Premier dossier

Le premier gilet jaune est accusé de violence sans ITT sur un policier. Il aurait lancé un projectile qui aurait atteint le fonctionnaire à la nuque. Fait rare : l’accusé demande un délai pour préparer sa défense.

La procureure requiert un contrôle judiciaire puisqu’il travaille (conducteur de travaux) et présente des garanties de représentation. L’avocat, visiblement surpris qu’il n’y ait pas de demande de mis en détention, s’associe sur le principe de la réquisition et demande la même chose.

Le prévenu a la parole en dernier. Il nie formellement les faits. « Si je voulais jeter des projectiles sur les forces de l’ordre je ne m’habillerai pas de façon voyante et repérable mais tout en noir comme les black blocks ! » (il a en effet une grose doudoune bleu facilement identifiable).

L’audience est reportée au 18 avril. En attendant, il est placé sous contrôle judiciaire : interdiction de porter une arme, obligation de pointer au commissariat de son arrondissement tous les 15 jours.

Jugements de gilets jaunes du 11 mars : « Monsieur si c’est dangereux, n’allez pas en manifestation »

Deuxième affaire

Étonnamment le second gilet jaune qui comparait est défendu par le sinistre Gabriel Versini, le chouchou de la police lyonnaise. C’est cet avocat qui a longtemps (au bas mot, au moins 10 ans) assisté et défendu les policiers devant les tribunaux lyonnais. Il n’a jamais ménagé sa peine pour voler au secours des forces de l’ordre et aime à dresser d’eux des portraits élogieux. Toujours très offensif contre les prévenus, il se plaît à présenter les policiers partie civile comme l’ultime rempart de la République contre le chaos – et à demander des dommages et intérêts conséquents aux accusés. Il a depuis peu lâché l’affaire et c’est un de ses confrères, un peu moins charismatique (Laurent Bohé), qui a repris la manne financière.

Le jeune gilet jaune est accusé 1) d’avoir sciemment participé à un groupement temporaire, en vue de commettre des violences et des dégradations (l’accusation que tout gilet jaune arrêté se prend dans la gueule systématiquement), 2) d’avoir porté sans motif légitime dans un sac, un masque de ski, des lunettes de piscine et un masque chirurgical, un bâton de 1m33 et dans une sacoche accrochée à sa jambe une matraque télescopique et 3) détention et transport de stupéfiants (3g de résine de cannabis).

Il accepte la comparution immédiate. La juge lit le PV de contexte :

« Cette synthèse relate tous les faits de l’après-midi du samedi 9 mars pour l’acte XVII. Se tient un rassemblement du côté de Bellecour et un cortège qui remonte une rue parallèle à la rue Victor Hugo, les quais, pont Gallieni, rue Berthelot, Jean Macé puis revient sur Bellecour. Tout au long de ce parcours les forces de l’ordre sont en faction pour empêcher les débordements et que les manifestants empruntent d’autres rues. Des policiers ont été blessés, des manifestants aussi [1]. Quelques interpellations ont eu lieu tout au long du cortège. Vous faites partie de ces interpellés ».

Jugements de gilets jaunes du 11 mars : « Monsieur si c’est dangereux, n’allez pas en manifestation »

Juge : Vous êtes interpellé à 16h15 en marge de la manifestation. Voilà ce que dit un policier « j’étais engagé dans la manifestation : vers 16h15 j’observe un grand mouvement de foule et un groupe part vers Gerland. Au niveau du n°3 de la rue de Gerland on a vu un groupe avec un homme qui tenait un grand manche en bois. Du groupe sept personnes sont parties, trois sont restées ; j’ai attrapé le bâton et mis l’individu au sol, qui s’est légèrement blessé au front en tombant. En palpant dans une sacoche accrochée à sa cuisse je trouve un petit morceau de cannabis et une matraque télescopique. L’individu est resté très calme pendant son interpellation. »

Prévenu : Dans un premier temps, j’allais à la manif pour retrouver des jeunes communistes, rencontrer des gens parler avec eux, discuter de la situation. Je ne vais pas en manif pour frapper ou casser .La matraque c’est pour me défendre en cas d’agressions de skinheads. Il y a assez de vidéos-surveillance dans la ville, regardez les, elles peuvent prouver que je n’étais pas violent.

