Septembre 19, 2021
Par Le Monde Libertaire
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Julos Beaucarne est parti pour le pays de l’envers du dĂ©cor. Tu le croirais, ça ? Il nous avait pourtant toudis promis que les poĂštes faisaient seulement semblant d’ĂȘtre morts


« Notre Julos adoré est parti en douce hier soir
en suivant l’irrĂ©versible course de l’astre solaire
derriùre la cime des bois dans l’azur de septembre 

un tintement d’étoiles lui sonnait aux oreilles 

il souriait déjà bienheureux aux galaxies 

»
Mince alors ! Pour le coup, c’est un communiquĂ© des deux fils du chanteur, Christophe et Boris, qui l’annonce. Il va donc falloir finir par croire que c’est vrai. Il s’est esbignĂ©, le drĂŽle !


Est-ce qu’on va se lancer dans les dithyrambes, Ă  la maniĂšre des hommages que tout le monde, les-gens-connus, artistes, politiques, se sont dĂ©jĂ  empressĂ©s d’ñnonner ? Évitons. Une nĂ©crologie factuelle ? Soit. NĂ© Ă  Écaussines en 1936, il s’est Ă©teint le 18 septembre 2021. Il a vĂ©cu la plus grande partie de sa vie Ă  Tourinnes-la-grosse, Brabant wallon, Belgique, en un lieu baptisĂ© « Impasse du vĂ©lo volant ». Choisissons d’évoquer Ă  peine le fait divers qui a sans doute coupĂ© une partie de sa vie en deux, l’assassinat de sa compagne Loulou en 1975. Il a un peu jouĂ© la comĂ©die, Ă  ses dĂ©buts, puis il a crĂ©Ă© des chansons, Ă©crit des livres, Ă©difiĂ© des sculptures. On lui doit 49 albums, plus de 500 chansons.

Ce qu’on retrouve dans les chansons de Julos ? L’amour des poĂštes, qu’il a mis en musique, l’amour de la vie et de la nature, l’humanitĂ©, la diversitĂ©, la libertĂ©, l’infini. En revanche, Julos dĂ©testait ce qui rĂ©duit la vie en esclavage, depuis les Ă©levages en batterie, le mercantilisme forcenĂ© (« Miss Univers ») jusqu’aux dictatures les plus ignobles (« Lettre Ă  Kissinger », « Les loups ont des tĂȘtes de moutons »).

Chanteur engagĂ©, Julos l’a Ă©tĂ©, le demeure pour toujours, mais Ă  sa façon : en douceur, sans haine, avec un optimisme dĂ©sarmant. Pour autant, on l’a rĂ©duit parfois au rĂŽle d’inoffensif chanteur de terroir, le pittoresque interprĂšte de « La p’tite gayolle » (« Elle me l’avait toudis promis »), mettant en lumiĂšre la richesse de la langue wallonne. C’est vrai en partie. Il a d’ailleurs adaptĂ© « L’auvergnat » de Brassens en wallon. Mais ne nous y trompons pas. Valoriser la langue wallonne, cela n’avait rien d’une lubie rĂ©gionaliste, mais bien une expression de la rĂ©sistance affirmĂ©e des particularismes rĂ©gionaux face au rouleau compresseur des uniformisations, fussent-elles linguistiques. Un peu comme un vrai amateur de biĂšre consomme religieusement une biĂšre trappiste et non une de ces pisses infĂąmes produites Ă  la chaĂźne au profit des multinationales, « au nom du pĂšze, au nom du fisc et du saint bĂ©nĂ©fice ».

En 2014, il dĂ©clarait pour la Voix du Nord : « Anarchiste, je le suis jusque dans la moelle de mes os ! Anarchiste, selon moi ça veut dire proposer des pistes que les autres n’ont pas encore explorĂ©es et enfoncer des portes qui n’ont pas Ă©tĂ© encore ouvertes. C’est ce que je fais depuis cinquante ans maintenant. » [Fabrice Leviel, « Julos Beaucarne en concert Ă  CrĂ©quy pour la fĂȘte des Coquelicots », La Voix du Nord,‎ 6 mai 2014]

Le pull arc en ciel, les « pagodes » (sa sĂ©rie de sculptures post-industrielles), le front de libĂ©ration des arbres fruitiers, le vĂ©lo volant, l’univers
 Dix doigts, six cordes pour mettre le terroir des galaxies en musique, et en paroles. Son sourire lumineux valait toutes les formulations poĂ©tiques pour un homme qui avait poussĂ© l’amour de la libertĂ© jusqu’à laisser les mots mĂȘme s’échapper de l’enclos de sa mĂ©moire
 C’est Ă  cela qu’on reconnaĂźt les gĂ©ants, au final. Les gĂ©ants, ni la maladie ni l’ñge ne peuvent les diminuer. Ils s’entĂȘtent, comme malgrĂ© eux, Ă  cueillir les Ă©toiles, les bourgeons des arbres et les couleurs de l’arc-en-ciel pour les faire naĂźtre et grandir dans le cƓur de celles et ceux qui les approchent. C’est ce que tu as fait, Julos, pendant toutes ces annĂ©es. Comme tu nous l’avais toudis promis.

Christophe, groupe Ici & Maintenant




Source: Monde-libertaire.fr