Cette traduction d’un texte de M.E. O’Brien, Ă©crivaine et rĂ©dactrice du magazine communiste queer Pinko, invite Ă  repenser la question de la drogue et plus globalement la place du « lumpenprolĂ©tariat Â» dans le mouvement ouvrier traditionnel. PlutĂŽt que de considĂ©rer l’addiction aux stupĂ©fiants comme un coup du hasard ou un Ă©chec personnel qu’on rĂ©parerait en intĂ©grant ces personnes Ă  un mouvement ouvrier clamant haut et fort les bienfaits du travail, il s’agit d’y voir un phĂ©nomĂšne social qui met en exergue les lignes de fracture propres Ă  la sociĂ©tĂ© de classes. Ces parcours rompus et difficilement intĂ©grables dans les schĂ©mas classiques de l’imaginaire ouvrier, qu’il s’agisse de personnes transgenres et travailleur·ses de sexe, ou de chĂŽmeur·ses de longue durĂ©e, tĂ©moignent d‘une nĂ©cessitĂ© de repenser le coeur mĂȘme du projet communiste, aussi bien que notre approche de la santĂ© et en particulier de l‘usage de drogues.
Illustration : Manifestation des Young Lords devant l’hîpital Lincoln le 3 septembre 1970

Pour un toxico-communisme

Personne n’est jetable.

En novembre 1970, le mouvement des Young Lords (les Jeunes seigneurs, mouvement nationaliste portoricain communiste, NdT) et le parti des Black Panthers occupĂšrent une partie de l’HĂŽpital Lincoln, mettant en place le premier programme de dĂ©sintoxication du Sud du Bronx, qui Ă©tait alors l’épicentre de l’épidĂ©mie de l’usage d’hĂ©roĂŻne dans la ville. La “DĂ©sintox’ Populaire” Ă©tait gĂ©rĂ©e depuis les anciennes rĂ©sidences infirmiĂšres par une coalition de nationalistes de gauche portoricains et Noirs, des socialistes, et des travailleurs mĂ©dicaux radicalisĂ©s. InfluencĂ©s par le travail psychiatrique de Frantz Fanon, ils considĂ©raient l’éducation politique rĂ©volutionnaire comme essentielle au dĂ©passement de l’addiction. Mutulu Shakur, Vicente “Panama” Alba, Cleo Silvers, Dr. Richard Taft et d’autres responsables du programme renouvelĂšrent le traitement de la dĂ©pendance aux Etats-Unis Ă  travers l’acupuncture, une pratique qui s’institutionnalisa et se rĂ©pandit depuis. En 1971, ils obtinrent un financement municipal pour leur programme de dĂ©sintoxication, qu’ils poursuivirent jusqu’à ce que la police fasse une descente dans leurs locaux en 1978, afin d’expulser la direction rĂ©volutionnaire. Ces annĂ©es-lĂ  furent celles oĂč l’auto-organisation politique dans le quartier du Bronx Ă©tait Ă  son apogĂ©e, mais aussi la pĂ©riode oĂč le VIH—encore flou voire ignorĂ© par les autoritĂ©s mĂ©dicales—commença Ă  tuer parmi les utilisateurs de drogues par injection.

L’Offensive de l’HĂŽpital Lincoln, comme la nommĂšrent les Young Lords, ne fut qu’une de leurs nombreuses campagnes liĂ©es Ă  la santĂ© populaire. Les Young Lords organisĂšrent aussi un sit-in dans le bureau d’un commissaire municipal de la santĂ© pour rĂ©clamer un dĂ©pistage de la peinture au plomb pour les enfants de l’est de Harlem et du Bronx Sud. Ils prirent Ă©galement le contrĂŽle d’un camion de radiographie mobile pour dĂ©pister la tuberculose. De cette maniĂšre, ils anticipaient les dĂ©cennies qui allaient suivre d’addiction au crack, d’épidĂ©mie du sida et du VIH, ainsi que l’explosion de l’incarcĂ©ration de masse. Ils reconnurent aussi les limites de leur propre capacitĂ© Ă  s’organiser, alors mĂȘme que la dĂ©pendance aux drogues contribuait Ă  dĂ©faire l’auto-organisation rĂ©volutionnaire et l’insurrection gĂ©nĂ©ralisĂ©e du dĂ©but des annĂ©es 1970.