J : Le tribunal n’a pas à se prononcer sur les motifs de votre présence en manifestation ni sur vos choix politiques [On a là un bel exemple d’auto-aveuglement et de fausse conscience des magistrats. Cette pétition de principe est un voeu pieu. Le tribunal ne fait pas que juger des faits (en l’occurrence ici inexistants), il juge en réalité bien plus que ça : il se prononce sur la modalité de sa présence et ses choix politiques. Ce qui lui est reproché réellement, ce sont des intentions qu’il lui pourrait avoir eu : tout casser, se battre, s’en prendre à la police, etc.] Si vous voulez éviter les problèmes vous n’avez qu’à ne pas aller en manifestation.

P : Je ne suis pas allé à toutes les manifs. J’appartiens à une génération sacrifiée.

J : Le tribunal ne peut rien pour les générations.

P : Depuis l’âge de 16 ans je m’engage pour l’émancipation des gens, je trouve qu’il vaut mieux s’exprimer que rester coincé devant un écran. Ce serait plus simple de rester chez moi et de jouer à la console. Il est important de montrer que la jeunesse est active. [Il détaille son engagement]

J : Le tribunal ne vous répondra pas sur ce sujet.

P : J’ai trouvé le bâton, je l’ai ramassé j’y ai accroché mon gilet jaune comme un drapeau. Je voulais le ramener chez moi. À Jean Macé, je voulais prendre le tramway pour rentrer quand on a rencontré les policiers. Ils ne se sont pas présentés et m’ont interpellé. Je vais en manif parce que j’ai des revendications, je veux gueuler, je veux marcher, rencontrer d’autres gens dans la même situation que moi.

La juge, toute pleine de mauvaise foi et malgré l’évidence, persiste « je le répète le tribunal n’est pas là pour poursuivre toute la manifestation. Ici on ne va pas continuer sur vos motivations pour aller en manifestation. Qu’avez-vous à dire sur votre attirail ? Le masque de ski, les gants. »

Jugements de gilets jaunes du 11 mars : « Monsieur si c’est dangereux, n’allez pas en manifestation »

Prévenu : Le masque ? Et bien les gaz ne font pas la différence entre les casseurs et les pacifistes. Voyez-vous, je me protège. J’essaie d’arrêter de fumer, ça fait plusieurs manifestations où je vomis à la fin, j’en ai un peu marre.

J : Et les 3 grammes de résine de cannabis ?

P : J’aime fumer un joint de temps en temps.

J : Concernant votre caiser judiciaire : vous avez un sursis dans une autre juridiction pour outrage et rébellion ; on a dû vous dire qu il ne fallait pas commettre de délit pendant 5 ans. Vous y avez pensé avant d’aller à la manifestation ?

P : Non.

J : Quelle est votre profession ?

P : Je suis dans l’isolation. Je reprends en intérim le 18 mars. Quand je travaille je gagne entre 1100 et 1600 euros par mois, je projette d’acheter une ferme. Mais pour travailler j’ai besoin du permis pour me déplacer avec le matériel (isolation thermique, toits…). Pour passer le permis il faut pas mal d’argent et je n’arrive pas à économiser pour passer ce permis qui me permettrai de travailler tout le temps… J’ai été pris comme un casseur, ce bâton je l’ai lâché, je me suis laissé embarqué, je suis bête d’avoir ramassé cet objet, mais je n’ai frappé personne . J’ai vu des personnes se faire éclater par les skinheads dans d’autres manifestations.

J : Monsieur on ne va pas aller sur ce terrain.

La procureure commence ironiquement : « Il fait parti des gilets jaunes pris dans les mailles du filet de la répression ce samedi ». Ensuite, elle « démontre » que comme il en est à sa sixième manifestation gilets jaunes et qu’il emporte un attirail bien reconnaissable, cela ne laisse aucun doute sur ses intentions. CQFD. « Vous dites que c’est la sixième fois que vous vous rendez à ces manifestations. C’est votre droit le plus strict, personne ne s’oppose à ce droit, par contre c »est l’intention qui pose problème ».

Comme dans la plupart des procès de manifestants, il y a peu de « faits » objectifs. Pour justifier les condamnations, la justice passe donc son temps à sonder les âmes et les esprits des prévenus : êtes-vous un pacifiste pur et dur ? N’avez-vous pas un goût pour la violence ? Qu’est-ce que vous faisiez là précisément ? Ne savez-vous pas que « ça » peut être violent ?, etc. Un esprit, un brin malveillant à l’égard du corps judiciaire, serait tenté de s’interroger sur les raisons qui poussent les magistrats à ne jamais prendre en compte toutes les intentions des forces en présence : la juge (ne parlons pas de la proc’) n’a en effet rien à dire au sujet des intentions, sans doute loin d’être très pacifiques, des bandes très mobiles, casqués et armés qui se positionnent régulièrement, en marge des manifestations, grenades, LDB et téléscopiques à la main.

