Mai 6, 2021
Par Archives Autonomie
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“Traînez au Conseil de guerre

Le martyr d’un délateur,

Mais songez que chaque père

Dans son fils trouve us vengeur !

C’est son droit, c’est son honneur.

Les orphelins vous maudissent,

Vous auriez dû le prévoir :

Ils ont des fils qui grandissent !

Les soldats du Désespoir !”

(Gustave Leroy. — Juin 1848)

Il semble que le chant du poète populaire d’alors soit écrit d’hier seulement, tant notre époque ressemble à celle d’il y a trente ans… Si ce n’est que l’armée des Soldats du Désespoir, simple corps d’avant-garde en ce temps, comprend aujourd’hui le prolétariat tout entier.

C’est qu’aujourd’hui, comme il y a trente ans, les situations sont identiques ; c’est qu’aujourd’hui comme alors, le peuple a été indignement trompé par ceux qui, sous le titre de républicains ont capté sa confiance et qui, plutôt que de sacrifier à la Révolution sociale leurs appétits de pouvoir, après l’avoir saigné à blanc, l’ont livré sans réserve à ses éternels exploiteurs.

Il nous semble donc utile, non de retracer les détails de la formidable lutte des travailleurs parisiens sur les barricades de Juin, mais de rappeler succinctement les causes réelles de cette lutte et le rôle abominable en cette circonstance du parti qui, deux fois en un quart de siècle. a tenu le salut de la Révolution dans ses mains et deux fois a sciemment livré à l’ennemi, après l’avoir teint du sang de ses défenseurs, le drapeau que ceux-ci lui avaient confié.

Pour la troisième fois le suffrage universel vient de donner le pouvoir à ce même parti qui, nous n’en doutons pas, s’en fera chasser honteusement encore au bénéfice de quelque restauration monarchique, après avoir compromis irrémédiablement peut-être la cause qu’il est censé représenter.

Mais pour la troisième fois aussi ce sera surtout par la faute des électeurs, qui s’obstinent encore à vouloir obtenir de l’élu ce que seuls ils peuvent eux-mêmes, et directement conquérir : leur affranchissement économique intégral.

Ces quelques pages pourront leur en fournir la preuve irrécusable, en replaçant sous leurs yeux les doctrines professées par les républicains de 1848 et adoptées par l’école dont les Gambetta, les Ferry, les Clémenceau, les Floquet et tutti quanti sont à cette heure les plus brillantes étoiles. Le passage de ceux-ci aux affaires, au 4 Septembre 1870, et leur attitude dans les assemblées parlementaires depuis cette époque ne laisse aucun doute à cet égard.

* * *

La Révolution du 24 Février, bien qu’en apparence déterminée seulement par de purs incidents politiques, fut amenée en réalité par une succession de crises économiques qui devaient lui imprimer rapidement un caractère de lutte sociale.

Dès 1834, en effet, les canuts de Lyon s’étaient soulevés au cri de “Vivre en travaillant ou mourir en combattant ! — Du travail ou du plomb !”

Les sociétés secrètes fondées sous la Restauration et d’abord exclusivement composées de bourgeois libéraux et de républicains bonapartistes, s’étaient transformées après 1830 en centres d’étude et d’action révolutionnaire socialiste. L’élément communiste y dominait, grâce à l’active propagande de Buonarotti — l’un des rares survivants de la Conspiration des Egaux [1] — et de ses amis, le vieux Teste, Victor Charassin et autres.

Pierre Leroux, Cabet, avaient également recruté de leur côté des adhérents à la révolution sociale parmi les travailleurs parisiens et dans les grands centres manufacturiers. Enfin la petite bourgeoisie de province était elle-même entraînée dans le courant, grâce à la propagande des fouriéristes, dont les théories plaisaient à son imagination et étaient de nature à flatter son ambition, en lui faisant entrevoir la possibilité de devenir à son tour classe dirigeante. Précisément à cause de cela même, la petite bourgeoisie donnait à la fois la main aux phalanstériens qui, dans leurs projets de transformations économiques, lui attribuaient double part comme capitaliste et comme directrice de l’industrie, et aux républicains formalistes qui, au moyen du suffrage universel, lui assuraient la prépondérance dans l’action politique.

Le terrain d’une révolution sociale, nous le répétons, était donc tout préparé.

Or, à quelles conditions cette révolution était-elle possible ? Ceux que le 24 février venait de faire monter au pouvoir n’avaient qu’à se pénétrer de cette pensée :

L’autorité, source naturelle de toute oppression, doit faire place au Droit. Le gouvernement n’a plus pouvoir de déterminer et encore moins de limiter les droits des citoyens, mais a pour seule mission de leur en assurer l’exercice. En conséquence, les citoyens ne doivent plus être gouvernés, mais être remis en puissance du droit de constituer eux-mêmes l’administration de tout ce qui touche aux intérêts collectifs et selon le mode qui leur paraîtra le plus propre à sauvegarder ces intérêts.