Ces initiatives eurent lieu dans un contexte d’un mouvement plus large ayant pour vocation de prendre le contrĂŽle, de dĂ©mocratiser et d’amĂ©liorer les nombreuses infrastructures social-dĂ©mocrates Ă©rigĂ©es par la ville de New York suite Ă  la DeuxiĂšme Guerre mondiale. Les femmes Noires du mouvement pour les droits sociaux organisĂšrent des sit-ins afin d’obtenir des prestations sociales. Les syndicalistes Noirs et portoricains s’organisĂšrent avec succĂšs pour accroĂźtre le nombre d’emplois municipaux syndicalisĂ©s. Les Ă©tudiant·es occupĂšrent des bĂątiments des universitĂ©s publiques gratuites de la ville, obtenant le droit Ă  la libre inscription pour tou·tes. Ces militant·es ont affrontĂ© les contradictions raciales de New York, cherchant Ă  transformer une dĂ©mocratie sociale-dĂ©mocrate afin qu’elle se mette au service de la classe ouvriĂšre racisĂ©e en pleine expansion.

En centrant l’Offensive de l’HĂŽpital Lincoln autour du premier programme de dĂ©sintoxication du Bronx, les Young Lords et leurs allié·es prirent position sur l’une des questions les plus controversĂ©es du socialisme du 20e siĂšcle, c’est-Ă -dire le rĂŽle politique des membres de la classe ouvriĂšre sans emploi stable. Les partis socialistes europĂ©ens de masse, en quĂȘte de lĂ©gitimitĂ© vis-Ă -vis de la classe ouvriĂšre, avaient pendant longtemps eu une attitude ambivalente vis-Ă -vis des « lumpen Â» (en rĂ©fĂ©rence au lumpenprolĂ©tariat de Marx), des « sous-prolĂ©taires Â», des « pauvres Â». Si la dignitĂ© du travail est la base idĂ©ologique du socialisme, des toxicos incapables de garder un emploi n’ont pas de place au sein du projet rĂ©volutionnaire. Alternant entre une tentative d’offrir une rĂ©demption morale aux pauvres en les absorbant dans la classe ouvriĂšre proprement dite et leur exclusion pure et simple de l’imaginaire socialiste, le mouvement ouvrier les considĂ©rait comme Ă©tant en dehors de leur base sociale. Aux Etats-Unis, les « lumpen Â» Ă©taient explicitement racisĂ©s, associĂ©s Ă  ces jeunes Noirs et bruns qui se rĂ©voltĂšrent Ă  travers des Ă©meutes dans plus de 150 villes Ă  la fin des annĂ©es 1960.

Les dealers et les consommateurs de drogue symbolisaient les masses des sous-prolĂ©taires que les socialistes avaient longtemps mĂ©prisĂ©es : peu fiables, indisciplinĂ©s, vulnĂ©rables Ă  la pression policiĂšre et donc susceptibles de balancer leurs camarades. InspirĂ©s par les Black Panthers, les Young Lords rompirent avec l’orthodoxie socialiste, appuyant plutĂŽt leur militantisme sur le recrutement des jeunes hommes de couleur qui vagabondaient dans les rues de l’AmĂ©rique urbaine. Les Young Lords comprirent que le chaos de la dĂ©pendance ravageait la vie des prolĂ©taires, et cherchaient un moyen de transformer les toxicos en sujets rĂ©volutionnaires.

