Le piquet de grève

J’avais commencé ma journée comme beaucoup d’entre nous : par une bonne diffusion de tract. Avec les copains du travail qui bossent dans l’associatif, on avait fait un piquet de grève au milieu du quartier. Ce fut un excellent moment. Les gens étaient super réceptifs. Certains demandaient l’horaire de la manif, d’autres expliquaient pourquoi ils étaient obligés de bosser. Le thé et le café réchauffaient nos petits corps et les discussions allaient bon train. Parmi les sujets préférés :

  • Quand est-ce que les flics vont attaquer la manif ? Selon l’avis de tous : à République.
  • Combien vous allez perdre si vous appliquez à votre cas le projet gouvernemental (tout le monde avait fait les essais et tout le monde perdait) ?
  • Comment faire plier le gouvernement et comment mobiliser le secteur privé ?

Bref, c’était réjouissant et plein d’enthousiasme, ce qui fait que la grève à plusieurs avec les collègues c’est toujours mieux que tout seul à regarder BFM avant d’aller à la manif.

On bouge vers le cortège

Je décide de partir en cortège avec un groupe de travailleurs du foyer Adoma du quartier vers Belleville. On y retrouve les gens de la Cantine des Pyrénées qui descendent du haut de Belleville. Bonne ambiance. On se retrouve à une petite centaine derrière une banderole « Belleville contre-attaque » et on descend la rue du Faubourg du Temple. Arrivé sur République on sent que nos pronostics sont les bons : la place est bouclée par les unités antiémeute, ce qui ne laisse que peu de doute sur le fait que l’État a décidé de taper fort là. Nous qui voulions rentrer sur République, c’est raté on fait donc un long détour vers gare de l’Est. On arrive sur le parvis et on sent que ça va être une très très grosse manif. Il est 13h30, la manif est dans une demi-heure et il y a déjà plus de monde que la plus grosse manif qu’on ait vue cette année. Le boulevard est strictement noir de monde. Des gens de tous les âges et de tous les genres. Des vieux des jeunes. On se retrouve dans le cortège Solidaires et la manif est déjà très très très dense. À tel point qu’on s’inquiète un peu. Quand les flics vont charger, ça va faire des mouvements de foule assez durs à gérer. Là on stagne pendant longtemps longtemps. Le temps de differ tous nos tracts et de croiser plein de monde. Les pompiers sont présents — on en reparlera — et montent sur un échafaudage en haranguant la foule. Celle-ci répond évidemment positivement.

C’est presque une heure et demie après que surviendront les premiers affrontements. Alors même qu’on n’a toujours pas bougé.

Ça chauffe devant la bourse du travail

On se rapproche de la tête de cortège et ce qui nous frappe c’est la diversité des personnes, mais surtout la masse de gens. Le « cortège de tête » fait la quasi-totalité du boulevard Magenta. C’est tellement notable qu’à mon humble avis, ça ne veut plus rien dire de parler de cortège de tête. Le cortège de tête, c’était une dénomination valable quand il s’agissait de plusieurs cortèges distincts. Ici la différence de cortège n’est pas très notable tant la manifestation est devenue un agrégat de colères qui se côtoient et se fréquentent. Même les cortèges syndicaux, échauffés par des années de gaz lacrymogènes, ne ressemblent absolument plus à ce qu’ils étaient il y a 3 ou 4 ans.

Quoi qu’il en soit, on se ramène à l’entrée du boulevard à proximité de l’intersection avec la rue du Château d’Eau. On est un peu en retrait quand, à notre droite, un magasin Shiva (une boite de repassage et de ménage à domicile connue entre autres pour ses pubs particulièrement sexistes) se fait défoncer. Quasi instantanément, des panaches de gaze lacrymos surgissent et parallèlement, des grosses fumées noires qui sortent d’un feu aux alentours de la bourse du travail. On est plusieurs à se demander ce que c’est. On s’apercevra que c’est un gros préfabriqué de chantier qui brûle juste devant la bourse. On insistera jamais assez pour dire à quel point il faut faire attention avec l’usage du feu qui peut juste être catastrophique. Bon ni une ni deux, les flics en profitent pour faire refluer tout le monde à grand renfort de lacrymos. Ils saturent le boulevard Magenta, toutes les issues sur le côté sont occupées par des flics, on ne peut que reculer jusqu’à Jaques Bonsergent en crachant nos poumons. C’est très dense encore et des milliers de gens sont venus équipés de matériel. À ce moment-là on ne se rend pas encore compte d’à quel point c’est massif. Arrivé au métro, ça s’arrête et y a moins de monde, on respire un peu. Beaucoup de gens qui n’avaient pas envie de se bagarrer refluent vers l’arrière. On apprendra que plusieurs milliers sont passés sur le quai de Valmy où il y a eu peu d’affrontements. Tant mieux pour elles, tant mieux pour eux.