La proc’ poursuit en disant que s’il reconnaît la détention d’arme, en l’espèce un bâton et une télescopique, il continue de nier la participation à une manifestation en vue de commettre des violences. Elle assure, comme ses consoeurs lors des comparutions immédiates précédentes, que si on veut manifester pacifiquement on n’emporte pas cet attirail. Elle va même plus loin : s’il pense pouvoir être agressé et s’il s’équipe en conséquence, cela signifie qu il a l’intention d’utiliser ces armes pour répondre à ses agresseurs. « Monsieur si c’est dangereux, n’allez pas en manif » lui lance-t-elle. Ce qui revient à dire : si l’extrème droite organisée est présente et qu’il va y avoir confrontation, abandonnez lui le terrain sans vous battre et rentrez chez vous ! On a là un bel exemple de courage. Mais peut-on attendre autre chose de la part de magistrats, c’est-à-dire d’hommes et de femmes, qui passent leur journée assis à manier le verbe et qui ne connaissent rien au combat politique ?

Jugements de gilets jaunes du 11 mars : « Monsieur si c’est dangereux, n’allez pas en manifestation »

Elle finit en rappelant que les forces de l’ordre le décrivent comme calme au moment de son arrestation (malgré son plaquage au sol), il ne s’est pas rebellé, ne les a pas outragé, n’a pas essayé de s’enfuir, etc. Indulgente, elle laisse échappé : « Je ne vais pas faire la liste des délits qu’il n’a pas commis ». C’est gentil parce qu’il avait peut-être l’intention de les commettre. Au point où on en est, on pourrait aussi le poursuivre pour cela.

Peine requise : 6 mois dont 4 avec sursis mise à l’épreuve pendant 2 ans (donc 2 mois ferme sans mandat de depôt), obligation de travailler et de se soigner (pour les 3g de canabis).

Défense : Le garçon derrière moi n’est pas celui que les policiers ont pu croire qu’il était. Il avait déjà quitté « le magma pugnace de la manifestation qui est souvent peu intelligente et de mauvais escient » [ça ne s’invente pas]. Il avait enlevé le gilet jaune et l’avait mis sur le batôn pour en faire un fanion. Monsieur n’est pas de ceux qui ont une volonté revendicative d’en découdre chevillé au corps. Celui-ci n’est pas dans la vindicte. Pour la matraque télescopique, il n’est pas venu là pour chercher querelle. Et c’est d’ailleurs souvent l’autre bord [les fachos] qui viennent taquiner [sic]. Il est bon de lire les motivations d’un jeune de 28 ans. De mon temps, il y avait une génération Mitterand. Je ne sais pas s’il y aura une génération Macron. Je ne pense pas :

J’en ai marre de ne pas pouvoir économiser pour me payer le permis. J’en ai marre de ne pas pouvoir travailler. J’en ai marre du prix de l’essence. J’en ai marre que ce soit le RSI qui ait fait mettre la clef sous la porte à mon père. Je veux trouver un CDI, construire ma maison de mes mains.

Il termine avec un argument classique de la rhétorique contre-insurectionnelle qui vise à créer des fractures au sein du mouvement. Il essaie ainsi d’opposer d’un coté son client, intelligent et sachant en rester aux seuls discours, aux autres « jeunes » incultes, fainéants et portés uniquement à la destruction : « je serai curieux de savoir si beaucoup de jeunes gens qui sont passés devant votre tribunal ont produit des déclarations pareilles tant il est vrai que beaucoup de jeunes ont une inclinaison pour se vautrer dans le fariente. »

Verdict : il est reconnu coupable de tous les chefs d’accusation et condamné à une interdiction de paraître dans le Rhône pendant 4 mois (donc interdiction de manif de fait), interdiction de port d’arme pendant 2 ans, 90 jours amende à 6 euros/jour soit 540 euros d’amende (s’il ne paie pas, c’est direction la case prison).

Jugements de gilets jaunes du 11 mars : « Monsieur si c’est dangereux, n’allez pas en manifestation »

[1] Deux blessés assez sérieux : au moins un tir de LBD dans la cheville avec fracture du péroné et un tir tendu de grenade lacrymogène dans la figure d’un autre gilet jaune.

Pétition pour demander l’amnistie des gilets jaunes : https://amnistiegj.fr/