Rubrique Ă  parution alĂ©atoire, Le rat noir de la bibliothĂšque vous propose les livres que le ML aura lus et aimĂ©s. Que la lecture de ces recensions vous donne l’envie de lire les livres proposĂ©s.

Mohamed Boudiaf : un cri dans le dĂ©sert

Le mouvement Hirak nous a donnĂ© le goĂ»t de redĂ©couvrir l’histoire de l’AlgĂ©rie Ă  partir de 1962. OĂč va l’AlgĂ©rie ? est un tĂ©moignage Ă©mouvant de Mohamed Boudiaf. Fonctionnaire de profession, membre fondateur du FLN et un des chefs de la guerre d’indĂ©pendance algĂ©rienne, il entre en opposition contre les premiers rĂ©gimes mis en place en 1962. Il est arrĂȘtĂ© le 21 juin 1963. EnlevĂ© en pleine nuit Ă  Alger avec trois autres responsables du FLN France, Ali Allouache, Mousa KebaĂŻli et Mohand Akli Benyounes, ils sont trimbalĂ©s sur des kilomĂštres dans des conditions effroyables. Puis, enfermĂ©s dans une cabane dans la fin fond du dĂ©sert sud-AlgĂ©rien. Sans aucune explication ni aucun contact avec le monde extĂ©rieur et sous la garde rapprochĂ©e de jeunes soldats en ignorant eux-mĂȘmes les raisons. Mohamed Boudiaf Ă©crit alors au jour le jour un journal oĂč il raconte leur calvaire. Il pousse un coup de gueule contre ce qu’est en train de devenir le gouvernement du FLN : « Comment donc prendre au sĂ©rieux ce socialisme qui est tout sauf socialiste ? [
] Arrivera un jour oĂč les masses ne voudront plus entendre parler de ce socialisme prometteur, dont elles ne recueillent que le sous-emploi, le chĂŽmage alors que dans les sphĂšres supĂ©rieures une oligarchie de petits bourgeois s’installe dans le confort et les privilĂšges et s’efforce de dicter sa loi, au nom d’un socialisme chaque jour diffĂšrent parce que « spĂ©cifique Â». 
Boudiaf Ă©crivait ainsi en juillet 1963. 57 ans plus tard, les choses n’ont hĂ©las pas changĂ©. Cette phrase de Boudiaf Ă©crite en plein dĂ©sert pourrait ĂȘtre contemporaine : « Il devient clair que le Pouvoir, en nous emprisonnant, a ouvert la porte Ă  ces manifestations d’opposition, jusque-lĂ  indĂ©cises et timides. Beaucoup de gens voient plus clair dans le jeu du Gouvernement et cela ne fera que renforcer les vagues de fond qui secouent le pays depuis le jour oĂč un clan lui a imposĂ© son diktat. Â» Perclus au fin fond du dĂ©sert, les quatre militants ont encore le courage de s’opposer. Ils entament une grĂšve de la faim contre leur dĂ©tention arbitraire dans les pires conditions. AprĂšs des semaines de dĂ©tention, Boudiaf est condamnĂ© Ă  mort en 1964 par le rĂ©gime Ben Bella. Il arrive Ă  se rĂ©fugier en France et au Maroc. RappelĂ© en AlgĂ©rie en 1992 en pleine crise politique, il est assassinĂ© quelques mois plus tard lors d’une confĂ©rence des cadres Ă  Annaba le 29 juin 1992.
DĂšs 1963, il avait dĂ©jĂ  tout compris. C’est grĂące Ă  Brahim, mon voisin kabyle que j’ai dĂ©couvert ce document unique, qui vient d’ĂȘtre rĂ©Ă©ditĂ© en France par les Ă©ditions Tafat (ex-Belles-lettres) et sous le manteau en AlgĂ©rie. « Il faut le dire bien net : Il n’y a plus de rĂ©volution en AlgĂ©rie. Depuis la crise de juillet et aoĂ»t 1962 tout a Ă©tĂ© perverti au point que nous nous trouvons, depuis quelque temps, devant ce spectacle effarant d’un faux parti, d’une fausse armĂ©e, d’un Gouvernement hĂ©tĂ©roclite soumis Ă  l’influence d’un homme, de faux syndicats, de l’éparpillement des forces saines, de l’arrestation de militants, etc
 Â»
Dans une seconde partie du livre, Boudiaf aborde le conflit avec le Maroc oĂč « Des vies humaines ont Ă©tĂ© sacrifiĂ©es, des sommes folles ont Ă©tĂ© gaspillĂ©es dans un combat sans gloire, dĂ©nuĂ© de sens. Â» Il nous donne son analyse sur ce que cachait le conflit : un alibi pour se dĂ©barrasser des opposants aussi bien au Maroc qu’en AlgĂ©rie. Il s’interroge ensuite sur ce que cache le nouveau Front des Forces Socialistes et le congrĂšs du FLN en 1963.
Dans une troisiĂšme partie, il propose des perspectives qu’il aurait proposĂ© pour sauver le pays et la rĂ©volution, si
 A signaler, un passage trĂšs intĂ©ressant sur le principe d’autogestion du secteur agricole « ComplĂštement dĂ©voyĂ© et contrĂŽlĂ© par le gouvernement et ses hordes d’appareils composĂ©s de fonctionnaires arrogants et incapables qui se jugent Ă  cent coudĂ©es au-dessus du peuple dont ils s’estiment les patrons. Â» 