La dictature de fait dont le Gouvernement Provisoire venait d’être investi ne devait plus dès lors avoir d’autre but que la suppression de toutes les institutions qui, de leur nature même, s’opposaient à réaliser la donnée révolutionnaire du moment.

Cette donnée comportait à cette époque :

1° La suppression de l’armée permanente et l’armement de toute la nation, seule chargée désormais de se défendre contre une guerre d’invasion — guerre fort improbable d’ailleurs, attendu les répercussions que la révolution venait de produire à Berlin, à Vienne, à Madrid, en Italie et à Bruxelles. L’armée ne demandait qu’à être licenciée, et le 25 février, les soldats étaient tout disposés à échanger l’uniforme contre des vêtements de civil.

2° Suppression de la magistrature à traditions essentiellement monarchiques, et dont la situation inamovible cadrait fort mal d’ailleurs avec le principe d’éligibilité qui allait devenir la base de la nouvelle organisation politique.

Son remplacement par les tribunaux d’arbitrage en matière civile et l’introduction du jury à tous les degrés en matière correctionnelle et criminelle était alors dans tous les esprits.

3° Suppression de tout budget des cultes, puisque tous allaient avoir droit de cité, ce qui entraînait qu’aucun d’eux ne pouvait être rétribué par l’impôt.

4° Suppression de toutes les entraves légales ou administratives apportées à l’exercice du droit d’écrire ou de parler, sans lequel le suffrage universel n’est qu’un mensonge et un leurre ;

Reconnaissance du droit absolu de se réunir ou de s’associer, droit sans lequel les travailleurs sont dans l’impossibilité complète de pouvoir débattre leurs intérêts dans toutes les questions se rattachant à leurs relations avec leurs patrons.

5° Suppression de toute police centrale ayant surtout pour objet de protéger le gouvernement à l’aide des moyens les plus honteux et les plus démoralisateurs.

Tel était en ce temps le programme de tous ceux pour qui la République était autre chose qu’un changement de mots et qu’une substitution de personnes.

Et afin de donner à ceux qu’ils venaient d’acclamer le temps de mener à bien cette révolution, les travailleurs mirent généreusement “trois mois de misère” au service de la République !

Voyons comment les prétendus amis du peuple siégeant à l’Hôtel de Ville, puis ceux qui plus tard composeront l’Assemblée Constitutionnelle répondirent à la confiance qu’ils avaient si malheureusement inspirée.

* * *

Conformément au titre de cet article, en effet, nous n’avons point ici à relever la part de responsabilité revenant en ces circonstances aux partis monarchiques qui, de la légitimité au bonapartisme, contribuèrent avec un ensemble parfait à l’œuvre réactionnaire devant laquelle se dressèrent les barricades de Juin. Leur attitude dans ce terrible drame a été ce qu’elle devait être. Mais il en est autrement du rôle qu’y jouèrent les républicains et c’est celui-là seul qui doit nous occuper ici.

Dès leur installation, les membres du nouveau gouvernement, déjà connus comme républicains, n’eurent qu’un souci : reconstituer l’autorité ébranlée par la révolution ; une seule crainte : voir le peuple prendre la République au sérieux, avec toutes les conséquences qu’elles comportait, eu égard au titre de République démocratique, que lui avaient donne les gouvernants eux-mêmes.

Mais avant d’étaler les turpitudes et les bassesses à l’aide desquelles les républicains essayèrent plus tard de se faire absoudre par les réactionnaires triomphants ; avant de dévoiler les lâchetés de ceux-mêmes qu’on s’est trop longtemps complu à couronner d’une auréole d’honnêteté et de sincérité, tels que les Arago, les Ledru-Rollin et même les Louis Blanc, il nous faut esquisser rapidement les événements du 24 Février au 23 Juin.

Terrifiés tout d’abord de la victoire remportée par le peuple et la petite bourgeoisie parisienne, tous les corps constitués et dirigeants, magistrature, armée, administration et clergé, s’empressèrent de faire acte d’adhésion à la République et se déclarèrent prêts à démontrer qu’ils étaient plus républicains que ceux qui venaient de la proclamer.

Le maréchal Bugeaud, après avoir, le 23 au soir, demandé de pleins-pouvoir pour noyer la révolution dans le sang des parisiens, — dût-il détruire Paris — faisait, dès le 25, placarder son adresse de dévouement au nouvel ordre de choses, auquel il offrait sa loyale épée ! (sic)

Le gouvernement, qui peu de jours après, acceptait le concours de Changarnier pour la défense de l’ordre, n’osa pourtant, par accepter l’offre impudente de Bugeaud.