Guerre de position et fatigue sur Magenta

Nous on décide de rester sur le boulevard ou ça stagne. Évidemment, les banques prennent très cher. Certain·e·s pensent intelligent de créer des départs de feu dans une des banques. Sauf qu’il y a des habitations au-dessus. Des camarades rentrent pour éteindre.

Après, ça dure très longtemps. On réavance sur le boulevard et on voit que des gens sont déjà à République où ça gaze de ouf. Nous aussi y a du gaz de temps en temps, mais pas comparable. On s’avance un peu, mais la circulation semble coupée par les BRAV, très présents, à l’entrée de Magenta. À peine on a vu ça que derrière une autre équipe de BRAV nous coupe derrière à Jacques Bonsergent. On est dans une espèce de nasse un peu lâche. Les flics ne nous poussent pas, mais fractionnent le cortège. Derrière, le reste du cortège pousse. C’est à ce moment-là que les pompiers, très présents tout l’après-midi, vont se mettre en première ligne pour casser la nasse. On se cale derrière eux. Mais l’entrée à République nous est toujours interdite. Et ça refait une nasse derrière. Et le cortège réinsiste pour qu’on soit à nouveau un seul cortège et que les flics se cassent. Ça gueule, ça lance un peu des trucs, ça se met face aux flics, bref ça fout la pression et les flics abandonnent leurs positions. On verra ça 3 fois dans l’après-midi.

Mais c’est surtout super chiant. On se fait un peu balader par les keufs. À un moment, on arrive à s’engouffrer sur République pile au moment où les BRAV sont au milieu de la place à venir provoquer la foule. Provocation réussie : ils se font virer en mode très sale par la foule qui les charge de manière impressionnante. Perso, je flippe un peu je me mets pas en avant, mais devant t’as des gens qui assurent la première ligne en allant au contact direct, malgré les désencerclantes dans les jambes. Un mec est blessé et se fait sortir, la foule est super compacte et une grosse charge vient pimenter le tout.

Enfin une manif

Ça se détend un peu et un cortège CGT arrive, sono en tête et de manière très dynamique, emporte le cortège avec lui. Pour beaucoup, on est coincé dans les gazés depuis 2h30, on en a un peu marre. On aimerait pouvoir manifester tranquillement, mais visiblement la préfecture de police ne veut pas et multiplie les provocations. Il commence à faire nuit vers 17h quand on s’engage sur le boulevard Voltaire. Je n’ai jamais vu une manif aussi dense après plus de deux heures. Et surtout c’est très bonne ambiance. Beaucoup de chants de slogans, les lignes de flics disposées sur les perpendiculaires se font huer et insulter à chaque passage. Ils répondent quasi systématiquement par du lacrymogène (sans avoir reçu de projectiles). Bref, il y a 10 ans ç’aurait été la manif la plus violente de l’année, mais là c’est plutôt pépère. On est motivé et on voit que la composante Gilet jaune est très très présente. Néanmoins, pas de Marseillaise ni de trucs de fafs, la composante syndicale étant là. En gros, les codes explosent un peu et ce n’est pas plus mal. On pourra toujours regretter l’usage du chant « les putes à Macron » adressé aux CRS. Les putes ne méritent vraiment pas de se faire traiter de CRS.

Arrivée à Nation et lâchage policier

Après un cortège République Nation plutôt tranquille, on arrive à destination, mais c’est bien tendu sur la place. Les BRAV, encore elles, sont placées sur la place, bien en évidence, il y a tellement de flics c’est assez impressionnant. Évidemment ils se prennent des projectiles et chargent direct. Ils envoient des grenades de désencerclements en cloche au niveau du visage. Bats les couilles la déontologie. Ensuite c’est des rafales de grenades, de multiples charges. J’avoue qu’en voyant ça, je n’ai pas trop traîné sur place. Être depuis 10h dans le froid n’aide pas et prendre le risque de se faire blesser était assez important. On a d’ailleurs vu plusieurs blessés. Il restait du monde encore quand je suis parti. J’ai remonté le reste du cortège et j’ai vu l’arrivée des syndicats qui venaient de se faire défoncer par les flics. Le SO de la CGT a d’ailleurs pris cher.

Mais le bilan de cette journée, c’est surtout la marée humaine qui a pris corps dans les rues de Paris. Ce n’est qu’un début et ça ne suffira pas à arrêter cet infâme projet de loi, mais c’est un bon début. Et surtout les taux de grèves ont été très très forts. Et ça, c’est le plus important.


Article publié le 07 Déc 2019 sur Paris-luttes.info