Mohamed Boudiaf, OĂč va l’AlgĂ©rie ? Ă©d. Tafat Document, Disponible Ă  la Librairie Publico.

Jeu de blancs

Mon ami Jacques, un de mes « conseillers littĂ©raires Â» de la librairie Quilombo, m’a alpaguĂ© lors de ma derniĂšre visite dans son antre. Il m’a fortement conseillĂ© ce petit bouquin irrĂ©sistible, Jeu blanc. L’auteur Richard Wagamese nous fait pĂ©nĂ©trer d’entrĂ©e de jeu dans l’univers magique des AmishinabĂ©s, indiens OjibwĂ© du Nord du Canada.
Nous suivons la petite enfance de son hĂ©ros, Saul Indian Horse. ElevĂ© par sa grand-mĂšre dĂ©tentrice des secrets des ancĂȘtres, Saul va devoir faire front aux consĂ©quences de l’invasion du territoire indien par les colons blancs et leur politique mortifĂšre. AprĂšs un long pĂ©riple qui se termine par son sauvetage – qu’on pourrait plutĂŽt qualifier de capture par les gardiens de l’ordre religieux – ĂągĂ© de huit ans, il se retrouve prisonnier au pensionnait St Jerome’s Indian Residential School. Ce dernier a tout du camp de torture, ou du camp de redressement religieux oĂč l’on doit affronter la mĂ©chancetĂ©, la bĂȘtise et la perversitĂ© des « maĂźtres Â». OĂč on ne laisse Ă  leurs pensionnaires que choisir entre deux alternatives : plier ou mourir. Les rĂ©calcitrants tombent comme des mouches. Humiliations, sous-alimentation, manque d’hygiĂšne, sĂ©visses sexuelles. Saul choisit la solution du repliement sur lui-mĂȘme. Un jour, un jeune prĂȘtre le sauve des griffes de ses geĂŽliers en l’initiant au hockey sur glace. Saul se rĂ©vĂšle avoir un don innĂ© pour ce « sport de blancs Â» – ou « jeu blanc Â»â€Š Il ne patine pas : il vole ! (Comment ne pas penser au passage au poĂšme Il patinait merveilleusement de Paul Verlaine ?)
A partir de ce jour, le patin devient son unique champ d’évasion. Mais sa passion et son art sauront-ils lui Ă©pargner le sort promis Ă  tout indien dans le monde des blancs des annĂ©es 60 ? « Beaucoup trop de choses Ă  digĂ©rer rendent l’assimilation difficile Â», nous prĂ©vient l’auteur. Quelles sont donc ces choses indigestes ? Elles sont Ă  dĂ©couvrir dans ce petit livre aussi magnifique que troublant. Inutile de le lire durant un trajet ou une pause dĂ©jeuner. Une fois ouvert, on ne peut plus le lĂącher

Richard Wagamese, Jeu blanc, Ă©d. 10/18, disponible Ă  la librairie Publico.