Les luttes des pauvres racisĂ©s et criminalisĂ©s se rĂ©vĂ©laient particuliĂšrement puissantes car elles n’étaient pas dissociĂ©es de l’insurrection prolĂ©tarienne plus large de cette Ă©poque. Les ouvriers Noirs menant une vague de grĂšves dans l’industrie automobile, le secteur de la santĂ©, et les emplois municipaux, sympathisaient largement et Ă©taient parfois les mĂȘmes que ceux qui rejoignirent les Ă©meutes de la fin des annĂ©es 60. Le Mouvement de l’Union RĂ©volutionnaire de la SantĂ© (Health Revolutionary Union Movement, HRUM), le groupe militant des travailleurs mĂ©dicaux qui occupĂšrent l’HĂŽpital Lincoln, s’inspirait de l’organisation des ouvriers Noirs des usines automobiles de Detroit, baptisĂ© « DRUM Â» pour Dodge Revolutionary Union Movement. Au sein des mouvements Noirs et portoricains de cette pĂ©riode, diffĂ©rents secteurs ouvriers bĂątissaient de vĂ©ritables liens de solidaritĂ© dans la lutte.

L’organisation des Young Lords auprĂšs des usager·es de drogue a identifiĂ© un aspect essentiel du projet communiste : les misĂšres de la vie sous le capitalisme fracturent la classe ouvriĂšre, brisant les corps et gaspillant nos vies. DĂ©passer la sociĂ©tĂ© de classes implique de rĂ©inventer des pratiques de soin public, une remise en valeur de la dignitĂ© universelle de la vie humaine, ainsi que des moyens de construire la solidaritĂ© et l’amour par-dessus les lignes de fracture qui parcourent le prolĂ©tariat. Cette conception du communisme n’est nulle part plus cruciale et plus difficile qu’avec les personnes prises au piĂšge de la toxicomanie.

J’ai appris les origines militantes du programme de dĂ©sintoxication de l’HĂŽpital Lincoln peu de temps aprĂšs avoir dĂ©mĂ©nagĂ© Ă  Harlem Est pour travailler au sein d’un programme d’échange de seringues basĂ© dans le Bronx Sud. TĂŽt chaque matin, nous chargions un fourgon ainsi qu’un camion utilitaire de conteneurs vides pour scalpels usagĂ©s et de boĂźtes pleines de seringues mĂ©dicales. On suivait le trafic sur le Bruckner Expressway jusqu’à notre site d’échange. Ensuite, mon collĂšgue Angel prenait les devants, montant des tentes et des tables, empilant notre Ă©quipement. Lors des journĂ©es particuliĂšrement froides, on allumait des radiateurs, qui fonctionnaient Ă  l’essence. Quelques collĂšgues s’installaient Ă  la table et tapaient la discute avec les usager·es, qui formaient un flot ininterrompu. Isaiah, un homme afro-amĂ©ricain d’environ 70 ans, gĂ©rait la tente d’acupuncture. C’était l’employĂ© le mieux habillĂ© de notre Ă©quipe, avec ses costumes colorĂ©s et son fĂ©dora ; il pratiquait l’acupuncture de l’oreille, soulageant le stress des usager·es assis·es sur des chaises installĂ©es sur le trottoir tout le long de notre installation.

Je commençais mon travail en rangeant les boĂźtes, en prĂ©parant du cafĂ© pour les employé·es Ă  la table des seringues, puis en bavardant avec mon collĂšgue Ricky. D’origine portoricaine, Ricky avait passĂ© les annĂ©es 70 et 80 Ă  dealer de l’hĂ©roĂŻne dans le Bronx pour financer sa propre consommation rĂ©guliĂšre. Il se souvenait des premiĂšres soirĂ©es de hip-hop organisĂ©es par Kool Herc dans les Bronx River Houses. Il a fini par arrĂȘter et s’est fait embaucher par des programmes d’échange des seringues, oĂč il a toujours travaillĂ© depuis. La plupart de nos collĂšgues Ă©taient elles et eux-mĂȘmes d’ancien·nes usager·es, mais nous savions que certain·es continuaient encore Ă  se piquer. Je parlais de bouquins Ă  Ricky. A l’époque, je lisais sur l’histoire de la ville de New York, les Young Lords, ou encore la municipalitĂ© abandonnant le Bronx qui Ă©tait Ă  feu et Ă  sang. Il me parlait de son enfance dans les grands ensembles immobiliers de la ville, le temps qu’il a passĂ© en taule et en libertĂ©, et ses rencontres occasionnelles avec des partis rĂ©volutionnaires se faisant la compĂ©tition pour les nouvelles recrues du Bronx.