Afin de rassurer la magistrature on lui donna pour chef l’avocat Crémieux [2], orléaniste dévoué et professant pour l’inamovibilité des juges un respect absolu. On se hâta de rappeler aux soldats — déjà loin de leurs casernes — le respect qu’ils devaient à la discipline et à leurs chefs et on leur enjoignait de revenir immédiatement au corps sous peine d’être traités comme déserteurs.

Enfin, le 27 février, afin de témoigner au clergé qu’on n’entendait nullement toucher à ses “droits” où porter la moindre atteinte à sa considération, on le conviait à célébrer un service funèbre pour les victimes tombées dans la lutte, et à vouloir bien continuer, comme par le passé, d’être le protecteur de l’Etat, le salarié des contribuables. Le citoyen L. Blanc, dont la manie favorite était de démocratiser le clergé, appelait même les prêtres de St-Sulpice à bénir l’arbre de Liberté que le peuple plantait au Luxembourg !

Pour ce qui est de l’administration, on changea les titres de préfets et de sous-préfets en ceux de commissaires et sous-commissaires, plus ou moins extraordinaires de la République et, comme sous la monarchie, on se garda bien de laisser aux départements le soin de choisir leurs administrateurs dans le milieu même où ils devaient exercer leurs fonctions : c’eût été contraire à la Sainte Unité !

Les ex-sergents de ville prirent le nom de gardes de Paris, et la garde municipale, justement abhorrée des parisiens, changea d’uniforme, prit le nom de garde républicaine et fut, comme devant, chargée de maintenir l’ordre… en massacrant au besoin dans les rues les citoyens qui ne seraient pas satisfaits. — La police seule fut décentralisée… au profit des membres du gouvernement, qui eurent chacun la leur.

Quant au caractère social de la Révolution, voici ce qu’imaginèrent, afin d’y donner satisfaction, les gens de Février, qui, pour un certain nombre d’entr’eux, devaient, 22 ans plus tard, s’appeler les gens de Septembre.

Continuant la tradition monarchique. — Diviser pour régner, ils s’ingénièrent à partager la masse populaire en trois corps différents, dont deux étaient destinés à leur venir en aide contre les tentatives possibles du troisième.

Comme il n’était guère possible, sous peine de soulever l’opinion publique contre soi, de rappeler un nombre trop considérable de troupes dans Paris, on argua de l’imminence probable d’une guerre d’invasion et la garde mobile fut créée.

Composé en grande partie de tous jeunes ouvriers alors sans travail, elle fut naturellement destinée dans la pensée de ses créateurs à combattre un jour les nombreux et nouveaux bataillons de garde nationale dans lesquels venaient d’entrer les deux cent mille ouvriers et artisans qu’il avait bien fallu armer mais qui inspiraient à l’Hôtel de ville une véritable terreur.

D’autre part, un temps d’arrêt s’étant produit dans le travail par suite de la révolution, cinquante mille ouvriers de toutes industries se trouvaient littéralement sans ressources. Il y fallait pourvoir absolument.

On aurait pu s’entendre avec les chefs d’atelier et les commanditer momentanément pour qu’ils rouvrissent leurs usines, mais on trouva plus simple de gaspiller en d’humiliantes et infructueuses aumônes l’argent des contribuables, sauf à représenter les ouvriers comme autant de fainéants demandant à vivre sans rien faire, et les ateliers nationaux furent créés. Placés sous la direction du sinistre Marie, avocat, les ateliers nationaux furent sournoisement déclarés comme étant l’œuvre de L. Blanc et des socialistes, mais en réalité, destitués, dans la pensée de Marie et de ses complices du Provisoire, à servir d’armée contre la révolution sociale.

Enfin, pour masquer tous ces projets d’écrasement et en même temps dans l’espérance d’une situation pouvant aider à leur réalisation, on résolut de mettre le parti socialiste dans cette fausse position que, chargé en apparence de préparer les réformes économiques attendues par les travailleurs, il n’aurait en réalité aucun moyen à sa disposition pour les opérer, ce qui devait d’autant mieux faire ressortir son impuissance et lui donner au moment voulu autant d’adversaires qu’il y aurait d’espoirs déçus. Cela fournissait en outre une excellente occasion au Gouvernement provisoire de se débarrasser de L. Blanc qu’on craignait, bien à tort d’ailleurs, de voir servir de levier entre les mains des ouvriers révolutionnaires pour mener le mouvement à bonne fin. La Commission de gouvernement pour les travailleurs, installée au Luxembourg et dont L. Blanc fut nommé président officiel, fut présentée en ces termes au prolétariat par le Gouvernement :

“1er Mars 1848.

Citoyens,

La Commission du Gouvernement pour les travailleurs est entrée en fonction aujourd’hui même. Sur les bancs où siégeaient naguère les législateurs du privilège, les pairs de France, le peuple est venu s’asseoir à son tour, comme pour prendre matériellement possession de son droit et marquer la place de sa souveraineté.”

(A suivre)

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Source: Archivesautonomies.org