Rivolvita !

Jehan Van Langhenhoven nous a fait parvenir son petit dernier. Rivolvita ! Toujours la mĂȘme verve notre Jehan. La mĂȘme qu’il dĂ©ploie dans son Ă©mission Ondes de choc sur Radio libertaire.
Dans ce petit volume, il nous entraĂźne dans les arcanes de la RĂ©volution. En ombre de fond, le cafĂ© « des Trois boules Â» et le trio infernal Robespierre/Danton/Marat. Morceaux choisis : « FrĂ©nĂ©sie de casse-noisettes ou bien mandibules de hannetons en rut ? Non ! Simple fureur du couperet et rude mĂ©lancolie des tĂȘtes claquant des dents roulant dans le panier Â» 

Durant cette Ă©popĂ©e qui mĂšne vers la Terreur, on y croise tous les acteurs en sursis. Le jeune Camille Desmoulins qui, aux premiĂšres heures de la RĂ©volution « Se retourne sans cesse sur les dames qui passent sous peine de finir avec une tĂȘte Ă  rotation parfaite apte le moment venu Ă  le faire regarder la mort en face. Â» Olympe de Gouge qui proclame devant l’AssemblĂ©e : « PlutĂŽt que couper les tĂȘtes, il conviendrait auparavant de politiquement de tailler les queues Â» ! Gracchus, le « conchieur des forts anciens totems Â». Le Marquis de Sade, qui fouette hardiment les mots. Saint-Just qui « Dans les couloirs de l’AssemblĂ©e, s’évertue Ă  encore marcher aussi fĂ©roce utopique qu’un poĂšte Â».
On assiste aussi Ă  la fessĂ©e publique donnĂ©e Ă  Teroigne de MĂ©ricourt. On croise un « pĂšre Duchesnes dĂ©chaĂźnĂ© Â». Ou encore, un Fabre d’Eglantine qui sur la charrette le menant Ă  l’échafaud, pleure pour n’avoir pas terminĂ© son dernier poĂšme
 Avec quelle verve et quel style inimitable Jehan restitue l’atmosphĂšre de ces grandes heures Ă  l’issue tragique. Comme s’il en avait Ă©tĂ©. Un petit chef d’Ɠuvre surrĂ©el. Une Uchronie. Relents fangeux des couperets au-dessus desquels ricanerait un Artaud. Mais au fait Jehan, d’oĂč tiens-tu le titre ? Serait-ce de Paul Verlaine ? Rivolvita – un peu comme un rĂ©volver que l’on retourne sur soi pour se « brĂ»ler la gueule Â» ?
Jehan Van Langhenhoven, Rivolvita! Ă©d. L’Harmattan, 10 € Disponible Ă  la librairie Publico.