Celles et ceux qui participaient au programme—on appelait les gens qui venaient pour les seringues et nos services « les participant·es Â» plutĂŽt que des termes plus hiĂ©rarchiques et institutionnels comme « patients Â» ou « clients Â»â€”faisaient l’effort de rĂ©cupĂ©rer des seringues propres, car iels se souciaient de leur vie et des vies de celleux avec qui iels consommaient. Iels partageaient tou·tes une expĂ©rience commune, celle de la prise de drogues par injection, de l’hĂ©roĂŻne pour la plupart, et des difficultĂ©s dans leur vie telles qu’iels ne pouvaient pas s’arranger pour commander discrĂštement leurs seringues sur internet. La plupart avait passĂ© des annĂ©es dans la rue, ou bien faisaient des aller-retours en prison. Beaucoup avaient grandi dans le Bronx mĂȘme, pendant que d’autres Ă©taient rĂ©cemment venu·es des CaraĂŻbes. Beaucoup de femmes transgenres Ă©taient venues Ă©changer des seringues. Comme pas mal d’autres femmes qu’on voyait, elles avaient passĂ© du temps Ă  survivre financiĂšrement grĂące au travail du sexe.

Deux ou trois fois par jour, un·e participant·e nous demandait de l’inscrire Ă  un programme de dĂ©sintoxication. Je posais les brochures que j’étais en train de distribuer, et nous allions nous asseoir Ă  l’arriĂšre du camion pour discuter des diffĂ©rentes options. Ma tĂąche consistait Ă  leur trouver un lit dans un Ă©tablissement de dĂ©sintoxication quelque part dans la ville ainsi qu’un moyen de transport pour les y emmener. Ces programmes Ă©taient conçus comme la toute premiĂšre Ă©tape d’un long chemin menant Ă  la sobriĂ©tĂ© aprĂšs des annĂ©es d’addiction grave. De temps en temps, des participant·es que j’accompagnais cherchaient Ă  rester clean, mais pour de nombreuses autres personnes, il s’agissait davantage d’un moyen de quitter la rue pendant quelques jours, d’échapper au stress d’une vie familiale chaotique, ou bien d’esquiver un crĂ©ancier ou un dealer en colĂšre. Les programmes de dĂ©sintoxication fournissaient suffisamment de mĂ©dicaments pour pallier les effets du sevrage, et la cure pouvait permettre de se ressaisir et de se remettre en marche.

Twin Peaks

Beaucoup de participant·es n’avaient plus aucune piĂšce d’identitĂ© suite aux longues pĂ©riodes de vie Ă  la rue. Je les aidais Ă  retrouver des Ă©tablissements oĂč iels avaient prĂ©cĂ©demment reçu des soins, espĂ©rant qu’une photocopie d’un quelconque document pouvait encore y ĂȘtre conservĂ©e. J’aidais les participant·es Ă  dĂ©verrouiller leur assurance maladie Ă  laquelle iels avaient le droit avec Medicaid : en effet, aprĂšs des visites rĂ©pĂ©tĂ©es dans des centres de dĂ©sintoxication, leur assurance-maladie garantie par l’Etat se rĂ©duisait Ă  un seul Ă©tablissement, les forçant Ă  obtenir des autorisations spĂ©cifiques pour recevoir des soins n’importe oĂč ailleurs.

Je redirigeais souvent les participant·es vers les programmes de dĂ©sintoxication des hĂŽpitaux publics s’iels ne pouvaient pas remplir les critĂšres pour bĂ©nĂ©ficier de Medicaid, surtout s’il s’agissait de personnes immigrĂ©es. Seuls les hĂŽpitaux publics acceptaient celles et ceux qui n’étaient pas Ă©ligibles Ă  l’assurance-maladie. MĂȘme si le programme de dĂ©sintoxication de l’HĂŽpital Lincoln n’incorporait plus aucun Ă©lĂ©ment d’éducation politique rĂ©volutionnaire, il est restĂ© ouvert et disponible pendant trois dĂ©cennies aprĂšs son occupation par les Young Lords. Il y avait aussi un programme de formation Ă  l’acupuncture, dont avait bĂ©nĂ©ficiĂ© Isaiah, ainsi que bien d’autres employé·es des programmes d’échange de seringues.

