le ministère de l’Intérieur se charge de payer le loyer et les charges, mais je n’ai droit à rien, pas même au revenu de solidarité active (RSA). »

Dans ton livre, tu écris : « L’assigné à résidence doit analyser le moindre geste banal pour un individu libre afin de déterminer s’il est réalisable dans les limites d’espace et de temps qui lui sont imparties »… Tu peux revenir sur cette notion de temps et d’espace ?

« J’ai l’impression que finalement, mon quotidien est un jour sans fin. C’est-à-dire que j’ai l’impression de vivre la même journée depuis le 24 avril 2008. La routine vient happer ce qui fait la singularité de chaque journée. Elle est extrêmement délétère et finit par broyer. Il y a une expression qui dit :“Les jours se suivent et se ressemblent.” Cette expression caractérise l’assignation à résidence et je pousserais même l’expression plus loin en disant : “Le jour se suit et se ressemble.” Ce qui va ponctuer cette journée qui semble infinie, ce ne sont ni le soleil ni la lune, ni le jour ni la nuit mais les pointages. Ce sont eux qui organisent le temps. Tantôt, il s’accélère à l’approche des pointages, tantôt il est très coulant, un peu sirupeux. Une seconde peut être une heure et une heure peut valoir une seconde, donc forcément ça crée un décalage. Surtout avec ma famille, avec mes enfants qui vivent ça. Ils vivent un rapport au temps normal pendant les cinq jours de la semaine et quand ils viennent me voir le week-end, ils sont plongés dans une 4e dimension où le temps n’a plus tout à fait la même valeur.

« J’ai l’impression de vivre la même journée depuis le 24 avril 2008. »

Ma femme et mes enfants vivent ainsi l’assignation à résidence chaque week-end et pendant les vacances. Le trajet du vendredi soir, que ma compagne fait pour venir me voir et qui dure 2 heures 30, elle l’utilise pour s’adapter à moi, un peu comme un jetlag quoi !

Quand elle est là, ma femme m’accompagne pour les pointages. L’espace est aussi limité donc très vite, on voit les choses possibles et celles qui ne le sont pas : toutes les activités familiales, on les fait dans la limite de la commune. C’est une forme de solidarité, une manière de dire qu’on est sur le même bateau. Aller au cinéma par exemple, ce n’est pas envisageable, ou alors c’est compliqué. On ne peut pas choisir le film qu’on veut, il faut trouver une séance intercalable entre les pointages. C’est pareil pour tout. À un moment, j’ai eu quatre pointages quotidiens, j’avais à peine le temps de quitter le commissariat qu’il fallait y retourner. Avec quatre pointages, tu n’as plus de vie. C’est extrêmement stressant, il faut toujours regarder la montre. Et puis, il y a aussi le couvre-feu de 21 heures à 7 heures du matin, auquel je suis toujours soumis. »

De ce vécu, tu as tiré ton livre…

« J’ai toujours eu un rapport à l’écriture assez intime. Mon père étant illettré, je lui servais un peu de secrétaire quand il y avait des démarches à faire. Après, on peut dire que j’ai commencé à écrire en prison 5. C’est là que j’ai manifesté un intérêt pour l’écriture. Déjà parce que j’avais beaucoup de temps. J’ai pour habitude de dire que c’est d’ailleurs la seule chose de libre qu’on a en prison : le temps. Écrire est une manière de s’échapper. Une manière d’être un peu libre, de se construire un espace qui soit adapté à ses désirs, à ses perceptions et pour essayer de le partager avec d’autres personnes, à l’extérieur. Je faisais des textes assez courts parce que la prison, c’est un monde où il est difficile de développer des idées, surtout vu les conditions délétères dans lesquelles je me trouvais à l’isolement.

Ça faisait un petit moment que je pensais à écrire un livre. Mais écrire un truc lié intimement à mon vécu ou à mon quotidien, eh bien, ça me rappelait ma condition en fait. C’était un peu une double peine, quoi. Ma femme et moi, on a quand même réfléchi à comment on pouvait faire comprendre un peu plus ce qu’on vivait. On a fini par se dire qu’il fallait poser quelque chose. Et pour ça, la chose la plus simple et qui existe depuis des lustres, c’était d’écrire un livre. »

Propos recueillis par Etom




Source: Cqfd-journal.org