Il est grand temps de rallumer les Ă©toiles

Ah ! Oui, il est grand temps de rallumer les Ă©toiles. Vous n’avez pas encore lu ce petit bijou ? Alors, prĂ©cipitez-vous chez votre libraire prĂ©fĂ©rĂ©. Trois femmes, jeunes filles admirablement humaines et pleines de ressenti. Anna, la quarantaine bien entamĂ©e, la mĂšre surendettĂ©e et agoraphobe. ChloĂ©, 17 ans, la grande sƓur au grand cƓur qui ne sait plus comment s’y prendre avec les garçons. Lily, douze ans, la petite sƓur filoute qui confie sa vision magique des choses Ă  Marcel, son journal intime. Mais que faire quand un beau jour, tout dĂ©conne et se met Ă  partir Ă  vau-l’eau ? Quand en compensation de quinze annĂ©es de bons et loyaux services dans son resto, votre patron « tĂȘte-de-con Â» vous donne une enveloppe pour que vous dĂ©gagiez et vous remplacer par sa poule ? Quand les huissiers ne cognent mĂȘme plus Ă  votre porte, mais entrent sans y ĂȘtre invitĂ©s ? Quand le proviseur du lycĂ©e de vos filles vous convoque pour vous dire que c’est la cata ? Oui, quoi faire ? Payer ses dettes et avoir trois mois de sursis pour retrouver un job ? Ou bien Ă©couter votre grand-mĂšre en Ehpad qui vous suggĂšre de fuir et de prendre la tangente pour laisser vos enfants « rallumer les Ă©toiles Â» – selon les mots de Guillaume Apollinaire ? Avec de tels ingrĂ©dients, un auteur n’aurait que l’embarras du choix. Soit Ă©crire un livre tragique. Soit un livre tragi-comique. Virginie Grimaldi a choisi la troisiĂšme voie : un livre comique tout court. Comique mais aussi vivifiant et poĂ©tique. Chacune des trois protagonistes s’exprime Ă  tour de rĂŽle dans leur franc-parler le long de courts chapitres. Plus qu’un rĂ©gal. Plus que le goĂ»t d’une madeleine retrouvĂ©e. Le goĂ»t de l’instant et celui du « perlimpinpin Â», comme le chantait Barbara.
Virginie Grimaldi, Il est grand temps de rallumer les Ă©toiles, Ă©d. Le livre de poche, 7,90 €. Disponible Ă  la librairie Publico.

La nouvelle série de Contrelittérature

Alain Santacreu nous a fait parvenir le deuxiĂšme numĂ©ro de la nouvelle sĂ©rie de la revue ContrelittĂ©rature. Il se compose des textes d’une dizaine d’auteurs.
Dans Du silence d’une civilisation Ă  venir, Thibault Isabel nous donne sa version des trois maladies Ă  son sens responsables de la fanaison de l’Occident. Le matĂ©rialisme, l’anomie et la virtualisation.
Dans Cette chĂšre vieille Europe, Françoise Bonardel se demande ce qu’est devenue l’Europe oubliĂ©e des Bernanos, Saint ExupĂ©ry et Camus ?
Dans Se libĂ©rer du mythe du Graal, JosĂ© DuprĂ© propose de revenir sur le mythe du Graal et sa signification. Profaner le Graal d’Alain Santacreu, ou comment la subversion capitalistique de l’esprit chrĂ©tien est nĂ©e au sein mĂȘme de l’église romaine ? Avec en toile de fond Walter Benjamin et Gustav Landaeur.
Dans une interview, TranspoĂ©sie de la femme double, Arta Seiti expose sa conception de l’écriture poĂ©tique transdisciplinaire.
Sur le mĂȘme thĂšme dans Attitude transdisciplinaire, Pompiliu Cracuinescu nous parle des Ɠuvres de StĂ©phane Lupasco Ă  contre-courant de la technoscience homogĂ©nĂ©isante.
Poésie sur la Talvera, deux poÚmes de Sylvain Fabre-Coursac.
L’argent, une monnaie comme une autre ? de Georges Lapierre, une rĂ©flexion sur l’argent et le lien entre la naissance de l’Etat et l’activitĂ© marchande.
Dans Les beaux jours finiront, Renaud Garcia nous parle d’effondrement, d’écologie et d’anarchisme.
Enfin, dans Ecologisme contre l’Etat, FrĂ©dĂ©ric Dufoing nous rappelle qu’on ne peut pas faire du socialisme ou de l’écologie dans un cadre institutionnel et libĂ©ral.
En fin de volume, on retrouve une prĂ©sentation de ces dix auteurs. Une revue littĂ©raire pas comme les autres. Contre-littĂ©raire ?
Revue ContrelittĂ©rature n°2, 151 p., 11,5€. Disponible Ă  la librairie Publico.


Article publié le 10 Juin 2020 sur Monde-libertaire.fr