Au bout de quelques jours, je me renseignais toujours sur les personnes dont je m’étais occupĂ© en appelant les Ă©tablissements de dĂ©sintoxication. Si l’établissement ne leur trouvait pas un programme de rĂ©insertion appropriĂ©, j’aidais moi-mĂȘme le participant Ă  en trouver un. Si la dĂ©sintox rĂ©pond aux besoins mĂ©dicaux immĂ©diats liĂ©s au sevrage, la rĂ©insertion offre des compĂ©tences essentielles pour se maintenir dans un Ă©tat de sobriĂ©tĂ© et ne pas resombrer. La majoritĂ© des participant·es revenaient Ă  la rue au bout de quelques semaines. Notre programme de rechange de seringues leur restait toujours disponible, sans aucun jugement ou critique, fournissant des seringues propres pour les protĂ©ger de la transmission du VIH et de l’HĂ©patite C.

Ces programmes d’échange de seringues furent mis en place dans des villes Ă  travers toute l’AmĂ©rique du Nord Ă  la fin des annĂ©es 80 par des militant·es combattant les ravages de l’épidĂ©mie de sida. Les usager·es d’hĂ©roĂŻne de la fin des annĂ©es 80—dĂ©but des annĂ©es 90 mouraient Ă  un rythme effroyable. Des seringues propres sauvaient les vies de maniĂšre bien plus efficace que n’importe quel autre type d’intervention. Beaucoup de premiers programmes de ce genre aux Etats-Unis Ă©taient clandestins. Les bĂ©nĂ©voles risquaient la prison ou l’interdiction d’exercer la mĂ©decine. Les usager·es d’hĂ©roĂŻne politisé·es par le mouvement contre le sida s’occupaient elles et eux-mĂȘmes des programmes d’échange, cĂŽte Ă  cĂŽte avec des infirmier·es et des mĂ©decins, des anarchistes et d’autres militant·es prĂ©occupé·es par les divisions de classe et de race au sein mĂȘme du mouvement de lutte contre le sida. Pour les anarchistes, ces programmes reprĂ©sentaient une forme d’entraide radicale sans le moralisme et la condescendance propres Ă  la plupart des services sociaux. Les groupes militant contre le sida luttaient pour des Ă©changes de seringues, aussi bien que pour le relogement des personnes Ă  la rue, contre les violences policiĂšres et la criminalisation du sida, et pour les droits des travailleur·ses du sexe. Le mouvement contre le sida se rĂ©vĂ©la cependant largement incapable de construire des liens forts avec un mouvement ouvrier dĂ©sormais affaibli et les organisations antiracistes pour les droits civiques. Des dĂ©cennies de crise Ă©conomique et de criminalisation, ainsi que la faillite politique de la gauche, avaient effectivement brisĂ© toute forme de solidaritĂ© entre les salarié·es et les sous-prolĂ©taires racisé·es.

Les Ă©changes de seringues s’inscrivaient dans une perspective Ă©thique et politique mieux connue sous le nom de rĂ©duction des risques. La rĂ©duction des risques s’oppose frontalement au traitement de la dĂ©pendance Ă  travers l’abstinence forcĂ©e et la criminalisation des usager·es. La plupart des services sociaux, que ce soit des programmes de logement, de conseil ou de psychiatrie, des allocations, mĂȘme l’accĂšs Ă  la nourriture, sont tous interdits aux personnes dont l’usage de drogues ou de mĂ©dicaments sans prescription est connu ou suspectĂ©. Les programmes soignant la dĂ©pendance Ă  la drogue, comme les programmes de rĂ©adaptation vers lesquelles je dirigeais les participant·es, Ă©taient particuliĂšrement empreints de modĂšles de soin autoritaires, construits sur l’idĂ©e que la personne abandonnait son droit Ă  dĂ©cider pour elle-mĂȘme dĂšs lors qu’elle devenait accro au crack ou Ă  l’hĂ©roĂŻne.

Les militant·es de la rĂ©duction des risques reconnaissaient quant Ă  elleux que de nombreuses personnes Ă©taient incapables de stopper dĂ©finitivement leur consommation de drogue. Exiger l’abstinence totale comme une condition prĂ©alable pour qu’elles puissent accĂ©der Ă  des services sociaux ne faisait que les marginaliser davantage, ce qui contribue Ă  les mener vers des formes de consommation plus dangereuses encore. Nos programmes cherchaient au contraire Ă  rĂ©duire Ă  la fois les nuisances directement associĂ©es Ă  la prise de drogues et celles dĂ©rivant de la stigmatisation sociale de la toxicomanie. La rĂ©duction des risques cherche Ă  accompagner les usager·es dans l’accomplissement des besoins et des objectifs qu’iels se fixent et formulent elleux-mĂȘmes, et dont la sobriĂ©tĂ© ne fait peut-ĂȘtre pas partie pour le moment, et ne le sera peut-ĂȘtre jamais. Cette approche fait appel Ă  une posture Ă©thique et pratique qui est tout aussi rare dans les services sociaux qu’au sein des milieux politiques radicaux : elle cherche Ă  soigner les parts douloureuses, traumatisĂ©es et auto-destructrices des personnes, de prendre au sĂ©rieux leur capacitĂ© Ă  se transformer et Ă  guĂ©rir, sans imposer un jugement Ă©troit et prĂ©conçu sur ce que les gens devraient ĂȘtre ou chercher Ă  devenir.

Je me suis intĂ©ressĂ©e pour la premiĂšre fois Ă  la rĂ©duction des risques alors que je vivais Ă  Philadelphie. J’étais en pleine transition de genre, et j’ai dĂ©crochĂ© mon premier travail « en col blanc Â» en pourvoyant des services liĂ©s au traitement du VIH Ă  d’autres personnes transgenres. J’étais engagĂ©e dans les milieux anarchistes, tout en repensant mes engagements Ă  la lumiĂšre de la misogynie et de la transphobie dont j’avais fait l’expĂ©rience en faisant mon coming-out en tant que femme. En m’organisant avec des femmes transgenres sans-abris pour l’accĂšs au logement, je devenais de plus en plus frustrĂ©e par la politique du travail social. A peu prĂšs au mĂȘme moment, une amie Ă  Philadelphie s’est suicidĂ©e, et j’en suis venue Ă  considĂ©rer que les jugements moraux que nous nous portons l’un sur l’autre dans nos milieux Ă©taient en partie responsables. On savait aimer et critiquer, mais rarement les deux en mĂȘme temps. J’étais en train de surmonter mes propres difficultĂ©s liĂ©es Ă  ma santĂ© mentale, et je trouvais peu d’écoute et de comprĂ©hension dans les cercles radicaux que je frĂ©quentais, pendant que je me dĂ©brouillais avec l’accĂšs aux soins. J’hĂ©sitais entre le sentiment de honte parce que je ne pouvais pas rĂ©gler tous mes problĂšmes d’un coup, et le fait de prĂ©tendre que je n’avais aucun souci du tout. La rĂ©duction des risques semblait offrir un chemin vers une pratique diffĂ©rente : un cadre Ă©thique alternatif nous permettant d’arrĂȘter de constamment juger les autres, et nous-mĂȘmes, selon les critĂšres rigides de la discipline politique. Au lieu de cela, nous pouvions apprendre Ă  prendre soin les un·es des autres avec dignitĂ©, de mettre Ă  l’épreuve notre capacitĂ© Ă  faire du mal en acceptant avec amour les dimensions douloureuses de nous-mĂȘmes.

Mes collĂšgues au sein du programme d’échange de seringues qui avaient passĂ© une bonne partie de leur vie Ă  dealer et Ă  consommer sont venu·es illustrer comment une rĂ©duction des risques a pu les aider Ă  politiser leurs expĂ©riences, transformant la misĂšre individuelle en une pratique collective de solidaritĂ© ainsi qu’en une base pour la critique sociale. Dans mes programmes de formation Ă  la rĂ©duction des risques, j’ai appris Ă  engager un lien chaleureux et dĂ©tendu avec quelqu’un qui traversait une pĂ©riode difficile, une compĂ©tence essentielle Ă  la plupart des activitĂ©s politiques. J’ai beaucoup appris sur les drogues les plus populaires dans les rues de Bronx et les multiples maniĂšres dont l’usage de drogue s’entrelace Ă  la vie quotidienne. Mes collĂšgues m’ont appris un peu plus sur la façon d’aimer dans ce monde difficile.

Au cours des trois derniĂšres annĂ©es, le taux croissant des suicides et des overdoses mortelles a diminuĂ© l’espĂ©rance de vie aux Etats-Unis. Il s’agit du premier dĂ©clin de l’espĂ©rance de vie Ă©tasunienne depuis l’apogĂ©e de la crise du sida, et la baisse la plus soutenue du siĂšcle.

Les opioïdes causent désormais plus de décÚs aux Etats-Unis que les accidents de voiture, les armes à feu et le sida.

Pour beaucoup, les opioĂŻdes servent de refuge Ă  la dĂ©sintĂ©gration sociale en cours. Des dĂ©cennies de dĂ©sindustrialisation, de stagnation des salaires, de manque d’accĂšs aux soins, et des syndicats en plein affaiblissement, ont abouti Ă  une situation qui n’a pu qu’empirer face Ă  la crise Ă©conomique de 2008. Les gens se sont tournĂ©s vers les antidĂ©presseurs pour oublier les accidents du travail, la dĂ©pression et les problĂšmes de santĂ© qu’ils n’ont pas pu soigner. Pour citer une Ă©tude de santĂ© publique, les opioĂŻdes servent de « refuge face Ă  un trauma physique ou psychologique, des Ă©checs systĂ©matiques, l’isolement et le dĂ©sespoir Â». Une Ă©tude menĂ©e en 2017 par le Bureau National des Recherches Economiques [National Bureau of Economic Research] a montrĂ© que lorsque le taux de chĂŽmage augmentait de 1%, le nombre de visites aux urgences grimpait de 7% et les dĂ©cĂšs liĂ©s aux opioĂŻdes de 3,6%. Deux Ă©conomistes ont rĂ©cemment inventĂ© l’expression « morts du dĂ©sespoir Â» [deaths of despair] pour qualifier ces dĂ©cĂšs.

Alors que la crise du capitalisme et de la classe ouvriĂšre s’approfondit, les mouvements rĂ©volutionnaires vont devoir lutter contre l’addiction aux drogues. Nous avons besoin aujourd’hui d’une pratique de libĂ©ration qui reconnaĂźt la dignitĂ© fondamentale et le potentiel rĂ©volutionnaire des usager·es de drogues, mettant Ă  jour nos approches du soin, des troubles mentaux et de la misĂšre existentielle.

Nous avons besoin d’une politique communiste qui ne prĂ©suppose pas notre « respectabilitĂ© Â» ou notre stabilitĂ©, qui ne divise pas le monde entre les prolĂ©taires innocents et les dangereux lumpen. En refusant la « jetabilitĂ© Â» qu’on leur impose, les toxicos et leurs allié·es luttent pour un communisme fondĂ© non pas sur la dignitĂ© du travail, mais plutĂŽt sur la valeur inconditionnelle de nos vies. Notre politique rĂ©volutionnaire doit se saisir de nos nombreux fragments brisĂ©s et misĂ©rables. C’est de ces endroits douloureux qu’émerge notre potentiel rĂ©volutionnaire le plus fĂ©roce. Nous avons besoin d’une politique communiste qui nous accepte tou·tes et nous engage tels que nous sommes : des freaks et des ratĂ©s, des trans-pĂ©dĂ©-gouines, des casseurs et des cassos misĂ©rables, des fous et des toxicos.

Nous avons besoin d’un toxico-communisme.


Article publié le 08 Juil 2020 sur Agitations.net